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| De | Julian Corwin (Directeur, Site-246) |
|---|---|
| Objet | RE : La Contingence Rossignol |
| À | Cody Westbrook (Commandant, FIM Delta-3 "Main de Salomon") |
Agent Westbrook,
Le Comité d'Éthique et le Conseil des Superviseurs sont conscients de vos craintes. Elles ont été écartées. Vos ordres sont maintenus.
De votre propre aveu, les capacités de l'Agent Elsinger ont mûri à un point où il serait difficile voire impossible pour les membres restant de Delta-3 d'employer des mesures de confinement d'urgence contre elle. Cela la rend exceptionnellement dangereuse pour la Fondation et notre mission ; elle est un outil utile et une arme puissante, mais si nous perdons notre emprise sur elle, nous ne la récupérerons jamais. Vous savez ce qui se passera si cela se produisait.
Je suis conscient de votre attachement envers l'Agent Elsinger, donc je vous rappelle que la Contingence Rossignol existe pour sa propre protection. Vous la connaissez mieux que n'importe qui, donc vous savez à quelle point sa fidélité est précaire. La Contingence assure sa loyauté, et sa loyauté garantit sa vie. Plus que ça, elle la rend heureuse. Si vous tenez vraiment à elle, vous ne la priverez pas de cela.
Je trouve cela aussi déplaisant que vous, mais c'est un mal nécessaire — comme vous me l'avez assuré vous-même quand la Contingence fut mise en place en premier lieu.
Julian Corwin
Directeur, Site-246
1er mai 1988
Detroit, Michigan
"Allume-feu, avez-vous les yeux sur la cible ?"
Florence s'arrêta et soupira. Elle leva la main et appuya sur son oreillette. "Salomon Deux, libérez la fréquence. Je dois me concentrer et vous n'aidez pas. À moins que tu ne veuille essayer de sniffer des démons."
"Tu ne—"
"Devlin !" La voix de Westbrook le coupa. "Lâche-la pour au moins une putain de mission."
Devlin commença à répondre, mais fut coupé par des crépitements d'interférences. Westbrook avait brouillé son émetteur donc.
La radio fut silencieuse après un moment. Florence poursuivit sa traque dans les ruelles arrières de Détroit, chassant des démons. Comme au bon vieux temps. Toutefois, Minneapolis n'avait jamais été aussi décrépite que Détroit actuellement.
Concentrée comme elle l'était sur ses sens d'Observatrice, elle sentit les démonarcotiques avant de voir le trafiquant. L'énergie du démon pharmacologiste était épaisse et piquante, pleine de malice inhumaine et de rage contre-nature. Elle remplissait l'aura locale, écrasant les sens occultes avec une odeur de poudre et un goût d'acide.
C'était étouffant.
Florence haussa les épaules en arrêtant d'Observer, bloquant les énergies démoniaques. Elle s'était bien trop ouverte, si l'aura du démon avait été capable de l'affecter à cette distance. Ça, ou c'était un démon inimaginablement puissant. Mieux valait ne pas y penser. S'il était si puissant, et s'il était plein de démonarcotiques, il détruirait tout dans le voisinage, incluant son malheureux utilisateur.
Elle pressa le pas, tournant au coin pour trouver le trafiquant de drogues.
Le trafiquant était immédiatement reconnaissable en tant que tel. Si la fiole dans sa main ne lui avait pas mis la puce à l'oreille, alors ses habits crasseux, ses yeux enfoncés et son visage mal rasé auraient suffi. Il était décharné, blanc, et portait un manteau qui faisait deux tailles de trop. Il avait un regard sauvage, hagard qui suggérait qu'il était suffisamment stupide pour utiliser son propre produit.
La femme qui devait être son acheteur ne semblait pas à sa place. Ses traits moyen-orientaux étaient maculés de terre, mais ses yeux étaient limpides et brillants et sa posture stable. Elle n'avait pas l'air d'une droguée, encore moins d'une droguée pendue aux démonarcotiques — la plupart d'entre eux finissaient par ressembler à rien du tout, à part une pile de cendres mouillées. Peut-être était-elle une simple universitaire à la recherche de quelque chose d'inhabituellement fort.
