Gentleman Dream : Chapitre 5
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Le tunnel était étroit : c'était plus un amoncellement de rochers ayant formé par hasard une voie praticable qu'un véritable passage excavé par les soins d'un animal ou de l'Homme. Les rochers saillants gênaient considérablement la progression, les débris au sol empêchaient tout équilibre possible et l'obscurité, à peine repoussée par le briquet de Joey et la lanterne de l'individu au chapeau melon, rendait chaque pas aussi difficile qu'une marche en plein Soleil. Même si l'immonde odeur de pourriture inquiétait chaque membre de l'équipe quant à la nature des victimes des fringales de la Bête, c'était bel et bien cette sensation de fraîcheur qui leur faisait le plus peur, celle-ci contrastant tant avec l'écrasante chaleur de l'extérieur que c'en devenait plus que suspect.

L'ancien chasseur de primes, en tête dans cette étrange procession, son arme pointée devant lui, ne cessait de jeter des coups d'œil à droite et à gauche, sans pour autant négliger l'arrière et l'avant. Il aurait été dans un entrepôt de nitroglycérine qu'il se serait à peine senti plus en sécurité. Toute cette affaire lui semblait être un gigantesque traquenard, et il s'y rendait pieds et poings liés. Son instinct lui hurlait de rebrousser chemin. Non que cette Bête lui inspirait à ce point de crainte, il l'avait déjà affrontée et blessée, mais il y avait… comme quelque chose d'autre. Quelque chose de plus insidieux, de plus vicieux, de plus discret aussi. Et ses soupçons convergeaient sur ce mystérieux individu qui s'était invité dans leur groupe.

Mlle De Fontenois, quant à elle, faisait tout son possible pour ne pas chuter. Ses bottines étaient bien peu adaptées à un tel sol, et elle regrettait de ne pas avoir emporté de véritables chausses. D'un autre côté, personne n'aurait pu prédire qu'un simple voyage touristique aurait pu se transformer en expédition souterraine sur un terrain aussi accidenté.

Mais lorsque son équilibre lui permettait, de fantastiques et hypothétiques réflexions lui venaient à l'esprit. C'était une aventure, enfin une qui s'offrait à elle. La voilà qui était vraiment plongée au cœur de l'action, là où tout allait se dérouler, là où tout l'intérêt était. Fini les écoutes passives de voyageurs chanceux lors des réceptions, ces récits extraordinaires qu'elle mourait d'envie de vivre. Fini ces limites imposées par son tuteur, ces barrières invisibles qui ne faisaient que restreindre ses possibilités. Fini cet infâme sentiment de toujours passer à côté de quelque chose d'intéressant… Maintenant elle était libre. Libre d'enfin écrire sa propre histoire.

En l'occurrence, une histoire quelque peu excitante et mystérieuse, voire même un peu dangereuse… Mais que serait une aventure sans dangers ? Une simple balade. Il fallait juste veiller à ne pas en avoir trop, car cela deviendrait de la simple survie. Ce qui la fatiguait d'avance. Une réflexion à noter dans son carnet.

Ces quelques minutes de marche, qui s'apparentaient presque à de l'escalade à certains endroits, s'achevèrent lorsqu'ils aperçurent comme un élargissement dans cette anfractuosité. Leur tête leur tournait quelque peu, surtout pour la voyageuse, l'air frais se faisant assez rare dans cet endroit confiné.

Ils se regardèrent en silence, se doutant que leur lumière ainsi que le bruit avaient déjà dû prévenir la Bête de leur arrivée. L'individu fouilla dans sa sacoche, la mine inquiète, cherchant sûrement un objet adapté à la situation, avant de renoncer et de lever sa lanterne.

Mlle De Fontenois s'appuya sur la paroi de la grotte, le souffle légèrement saccadé, et ferma les yeux pour reprendre ses esprits. Elle se sentait vraiment mal à l'aise, nauséeuse. Sa tête lui tournait, ses mains étaient fébriles et sa gorge sèche. La voyageuse souffla longuement, prête à reprendre la situation là où elle l'avait laissée et puis…

Et puis…

Et puis elle sentit le contact de la pierre contre sa joue, rêche et humide. Ainsi qu'un curieux engourdissement dans ses membres, plus quelques courbatures dans son dos. Elle ouvrit légèrement ses yeux et ce qu'elle vit ne fit que confirmer ses craintes apportées par son odorat : elle se trouvait toujours dans la grotte, mais à terre. Comme si elle était tombée, bien qu'elle ne se souvînt pas avoir chuté.

