Histoire d'un Cataclysme
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Cinq longues années. Et pourtant, certaines images ne partaient pas.

Il se souvenait surtout du jour où le discours qui les avait tous condamnés avait été prononcé, alors que devant lui s’étendaient en ce moment les montagnes du Caucase.

"Mesdames et Messieurs. Londres, la Couronne, et peut-être même le monde lui-même viennent de traverser la journée la plus sombre que l’Homme n’ait jamais connu. Tant de morts. Tant de destructions. Et pourtant, au milieu de toutes ces ténèbres, une lumière a surgi.
Quand le Cataclysme s'est abattu sur notre ville il y a déjà de ça trois jours, nous avons tous vu la fin du monde des Hommes. La Reine elle-même fut assaillie par les sbires du mal, mais grâce à la bravoure de ses gardes, elle s'échappa de leurs griffes et est aujourd'hui saine et sauve en son palais.

Nous avons vu le Malin en personne, jaillir des profondeurs de la terre, laissant des stigmates qui seront à jamais dans la mémoire de chacun. Et pourtant.
Pourtant au milieu de ce qui était parti pour être la fin de notre monde, un héro s’est levé, et a renvoyé le mal dans les abysses auxquelles il appartenait. Et cela lui couta la vie.

Aujourd’hui, nous sommes réunis pour célébrer la mémoire de cet homme qui a sauvé le Peuple, alors même que sa propre équipe, composée de monstres, l’avait trahi.

Il n’y aura nulle place pour les traitres dans le Royaume. Ni non plus pour les monstres. C’est pour cela qu’aujourd’hui, avec les rares membres de cette équipe de la dernière chance qui sont restés loyaux à la Couronne, nous allons créer un nouvel ordre, chargé de protéger le monde des Hommes des monstres qui s’y sont cachés pendant trop longtemps, sous la direction du Primarque Arhtus.

Mesdames et Messieurs, avec le concours de Lord Gray, miraculeux rescapé des incidents de la semaine dernière, nous allons ériger le plus grand ordre jamais conçu depuis les Templiers.

C’est avec une grande fierté que je vous annonce aujourd’hui la création de l’Ordre de la Lumière, dont la mission sera de récupérer les artefacts divins qui nous ont été cachés si longtemps pour combattre cette nuée de cauchemars qui s’est répandue sur le monde. Cette infamie nommée Corruption !

La première mission de l’Ordre a déjà, en fait, commencé, et vous pouvez nous aider.
Nous recherchons toujours ceux qui ont trahi notre sauveur. Dès demain, des affiches contenant des informations leur étant relatives seront affichées partout en ville. Toute information menant à leur capture sera récompensée par l’obtention d’un titre de noblesse, et même d’un duché, si les informations concernent les meurtriers de Lord Dottinghton en personne et assaillants de la Reine, j’ai nommé l’ex Lord Frog et le manant nommé Grym.

Voici les noms des autres suspects… »

L’homme se souvenait d’avoir quitté sa place dans la foule suite à ses mots qui ne laissèrent place qu’à une longue litanie de noms qu’il ne connaissait que trop bien. Une fois retourné dans sa planque, il souleva sa capuche qui dévoila sa face scarifiée et secoua doucement son compagnon d’infortune qui était encore affaibli des combats récents, couché dans un lit de fortune :

- Ils sont en vie. Ou alors la soit-disant Couronne s’amuse à chasser des morts. Il n’y a que Lady Johannes qui ne figurait pas sur la liste, mais je pense qu’à cause de sa collaboration des plus utiles et de son absence lors des évènements, ils ne l’ont pas incriminée comme ils l’ont fait pour nous. Idem pour Gray.

L’homme qui était alité souleva légèrement le tissu rougi de sang qui lui couvrait la quasi-intégralité du visage et balbutia :

- Ah… Bo… bonne chose. Et qu… que disent… que disent-ils… sur nous… exactement ?

Le visage du balafré s’assombrit un peu.

- Ils disent que l’équipe a trahi Mortarion. Quant à toi et moi ils proclament carrément que nous en sommes les meurtriers, et que nous sommes responsables de l'attaque sur le convoi qui escortait la Reine. Ce type qui prononçait le discours… C’est un italien, un riche marchand, au verbe agile, vicieux et convaincant. Gémini, Octavio Gémini. Il faudra nous en méfier. Avec le concours surement forcé de Gray, ils ont monté une sorte de milice pour contrôler l’activité paranormale, et nous traquer. J’ai peur qu’il nous faille quitter la ville sous peu. On trouvera un moyen. Nous avons toujours notre espoir, avec nous.

L'homme montra un parchemin à son camarade alité.

- Ils… disent… que… n… nous avons… tué… Dottinghton ?
- Oui. Je dois admettre que ce n’est pas mon bobard préféré du lot, mais il va falloir s’y faire on dirait.

- Après… après tout… ils… ils ont… plus ou moins…juste sur celui-là,… non ?

Le balafré baissa la tête.

- Dès que tu auras repris tes forces, nous quitterons la ville. Ils n’ont pas encore réellement commencé les fouilles, et j’ai déjà trouvé un endroit par où s’enfuir. A chevaux. Cela vous convient-il, Madame ?

L’homme aux multiples cicatrices se tourna vers une silhouette encapuchonnée qui se tenait, silencieuse, dans un coin de la pièce. La silhouette répondit d’un hochement de tête.

- Parfait. Nous partirons à l’aube du troisième jour. Tenez-vous prêts.

Il rouvrit les yeux, pour revenir au présent.

Cinq ans. Cinq longues années.

Grym observa longuement les montagnes du Caucase depuis l’entrée du tombeau situé à flanc de falaise dans lequel ils étaient réfugiés depuis quelques mois, avant d’être rappelé à l’ordre par Frog qui l’appelait, sans doute pour aller sécuriser le périmètre pour le troisième membre de leur petite équipe.

Cinq ans. A vivre comme des renégats. A exécuter des contrats en tuant des monstres issus de la Corruption pour gagner assez d’or pour financer leur expédition. Et cela avait fini par payer. Ils avaient réussi à forcer l’entrée de l’emplacement qu’on leur avait indiqué. Mais cela ne ramenait pas les morts à la vie. Cela laissait entrevoir un espoir, tout au plus.