Le trafiquant dévisagea Florence. "Dégage. C'est une affaire privée."
Elle leva les mains dans un geste d'apaisement. "Tout doux mec, je passe juste." Elle tourna la tête vers la fiole qu'il tenait. "Mais si tu vends, je pourrais acheter."
Il plissa les yeux et secoua la tête. "Non. Je ne te connais pas, et j'ai déjà un acheteur."
Elle acquiesça lentement. "Je craignais que tu dises ça."
Avant qu'il ne puisse répondre, elle leva son bras et pointa un doigt vers lui, relâchant une rafale de force qui l'atteignit pile au niveau du torse et le fit tomber inconscient.
L'acheteuse sursauta et la regarda avec surprise.
"Allez-vous en d'ici," grogna Florence.
Le regard de la femme se durcit et elle mit la main dans son manteau.
"Votre erreur," dit Florence. Avec deux doigts tendus, elle tourna la main vers la femme, redirigeant sa volonté. La lance de force ricocha sur l'acheteuse, l'envoyant bouler au sol.
Il y eut un son de bris de verre, et Florence se retourna pour voir que le trafiquant avait éclaté la fiole sur le sol. Un nuage d'épaisse fumée noire s'échappait dans les airs. Elle resta là un moment, pendue au-dessus du trafiquant, avant de descendre sur et dans lui. Elle passa dans sa bouche et ses narines, passant en force dans ses poumons.
Il cria. Et alors qu'il criait, il commença à changer. Ses muscles enflèrent, et bientôt ils remplirent le manteau qui avait été trop grand pour lui. Sa peau passa au bleu, et ses yeux commencèrent à briller. Ses dents s'aiguisèrent en crocs et sa langue s'allongea, devenant presque serpentine. Lorsque toute la fumée eut disparu dans sa gorge, son cri devint un rire, hystérique et maléfique.
"Merde." Elle appuya sur son oreillette à nouveau. "Salomon Un, j'aurais vraiment besoin de gros flingues ici. Maintenant."
Le son du rire du démon noya la réponse de Westbrook.
Florence fit venir des flammes dans ses poings, utilisant un petit peu de pouvoir supplémentaire pour faire briller son tatouage un peu plus qu'il devrait normalement. Les démons étaient gros et effrayants, et le truc pour les affronter reposait sur le fait d'être plus grosse et plus effrayante.
"Tu vas t'asseoir ici et ricaner toute la journée, ou tu vas danser, guignol ?" Ce n'était certainement pas intelligent de contrarier un démon, mais elle pourrait probablement survivre à son attaque. La même chose ne pourrait pas être dite pour le quartier voisin de Detroit.
Le démon se tourna pour lui faire face, un sourire concupiscent sur son visage. Alors qu'il ouvrait sa bouche pour parler, il y eut un pop, puis un son de crépitement, et le démon commença à convulser. Il tomba au sol, inconscient, pour révéler la femme qui se tenait derrière lui avec un taser.
Clairement pas une droguée donc.
Avec son corps hôte inconscient, le démon commença à évacuer le trafiquant possédé. La fumée noire s'échappa de ses orifices, mais elle n'avait plus la motivation maline qu'elle avait auparavant. Quelle qu'était l'énergie qui avait lié le démon à la réalité principale, elle avait été épuisée, et sa forme de fumée s'évapora rapidement et il retourna dans le puits noir dont il était sorti en rampant.
Florence relâcha la flamme qu'elle avait invoqué et soupira. "Merci pour le sauvetage madame."
La femme lâcha son taser et sortit un pistolet. Un vrai pistolet, pas un pistolet paralysant, gros calibre et semi-automatique. Elle le pointa directement vers Florence. "Sur le sol, sorcière."
La voix sonna depuis la ruelle derrière elle. "Hoovermine, ne pointez pas un flingue vers mon mage je vous prie. Ça ne finira pas bien pour vous, et je n'ai pas besoin du mal de crâne qui vient avec ce genre de paperasse."