De Fontenois n'eut guère le loisir d'observer plus en détail l'endroit ou de s'assurer de la situation de ses compagnons qu'une main se posa sur ses épaules, une large paume à la peau couverte de poussière. Elle tenta de se retourner vivement, mais la nausée monta en elle et la voyageuse dut fermer les yeux afin de ne pas rendre son petit-déjeuner. Elle était donc sans défense.

Une voix inconnue lui parvint, celle-ci était bourrue mais se voulait rassurante :

"Restez ainsi mademoiselle, vous ne semblez pas vous en être complètement remise."

La main se retira prestement. De Fontenois respira lentement et profondément afin de faire passer cette sensation de tournis, tentant d'agripper de ses main la surface rocheuse afin de s'assurer d'une prise. Elle se sentait si faible. Et ce goût amer dans sa bouche n'arrangeait pas les choses.

"Et ben, vous avez eu de la chance que l'on soit arrivés en même temps. Un peu plus et ces coyotes vous auraient eus !"

Rouvrant un œil puis un autre, la voyageuse mit cependant quelques instants avant que sa vue ne devienne nette. Assis à proximité sur un rocher, chiquant du tabac d'un air négligeant à côté d'une lanterne, se tenait un individu en uniforme. Son épaisse moustache, son nez proéminent, ses sourcils broussailleux… Sa figure certes reconnaissable entre mille ne lui disait cependant rien, ou alors très vaguement quelque chose. Il semblait la surveiller avec attention, et un fin sourire apparut sur son visage une fois qu'elle réussit à se relever sur ses coudes. L'individu se leva et s'approcha de De Fontenois d'un pas sûr et empoigna d'une main vigoureuse le bras de la voyageuse afin de la remettre sur pieds. Mais le mouvement fut si brusque que la pauvre jeune femme eut un haut-le-cœur et se pencha sur sa gauche avant de dégobiller.

"Vous ne semblez pas être dans votre assiette. Asseyez-vous le temps que vos amis reviennent à eux."

De Fontenois s'essuya la bouche avec son mouchoir du mieux qu'elle put, songeant avec amertume que la belle pièce de tissu serait probablement irrécupérable, et entreprit de faire un point sur la situation, qui lui avait complètement échappé. Ses pensées étaient floues et il lui était difficile de rester consciente, tant la scène semblait tourner devant elle.

Une grotte donc. Large, basse de plafond, beaucoup de sable et de… déchets organiques ? Comme une espèce de bouillie gluante au sol, qui vu l'odeur et la couleur ne devait pas être issue de produits nobles. De Fontenois songea brièvement qu'elle s'était réveillée par terre et qu'en conséquence sa robe était fichue, mais la vue de Joey ainsi que de l'individu au chapeau melon qui les avait accompagnés la rassura. Ils semblaient évanouis eux-aussi, inconscients de la saleté sur laquelle ils étaient couchés. Aucune blessure visible, donc leur état avait été induit par autre chose. Peut-être par ce qui vivait là autrefois ? L'endroit semblait être une sorte de tanière, pour des… des coyotes ? Oui oui, des coyotes : c'est ce qu'avait dit ce type en uniforme. Pourquoi étaient-ils descendus là-dedans ?

La voyageuse inspira une grande goulée d'air vicié, incertaine tant sur la suite des événements que sur le déroulement des précédents. La personne en uniforme s'approcha d'elle, la lanterne projetant son ombre sur les parois de la grotte, et tenta de la rassurer :

"Oui, vous étiez entrée avec ces deux-là. Vous vous souvenez être entrée, non ?"

Cela lui disait vaguement quelque chose. Se concentrant, la scène lui revint en mémoire, bien que très floue.

"O… oui.

— Bien, nous sommes des agents fédéraux. Nous tentons de pacifier la zone et on nous avait signalé un groupe particulièrement hargneux de coyotes dans le coin. Au moment où nous sommes arrivés à proximité de leur tanière, nous vous avons aperçus, vous trois. Le temps que l'on arrive, vous étiez tous à terre. Probablement l'odeur fulgurante. Je ne sais pas comment ces bêtes faisaient pour vivre là-dedans !"