Si seulement il pouvait changer le passé. S’il pouvait revenir au moment où tous, ils étaient rentrés chez le Marchand d’Allumettes.

Tout serait différent. Et ils seraient des héros.


- Approche toi de ce rubis à nouveau, le jeune, et je t’empale de l’urètre à la gorge. Si le rubis ne te désintègre pas avant.

Mafiew écarta précipitamment sa main de l’armoire où était entreposé un bijou dans lequel était incrusté une pierre écarlate qui brillait de mille feux. Le Marchand d’Allumettes ne le quitta pas du regard jusqu’à ce qu’il prenne position, comme tous les autres, dans un des sièges du salon.

Ce dernier venait de faire son entrée dans le magnifique salon où Frog, Benji, Grym, Kaze, Mafiew, Sonitrok et Neremstein avaient été dirigés par le majordome.

Le Marchand était élégamment vêtu, et avait un regard qui, même de derrière ses lunettes rondes, semblait capable de percer des murailles. Il regarda rapidement l’assemblée, même Kaze, et déclara :

- Bien, j’imagine que nous pouvons commencer. Quoi de nouveau depuis la dernière fois, vieux brigand ?
Grym esquissa un sourire.
- Rien d’incroyable sur le plan personnel. Néanmoins, sur un plan plus… formel, j’aimerais ton aide sur un certain sujet…

L’immortel lança un regard à Lord Frog qui cherchait déjà dans ses poches les papiers qui avaient transité de la Reine à Dottinghton, puis de Dottinghton à lui.
La Marchand d’Allumettes regarda les différents croquis des schémas pris par la police spéciale de la Reine, et leva son regard sur Frog.

- Vous vous foutez de moi ?

Il marqua une pause, puis tendis le papier où était inscrit la marque trouvée sur chacun des lieux d’enlèvement afin que le reste de l'assemblée puisse le voir clairement.

Un pentagramme rouge, avec un œil en son centre.

- Ce truc ne vous dit rien ?

Face au regard toujours aussi interrogatif de l’audience, le Marchand posa le papier, pris sa tête dans ses mains un court instant, leva le regard au ciel, prit une grande inspiration et demanda :

- Ça fait combien de temps que vous n’êtes pas allé au 3ème ?

Lourd silence. Rompu par Mafiew.

- Le troisième quoi ?

Grym répondit.

- Troisième niveau. Underlondon s’étend sur sept niveaux principaux, avec des galeries entre chaque niveau. Le troisième est le dernier niveau accessible aux humains, si tu veux descendre plus profond, il vaut mieux être soit sacrément armé, soit sacrément dingue, soit avoir une bonne raison… Mais je ne vois pas le rapport avec ça.

Une voix sortie de nulle part, que tous avaient appris à identifier comme étant celle de Kaze, demanda au Marchand :

- Il s’est passé quoi, au 3ème ?
- Justement. On ne sait pas. Toutes les galeries menant au 3ème sont… inaccessibles. On a envoyé pas mal d’éclaireurs, mais les seuls qui sont revenus ont déclaré avoir rencontré une forte présence hostile. Et quelques-uns ont rapporté avoir vu ce signe, partout sur les murs. Comme une sorte de piste. Ça fait déjà quelques semaines. On a réussi à avoir un contact avec les habitants du 4ème mais… pas en face à face, via visioscope. Eux non plus n’arrivent pas à passer cette zone. Même les Dossards Sombres ont abandonné. Mais ils sont toujours à la recherche d’une solution.

Le Marchand se leva et s’approcha d’un bureau dans un coin de la pièce, d’où il tira une carte, qu’il posa sur une table, au centre de l’assemblée.

- On a commencé à faire des repérages, pour délimiter la zone en question. Cette galerie-là, et celle-là, sont bouchées. N’espérez pas passer par ici. Toute cette zone-là est considérée comme grise. Entendez hostile. Pour y accéder, vous n’avez comme chemin "cartographié" que les galeries A17 à B34, mais, c’est des endroits parfaits pour un guet-apens.
- Vous pensez à autre chose.

Le Marchand observa Benji.

- Oui. Quand les Kelkreux’z ont commencé à bâtir cet endroit, ils ont laissé pas mal de matériel et de galeries restées depuis inexplorées… et oubliées. Et je pense que c’est comme ça qu’on n’arrive pas à pister ces salopards. Ils utilisent probablement une entrée camouflée vers une galerie moins connue.
- Une idée de l’endroit où se trouve cette entrée ? demanda Frog.
- J’en ai une justement. Ces salauds pourrissent mes affaires. Alors j’ai mis mon nez dans les leurs. On a repéré des gus portant ce symbole vers les quartiers mal famés du niveau 2. Chez Cat la Manchot. Mais je n’ai pas encore les forces nécessaires pour intervenir. L’ensemble de mes gars sont pris par les affaires courantes, l'ensemble de cette ville semble devenir fou, ces derniers temps. Mais peut-être qu’avec votre coup de main… Tu te souviens où c’est, Sable ?

Grym se leva.

- Oui. Merci pour tout, Bruce. D’autres choses à savoir ?
- Azraëyl. Elle te passe le bonjour.
- Toujours frustrée de ne pas te compter dans sa collection ?

Le Marchand d’Allumettes se leva à son tour, un air amusé sur le visage.

- Oui. Mais elle s’y fera.

Il contempla l’audience, avant d’aller ouvrir la porte du salon.

- Gentlemen. C’était un plaisir, si jamais vous avez besoin de quoique ce soit, ma porte vous est ouverte.

L’ensemble de l’équipe se leva, salua le Marchand, et pris congé.

—-

- Toujours rien. Il faut aller plus bas.

Holt venait à peine de parcourir tous les livres des étages supérieurs de la bibliothèque souterraine des Gray.
Cela faisait des heures qu’ils cherchaient, et malgré les déformations temporelles de Holt pour leur faire gagner du temps, les talents de lectrice hors-pair de Johannes, les insultes de Dottinghton et les indications approximatives de Gray, rien n’avançait.

Un énième juron de Dottinghton ponctua leurs recherches.

- Attendez. Gray, vous aviez dit qu’il y avait encore des étages, plus bas, non ?

Gray frissonna.