L'agent de l'U2I baissa lentement son arme. Elle se retourna pour faire face à Westbrook, un air renfrogné sur son visage.
"Westbrook."
Il eut un sourire sardonique en approchant. "Agent Kartal. Quel plaisir inattendu." Il s'arrêta devant elle, les mains tendues à ses côtés dans un geste non conflictuel.
Kartal continua de le foudroyer du regard. Puis elle lui envoya un coup de poing au visage. Clairement, elle le connaissait bien.
"Espèce de crétin de fils de pute," dit-elle. "As-tu la moindre idée de combien de temps j'ai passé à mettre en place cette descente ? Dis-moi pourquoi je ne devrais pas t'arrêter immédiatement."
Il se massa la mâchoire, grimaçant légèrement. "Je suis désolé ?"
"Les excuses ne donnent pas de mise en examen, skipper."
"Alors pourquoi pas ceci : un cadeau." Il mit la main dans sa poche et en extrait une fiole de liquide clair. Une petite aiguille complétait un bout, protégée par un bouchon en plastique.
"J'ai mes propres amnésiques, merci."
Il secoua la tête. "Pas des amnésiques." Il marcha vers le trafiquant au sol et s'accroupit derrière lui. Il décapsula la seringue et la plongea dans le bras du trafiquant. En quelques secondes, la fiole était vide.
"Qu'est-ce que tu fous bordel ?"
"Relax". Il retira la seringue et la recapsula. "Quand il se réveillera, tu le trouveras un peu moins oublieux et un peu plus bavard qu'il le serait autrement. Il pourrait même te dire qui est son fournisseur, qui est ce que vous cherchez, j'en suis sûr."
Elle fronça les sourcils. "C'est illégal."
"Le FBI, préoccupé par l'illégalité des preuves obtenues ? Ce doit être une première." Il se releva et plaça la fiole vide dans sa poche. "En outre, je ne t'ai rien vu faire du tout."
Elle secoua la tête. "Cela ne règle pas nos comptes, Westbrook."
"J'en suis certain." Il fit un geste vers Florence. "Viens, Allume-feu, quittons l'Agent Kartal avant qu'elle décide de me frapper à nouveau."
Il repartit dans la ruelle, vers le point d'extraction. Florence hésita avant de le suivre.
"Désolée," dit elle à Kartal. "Je ne savais pas que vous étiez une fed'"
Kartal agita une main dédaigneusement. "Pas votre faute." Elle désigna Westbrook du menton. "Faites attention avec lui. C'est un arnaqueur."
Florence sourit. "C'est ce que j'aime chez lui."
28 octobre 1988
Heimaey, Islande
Le jeune pyromancien lui lança une autre boule de feu. Florence la repoussa négligemment d'une pichenette. Le contresort avait à peine nécessité un effort de volonté.
"Aller, gamin !" cria-t-elle. "Tu ne va pas m'avoir avec ça. Je veux juste parler !"
"Va te faire foutre, sorcière américaine !" Son anglais était limpide, même s'il avait un fort accent et était de plus en plus grossier.
Elle soupira, puis fit un cercle de la main, invoqua un anneau de flammes autour de l'adolescent. C'était un tour classique, le même que la Fondation avait utilisé avec elle, des années de ça. Les classiques étaient des classiques pour une raison, et c'était une des tactiques les plus efficaces pour s'occuper des pyromanciens.
Elle vit la explosion de RadA qui signifiait que quelqu'un venait de préparer une conjuration majeure, mais aucun flash de feu ne l'annonçait. Clairement, il connaissait le tour aussi, et il employait une approche différente.
Le sol bougea légèrement sous ses pieds. Le sol qui était au-dessus d'un volcan actif.
Oh, c'était pas bon.
"Salomon Un !" cria-t-elle dans sa radio. "Vous devez évacuer tout le monde de l'île. Je pense qu'il essaye de déclencher une éruption."
"Allume-feu, pouvez-vous le contrer ?"