Il ricana à sa propre remarque et, devant l'air stoïque de la jeune femme, se racla la gorge et reprit :

"Nous les avons tous eus. Vous avez bien eu de la chance que l'on soit arrivés à temps !"

De Fontenois n'osa pas imaginer ce qui serait advenu d'elle si ces bêtes avaient eu l'audace de s'en prendre à eux. Ils avaient bien eu de la chance, oui. Mais pourquoi avaient-ils pris cette décision ? Curieux ça.

Joey poussa un grognement qui fit sursauter la voyageuse. Celui-ci se releva avec difficultés tout en grommelant des paroles incompréhensibles, s'agrippant tant bien que mal aux parois de la grotte. Il tentait de garder les yeux ouverts, titubant et accrochant fermement sa main libre à son arme. L'ancien chasseur de primes s'essuya le front du revers de la paume, se recoiffa de son stetson et tenta d'adopter une posture digne, bien que ses jambes fussent encore flageolantes. D'une voix haletante et forte, il prononça avec difficultés des mots décousus :

"Qu'est-c'que… Z'êtes… Où qu'on…"

Le raffut fut suffisant pour réveiller l'autre mystérieux individu à la sacoche au sol, qui se releva tout aussi difficilement, sans pour autant perdre de sa prestance. Il avait à peine l'air surpris, comme s'il avait déjà vécu plusieurs fois cette situation. De Fontenois pensa vaguement à lui demander son nom, moindre des choses quand l'on tient à faire un petit bout de chemin ensemble, mais fut interrompue dans ses réflexions par une douleur encore plus lancinante à la tête. Le moustachu sourit.

"Bien, je dirais que vous voilà tous de nouveau opérationnels. Nous pouvons dorénavant sortir de ce trou !"

Il se leva et emmena avec lui la lanterne, seule source de lumière de l'endroit. Les trois le suivirent, titubant, nauséeux, ne pouvant faire autre chose dans leur état. Le trajet du retour fut encore plus long et pénible, chacun trébuchant contre absolument tous les cailloux du passage, donnant sans le faire exprès des coups de pied au voisin de devant, s'accrochant à tous les éperons rocheux sur les parois.

Lorsqu'enfin le groupe sortit à l'air libre, le léger vent sec et chaud du désert clarifia leurs pensées. Joey put enfin faire le point sur la situation, qui semblait lui avoir totalement échappé. Comment avait-il pu se retrouver dans un tel pétrin ? Les coyotes se chassent de loin, en groupe, avec une carabine et en profitant de l'effet de surprise, pas avec un simple revolver, seul et en se jetant dans leur tanière ! Cela ne lui ressemblait décidément pas. Il avait mis en danger la vie de sa cliente ainsi que celle de… cet individu qui les accompagnait. Celui-ci semblait soucieux d'ailleurs, ne cessant de déglutir et de regarder avec insistance l'agent fédéral qui les avait sortis, ainsi que ses nombreux collègues qui chargeaient une imposante diligence.

Curieux véhicule que voilà : assez grand pour transporter une vingtaine de personnes, de la même manière que dans un convoi militaire, alors qu'il n'y avait que huit agents tout au plus s'activant ; blindé comme s'il transportait de l'or, avec probablement plusieurs centimètres d'épaisseur de métal ; et surtout aucun signe distinctif qui aurait pu permettre de déterminer son appartenance. Joey s'en remettait aux paroles de leur sauveur ainsi qu'à son uniforme lui rappelant vaguement un ancien groupe du gouvernement. Mais vu son état, les types auraient pu se faire passer pour le reste de la famille de sa cliente qu'il y aurait tout de même cru.

"Vous voilà sortis d'affaire. Veillez à être un peu plus prudents la prochaine fois !"

Sur ces paroles, le moustachu sauta au poste de conduite et lança les quatre chevaux au galop. D'un soubresaut, le véhicule s'avança à vive allure en direction de l'ouest. L'individu qui accompagnait nos deux voyageurs se mit alors à courir tout en tenant fermement son chapeau melon afin de rattraper la diligence qui s'éloignait. Comprenant qu'il ne parviendrait jamais à la rattraper, en plus de s'essouffler au bout de quelques mètres, il choisit de s'arrêter et à la place de crier à ces agents fédéraux :

"Êtes-vous des indépendants ?"