- Eh… bien… Oui… Mais. Comment dire ? Ils ne sont pas… ne sont plus…
- Accessibles ?
- Oui, nous avons eu un léger souci, en fait… ils… étaient…
- Hantés ?
- Oui. Mais pas uniquement. Ils n’étaient tout simplement pas sur les plans du manoir. Et l’architecture n’avait rien à voir avec celles des fondations.

Mortarion semblait perdre patience.

- Donc, vous aviez une bibliothèque hantée et qui n’avait rien à faire là sous votre manoir depuis dieu-seul-sait-quand et vous n’avez pas jugé utile de m’en avertir ?

Gray sembla être un peu pris au dépourvu. Plus qu’il ne l’était depuis que ses trois invités avaient fait irruption de façon impromptue dans son manoir.

- Euh… non ? Pourquoi j’aurais… enfin mon cher Dottingthon je ne comprends p-
- PARCE QUE JE SUIS EN CHARGE DE CE GENRE DE PROBLEMES SURNATURELS SOMBRE ABRUTI !

Il y eu un grand silence, qui se trouva à la fin brisé par Holt.

- Gray, où se trouve le passage vers les étages inférieurs ?

Le coquet Lord déglutit.

- Suivez-moi. Vous ne serez pas déçus du voyage.

—-

- Venez voir le merveilleux cirque de l’incroyable Holt !

Quelques passants marquèrent une pause devant la minuscule scène qui cachait un chapiteau minable situé un peu plus loin.

- L’homme de fer ! Les balles volantes ! Les marionnettes de roc ! L’homme qui rajeunit ! L’incroyable Neremusclor ! N’hésitez plus et venez voir le spectacle le plus impressionnant de toute votre vie !

Cela aurait sans doute été vrai 5 ans auparavant, mais depuis que la Corruption avait fait son entrée dans le monde suite au Cataclysme de Londres qui avait causé la mort de Dottinghton, l'ouverture du Portail, ainsi que leur fuite vers la France, Benji, Sonitrok, Holt et Neremstein n’avaient plus rien de si extraordinaires que ça. De nombreux Naturels avaient été corrompus par les émanations du Portail et avaient commencé à développer des particularités.

Même si les « anormaux » se faisaient toujours rares parmi la population, ils étaient un peu sortis du mythe, et étaient tantôt acceptés, tantôt farouchement rejetés. Heureusement pour le petit groupe, ils se plaçaient en général dans la première catégorie.

Après quelques heures passées à courir les rues à la recherche de spectateurs pour leur show du soir, Holt revint vers le chapiteau, et surtout, la roulotte, où attendaient ses « artistes ».
- Tous prêts ?
- Prezke. Zonidrok doit touchour me remeddre mon pra droi.

Le gamin-vieillard se tourna vers le colosse qui tenait à grand peine dans l’endroit exigu. Si depuis les évènements de Londres, il avait gagné en voix, il lui manquait présentement un bras.

- Je termine, je termine. C’est juste que le greffon ne tenait pas, mais là ça devrait aller… Vient par-là, je vais te remettre d’aplomb.

L’allemand fit signe à sa créature, un bras presque aussi grand que lui dans les mains, et se dirigea hors de la roulotte, qui le suivit presque docilement.

Holt se tourna vers Benji.

- Et ça, c’est censé être quoi ?

Le français désigna du doigt un long tube métallique plaqué dans le dos de l’automate, que ce dernier finissait de fixer.

La tête de Benji fit un demi-tour vers Holt, quittant du regard son dos, et lui rétorqua dans un nuage de vapeur habituel :

- Benji-trailleuse. Pour les ennemis.
- J’espère que tu ne vas pas utiliser ça pendant le spectacle.
- Pour les ennemis.

Holt leva les bras au ciel.

- Ooookay. Bon, préparez-toi, dès que les deux autres zigottos ont fini, on attaque.

Il réactiva en soupirant son chrono-bracelet pour revenir sur un physique plus acceptable d’un homme affable de soixante ans.
Le spectacle de ce soir s’annonçait plutôt peuplé, mais leur laisserait juste assez d’argent pour survivre.

Cette pensée le fit sourire, car elle lui rappelait le temps où il pouvait se permettre de demander des paiements… en billes.
Tout cela semblait si lointain, désormais. Mais même si les choses n’avaient pas tourné du tout en leur faveur, Holt ne regrettait rien de ses actes d’alors. Au contraire, il en éprouvait une certaine fierté.

Après tout, qui, après avoir eu connaissance de ce qui les attendait, aurait foncé tout de même dans la gueule du loup ?

—-

- Donc, je rentre là-dedans…
- Ouaip.
- Sans me faire repérer…
- Ouaip.
- Et je cherche soit une entrée cachée, soit un type qui porte le symbole des enlèvements ?
- Exactement.

Malgré son invisibilité, on pouvait lire un profond manque de motivation sur les traits de Kaze à l’énonciation de son rôle dans « l’ingénieux plan du brillant professeur Benji ».

- Okay, et disons que je trouve l’un, ou l’autre, je fais quoi ? Je sors en criant ?
- Trouve un signal. Balance un truc par la vitre, je ne sais pas moi, soit imaginatif !

Le fait de pouvoir se défouler contre un objet fragile, en plus de surprendre l’ensemble des personnes présentes dans le pub sembla séduire Kaze, qui opta pour l’idée énoncée par Sonitrok.

- Va pour la vitre. Mais tardez pas trop, ils ne mettront pas trente ans à comprendre que je suis là, si je balance un truc.
- Oui, oui, t’inquiètes. Pense à bloquer les issues, avant !
- Bien compris.

Le petit groupe était caché sous un porche, dans un angle de rue qui donnait vers le bar que leur avait indiqué le Marchand d’Allumettes.

Ils étaient descendu en trombe au deuxième niveau après les révélations de ce dernier, et avaient été guidés par Grym jusqu’à l’établissement en question.
Ils auraient pu entrer comme des furies et passer un simple interrogatoire musclé aux potentiels adeptes de la secte responsables des enlèvements, mais cela comportait le risque d’être aperçu avant même d’entrer dans le pub par ces derniers, qui auraient pu prendre la fuite. D’où l’intérêt d’envoyer Kaze en éclaireur pour bloquer discrètement les issues potentielles et faire un premier repérage.