Peut-être. "Oui, mais je ne vais pas pouvoir le garder contenu. Vous devez me couvrir."
"Compris." La voix de Westbrook était calme, malgré l'urgence de la situation. "Désengagez-vous de la Cible Surtr et faites ce que vous pouvez pour calmer le volcan."
Elle relâcha sa prise sur les flammes et s'accroupit. Rapidement, elle tourna sur elle-même, utilisant son index pour dessiner un cercle dans la terre. En tant que symbole géométrique de concentration, c'était désespérément bâclé, mais il fallait que ce soit suffisant. Elle plaça sa main gauche sur le sol et ferma les yeux, coupant autant de sens qu'elle pouvait. C'était de la magie subtile, et elle aurait besoin d'Observer avec autant de précision que possible.
Elle envoya du pouvoir courir dans ses doigts étendus, des vrilles invisibles de volonté qui jaillirent pour intercepter le magma qui s'élevait et le rediriger. Elle pouvait voir la volonté du pyromancien guider la roche en fusion — ce qui signifiait au moins qu'il n'essayait pas de la tuer alors qu'elle était distraite.
Un cri de douleur et de surprise jaillit de non loin, et le pouvoir du pyromancien s'évanouit. Florence ne réagit pas, mais maintint sa volonté complètement concentrée sur le volcan agité.
C'est seulement une fois qu'elle fut sûre d'avoir arrêté l'éruption qu'elle ouvrit les yeux et partit à la recherche d'où s'était tenu le garçon.
Son corps reposait sur le sol, déjà en train de refroidir. L'arrière de sa tête était manquant, détruit par une balle de sniper.
Sa radio crépita avec la voix de Devlin. "Allume-feu, pouvez-vous vérifier le status de la cible ?"
Incapable de regarder ailleurs, elle ferma les yeux à nouveau. "Salomon Deux, la Cible Surtr est au sol."
"Allume-feu, veuillez confirmer l'élimination."
"Confirmée." Elle aurait dû être choquée. Énervée. Elle aurait dû crier sur Devlin. Mais elle était trop épuisée pour ressentir quoi que ce soit.
Florence. Vous ne pouvez sauver tout le monde.
Elle n'avait même pas essayé.
Ce n'est pas à vous de répondre de leurs crimes.
Devlin avait peut-être appuyé sur la gâchette, mais elle était celle qui lui avait donné l'ouverture.
"Allume-feu?" La voix de Westbrook à la radio maintenant. "Avez-vous arrêté le volcan ?"
"Oui." Elle avait sauvé l'île, et les vies de tout le monde dessus. Il avait seulement fallu tuer un adolescent à peine suffisamment mature pour réaliser les conséquences de ses actions.
Une vie pour cinq mille. Le calcul benthique était aussi simple qu'il était froid. Ce fut un mal nécessaire. Ce fut pour le plus grand bien.
Ce ne semblait pas si bien.
25 mai 1989
Marquette, Michigan
Florence fixa le loup-garou.
Elle s'était attendue à un monstre ; une bête vorace baveuse animée uniquement par l'instinct de tuer. Au lieu de ça, la créature se recroquevilla dans le coin de sa cage, la fixant prudemment avec des yeux emplis de peur et d'intelligence. Il avait été une personne il fut un temps — et en étudiant son aura elle réalisa que, dans un sens, c'en était toujours une. Son corps avait été gauchi et son esprit avait été brisé, mais il restait toujours suffisamment d'humanité pour savoir quelle personne il avait été. Pour savoir ce qui lui était arrivé.
Son estomac se retourna, et elle se détourna pour ne pas avoir à ressentir la douleur dans l'aura de la créature.
"Très bien, monsieur Drummond, ce sera tout," dit Westbrook. "Nous apprécions votre coopération."
Le courtier de MC&D acquiesça vivement. "C'est une affaire simple, monsieur. Mes employeurs m'ont demandé de coopérer entièrement avec vous à ce sujet. Tel que je le comprends, la perte d'un unique lot de marchandise est négligeable comparé aux dommages que vos hommes pourraient faire."
