Gentleman Dream : Chapitre 4
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"Ça grogne le soir, parfois je l'entends juste à côté de ma réserve de bois. Ç'doit être une espèce de castor géant, parce que pour les autres, j'ai l'impression que c'est pareil."

"La lumière l'effraie ! L'autre jour, il a failli défoncer ma porte pendant que je dormais ! Quand j'ai allumé la lanterne, les coups ont cessé. C'est la seule explication !"

"J'l'ai vu rôder dans les collines, de loin. Ça doit faire facilement sept pieds de hauteur."

"Ça a réussi à se glisser sous terre ! C'est lorsque j'ai tenté de le faire fuir, il a tout simplement disparu et la terre était meuble. Une taupe géante !"

"En tout cas, ça sait nager. On retrouve souvent des arêtes de poisson dans la rivière. Je suis sûr que la Bête mange de la poiscaille."

"Elle fait fuir les coyotes. Les deux qui plus est ! La Bête doit vraiment être effrayante."

"J'ai entendu dire qu'elle avait des ailes. Enfin, ce n'est qu'une rumeur, hein."

"Des cornes ! Une peau rouge sang ! Un souffle rauque ! Une bouche garnie de dents pointues ! C'EST LE DIABLE !"

"De quoi ? De fausses rumeurs. Il n'y a pas de Bête. C'est juste un moyen en plus qu'a trouvé une ville des environs pour faire fuir les gens."

"J'ai été blessé par elle ! C'était le soir, je rentrais sur ma charrette, et là elle a surgi au milieu de la route ! Mon cheval s'est cabré et je suis tombé, douloureusement ! Vous n'imaginez pas à quel point le docteur est cher ici !"

"Je ne sais pas ce que c'est, mais débarrassez-nous en ! J'ai peur la nuit !"

"Si vous arrivez à la coincer, prévenez-moi : j'ai hâte de lui coller une balle entre les deux yeux. Si elle a des yeux. Elle a fait fuir un de mes troupeaux !"

"Mais qu'est-ce qui a bien pu l'attirer ici ? Il n'y a rien d'intéressant à Apple Valley !"

"Ça a voulu s'en prendre à mon enfant ! Heureusement que j'ai vite accouru, j'ai réussi à la faire fuir lorsque je suis entrée dans la chambre. Maintenant mon fils ne parle plus !"

"Mes livres ne décrivent rien de semblable. Je suis donc à la fois curieux puisque nous avons affaire à une nouvelle espèce, mais aussi peu rassuré vu que cela signifie que jamais personne ne l'a observée. Vivant du moins."

"Alors ?"

Joey soupira bruyamment. Cela suffit à confirmer les doutes de la voyageuse : comme elle, son garde du corps avait reçu de nombreux témoignages contradictoires, flous et assez peu utiles au final. Voilà qu'ils avaient tous deux perdu une demi-journée à écouter des paroles apeurées. Rien qui ne leur permette de mieux cibler la créature qui s'en prenait à ce petit village perdu au milieu de ces collines désertiques balayées par des vents poussiéreux.

"Alors y nous reste plus qu'une piste."

Joey fronça les sourcils et se reprit :

"Deux.

— Oui. Dirigeons-nous vers la plus simple et la plus rapide."

Ils n'eurent qu'à traverser la rue, large d'une vingtaine de mètres, pour se réfugier sous le porche d'une épicerie, l'implacable soleil leur ayant subitement ôté toute envie de rester à l'écart de l'ombre. L'après-midi s'annonçait plus rude que ce qu'ils avaient imaginé.

Une chaise à bascule usée s'agitait lentement, guidée dans ses incessantes culbutes par un vieil homme. Celui-ci releva avec un calme surprenant sa tête, comme s'il s'attendait à la venue des deux voyageurs. Il ne souriait pas, même si les rides aux coins de ses lèvres indiquaient clairement qu'il s'était beaucoup adonné à cette activité dans sa jeunesse. Son regard morne semblait signifier qu'il les méprisait, mais qu'il tenait cependant à leur donner une chance. Ses mains restèrent croisées sur sa salopette qui devait être aussi âgée que lui, décolorée et déchirée par les années.

"Y'a rien a tirer de ces gens, hein ?

— Effectivement, répondit avec diplomatie Mlle De Fontenois, en s'assurant cependant que personne d'autre ne les écoutait.

— Mais vous êtes intelligents. Pas du genre à foncer dans les collines pour débusquer la Bête."