Seul le crissement des roues sur la terre sèche lui répondit. La diligence disparut bientôt au loin dans un nuage de poussière, puis tout redevint calme dans ce désert. Seule la respiration saccadée de l'individu brisait ce pesant silence qui s'était installé. Comme si le lieu s'était tout à coup vidé de toute vie possible. Au bout d'une bonne minute de silence, l'homme à la sacoche reprit une allure digne, essuyant sa moustache finement taillée et époussetant son veston, avant de se rapprocher de ses deux compagnons et de leur dire d'une voix où transparaissait une certaine indécision :

"Je… J'ai bien peur que nous ayons tous… raté quelque chose.

— Ouep, acquiesça Joey en hochant de la tête, c't'histoire d'coyote m'semble totalement… 'fin… ça m'ressemble pas ça.

— Quels coyotes ? interrogea De Fontenois, qui malgré sa faiblesse physique réussissait à produire des raisonnements sensés.

— Ben… des… coyotes non ?"

L'ancien chasseur de primes n'arrivait quant à lui pas à rassembler ses pensées. Une espèce de voile occultait ces dernières heures. Les vapeurs de cette grotte étaient-elles aussi pestilentielles ? Au point de leur faire perdre conscience et souvenirs ? Mais qu'avaient donc bien pu manger ces coyotes ?

"Comment savez-vous que… que c'étaient des coyotes ?

— Ben…

— Vous en souvenez-vous distinctement ?

— Heu…"

L'homme à la sacoche tenta de combler le raisonnement :

"Je dirais… Que cet agent fédéral a dû nous le… rappeler ?

— Sauf qu'il y a un problème.

— Quel est-il ?

— Cette personne ne vous a pas communiqué cette information : vous étiez encore évanouis lorsqu'il me l'a dit."

Un silence emplit de réflexions s'en suivit, chacun tentant d'expliquer par quel miracle il tenait cette information alors qu'ils ne s'en souvenaient pas et que personne ne le leur avait dit, comme si cette idée s'était implantée dans leur esprit.

"C'est… curieux oui.

— Et il y a un moyen très simple de le savoir."

De Fontenois sortit triomphalement son petit carnet rouge, dont la couverture cartonnée était quelque peu tâchée de cette curieuse matière présente sur le sol de la grotte, preuve suffisante qu'elle l'avait donc ouvert là-bas malgré l'absence de souvenirs relatifs. Elle tourna fébrilement quelques pages avant de tomber sur la dernière remplie, puis pencha son carnet presque à l'horizontal, curieux mouvement souvent observé par Joey mais qui ne manqua pas d'intriguer l'individu moustachu. Celui-ci s'approcha en fronçant les sourcils, examinant les fines feuilles de papier, avant d'arborer un léger sourire et de dire :

"Un verrou occulangulaire ? Fascinant."

De Fontenois rougit face à ce commentaire, visiblement à la fois gênée et fière de son artifice.

"Oui, c'est une petite… précaution. Afin d'éviter que des yeux indiscrets ne tombent sur des informations… des informations sensibles disons.

— Et pourrais-je vous demander où vous l'avez obtenu ? Cette singularité serait bien pratique pour mes… mes mémoires.

— Je l'ai modifié moi-même."

L'individu hocha la tête d'un air approbateur. L'ancien chasseur de primes quant à lui, un peu tenu à l'écart par cette conversation, se promit silencieusement de lire ce fameux carnet dès qu'il le pourrait, maintenant qu'il savait comment le décrypter, afin de satisfaire sa curiosité. Il en profita pour regarder le lointain, à la recherche d'indices sur… sur quoi après tout ? Son esprit, embourbé dans sa confusion, vagabonda parmi les collines. Au bout d'une vingtaine de secondes passées à relire ses notes, la voyageuse releva la tête, l'air à la fois soucieux et excité par sa découverte.

"D'après donc ce que j'ai noté, nous aurions fait face à une créature que nous étions venus chasser. Une "Bête" qui terrorisait Apple Valley. Je note qu'elle avait l'air heu… calme et qu'elle n'a pas cherché à nous attaquer. Sauf lorsque vous pointiez votre arme, M. Vencelas. J'ai commencé à relever des mesures, et puis… des agents sont arrivés. La dernière ligne est tachée, j'ai dû le faire tomber par la suite."