Florence revint vers le petit homme, la colère luisant dans les yeux. "Marchandise ? C'est tout ce qu'ils sont pour vous ?"
Westbrook leva une main, s'interposant entre Florence et le malheureux capitaliste. "Reculez-vous Allume-feu."
Florence serra les poings, puis se pencha pour chuchoter à Westbrook, "Tu vas juste le laisser partir ? Après ce qu'il a fait ?"
"C'est une personne normale, on ne peut pas le garder dans une cellule," chuchota-t-il en retour. "Et Marc D est plutôt doué avec les amnésiques. Au mieux, il a une mémoire de sauvegarde quelque part sur un minuteur homme mort, et on repart de là où on a commencé. Au pire, il a une allergie induite qui va le tuer si on essaie de l'amnésier."
Elle plissa les yeux. "On dirait que c'est son problème, pas le nôtre."
Westbrook secoua la tête. "Il a été coopératif tout du long, on ne peut pas simplement le tuer."
"As-tu lu le script qu'il avait préparé ?" Sa voix changea pour imiter son accent. "'Aussi intelligents que mortels. Un jeu stimulant et dangereux, si vous préférez les activités sportives.'" Elle secoua la tête, dégoûtée, puis continua à parler normalement, suffisamment fort pour que le courtier l'entende. "Ce ne sont pas des animaux, ce sont des personnes. Des personnes qui sont terrifiées et qui souffrent. Et il allait les mettre aux enchères pour qu'ils soient chassés pour le sport."
Le courtier s'éclaircit la gorge. "Ce que nos clients font avec les articles qu'ils achètent est leur propre problème. Nous n'avons pas la capacité ni la responsabilité de contrôler ce qu'ils font avec leurs propres biens."
"Ouais, vous êtes juste un pion," grogna-t-elle. "Comme tout le reste du monde. Nous sommes tous des pions, commettant des minuscules fractions d'une atrocité et nous disant que nous n'avons pas le choix."
Westbrook fit un pas devant elle pour bloquer l'homme de sa vue. "Monsieur Drummond, sortez d'ici. Si nous avons besoin de vous contacter, nous pourrons vous trouver."
Le petit crétin détala hors de la pièce, enregistrant à peine la menace implicite.
Westbrook la regarda calmement un moment. "J'ai quelques contacts dans l'U2I, je leur passerai l'info. Peut-être Kartal peut elle faire quelque chose à ce sujet. Mais nous ne le pouvons pas. Nous ne sommes pas des flics, tu sais ça."
Elle soupira et regarda ailleurs. Elle prit quelques inspirations, cessa de serrer les poings, et le regarda à nouveau. Il n'y avait aucune trace d'émotion sur son visage.
"Quand on aura fini ici, je vais réduire cet endroit en cendres."
Westbrook acquiesça lentement. "Comme je disais, nous ne sommes pas des flics."
12 juin 1989
Site-246
Devlin lâcha une copie du Detroit Free Press sur la table de la cafétéria. Il avait été ouvert et plié pour mettre en valeur un des articles centraux.
UNE SALLE DE VENTES MARQUETTE HISTORIQUE BRÛLE DANS UN MYSTÉRIEUX INCENDIE proclamait le titre. L'article en-dessous ne s'étalait que sur deux ou trois colonnes. Il y avait une petite photographie de la salle de ventes MC&D encadrée à côté du texte.
"Ton œuvre, je suppose," dit Devlin.
Florence continua de mâcher, lentement et délibérément. Peut-être s'ennuierait-il.
Pas cette chance. Il continua de se tenir ici, les bras croisés et l'expression de marbre, attendant qu'elle réponde.
Elle déglutit. "Quoi donc ?"
"Ne crois-tu pas que peut-être quelqu'un pourrait trouver ça un peu inhabituel ? Un petit peu anormal."
"Des bâtiments brûlent mystérieusement tout le temps," dit-elle. "Personne ne suspectera, encore moins croira, que celui-ci est le fait d'un incendie criminel magique."