Ce compliment, si on pouvait l'appeler ainsi malgré le ton condescendant, marqua le début d'une brève pause de quelques secondes, à laquelle la voyageuse tenta de mettre un terme :

"Donc ce matin…

— Ouais. Des indépendants hein ?"

Cette notion semblait l'obséder, bien que la raison derrière cette méfiance échappait complètement à ses deux interlocuteurs.

"Ouaip. Sommes des indépendants, confirma Joey en replaçant correctement son stetson.

— C'est bien ça."

Le vieil homme inspira et diminua les mouvements de sa chaise.

"C'est bien ça. Y'a de moins en moins d'indépendants. Et c'est dommage."

Il se saisit de sa canne et se releva lentement, comme si tous ses os risquaient de se briser. Il leur jeta un regard où restait encore un peu de méfiance, puis commença à marcher dans l'allée centrale.

"Donc j'aide les indépendants. Suivez-moi."

Mlle De Fontenois emboîta rapidement le pas, sans se poser de questions. Joey lui resta un peu en retrait, rapprochant discrètement sa main de son revolver. Il craignait, malgré l'apparent caractère inoffensif de ce vieillard claudiquant, qu'une embuscade quelconque ne leur soit tendue. Après tout, ils étaient deux étrangers dans cette ville, deux étrangers de passage qui, comme par hasard, pourraient très bien servir de victimes idéales à une mystérieuse créature, coupable idéale.

Joey se faisait peut-être des idées. Peut-être qu'effectivement il se faisait vieux, à imaginer le mal partout. Peut-être que oui, sa prudence s'était trop affirmée lors de toutes ces affaires ayant mis en danger sa vie et celle d'innocents. Peut-être aussi qu'il était devenu paranoïaque avec le temps. Mais tous ces "peut-être" l'avaient empêché de finir six pieds sous terre. À toujours se méfier, Joey avait réussi à éviter et déjouer bon nombre de pièges, d'embuscades et autres traquenards, dirigés contre lui ou non. Étant quelque peu dépourvu d'imagination et de créativité, qualités bien dispensables dans ces terres où la survie prime avant tout, il pouvait ainsi observer les faits nus, et saisir plus facilement les situations où quelqu'un de trop impliqué émotionnellement se serait fait avoir.

Le vieil homme les emmena à un petit cabanon, un peu à l'écart de la ville. Les deux voyageurs l'avaient croisé lors de leur arrivée et n'y avaient pas vraiment prêté attention. Aucun autre bâtiment à proximité, pas de collines trop proches : cette bicoque semblait vraiment avoir poussé à distance de tout. Voilà qui rendait le vieillard plus suspect, mais pour autant moins menaçant : si embuscade il y avait, comme le suspectait un peu Joey, elle serait de bien faible envergure.

De près, elle semblait ancienne, prête à s'effondrer au moindre coup de vent. Les planches montraient des signes de pourrissement, les fenêtres n'avaient sûrement jamais été lavées, le toit comportait plusieurs trous qui avaient été bouchés à la va-vite et l'ancien chasseur de primes fut bien surpris lorsque l'ancêtre sortit une clef de sa poche pour déverrouiller la porte alors que l'enfoncer aurait sûrement demandé moins d'efforts et de temps. Le cliquetis du mécanisme laissait lui aussi entendre que celui-ci, à l'instar de son propriétaire, n'était pas de toute première jeunesse.

L'intérieur ne fit que renforcer ce sentiment de vétusté : le sol était recouvert d'une épaisse couche de poussière ; des étagères sur le point de s'effondrer présentaient des carnets moisis, des bocaux remplis de formol et d'autres choses, des outils non conventionnels, de vieux articles de journaux dépassés ; une petite table bancale possédant une épaisse couche de gras dans laquelle on pouvait encore voir des traces de vaisselle ; de vieux imperméables accrochés au mur mangés par les mites ; et au final un bazar monstre dans une si petite pièce. Joey relâcha sa vigilance, le caractère inoffensif de l'endroit le convainquant que le vieillard ne présentait pas une menace.

Celui-ci boita jusqu'à la table et entreprit d'y déposer quelques caisses qui trainaient au sol afin de fouiller plus aisément dedans. Il semblait totalement indifférent à l'état de délabrement, contrairement à Mlle De Fontenois, qui craignait d'attraper une maladie ou de finir sous les décombres si l'endroit s'effondrait. Elle ne cessait de jeter des regards inquiets au plafond, tout en tentant de rester le plus loin possible de tout mobilier.