De Fontenois releva la tête, le regard tout à coup interrogateur.

"Cela vous rappelle-t-il quelque chose ?

— Pas le moins du monde, répondit leur mystérieux compagnon.

— Parce que… Peut-être bien que oui pour moi."

En effet, des images lui revenaient en tête, des bribes encore confuses mais qui corroboraient avec ce qu'elle avait écrit. Des sons, des ressentis, des gestes.

"Développez, je vous prie.

— Oui, je, je me revois dans cette grotte. De notre surprise. De cette créature si peu dangereuse au final. D'une certaine forme de compassion. Cette lanterne qui la dérangeait, son apparente crainte, ses petits, énuméra-t-elle de plus en plus rapidement.

— Ses petits ?

— Puis ces agents sont arrivés, poursuivit-elle sans revenir sur ce point. Ils savaient exactement quoi faire et ont comme endormi la créature. Ils était armés. Nous n'avons pu nous interposer. L'un deux a semblé vous reconnaître, monsieur, monsieur…

— Williams, répondit le plus naturellement du monde leur mystérieux compagnon.

— Ils ont cru vous reconnaître, mais, mais ils ont alors sorti une mixture étrange qui…"

La voyageuse bafouillait, haletait et tremblait de plus en plus au fur et à mesure de son récit, comme si elle luttait contre une force invisible. Cet état inquiéta Joey, qui voyait la raison et la santé quitter peu à peu sa cliente. Il s'approcha de celle-ci, prêt à la retenir en cas de chute. Était-ce dû au Soleil ? Son chapeau de paille aurait dû suffire pourtant. C'était donc quelque chose d'autre.

"Je, ils ont remarqué mon carnet à ce moment-là. Mais le, le verrouillage a fait en sorte qu'ils ne, ne se sont rendu compte de rien. Ensuite ils, ils, ils…"

Ce fut l'effort de trop pour Hélène : elle perdit connaissance et s'effondra, avant d'être rapidement rattrapée par l'ancien chasseur de primes. Celui-ci la remit d'aplomb, espérant que sa cliente ne souffre que d'un très bref évanouissement. Mais le corps semblait sans vie, comme une de ces marionnettes dont on aurait coupé les fils. Joey prononça quelques paroles maladroites, telles que "Eh, oh" ou "Réveillez-vous", mais De Fontenois y resta insensible. Il décida alors de la secouer afin de peut-être la stimuler et la réveiller, action certes brutale mais qui lui avait permis de rendre conscience à nombre de bandits assommés par ses soins. Cependant, la manœuvre resta inefficace. Ne lui restait alors plus qu'une seule solution sûre : l'amener au médecin d'Apple Valley, en espérant qu'il y en ait un.

Le dénommé Williams avait quant à lui ouvert sa sacoche et fouillait dedans à la recherche de quelque outil ou substance qui pourrait aider la voyageuse. Son attirail avait des allures de véritable fourbi, on y voyait les choses les plus étranges et inappropriées pour ce genre d'expédition : un livre sur la philosophie de Kant, une paire de ciseaux, une fiole d'un liquide verdâtre, une poignée de cailloux blancs ainsi qu'un pendule en métal. Il semblait de plus particulièrement inquiet, comme s'il présageait quelque conséquence néfaste.

Joey chargea la voyageuse sur son dos à la manière d'un sac à patates et se mit à marcher d'un pas vif, rapide mais assuré afin de ne pas trop secouer la jeune femme. Leur compagnon moustachu ramassa précipitamment ses affaires et le suivit, avec un peu de peine cependant. L'air soucieux de l'ancien chasseur de primes empêcha toute interaction entre les deux. Ils progressèrent en silence, incertains sur le devenir d'Hélène, préoccupés par son état.


Malheureusement, il n'y avait pas de médecin à Apple Valley. Enfin si, il y en avait bien eu un, mais c'était il y a près de dix ans. Les deux hommes ne purent qu'étendre De Fontenois sur une table en bois du saloon, sous le regard ébahi de la barwoman. Celle-ci en profita vaguement pour leur vendre une consommation, mais ne put faire profit devant l'insistance de Williams à commander de "l'alcool à 90° seulement". Plusieurs badauds s'étaient rassemblés devant l'établissement, attirés par cet évènement inhabituel. Bien qu'ils n'osaient pénétrer dans le bâtiment, Joey sentait leur présence ainsi que leur regard instigateur. Mais il avait décidé de se concentrer sur la santé de sa cliente, même si ses maigres connaissances médicales se résumaient à traiter des blessures par balle, saignements et autres coups de soleil.