"Nous somme supposés stopper les incendies criminels magiques, pas les perpétrer." Il secoua la tête. "Mais j'aurais dû savoir que tu ne comprendrais pas ça."
Elle posa sa fourchette et le fixa. "Nathan Devlin" — il tressaillit légèrement quand elle dit son nom, à sa plus grand satisfaction — "quel est ton putain de problème ? Tu me déteste, clairement, donc pourquoi es-tu dans cette force d'intervention ?"
"Quelqu'un devra être là quand tu déraperas enfin."
Elle leva un sourcil. "Diantre, c'est très chevaleresque de ta part."
"Tu sais ce que je veux dire, sorcière." Il se pencha vers elle, posant ses mains sur la table pour s'appuyer. "Je connais ceux de ton espèce. Tôt ou tard, tu tourneras mal. Comme cette fois en Islande." Il sourit vicieusement. "Et quand ça arrivera, je ferai ce qui devra être fait. Exactement comme en Islande."
Elle continua de le fixer, refusant de réagir. "Tu devrais faire plus attention en posant tes mains sur des surfaces chaudes."
Il cligna des yeux, confus, puis cria de douleur quand la surface de la table fut soudainement porté au rouge. Il recula instinctivement, sauvant ses paumes de brûlures au second degré.
Serrant ses mains blessées sur ses hanches, il la fixa avec une malveillance furieuse. "Tu—"
"Agent Devlin !" La voix de Westbrook explosa depuis l'autre côté de la cafétéria alors qu'il approchait. Quelqu'un avait appelé la cavalerie. "Arrête."
"Chef," protesta Devlin. "Je répondais à peine à une attaque injustifiée sur ma personne par l'Agent Elsinger."
Westbrook s'arrêta juste en face d'eux. "Je vois." Son regard parcourut la scène, puis il acquiesça. "Je vais te donner exactement une chance de retirer les conneries que tu viens de me dire et présenter tes excuses à l'Agent Elsinger pour ton comportement non professionnel."
"Bien sûr vous la défendez," dit Devlin. "Vous voulez parler de comportement non professionnel, alors parlons du fait que vous baisez—"
Westbrook le frappa au visage avant qu'il ne puisse finir.
"Nathan Devlin," grogna-t-il, poussant l'autre homme contre un mur. "Par le Code Disciplinaire du Personnel de la Fondation, vous êtes mis aux arrêts pour harcèlement d'un agent, fausses déclarations sur un sujet de discipline personnel, mépris envers un supérieur, et simulation."
"Chef, je crois que vous êtes émotionnellement compromis dans ce domaine." À son crédit, Devlin avait réussi à garder son sang-froid, et sa voix était sûre. "Donc je ne vais pas reporter votre conduite actuelle au conseil de discipline." Il plissa les yeux. "Si vous reculez."
"Audacieux de ta part de supposer que le conseil te défendra." Il se pencha en avant, de sorte que Florence ne puisse entendre ce qu'il lui chuchota ensuite. D'autres membres de la force d'intervention avaient commencé à se rassembler aux alentours pour regarder la confrontation, mais elle était de loin la plus proche des deux hommes. S'il parlait si doucement, c'était parce qu'il ne voulait pas qu'elle l'entende.
Elle n'a peut-être pas été capable d'entendre ce que Westbrook dit, mais elle vit l'effet que cela eut sur Devlin. Il secoua la tête et commença à chuchoter en retour. Apparemment il ne voulait pas non plus qu'elle l'entende.
Alors qu'ils poursuivaient leur échange étouffé, Florence ferma les yeux pour Observer, essayant de saisir un sens de la conversation avec leurs auras. Quoi que fut le sujet de leur conversation, il rendait les deux hommes agités — l'aura de Westbrook, en particulier, était plein d'énergie nerveuse. Non, oublions ça, elle était pleine de peur.