Enfin, au bout de plusieurs minutes interminables à extraire diverses babioles, comme de vieux badges rouillés, des pièces de revolvers démontés, des fioles de liquides étranges ou des pots de poudres mystérieuses, il sortit finalement une espèce de petit totem. Haut d'une dizaine de centimètres, ayant vaguement la forme d'une femme allongée, taillé dans du bois, du cèdre probablement, entaillé de toute part et recouvert de diverses taches de peintures, l'objet donnait fortement l'impression d'avoir été créé par une tribu amérindienne, mais ni Joey ni Mlle De Fontenois n'étaient assez cultivés sur le sujet pour déterminer plus précisément son origine.

Le vieillard regarda quelques instants sa trouvaille avant de pousser un profond soupir et de la tendre aux deux voyageurs, la main un peu tremblante.

"Tenez. Ça vous protégera."

Mlle De Fontenois prit avec prudence le petit artéfact entre ses mains, l'examinant avec une curiosité à peine cachée derrière son émerveillement. Elle semblait fascinée par ce totem, le retournant pour en distinguer chaque détail.

"C'est… beau. C'est beau oui. Il y a comme une… une puissance cachée dans cette sculpture."

Le vieillard fronça les sourcils, mais sembla ne pas plus se soucier de cette déclaration.

"C'quelque chose qui vient de très loin au Nord-Est. Une tribu d'indiens. Bref, c'est… Heu… Disons que ça vous protégera.

— Contre ?

— C'qui… est dangereux on va dire."

Ces quelques paroles mystérieuses ne furent que plus explicites pour Mlle De Fontenois, qui sourit et balbutia de sincères remerciements. Elle rangea précautionneusement l'objet dans une poche de sa robe, bien à l'abri.

"Maintenant, au sujet d'la Bête… M'est d'avis que vous devriez monter une embuscade.

— En effet, les témoignages que nous avons reçus ne nous ont rien donné : nous ne connaissons toujours ni la nature, ni les capacités, ni le comportement de cette entité."

La voyageuse se frotta les mains, trépignant d'impatience et s'agitant de plus en plus.

"Ah, c'est une enquête ! Comme au tout début de Voyage au centre de la Terre !"

La référence laissa de marbre les deux autres personnes.

"Si c'pour surveiller, z'avez pas à vous faire d'soucis : j'ai fait ça presque toute ma carrière, fit remarquer l'ancien chasseur de primes.

— Vraiment ?

— Yep. C'tait l'partie l'moins dangereuse."

Sans demander plus d'explications, Mlle De Fontenois sortit du cabanon presque en courant, poussée par l'excitation envers cette affaire et la peur de voir le toit s'effondrer, tout en remerciant une fois de plus le vieillard. Celui-ci sourit et fit un signe de la main, leur souhaitant bonne chance. Joey dut accélérer le pas pour rattraper sa cliente, qui commençait déjà à élaborer un plan en parlant toute seule :

"Voyons, ce qu'il faudrait ce serait… un point d'observation. Oui, un point d'observation, haut, qui nous permettrait de surveiller toute la ville…

— L'clocher d'l'église.

— Oui oui, bien ça. C'est parfait ça. Donc… l'un de nous deux monte en haut et se sert de la longue-vue que j'ai dans une malle… Enfin, du moins j'espère que je l'ai prise… Tandis que l'autre va patrouiller la ville…

— Moi.

— D'accord, et alors dès que l'un de nous voit la créature, il prévient l'autre par l'intermédiaire de signaux lumineux…

— J'vu des lanternes.

— Oui, des lanternes… C'est bien ça des lanternes…"

Puis la voyageuse continua à exposer les différents codes à retenir pour communiquer efficacement dans l'heure qui suivit. Il y avait près de cinquante-huit signaux différents, la plupart inutiles, que Joey s'empressa d'oublier. Deux lui suffisaient : là et pas là, rien de plus compliqué. Il avait appris au fur et à mesure des années à grandement simplifier tout ce qui arrivait, en valorisant le pragmatisme par rapport à une éventuelle exhaustivité. En résultait donc des consignes brèves, nettes, précises et efficaces. Pourquoi donc faire compliqué et inutile quand on peut faire simple et efficace ?