Le deuxième niveau d’Underlondon était plus bas de plafond que le premier, mais également plus animé, et… plus mal famé. Selon les plus expérimentés du groupe dans le domaine, c’était là que s’étaient établis les premiers colons, le premier niveau étant réservé aux échanges et aux différents transits.

Mais le temps passant, les échanges devinrent le cœur de la ville, et l’argent étant l’argent, les plus aisés se rapprochèrent des étages supérieurs pour éviter les pénibles montées et redescentes vers leur travail quotidien.

Le deuxième étage était donc, en somme, les bas quartiers de la ville, dernier rempart avant le redouté troisième étage, qui lui était de loin le plus axé sur le surnaturel de tous, ultime frontière entre le monde des Hommes et tous les autres, que ces derniers peinaient à comprendre.

Le petit groupe attendit quelques minutes, avant que Mafiew ne lâche un :

- Euh. Il est parti au moins ?

Lourd silence.

- Je dois admettre que c’est une excellente question, pouffa Frog.

Mais il fut interrompu par une voix sortie de nulle part.

- J’ATTENDS D’EN AVOIR UN QUI RENTRE. Je ne vais pas me pointer tout seul, les portes qui s’ouvrent toutes seules, je laisse ça aux polstergeists.

Fou rire de l’équipe.

- Ah ! En voilà un, surveillez bien les vitres !

L’équipe admira alors un homme tirant vers les cinquante ans rentrer dans un pub. Rien d’incroyable.
Patiemment, ils attendirent, guettant le moindre mouvement du côté des fenêtres du pub.

- Dites, au fait, on fait quoi si jamais il explose cette fenêtre ?

Les regards se tournèrent vers Benji, qui venait d’exposer à tous la faiblesse de « son plan génial » à voix haute.

- Eh bien. Heu. Nous allons… enfin….rentrer… et … puis… et…et c’est une excellente question en fait, répondit Sonitrok.
- J’imagine qu’on va rentrer, utiliser la carcasse de plus de deux quintaux qui nous accompagne comme bélier, et qu’on va attacher les zigottos qu’on recherche avant de leur poser deux trois questions, continua Frog.
- TAAAAAAG !
- En plus, il est d’accord, le bestiau, fanfaronna Grym.

L’homme-bête acquiesça gaiement.

- CIGAAAAAAR.

Mais il fut interrompu dans son long râle jovial.

- VITRE !

Mafiew s’était contenté de crier en voyant une chaise passer par la fenêtre.

Il fallait faire vite, profiter de la confusion pour investir les lieux, avant que les suspects ne s’échappent par une quelconque porte dérobée.

- Cours, gamin !

Il ne fallut pas un mot de plus de Sonitrok pour que Mafiew fasse ce qu’il savait faire de mieux : foncer.
Et avant même que la chaise que Kaze avait projeté contre le verre ne touche le sol, il avait envoyé valdinguer la porte du pub d’un coup d’épaule, et s’était aperçu de deux choses.

La première c’était que l’homme invisible avait bien fait son travail. Deux hommes vêtus de rouge s’employaient à ouvrir une porte qui semblait être bloquée.
La seconde, c’était que Grym ne leur avait pas tout dit à propos de l’endroit. Ce n’était pas vraiment un pub. Si le jeune homme devait définir avec ses propres mots l’établissement, il aurait plutôt utilisé les termes « bordel » ou encore « salle à orgie ».
Il fut tellement perturbé par ce que le balafré aurait, lui, qualifié d’une « énorme paire de loches » qu’il ne se rendit pas compte qu’il venait de s’arrêter. En plein milieu d’un endroit probablement hostile. Si bien qu’il manqua de se faire embrocher par une dague que l’un des hommes en rouge avait dégainé et plongé vers son estomac.

Mais si l’inattention purement masculine de Mafiew avait laissé le temps aux hommes vêtus de pourpre de réagir, elle avait également donné le temps au reste de l’équipe d’arriver.
Équipe dont la quasi-totalité des membres avaient saisi l’utilité d’une porte (ou du moins d’une ouverture, étant donné que la porte de l’établissement venait à peine d’être pulvérisée par Mafiew).
C’était le manque de savoir-vivre de Neremstein, et son manque évident d’expérience en portes, qui sauva cependant le jeune homme d’une ablation de l’estomac prématurée.
En effet, le géant, dans son élan, avait sans doute mal négocié un virage (ou pas), et avait littéralement aplati un mur sur l’homme en rouge qui s’était rué sur Mafiew afin de pénétrer dans la maison close.

Il y eu un long moment de silence dans le pub. Les différents clients observaient le géant qui venait de faire irruption à travers le mur, les membres de l’équipe observaient le deuxième homme en rouge, Mafiew observait toujours l’opulente poitrine d’une jeune demoiselle dévêtue, et Sonitrok, lui, admirait la réserve d’alcool du bar.

Ce fut d’ailleurs l’allemand qui brisa l’inaction et le silence d’un seul trait, lorsqu’il aperçut Mafiew.

- HEH BEH LE BLEU ! T’as jamais vu une poitrine généreuse ou quoi ?

La voix de l’allemand tira Mafiew de sa rêverie, alors que le reste de l’équipe terminait d'encercler le suspect restant.

Ce dernier contemplait avec effroi le colosse qui se tenait sur le tas de pierres qui se tenait sur ce qu’il devait rester de son complice.
Il était pris au piège dans un coin du pub, et était encerclé par Benji, Neremstein, et Grym. Ce dernier invectiva Sonitrok, qui continuait de se moquer de Mafiew.

- Dis à ta bestiole de le chopper, Frog, tu peux… gérer la… gérante, avec que cela parte en vrille ?

En effet, ce qui semblait être la maitresse de maison, une quadragénaire à l’air farouche et qui disposait d’un mousquet à la place de l'avant-bras droit, arrivait et pointait son membre le plus solide vers l’équipe.

- Ça, il aurait fallu y penser avant que l’autre… truc ne défonce le mur, soupira le Lord, en se tournant vers Cat la Manchot.

Il retira brièvement ses lunettes, tournant dos à l’équipe, et parla rapidement à la femme, qui abaissa son bras dans la seconde suivante, alors que le Lord, lui, remettait ses lunettes, tout en tendant une bourse de pièces d’or à la reine des lieux.