Elle frissonna involontairement et ouvrit les yeux, cessant son Observation — juste à temps pour voir Westbrook relâcher Devlin et pousser l'autre agent vers la porte la plus proche. Elle ne pouvait ne serait-ce que commencer à deviner ce qui l'effrayait, mais ça l'avait clairement dissuadé de prendres d'autres mesures contre Devlin.
"Casse toi de ma vue," dit Westbrook. "Tu es en état de réserve jusqu'à nouvel ordre."
Devlin hésita. "Donc je ne suis pas mis aux arrêts ?"
"Non et tu ne le seras pas." Westbrook s'approcha de lui et lui siffla, juste assez fort pour que Florence entende, "Si je te vois la provoquer à nouveau, je te colle dans un sas et regarderai combien de temps tu pourras retenir ta respiration. Vas-y et dis ça au conseil de discipline."
Devlin vit l'étincelle dans ses yeux et renonça à essayer d'avoir le dernier mot. Il se précipita en-dehors de la cafétéria avec autant de dignité qu'il pouvait réunir, ce qui ne faisait pas beaucoup.
Westbrook se retourna pour faire face aux membres de la force d'intervention qui s'étaient rassemblés autour pour regarder. "Le spectacle est fini les gars, retournez déjeuner. C'est un ordre."
Alors que les autres agents se dispersaient lentement, Florence continua de fixer Westbrook. Il cachait des secrets, et elle était presque certaine qu'il lui en cachait — peut-être pas elle spécifiquement, mais assurément en général. Plus que ça, de tout le monde, il les cachait avec Devlin.
Elle secoua la tête. Westbrook avait été la première personne de la Fondation à faire preuve de gentillesse envers elle, et il avait toujours veillé sur elle. Plus que ça, elle était presque certaine qu'il l'aimait. S'il lui cachait quelque chose, c'était pour son bien.
Elle avait confiance en lui. Comment ne le pourrait-elle pas ?
29 septembre 1989
Pont international ferroviaire de Sault Ste. Marie, Michigan/Ontario
Les ponts sont des espaces liminaires. Seuils, frontières, bords. Endroits entre deux endroits. Ce genre d'auto-contradiction conceptuelle pesait lourdement sur la psyché humaine — elle attire l'attention et domine les pensées des gens. En conséquence, les ponts sont des conduits pour de grandes quantités d'énergie psionique, générée par la place disproportionnée qu'ils occupent dans l'espace onirique.
Peu de ponts sont aussi liminaires que celui entre Sault Ste. Marie et Sault Ste. Marie. En tant qu'unique point de passage de frontière entre les États-Unis et le Canada sur 1000 kilomètres, son empreinte onirique est un ordre de grandeur plus important qu'il aurait été autre part, faisant de lui l'un des plus grand condensateurs psioniques en Amérique du Nord.
L'Insurrection du Chaos allait l'utiliser pour déchirer une brèche dans l'infospace, ce qui soit projettera la connaissance du Voile dans l'esprit de 33 millions de personnes soit tuera tout être humain dans un rayon de trois états. Personne ne savait vraiment lequel.
La solution la plus simple aurait été de bombarder le pont, mais ils ne voulaient pas détruire les Écluses du Sault sauf en ultime recours. Donc Delta-3 avait été envoyé. Personne ne savait si c'était vraiment mieux.
Florence fit un pas sur le pont, les cheveux trainant derrière elle dans la brise nocturne. Les Écluses du Sault s'étiraient sur la Rivière Ste Marie sous elle, silencieuses et vides à cet instant de la nuit. Le reste de la Main de Salomon avait fermé la circulation dans la zone, lui laissant une vue dégagée sur son homologue. Bien entendu, la psyker de l'Insurrection saurait qu'elle arrivait maintenant, mais cela rendait juste les choses intéressantes.
Elle le traqua sur le tablier pendant plusieurs minutes, écoutant le son des rapides plus loin en aval. Quand elle repéra une silhouette au loin, elle n'hésita même pas avant de lui jeter une boule de feu. Elle fit un grand arc, mais elle invoquait déjà son missile suivant.