Ils passèrent l'après-midi à établir un plan de la ville afin d'examiner les possibles issues, raccourcis et autres impasses dans le but de réagir le plus rapidement possible lorsque la créature se montrerait. Heureusement, le lieu n'était pas bien grand : quelques minutes de course permettaient de se rendre d'un bout à l'autre, rendant toute intervention assez rapide. C'était bien le propre des États-Unis ça, plein de petites communautés, perdues au milieu de ces espaces si grands et si sauvages, si loin de toute aide.

Lorsque le soleil commença à se coucher, chacun prit son poste : Mlle De Fontenois était montée en haut du clocher de l'église, scrutant les abords plats et désertiques de la ville avec sa longue-vue, sa lanterne bien à ses pieds et prête à être allumée ; tandis que l'ancien chasseur de primes patrouillait les rues les plus excentrées, son revolver à la main, se sentant bien démuni sans une arme de plus gros calibre à portée, bien qu'il avait pensé à demander l'aide de la populace, pensé seulement hélas. Plus personne ne traînait à l'extérieur à cette heure-ci, la grande majorité des habitants s'étant calfeutrée chez eux pour éviter d'avoir affaire à la Bête.

La température baissait un peu, et un frisson secoua les épaules de Joey. C'était le froid, bien évidemment, et non la peur. Il avait trop l'habitude pour avoir peur. Ce genre de situation, à attendre patiemment que quelque chose arrive… C'était du vu et du revu, rentré dans ses mœurs, c'était devenu une coutume, il s'y était adapté. Rien de nouveau, juste une bête mission de surveillance comme il en avait effectué des dizaines auparavant.

Alors pourquoi se sentait-il aussi… peu sûr de lui ? Cette scène-là, à marcher lentement dans des rues désertes dans l'attente d'un événement, à patiemment attendre que les choses avancent à coup d'embuscades, de pièges et de traquenards… Il avait déjà vécu tellement de fois cette situation. Toujours la même chose au final, qu'il ait affaire à des desperados ou des créatures bizarres. Toujours la même chose depuis des années. Une espèce de lassitude qui s'était installée au fil des années…

Mais pas là. Mais qu'est-ce qui lui arrivait bon sang ?

La nuit se faisait très sombre, la lune n'éclairant que très peu les rues vides. Vides de gens mais aussi vides de lumière : aucune n'était visible aux fenêtres, sans pour autant devoir reporter la faute aux volets ou aux rideaux. Les habitants s'étaient couchés assez tôt, ou du moins calfeutrés assez tôt.
Pas de bruits non plus : alors que même à cette heure-ci la ville aurait dû résonner de divers sons comme des caravanes arrivant à bon port, des saloons essayant de se débarrasser de leurs derniers clients ou encore des parents sommant leur progéniture de rentrer le plus vite possible. Mais non. Rien du tout. Un calme glaçant, inquiétant.

Mlle De Fontenois plissait les yeux du haut de son clocher, cherchant tout signe d'activité suspecte. Elle avait un peu le vertige d'où elle se trouvait, mais l'excitation arrivait sans aucun mal à compenser ce sentiment malaisant. La voyageuse passait d'une rue à l'autre, arrivant à distinguer dans l'obscurité une absence totale d'éléments singuliers, ou Joey qui déambulait un peu au hasard. Même si la situation lui paraissait un peu comique, la française n'en oubliait pas pour autant le danger qui était sous-entendu. À tout moment une affreuse créature pouvait surgir, et peut-être supprimer la seule personne qui pouvait à peu près lui assurer sa sécurité en ces lieux.

Soudain, une ombre attira son attention. Un mouvement dans sa lunette lui parut suspect, et elle tenta de se focaliser sur ce qui… ce qui… sur ce… cet angle de rue ? Oui. Elle avait vu bouger quelque chose à cet endroit. À cet angle de rue n'est-ce pas ? Juste ici, à cet endroit. Là, oui. Cet angle de rue, hein.

Mlle De Fontenois se pinça l'arête du nez. Qu'avait cet angle de rue ? Pourquoi s'y intéressait-elle ? Pourquoi tout à coup…

Tout à coup…

Un angle de rue…

Il y avait quelque chose qui clochait.

La voyageuse respira profondément, se sentant un peu nauséeuse, et regarda à nouveau à travers sa longue-vue, en se concentrant cette fois-ci. Il y avait effectivement quelque chose de bizarre. Quelque chose essayait de… brouiller sa perception. De dévier son attention. De la faire penser à autre chose. Mais elle était plus forte que ça, plus entraînée à ce genre de subterfuge, plus préparée face à cette sorte de fumisterie.