Cependant, Williams semblait quant à lui faire preuve d'une science qui dépassait de très loin celle de Joey. Il ne cessait de consulter son ouvrage tiré de sa sacoche, examinant la peau pâle d'Hélène, marmonnant des paroles incompréhensibles et traçant d'étranges signes en l'air. Bien que l'ancien chasseur de primes ne se soit jamais qualifié de savant, il se doutait que ce à quoi il assistait relevait plus de l'occultisme que de connaissances académiques. Il se sentait quelque peu inutile à seulement regarder, incapable de faire quoi que ce soit d'autre. Joey craignait de perdre sa cliente : il s'en sentait responsable, si vulnérable qu'elle était dans cet environnement si rustre, encore plus maintenant qu'elle s'était évanouie. Il y avait aussi cette histoire d'argent, mais il se rendit compte avec surprise que cette question était passée au second plan.

Au bout d'une dizaine de minutes, Williams referma son livre d'un claquement sec, l'air toujours aussi soucieux. Il réfléchit quelques instants, le regard dans le vide, avant de poser une question à Joey :

"Cela fait-il longtemps qu'elle se trouvait dans un tel état de faiblesse ?

— Sûr qu'elle avait pas l'air d'être au mieux d'sa forme d'puis hier.

— Hier donc… Seriez-vous entrés en contact avec quelque chose de… d'étrange, disons ?"

Le garde du corps passa en revue sa journée. Les interrogatoires, la rencontre avec le vieillard, la préparation de la capture, leur surveillance de la ville… À quel moment auraient-ils pu…

L'évidence le frappa. Joey plongea sans précautions sa main dans une des poches de la robe de sa cliente. Il en sortit la petite sculpture en bois que ce vieil homme en salopette leur avait remise. Elle avait pourtant l'air parfaitement inoffensive. Une simple statuette représentant une femme endormie. Williams s'en saisit, l'examina un bref instant avant de sourire. Il sortit de sa sacoche la fiole de liquide verdâtre, qui devint transparent à proximité de l'objet.

"Voilà un objet très particulier. Avez-vous une idée de quoi il est capable ?

— Pas l'moins du monde.

— Je ne suis moi-même pas très sûr, mais il semble posséder des propriétés bien singulières.

— Comme ?"

Voilà qui ne lui inspirait rien de bon. Quelle cochonnerie avait-il bien pu recevoir ? Un cadeau empoisonné alors que sa cliente n'avait pas l'air de posséder d'ennemis ?

"Comme la capacité à neutraliser l'étrange. Voyez-vous, cette fiole contient une substance des plus particulières. Et voilà qu'elle se change en simple eau.

— Ah.

— Oui, voilà qui est extraordinaire ! Vous rendez-vous compte de toutes les applications possibles ?

— Heu, non."

Williams leva brièvement les yeux au ciel avant de reprendre son air surexcité. Il ne cessait d'agiter ses mains et parlait avec précipitation :

"Imaginez donc si nous pouvions répliquer cet effet à volonté et sur une plus grande échelle !

— Devient trop compliqué pour moi, là."

Joey était avant tout une personne pragmatique : il sentait bien que cette découverte n'allait que très peu le concerner, tant le domaine abordé était éloigné de ses sentiers battus. Non qu'il la considérait comme complètement inutile, mais ça ne lui serait sûrement pas nécessaire par la suite. Ni après, d'ailleurs. Loin des grandes aspirations humanistes à faire progresser les populations, loin de l'envie d'une gloire certainement passagère, loin du désir de richesse, l'ancien chasseur de primes souhaitait surtout pouvoir un jour profiter de son ranch et d'une retraite bien méritée. De quoi confortablement finir sa vie, dans le calme et les plants de pommes de terre.

La voyageuse tourna vaguement la tête, émettant un geignement. Williams sourit.

"Regardez, éloigner cet objet semble la faire revenir à elle !"

Il resta songeur un bref instant avant de poser une question rhétorique :

"Vous savez ce que cela signifie ?"