Elle s'élança dans un sprint, invoquant furieusement en avançant. Les tirs continuaient de rater et alors qu'elle s'approchait, ils devenaient de moins en moins précis. Elle continua de les lancer sans en tenir compte, maintenant le barrage de feu et de force. Lorsqu'elle fut à six mètres, elle s'arrêta et projeta ses mains en avant, relâchant un pilier de flammes qui partit directement vers la silhouette. Elle avait mis dans le mille.
Peu importait. Juste avant d'incinérer la psychique, les flammes se courbèrent, la contournant comme l'eau s'écoule autour d'un rocher.
La psychique se tourna pour regarder Florence. Elle sourit doucement.
Tu ne veux pas vraiment la frapper, pas vrai ? Cela sonnait comme sa propre voix intérieure, mais il y avait quelque chose de mal avec elle. Quelque chose d'étranger.
Florence serra les dents et essaya de préparer un exercice de méditation fait pour calmer son esprit. Le bandeau de telekill qu'elle portait aurait dû maintenir la psychique à l'extérieur, mais clairement quelque chose—
Du telekill ? Comme c'est pittoresque. Cette fois-ci elle ne s'embêta même pas à essayer de déguiser ses pensées comme celles de Florence. Fais-moi une faveur, chérie, et débarrasse-toi de ça.
Florence leva les mains et enleva le bandeau de sa tête, puis le balança par-dessus le parapet. Elle n'avait même pas eu une chance d'y songer.
Son visage se contorsionna dans un grognement silencieux. Casse-toi de ma tête, salope.
La psychique éclata de rire. Et te laisser toute seule ? Je ne crois pas.
Une vague de désespoir la submergea quand elle réalisa qu'elle était seule. Ses amis parmis les Fantômes du Lac l'avaient oubliée depuis longtemps, ses collègues membres de la force d'intervention la détestaient, et Cody — Où était-il ? Il aurait dû être là. Il était toujours là. L'avait-il abandonnée ?
Inconsciente, elle s’approcha du bord du pont.
Personne ne viendra te sauver.
Et juste comme ça, elle avait à nouveau 15 ans, orpheline et gelant dans les rues. Elle se rappelait la douleur — pas du froid, qui avait arrêté de lui faire mal depuis quelques heures, mais de la faim. Elle ne pouvait pas se rappeler de la dernière fois où elle avait eu un vrai repas. Dans un violent frémissement, elle s'effondra au sol. Elle lui restait juste suffisamment d'énergie pour se recroqueviller en boule et frissonner.
Personne n'allait venir la sauver.
Tu n'as pas besoin d'eux. Sa voix, mais pas sa voix. Elle était plus vieille, plus confiante. Tu peux te sauver toi-même.
Elle leva les yeux. Quelque chose clochait. Ce n'était pas comme ça que ça s'était passé. Elle s'était sauvée. Elle avait mis le feu à un immeuble pour se maintenir chaud. Ça avait été la première fois qu'elle utilisait la magie. Elle se rappelait cet instant maintenant, se rappelait la sensation de pouvoir qu'elle avait éprouvé.
Elle se mit sur ses pieds, ignorant la faim et le froid illusoires.
Seule seule seule toute seule, chuchotait la psychique.
"Et alors," dit elle. "J'ai l'habitude d'être seule."
Elle ouvrit les yeux et elle fut de retour sur le pont. La psychique la fixait avec stupeur. Florence pouvait sentir l'envahisseuse qui essayait de réaffirmer son contrôle sur son esprit, mais sa volonté était blindée à présent. La psychique ne pouvait la toucher.
Hey salope, pensa-t-elle. Sais-tu ce qu'est la Loi de Contagion ?
La partie affecte le tout… elle n'était pas sûre si la pensée venait de son esprit ou de celui de la psychique. Cela n'avait pas d'importance.
T'es-tu arrêtée pour songer que quand tu envahissait mon esprit, tu mettait une partie de toi en moi ?
La psychique eut juste à le temps d'écarquiller les yeux d'horreur avant que Florence n'envoie une vague de puissance dans le lien qu'elle avait créé par inadvertance.
Sa tête explosa.
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