Le second homme en rouge, lui, était piégé sous l’aisselle de Neremstein, qui le baladait joyeusement dans le pub.

- On l’interroge ici ? demanda Frog.
- Non. Trop de monde, et on a déjà fait assez de boucan, ça sent les ennuis si on reste trop. Ramassez vos affaires, et vos yeux, pour ceux qui les ont perdus dans quelques mamelles. On va l’emmener chez moi, déclara Grym.

—-

Coursier. Au final, pas si mal.

C’était de loin le métier le plus dangereux et le mieux payé qu’il avait jamais exercé, et pourtant, Mafiew ne regrettait pas son ancien travail. Pourtant, son employeur n’avait quasiment pas changé.

Pendant le Cataclysme, il avait été séparé du groupe, et, une fois celui-ci terminé, il était retourné instinctivement au manoir des Dottinghton, où Woane avait déjà préparé le thé pour l’ensemble de l’équipe, en dépit du Cataclysme en cours. Le majordome n’avait donc pas douté un instant de la réussite de leur mission. Réussite en demi-teinte, seulement.

Malheureusement, Mafiew fut le seul à revenir dans l’immédiat.

Quelques heures plus tard, des hommes de la garde royale pénétrèrent dans la demeure, annonçant la terrible nouvelle : Lord Dottinghton était mort, trahi par les siens, et la Reine, elle, avait été aussi attaquée par les mêmes traitres, mais s’en était sortie vivante.

Mafiew évidemment ne put y croire, et ayant été séparé des autres et de surcroit nouveau dans la bande, il fut rapidement innocenté.

La traque commença pour les autres. Seuls Lord Gray, qui avait tenté de mettre la Reine à l'abri du Cataclysme avant que celui-ci débute, et Lady Johannes, qui était restée dans la Bibliothèque de ce dernier pendant l’incident, furent comme lui blanchis de tout soupçons.

Une semaine après la création de l’Ordre de La Lumière, le testament de Lord Dottinghton fut découvert : le Lord, en l’absence de toute filiation, léguait tous ses biens, titres, et terres à Twenty Woane, qui, avec le consentement signé sur le testament de la Reine en personne, devint Lord Twenty Woane de Dottinghton, premier du nom.

Cependant, Woane, comme Mafiew, eu du mal à croire aux sornettes servies par l’Ordre et Octavio Gémini. En secret, il continua à utiliser les hommes armés de la maison Dottingthon pour découvrir ce qu’il s’était vraiment passé lors du Cataclysme.

Woane continua donc à embaucher Mafiew, et par ce biais, à faire vivre les Sauveurs de la Couronne et du Peuple.
Dans les premiers temps, il fut complexe de mettre en place les choses : l’Ordre était partout, et avait même réussi à faire pression sur les Dossards Sombres et la Guilde du Lampadaire. Underlondon, bien qu’encore cachée du regard de tous, était désormais tombée sous le joug royal.

Néanmoins, Woane et Mafiew, grâce au Marchand d’Allumettes, et à quelques autres, commencèrent à créer un réseau, encore partisan d’un Underlondon libre, et ne croyant pas à la trahison de l’équipe de Lord Dottinghton.
Parmi ce réseau, on pouvait même y compter Lord Gray et Lady Johannes, qui, grâce à leur position même au sein de l’Ordre évitèrent à maintes reprises des rafles et autres expéditions punitives de l’Ordre.

Lady Johannes, elle, quittait de moins en moins la Bibliothèque de Lord Gray, où elle avait plus ou moins établi ses quartiers. Elle restait néanmoins une aide de premier choix pour toute information relative à l’emplacement de tel ou tel artefact, car désormais une guerre d’un ordre nouveau émergeait.

L’Ordre tentait de mettre la main sur le plus d’artefacts possibles, non pas pour les détruire, ou les préserver de la Corruption, comme s’employait à le dire Octavio Gémini, mais pour renforcer son arsenal, en vue d’une bataille où des forces supérieures à celles des Hommes entreraient en jeu.
Certains prétendaient même que l’Ordre plongerait les mains au sein de la Corruption elle-même si cela lui permettait d’obtenir des armes de plus grande envergure. D’autres savaient que cela était déjà le cas, et que cela l’avait été dès les premières heures après le Cataclysme.

Et c’est là que Mafiew intervenait. Grâce à son don, il était capable d’intervenir, grâce aux informations données par Lady Johannes depuis la Bibliothèque, avant les équipes de l’Ordre, et ainsi récupérer et sécuriser les artefacts jugés comme critiques. Il était également responsable de récupérer et confier les informations les plus critiques aux différents membres du réseau, les visioscopes n’étant plus sûrs depuis que l’Ordre avait trouvé un moyen d’intercepter les appels.

Il était donc un élément-clé de la stratégie de Woane, qui était devenu le symbole caché de la lutte contre l’Ordre et la Royauté.
Quelle ironie, les Sauveurs de la Couronne qui œuvraient contre cette dernière… mais beaucoup disaient que la Reine n’avait plus son influence, ni son caractère d’antan. Même Lady Johannes, qui était une de ses plus proches amies, le confirmait. La Reine devenait plus secrète, discrète, délégant ses décisions à l’Ordre et se cachant du monde. Peu savaient réellement ce qu’elle devenait, et ses rares apparitions en privé poussaient ses proches à se demander s’il s’agissait bel et bien de la même Reine d’avant le Cataclysme.

Ce soir-là, il pleuvait. Mafiew venait de quitter un membre sûr du réseau, une certaine Lylah, une oniromancienne, qui lui avait dit que durant une de ses Marches dans le Rêve, elle avait croisé quelqu’un qui serait utile au réseau, et que ce dernier tenait à entrer en contact avec eux dans les plus brefs délais. Elle avait confié à Mafiew tous les détails pour le retrouver.
D’habitude, Mafiew aurait préféré d’autres missions, plus importantes, mais l’intervention de Lylah arrivait dans un moment critique. L’Église venait juste de sanctifier officiellement l’Ordre de la Lumière, ce qui plaçait désormais l’organisation sous la protection des Anges en personne, chose qui n’était pas de bon augure pour le réseau de Woane, qui était composé de personnes sachant que les Anges n’étaient pas uniquement des créatures existant dans les saints écrits.
Et l'ensemble du corps Céleste ayant peu apprécié certains des soutiens utilisés par l'équipe de Lord Dottinghton à l'époque pour stopper le Cataclysme, il y avait de nombreuses chances que cet accord entre l’Église et l'Ordre entre en vigueur pour les Autres de façon extrêmement effective.