Joey haussa les épaules. La conclusion ne lui faisait ni chaud ni froid : quelle qu'en soit l'issue, cela n'aurait que bien peu d’impact sur son travail, à savoir escorter jusqu'à destination. Du pragmatisme avant tout.

Williams parut contrarié devant l'absence de curiosité de la part de son interlocuteur, mais reporta bien vite son attention sur la jeune femme, qui reprenait peu à peu conscience. Sa respiration se fit de plus en plus rapide, une grimace apparut sur son visage puis elle entrouvrit légèrement ses paupières. Les sensations lui revenaient au fur et à mesure : la dureté de la table, l'odeur de gras et d'alcool frelaté, la chaleur écrasante et enfin la vue de ses deux compagnons d'infortune. Devant son réveil a priori sans séquelles, Joey soupira bruyamment et lui offrit sa main afin de l'aider à se relever. Encore totalement désorientée, Hélène la prit mécaniquement, sans vraiment réfléchir, et s'assit un peu plus convenablement sur la table. De là, elle put apercevoir la foule regroupée devant le saloon qui commençait à se disperser, rassurée de ne pas avoir à prévenir le croque-mort.

Une fermière, à en juger pas ses habits dépenaillés, se détacha du groupe et s'approcha de la table, un air penaud sur le visage. N'osant lever plus haut les yeux, elle se contenta de fixer les dossiers des chaises, et marmonna sur un ton d'excuse :

"On, par on c'est les habitants, voulait vous dire qu'on était un peu désolés d'vous avoir mise dans cet état-là. On avait vraiment de l'espoir en vous, hein, mais comme ces agents fédéraux sont intervenus et on dirait bien qu'vous avez eu de la chance sur ce coup-là… 'Fin, j'veux dire qu'on pensait pas que ce s'rait aussi dangereux. Ils nous ont raconté qu'ils étaient arrivés pile au bon moment. Désolés hein, mais on pensait vraiment qu'c'était un monstre, mais a priori c'était que des coyotes."

Bien que cette personne s'adressait à De Fontenois, celle-ci était encore bien incapable de répondre : sa tête dodelinait encore quelque peu et son regard perdu dans le vide. Joey prit la parole :

"Des coyotes ?

— Heu, oui. Malgré certains témoignages, ils n'ont rien voulu entendre : c'était des coyotes et rien d'autre. L'un d'eux, qui semblait plus scientifique, a failli nous faire un cours sur pourquoi c'était pas possible que ça soit un monstre.

— Les avez crus ?

— C'qu'il disait, c'était pas faux."

Williams fronça les sourcils et voulut poser une question supplémentaire, mais Hélène recouvra assez ses esprits pour répondre à son interlocutrice, bien que ses paroles fussent encore hésitantes.

"Je, vous n'avez pas à vous excuser, vraiment. Nous, nous avons simplement été un peu… imprudents."

La fermière hocha de la tête, conclut d'un bref "Merci quand même" puis sortit, libérée de sa missive publique. Williams tenta de l'interpeller, mais De Fontenois l'en empêcha, lui chuchotant discrètement :

"Nous seuls possédons la vérité, et il me semble prudent de la garder pour nous afin de ne pas la perdre de nouveau."

Il réfréna sa curiosité et préféra poser plusieurs questions à Hélène afin de rapidement établir un bilan sur sa santé. D'après ses dires, celle-ci ne se sentait que légèrement nauséeuse dorénavant, et s'en remettait d'ailleurs rapidement. Elle tâta les poches de sa robe et poursuivit :

"Plus de statuette et plus d'inconfort. Je m'en doutais un peu. Merci à vous deux de m'avoir sauvée, dit-elle en souriant.

— Lui qu'a trouvé l'problème, j'ai fait qu'vous porter. F'rait pas soif par hasard ?"


Ils prirent une heure pour se remettre de leurs émotions, clarifier les points obscurs de leur amnésie avec l'aide du petit carnet rouge et discuter de cette étrange sculpture, tout en évitant soigneusement le sujet sensible. La conversation fut agréable, simplement entrecoupée par quelques gorgées de leur boisson respective. Ils décidèrent ensemble de ne pas aborder cette expédition en public : ces pseudo-agents fédéraux avaient l'air de s'y connaître et d'avoir des moyens, la moindre indiscrétion de la part des voyageurs les mettrait certainement sur leur piste. Quoi qu'il en soit, Hélène, Joey et Williams avaient définitivement mis la main sur quelque chose de secret. Chacun se garda bien de dire jusqu'où il poussera ses investigations sur la question. Même si la Française avait sa petite idée en tête pour déjà avoir entendu parler de ce genre de situation.