Alors elle aperçut la Bête.

Sans perdre un instant, elle prit sa lanterne et commença à l'occulter de diverses manières pour prévenir Joey. Le froid l'avait un peu engourdie, mais elle réussit à effectuer les 24 gestes nécessaires.

Plus bas, l'ancien chasseur de primes était concentré sur les quelques bruits de la nuit pour ne pas se faire surprendre, puisque sa vue n'était décidément pas sa meilleure alliée en cette période nocturne. Un peu de vent dans les buissons, un grincement de porte, le crissement de la terre sous ses bottes, un raclement métallique, quelques éclats de voix dans une maison proche, sa lente respiration… Rien qui sortait de l'ordinaire.

Quoique…

Un raclement métallique ?

Joey releva la tête en direction du clocher de l'église. Le signal. Celui qui… voulait dire qu'il y avait quelque chose proche de lui. De très proche.

Il releva son arme et se rapprocha d'un porche. Rien pour lui procurer un semblant de couverture bien entendu, cette rue était vide de tout élément qui aurait pu le protéger un tant soit peu.

Joey s'accroupit et patienta. Il n'osait répondre aux signaux toujours plus pressants de Mlle De Fontenois, ce qui aurait trahi sa position. Position qui était bien peu envisageable : seul dans l'obscurité, armé d'un simple revolver face à une créature inconnue.

Il n'eut pas le temps de plus se plaindre sur sa situation que quelque chose roula au milieu de la rue. Joey sursauta et pointa son arme sur… sur une simple assiette métallique qui tournoyait, reflétant les rares lumières dans tous les sens. Le vacarme résonna sur les murs avant de diminuer. Tout redevint calme.

Jusqu'à ce que la Bête apparaisse à l'angle de la rue.

D'un pas lent, elle avançait avec une certaine majesté et une assurance, creusant de profonds sillons sur son passage qui se refermaient aussitôt, lui permettant de ne laisser presque aucune trace. Un léger souffle rauque indiquait que la Bête avait besoin de respirer, bien que celui-ci était recouvert par des espèces de grincements sonores. Une odeur de putréfaction avait empli la rue, ainsi que celle, plus curieuse, de miel.

L'ancien chasseur de primes n'hésita pas une seule seconde et tira, là où ça semblait à peu près vulnérable.

Les détonations résonnèrent, et la Bête s'enfuit, laissant sur son sillage de larges traces de son sang, ou du moins ce qui semblait en être. Il n'y eut ni cris de douleurs ni grognements. Juste un souffle un peu plus rauque et saccadé.

Ses six balles épuisées, Joey bondit sur ses pieds et se prépara à poursuivre la Bête. Il ne voulait pas la laisser s'échapper. Son métier lui avait appris à profiter de la moindre occasion pour terminer le travail assigné. À achever la cible avant qu'elle s'enfuie. À empêcher toute revanche possible. Mais le fait que Mlle De Fontenois ne soit pas avec lui, associé aux mystérieuses paroles du vieillard, le retinrent dans son geste. Il ne devait pas se précipiter. Il n'allait pas y avoir d'embuscade, la Bête n'en était sûrement pas capable, mais… face à quelque chose d'aussi mystérieux, la prudence s'imposait.

Bon sang, que son ranch lui semblait lointain à ce moment, comme il aurait voulu en finir une bonne fois pour toute, prendre l'argent et partir refaire sa vie loin de toutes ces aventures…

Mlle De Fontenois arriva en courant, essoufflée, relevant les pans de sa robe pour ne pas marcher dessus et tomber. Son visage, rougi par l'effort, scrutait avec une espèce d'avidité les collines proches, cachées dans l'obscurité. La lanterne révélait des taches rouges sur le sol.

"Vous l'avez vue, hein ?

— Yep.

— C'est fou ! Une toute nouvelle créature ! Vous ne l'avez pas tuée au moins ? Si elle est inoffensive, voire même si elle ne l'est pas, nous pourrions l'étudier… comprendre son fonctionnement…"

Joey rechargea son arme avec précaution et répondit simplement :

"Yep.

— Incroyable !"