Mafiew arrêta sa course folle sous le pont que lui avait indiqué l’oniromancienne. Il était à l’heure et il n’y avait personne. Et pourtant jamais Lylah ne s’était trompée sur un endroit ou une heure jusqu’à présent.

Il eut d’abord une peur soudaine. Et si c’était une embuscade ? Lylah avait-elle subitement changé de camp ? Elle ? Non. Impossible, c’était tout simplement…

- Cela faisait longtemps, Mafiew. Apparemment tu as pris du galon.

La voix sortie de nulle part fit frissonner le jeune homme.

—-

- L’entrée des étages inférieur se trouve ici…

Gray frissonna en montrant la paroi obstruée par de nombreuses planches légères qui cachaient maladroitement une porte en fer à Holt, Johannes, et Dottinghton.

- Reculez, fit ce dernier d’un ton impatient.

Il dégaina soudainement sa canne-épée, et d’un geste leste, trancha les planches, pourtant épaisses, qui obstruaient l’entrée.

Holt siffla en voyant la lame.

- De l’acier dimétrien… je me disais aussi, solide, la lame, pour découper du mélèze aussi facilement. Mais dites-moi, mylord, n’est ce point peu conforme aux règles sur l’utilisation des matériaux jugés anormaux par la Couronne ?

Mortarion jeta un regard glacial à Holt.

- Combattre le feu par le feu, ça vous dit quelque chose, ou pas ? Assez causé, en avant.

Et il s’engouffra dans les escaliers dévoilés par la porte.

Ces derniers descendaient, descendaient, toujours plus bas, quand soudainement, le cortège aperçut une lumière en bas des marches.

Mortarion abaissa sa torche, tout comme Holt et Gray. Johannes n’en possédant pas, elle se contenta de plisser les yeux.

- Qu’est-ce que… ?

Il n’eut pas le temps de finir que des voix horribles et des cris s’élevèrent.

- HORS D’ICI
- PAS
- DE
- FEU

Et soudainement, un puissant courant d’air montant des profondeurs plaqua Holt, Mortarion et Gray au sol, éteignant leurs torches.

Seule resta Johannes debout, comme si rien ne s’était passé.

- Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? GRAY ! cria Dottinghton
- Je n’y suis pour rien ! Je vous avais prévenu ! se défendit l’intéressé
- Hey, vous aussi vous ne pouvez plus bouger ? s’enquit Holt
- Euh…oui.
- Affirmatif.
- On peut savoir ce que vous faites au sol, tous les trois ? demanda Lady Johannes

Trois paires d’yeux roulèrent vers les marches au-dessus d’eux, où se tenait l’intéressée.

- Vous pouvez bouger ?

Le ton de Mortarion était surpris.

- De toute évidences, oui. Je vous attend, ou… ?
- Sauvez nous ! glapit Gray
- J’ai faim, déclara Holt
- FONCEZ AVANT QUE JE NE LES TUE, POUR L’AMOUR DE DIEU ! s’écria Dottinghton
- Bien !

Et ainsi Lady Johannes s’élança vers la lumière en bas des marches, et pénétra dans une salle dont les limites ne semblaient pas être visibles.
Celle-ci était haute de plafond, et était soutenue par d’immenses colonnes de pierre taillée.
Il s’avéra également que la lumière était produite par d’étranges lampes qui ne semblaient pas émettre de chaleur, et ne semblaient pas non plus utiliser de flamme.

- Le feu… C’était donc ça. J’ai l’impression que nous avons affaire à des fantômes bibliophiles ! s’écria Johannes en direction des escaliers.

La seule réponse qu’elle reçut fut des injures de Mortarion entre deux plaintes de Gray.

Johannes prit un peu de temps pour observer la Bibliothèque. Celle-ci, comme les avait prévenus Gray, n’avait rien à voir avec celle située plus haut. L’architecture semblait ancestrale, et le bois des étagères semblait millénaire, bien que fort bien entretenu.

Elle décida de se mettre en quête de différents indices.

Elle marcha longuement, cherchant dans les rayons des titres d’ouvrages potentiellement intéressants. Elle posa les yeux sur des langues qui lui étaient encore inconnues, chose rarissime, et qu’elle déchiffra sans même y penser, comme d’habitude.

Elle fut tellement prise dans ses recherches qu’elle marcha tout en lisant pendant des heures, peut être des jours, passant d’un ouvrage à un autre, avant de se rendre compte de deux choses.

La première était qu’elle était totalement perdue.
La seconde était que cette Bibliothèque était bien trop grande pour être réelle. En y repensant, elle avait dû marcher sur une étendue qui allait bien au-delà du territoire des Gray.

La question était, quelle était la nature de cette Bibliothèque ?
Elle était à deux doigts de reposer son ouvrage de « Aethergeist, invocations et exorcismes », quand une boule de gaz à forme vaguement humaine sorti d’une étagère devant elle en hurlant.

- GAHAAAARGHHHHHHHHH

Lady Johannes ne bougea pas d’un pouce, et observa le fantôme un long moment, dans un silence qui semblait ne plus finir.

- …tu lis quoi ? demanda le fantôme.
- Un truc avec des fantômes dedans.
- Cool !

Et Johannes continua un peu sa lecture, avec son nouvel ami lisant par-dessus son épaule. Puis elle réalisa.

- Hey. Attends. Dis-moi. Tu es du coin, non ?
- Totalement ! Depuis….

Le fantôme compta sur ses doigts. Quand il arriva à 5, plusieurs autres doigts se formèrent depuis la fumée, jusqu’à ce que l’ensemble devienne petit à petit une énorme boule de gaz.