"Cet objet m'intrigue énormément, et j'aimerais pouvoir l'analyser plus en profondeur. Vous serait-il possible de vous en séparer momentanément ?

— C'est que, reprocha la voyageuse, c'est un cadeau. Même s'il m'est quelque peu nocif, je ne pense pas que l'abandonner aussi vite serait très respectueux.

— Je comprends.

— Cependant, je vous promets de vous l'envoyer en temps voulu. Vous avez l'air de particulièrement y tenir, les connaissances que cet objet pourrait apporter semblent… détonantes ?

— Vous n'avez pas idée ! J'ai d'ailleurs un collègue en Pennsylvanie qui pourrait en faire des merveilles. Je vous donne son adresse, dit Williams en écrivant sur un petit bout de papier avant de le tendre à De Fontenois.

— Même nom que la ville ? fit-elle remarquer.

— Nous en avons toujours ri."

Elle rangea la note dans une des poches de sa robe. Joey en profita pour faire le point sur la situation, maintenant que les deux personnes bavardes s'étaient tues : sa cliente et lui étaient déjà passés par Los Angeles et Apple Valley, leur prochaine destination serait donc Fort Mohave. Voilà qui n'augurait rien de bien bon, le chemin parcouru jusque là avait des aires de promenade de santé en comparaison. Mais bon, il improviserait, comme à son habitude. Ça n'était là pas la première fois qu'il passait dans le coin et avait quelques bonnes adresses.

"Je crois que, cette affaire de Bête terminée, il est grand temps que je reprenne ma route."

Williams rassembla ses affaires et paya les consommations.

"Ce fut un plaisir de collaborer avec vous. J'ai hélas des affaires pressantes qui me réclament, et ne peut donc poursuivre à vos côtés.

— Que comptez-vous faire par la suite ?

— Je ne sais pas. J'ai reçu une offre pour un emploi, mais j'hésite.

— Quel serait le problème ?

— Il entre quelque peu en contradiction avec mes valeurs, répondit-il d'un air songeur. Mais je me rends de plus en plus compte que celles-ci sont dépassées par rapport au monde dans lequel nous vivons. Hier encore, tout se faisait d'une manière plus artisanale et locale, mais voilà qu'aujourd'hui tout se professionnalise et s'internationalise, si je puis dire ainsi. La fin des indépendants. J'ai déjà perdu un ami sur ce désaccord. Et voilà que j'ai la possibilité de précipiter la fin de ces principes qui me sont chers.

— Le combat constant contre un progrès indésirable ?

— Exactement."

Un pesant silence s'installa, tous deux incertains sur les termes à employer afin de poursuivre sur cette question, avant que Joey ne brise ce silence avec une fois de plus une réflexion des plus pragmatiques :

"'Coutez, j'crois qu'au bout d'un moment, faut plus chercher à vivre en ermite dans son coin. L'monde évolue, c'pas not' faute, mais faut faire avec. Soit vous continuez à vous battre, inutilement ; soit vous pr'nez vot' retraite, comme moi ; soit vous vous adaptez. Pas compliqué.

— Je ne connais pas la nature exacte de votre choix, mais sachez que l'une des solutions, même si elle vous en coûte, sera au moins utile aux autres. Faites de votre mieux."

Williams resta immobile et silencieux quelques instants, puis sourit un peu tristement avant de se lever, ramasser sa sacoche et se diriger vers la sortie. Avant de pousser les portes battantes, il salua les deux voyageurs de son chapeau melon et leur annonça d'une dernière phrase sur un ton fataliste :

"Vous avez raison, il est temps que j'arrête de fuir mes responsabilités. Adieu.

— Adieu M. Williams.

— Au r'voir. L'Ouest a beau être grand, ça s'pourrait bien qu'on s'recroise un jour."

Il pouffa puis, d'un dernier signe de la main, quitta le saloon, emportant avec lui les questions de De Fontenois et la compassion de Joey, qui sentait avoir eu affaire à une personne partageant les mêmes soucis que lui.

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