La voyageuse tenait à peine en place. Si elle ne se souciait pas autant de l'impression qu'elle donnait, elle se serait déjà ruée parmi les collines comme le plus pressé et impoli des chasseurs qui poursuivent leur proie. Mais son éducation avait tenté de lui inculquer ces notions de prudence et de mesure.

"Allons-y ! Tout de suite, maintenant ! Elle risque de nous échapper !

— Non."

La réponse doucha les ambitions de Mlle De Fontenois : son sourire disparut de son visage, elle cessa de trépigner et ses bras qui naguère s'agitaient dans tous les sens retombèrent le long de son corps.

"Mais… pourquoi ? dit-elle d'un ton dépité, comme un enfant qui viendrait d'apprendre une mauvaise nouvelle.

— C'pas prudent de nuit. Fatigués. Connait pas l'terrain. Connait pas vraiment l'Bête.

— Heu… oui oui, mais…

— S'terrier doit pas s'trouver loin. On suivra l'traces d'sang."

Et Joey repartit vers l'église, les mains dans les poches, tranquillement, laissant Mlle De Fontenois pantoise et muette en plein milieu de la rue. Elle hésita un instant, regardant avec envie les collines qui semblaient l’appeler, ce mystère qui n'attendait qu'elle pour être résolu, ce dévorant désir d'écrire sa propre histoire… Elle resta indécise quelques minutes, pesant le pour et le contre, avant de finalement abandonner et se résigner à remettre l'affaire au lendemain.

La voyageuse se sentait déçue, flouée et avait surtout l'impression de rater une opportunité, même si elle comprenait et acceptait les arguments avancés par son garde du corps. La prudence s'imposait évidemment, mais il y avait toujours au fond d'elle cette… fièvre dévorante de curiosité et d'ambition.

Ils passèrent une nouvelle nuit dans l'église. Mlle De Fontenois eut du mal à trouver le sommeil, tant elle tournait et retournait de possibles scenarii dans sa tête quant à cette future rencontre avec la bête, à base d'embuscades, de pièges, de solutions à base de deus ex machina, et de tant d'autres projets qui s'approchaient plus du délire fatigué que d'événements réalisables ; tandis que Joey se ressassait sa rencontre avec la Bête, se demandant comment celle-ci avait pu survivre à ses tirs précis. Avait-il vieilli ? Les balles n'avaient-elles pas toutes touché leur but ? Ses tirs étaient-ils devenus moins précis avec le temps ?

La nuit fut donc courte pour tous les deux.

Ils se réveillèrent en même temps le lendemain, contents de pouvoir de nouveau partir à la recherche de cette créature. Les quelques coups de feu de la veille avaient convaincu les habitant que ces deux étrangers étaient les personnes qui allaient bel et bien mettre un terme à leur situation si peu sûre. C'est pourquoi les quelques curieux debout à cette heure qui osèrent sortir la tête de chez eux en profitèrent pour féliciter et encourager les deux voyageurs qui se dirigeaient en direction des collines. De simples paroles, mais qui comptaient énormément : pour une fois les deux étaient considérés comme des héros. Pour Joey, les habituels regards dédaigneux qu'on lui adressait, comportement associé avec son métier suspect et parfois à la limite de ce qui était appelé ici la "loi", s'étaient changé en œillades respectueuses ; tandis que pour Mlle De Fontenois, les réflexions réductrices liées à sa position et à sa condition avaient laissé place à de bienveillants mots d'espoirs. Tous deux se sentaient gratifiés.

Il ne leur fallut que quelques minutes pour voir disparaître les derniers bâtiments, et reprendre la piste laissée la veille au soir. Ayant quelque peu chassé par le passé, compétence nécessaire à son mode de vie, l'ancien chasseur de primes mena la traque, s'accroupissant de temps à autres pour rapprocher ses yeux fatigués du sol. Les traces zigzaguaient et se faisaient de plus en plus éloignées et diffuses dans le sol sec et sableux, mais Joey avait de l'expérience, et même quand la piste semblait terminée, il arrivait toujours à la retrouver, un peu plus loin.

Mlle De Fontenois, quant à elle, surveillait les environs. Elle tremblait d'excitation et de peur, mais aussi parce qu'elle ne se sentait pas au mieux de sa forme. Le soleil tapait durement, et son maigre chapeau de paille ne lui suffisait pas hélas.