- …zut j’ai perdu le compte. Attends ! Je recommence.
- Oh, ne prends pas cette peine ! déclara Johannes, mi-amusée, mi-gênée d’avoir à forcer la boule de gaz à compter de nouveau. Tu pourrais me rendre un service ?
- Pourquoi pas. T’as l’air sympa ! Tu aimes les livres. C’est quelque chose que nous apprécions. Donc tu es sympa ! Sympa, sympa !
- Et toi aussi ! En fait il s’agirait de deux, et non pas un, services. Mes amis sont bloqués à l’entrée, il y a eu une sorte de vent et…
- OUI ! FEU ! Feu pas bon. Pas autorisé dans la Bibliothèque. Je les ai bloqués. C’est mon rôle ! Je suis la plus jeune des Sentinelles, tu sais !
- Je… Je ne savais pas. Je suis honorée d’avoir un tel guide ! Mais… leurs torches sont éteintes désormais. Tu pourrais peut-être… leur rendre leur mobilité ?

Le fantôme fit la moue.

- Pourquoi pas. Allez. Tu es sympa après tout !

Et il siffla, puis prit un air satisfait.

- C’est fait ! Et ton deuxième service ?
- Idéalement, cela serait que l’une des trois personnes que tu viens de libérer ne tue pas les deux autres, mais dans l’immédiat… il y a plus important. Je cherche depuis longtemps maintenant un ouvrage sur « Les Enfants du Roi Scarlet », ça te dit quelque chose ?

Le fantôme eut l’air perplexe.

- Moi non, mais les grandes sœurs surement ! Je vais les appeler.

L’apparition siffla de nouveau.
Cette fois, le sol gronda, et très bientôt, de nombreuses formes de gaz émergèrent des étagères, du sol, du plafond. Très bientôt, Johannes fut cernée par les fantômes, et se demanda si au final les appeler avait été une bonne idée.

L’une des plus grosses formes de gaz parla.

- Khânha, encore toi. Qu’as-tu fait ?

La première apparition répondit.

- La fille est sympa ! Elle n’a pas de feu ! Elle aime lire ! Elle cherche un livre !
- Nous n’aidons plus les humains, Khânha. Tu aurais dû la faire sortir plus tôt.
- Mais elle a le don, grande sœur !

La grosse apparition eut l’air surprise, et l’ensemble des formes chuchotèrent d’un coup, d’un seul.

- En es-tu sûre, Khânha ?
- Oui, grande sœur Hemkâ ! Le Don de la Lecture !

Hemkâ se tourna vers Johannes.

- Veuillez excuser mon impolitesse mademoiselle. Nous sommes méfiants des humains, depuis longtemps. Ceux-qui-manient-le-feu ne sont plus les bienvenus dans ces murs depuis des siècles.
- Depuis des siècles ? Mais… le manoir a été bâti en… commença Johannes.
- Le Manoir ? Ah ! Cette petite bâtisse de brique n’est pas la Bibliothèque, ma chère. Nous n’avons plus de place en ce monde. Cette Bibliothèque a été en de multiples places, et à chaque fois, les Hommes ont eu peur de ce qu’elle recelait, comme savoir, ou ont tenté de se l’approprier comme une arme pour exterminer ceux qui n’étaient pas comme eux. Nous sommes les gardiens du savoir, pas de la mort. La Bibliothèque ne se laisse pas faire.
- Vous voulez dire que la Bibliothèque est consciente ?
- Oh oui, ma belle. Autant que vous et moi. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. La Bibliothèque était autrefois une bibliothèque des plus normales. Elle siégeait en Alexandrie, et en ses étages supérieurs s’étendaient la connaissance humaine. Mais, dans ses entrailles, en profondeur, était renseigné bien plus que cela. Des ouvrages qui ne se contentaient pas d’être de simples livres. Des écrits sur les autres mondes, sur tout ce que l’Homme ne comprend pas. Des parchemins imprégnés de magies fortes, anciennes. Nous pensons que ce sont eux qui ont commencé à rendre la Bibliothèque consciente. S’étendant petit à petit, comme une déchirure qui s’étend sur une maille… Les sortilèges s’étendirent, se cumulèrent, fusionnèrent, s’amplifièrent… Et très vite, tout commença à interagir. Chaque livre étant comme un souvenir dans une mémoire bien remplie, chaque cellule dans un corps. La Bibliothèque s’est mise à s’animer. Nous l’avions vu, alors, quand nous étions encore en vie. Et puis, vint la crainte des hommes. Et le Feu.

A ce mot, l’ensemble des spectres hurla de douleur. La plus grande apparition continua.

- Nous étions les gardiens de la Bibliothèque. Quand les flammes ont submergé les niveaux supérieurs, nous avons fait le choix de périr en nous enfermant dans les étages inférieurs, fermant les lourdes portes qui ne pouvaient pas être fermées de l’extérieur. Pour couper la voie au Feu. Pour sauver la Bibliothèque. Mais ce fut la Bibliothèque qui nous sauva. La fumée nous prit vite de court, et nous tombèrent dans les bras de Morphée. Mais à notre réveil, nous étions devenues bien plus. La fumée nous avait tués, mais nous étions devenus la fumée, grâce à la Bibliothèque ! A notre réveil, Elle nous parla. Elle nous remercia, et nous donna une forme infiniment plus puissante qu’alors. Elle nous informa que nous étions hors d’atteinte de l’Homme pour l’instant, ailleurs, en Ecosse. Respecte la Bibliothèque, jeune fille. Elle nous a sauvé, et connait tout ce que ce monde et les autres cachent de secrets, bien qu’Elle ne choisisse pas de tous les révéler. Elle peut ouvrir des portails pour pénétrer en son sein pour ceux qui en ont besoin. Si tu es bien atteinte du Don de Lecture, à l’instar de notre bien aimé Fondateur, comme le prétend Khânha, tu y es la bienvenue. Et si notre aide t’es utile, sache que tant que tu respectes la Bibliothèque et ses principes, elle t’es acquise.
Bienvenue, ma fille, dans la Bibliothèque du Vagabond, foyer des érudits et des amoureux du savoir.

Johannes resta bouche bée pendant quelques instants.

- Vous. Vous êtes en train de me dire que je suis actuellement dans la Bibliothèque d’Alexandrie ?
- Plus ou moins, nous sommes à Londres désormais, si je me souviens bien.

Johannes poussa un cri d’adolescente en furie.

- Mais si vous saviez comme j’ai rêvé de cet endroit ! Tous ces ouvrages inconnus, et puis, et puis, et puis…

Les spectres s’esclaffèrent.

- Sacrés humains, excités comme des puces !
- Doucement ma belle ! Tu vas nous faire une attaque !

Johannes repris sa contenance à grand peine. C’était un endroit de rêve pour elle. Un privilège trop grand pour un mortel.
Mais la mission primait.

- Dites…

Les spectres arrêtèrent de rire.

- Oui, mon enfant ?
- Que savez-vous sur les "Enfants du Roi Scarlet" ?

Les spectres grognèrent.

- Que veux-tu savoir sur eux ?
- Il y a eu beaucoup de crimes à la surface. Et certains portaient des signatures « Gloire aux Enfants du Roi Scarlet ». Mes amis et moi sommes chargés d’enquêter sur ces crimes.

Les spectres grognèrent de nouveau.

- Quels genre de crimes ? De nombreux enlèvements ?

Johannes fut troublée.

- Comment savez-vous ?
- Il y a plusieurs années, un mortel fit irruption dans la Bibliothèque. Il cherchait des informations à ce sujet. Mais il ne semblait pas honnête, et son dessein semblait vil. Mais il utilisa une force supérieure aux nôtres, un artefact ancien, pouvant cacher la vision des choses même au Tout-Puissant, et glana quelques informations à son sujet dans les rayons de la Bibliothèque, notamment sur le rituel nécessaire à l'invocation de cette horreur. Une fois passé le charme qu’il nous avait jeté, nous alertâmes la Bibliothèque, qui Elle n’eut aucun mal à l’expulser. Pourquoi ne l’avait-elle pas alors déjà fait, c’est un mystère comme seul la Bibliothèque sait les garder. Mais le mal était fait. Notre savoir devait encore causer du tort au Monde. C’est pour cela…

Hemkâ siffla, et très vite, une masse gazeuse fonça vers Johannes avec un livre dans les mains.

- …qu’exceptionnellement, nous allons vous confier un livre de la Bibliothèque. Le Roi Scarlet n’est qu’un surnom, ma pauvre enfant. Son vrai nom ne saurait être prononcé ici, et a heureusement été oublié par tous. Il fut autrefois vaincu par Kespeth le Glorieux, durant les Temps avant le Début du Monde, quand l’Homme n’était pas encore un projet du Tout-Puissant, et que les Anges régnaient. C’est un Dévoreur d’Outre-Temps, le pire qu’il soit. Nul ne pu alors le défaire, mais des chaines ont pu être forgées, à partir des os de sa Septième Mariée. Seul un sacrifice important pourra les défaire. Un sacrifice humain d'une grande ampleur. Avez-vous localisé les victimes ?
- Pas encore… mais nous avons une piste à …

Johannes n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’un trou apparu du plafond, projetant Holt, Gray, et Mortarion sur le sol.

Johannes regarda Mortarion avec affolement.

- N’ayez crainte, tout est sous contrôle, je vais tout vous expliquer…
- Inutile, on vous entendait de l’autre bout de ce machin, jusqu’à ce que le sol devienne un trou béant, râla Holt.

Un second portail apparu soudainement entre deux étagères, menant vers ce qui semblait être une ville souterraine, devant une carcasse de bateau apparemment reconvertie en maison.

Hemkâ continua.

- Underlondon. La Bibliothèque vous a entendue et comprise, mon enfant. Voici sa parole :
« D’une place autrefois génitrice,
Cherchez la possible destructrice »
En espérant que cela vous aide dans votre quête.

Johannes regarda Hemkâ et la remercia, avant de se diriger vers la galerie où s’étaient déjà engouffrés Holt, Gray et Mortarion.

- Je reviendrai bientôt !

Les spectres sifflèrent.

- Votre place n’est pas avec eux.
- Il te faut
- Rester
- Johannes !
- De ta quête de savoir dans la Bibliothèque,
- Dépend leur sort !
- Qui peut être
- Bien pire !
- Que la mort !

Johannes se retourna vers Holt, Gray et Mortarion.

- Je suis…

L’ex-amiral à la mâchoire d’acier ne lui laissa pas le temps de terminer, et tout en lui prenant le livre donné par les spectres des mains, enchaina.

- Laissez. Je vous avais promis que vous ne remettriez pas les pieds dans ce cloque sous-terrain, de toute façon. Trouvez-moi tout ce qu’il y a à savoir sur ce Dévoreur. Nous nous chargeons du reste. Quant à vous…

Le Lord contempla l’assemblée gazeuse.

- … j’espère qu’il ne vous est nullement dans l’idée de lui faire du mal, car dans le cas échéant, nous aurions à nous revoir prochainement, et pas pour votre bien.

Et le portail se referma.

***

Il l’a toujours été. Celui qu’on n’aperçoit pas. Qu’on ne remarque pas. Celui qu’on oublie.

Mais lui a toujours été celui qui n’oublie jamais.

Depuis le Cataclysme, il attend, dans le noir.

Il a tout vu. Il sait tout ce qu’il se trame. Il lui manquait juste les éléments nécessaires pour retourner vers les siens. Chose qui ne devrait pas tarder, l’homme n’était jamais en retard, et il avait fait tout ce qui était nécessaire pour que l’information lui parvienne.

Il avait tout vu, tout en étant invisible aux yeux de tous. Et ils l’avaient trainé dans la boue, le qualifiant de tout les noms, y compris de celui de traitre, afin d’accomplir leurs viles desseins.

Savaient-ils qu’ils étaient épiés à tout moment ? Savaient-ils que ce n’était pas les rats qui volaient dans le garde-manger du palais royal, qui n’avait, d’ailleurs, en l’absence de sa Reine, plus rien de royal depuis longtemps ?

Pour la première fois, ils allaient enfin voir de quoi il était capable. L'opportunité de sortir de ce foutu palais s'était enfin présentée à lui la semaine dernière.

Une tornade céda la place à un jeune homme à casquette qui sembla apparaitre de nulle part.

Ce dernier sembla légèrement surpris, voire désorienté, comme s’il attendait quelqu’un.

Il avait un peu changé, depuis leur dernière rencontre, mais c’était bien lui.

- Cela faisait longtemps, Mafiew. Apparemment tu as pris du galon.

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