Au bout de deux bonnes heures, ils arrivèrent à une espèce de grotte : un trou qui s'enfonçait sous un éboulement de rochers, comme si l'ensemble avait été vaguement construit. Quelques touffes d'herbe brunâtre donnaient un semblant de vie à l'ensemble, bien que la présence de deux arbres morts semblait indiquer tout le contraire. Une odeur pestilentielle de pourriture se dégageait de l'endroit, ce qui augmenta la nausée qui fatiguait déjà la voyageuse.

À part le faible vent qui agitait les buissons, aucun bruit ne venait troubler cette espèce de calme avant la tempête. Ce silence stressait la voyageuse, et Joey dégaina son arme, prête à l'emploi.

"Nous… nous devrions peut-être effectuer un repérage avant.

— À deux ? Ça m'semble pas une bonne idée."

L'excitation de la découverte était retombée : ils se rendaient tous les deux compte que leur "plan d'attaque", si l'on pouvait le nommer ainsi, était assez hasardeux.

"Faut qu'on fasse l'tour, histoire d'voir si y'a d'autres sorties."

Toujours vérifier si la cible possédait un moyen de s'enfuir. Ces étapes méthodiques de son ancien travail ressurgissaient comme des fantômes de son passé qu'il pensait avoir abandonné.

Une rapide investigation leur confirma que, à moins qu'il n'y ait des tunnels souterrains s'étendant sur plusieurs centaines de mètres, il n'y avait pas d'autre issue que celle qu'ils avaient devant eux.

Il fut de nouveau question de se lancer dans l'inconnu.

"Bon bah…

— Bonjour !"

Les deux voyageurs tournèrent la tête et virent arriver un individu. Celui-ci semblait sorti de nulle part : malgré leurs recherches, ils n'avaient curieusement pas remarqué cet homme qui dénotait complètement : un air un peu bouffi, une moustache finement taillée, un grand sourire, un regard enjoué qui semblait scruter chaque élément, un chapeau melon qui lui donnait un côté distingué, une redingote qui paraissait usée et une sacoche sur le point d'exploser qu'il tenait à la main.

Il s'approcha d'un pas rapide, présentant sa main à Joey pour la serrer, qui réagit à peine devant ce qui semblait être pour lui une apparition.

"Bonjour ! Une journée placée sous le signe de la réussite, n'est-ce pas ?"

L'individu s'inclina respectueusement en direction de Mlle De Fontenois.

"Je dois dire que vous avez fait rapidement ! J'ai presque dû courir pour vous rattraper !"

Il se tourna vers la grotte et la scruta pendant quelques instants, jusqu'à ce que la voyageuse lui demande, d'un ton d'où transparaissait sa surprise et son incompréhension :

"Bon… Bonjour. À qui avons-nous l'honneur ?

— Ça n'a pas d'importance, dit la personne en interrompant presque son interlocutrice, mais je peux vous assurer que je suis content de vous avoir à mes côtés pour cette affaire ! Je ne me sentais pas très à l'aise d'y aller seul, mais vu que vous êtes là, tout devrait bien se passer !"

Joey le regarda avec suspicion, et hésita à pointer son arme sur ce curieux personnage qui s'invitait dans leur traque.

"Travaillez pour qui ?

— Allons, pas de craintes à avoir à ce niveau-là, je suis un indépendant !"

Cette réponse intrigua encore plus l'ancien chasseur de primes. Mais qu'est-ce que c'était que toutes ces histoires avec les indépendants ?

Le regard plus qu'interrogateur du chasseur de primes poussa l'individu à se justifier :

"J'ai moi aussi entendu parler de cette créature qui terrorise Apple Valley, j'ai accouru aussi vite que possible et il semble que vous soyez déjà sur cette affaire. Je me suis donc naturellement associé ! Voyez-vous, je suis une espèce de chasseur de curiosités, un amateur de singularités, un collectionneur d'anomalies… Et celle-ci a attiré mon attention !"

Joey et Mlle De Fontenois se regardèrent, incertains de la réaction à avoir. Qui était donc vraiment ce curieux bonhomme qui s'invitait ?

"Bref, allons-y !"

Sur ces mots, l'individu s'avança vers la grotte, sa sacoche à la main.

Les deux voyageurs hésitèrent un bref instant avant de finalement le suivre. Même si son curieux comportement posait de trop nombreuses questions, il n'avait pas l'air bien dangereux.

Toutes ces nouvelles interrogations vinrent renforcer le mal de crâne de la française.
Quant à Joey, il se prépara à possiblement passer d'une cible à deux.

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