Gentleman Dream : Chapitre 2
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Cela faisait à peine deux heures qu'ils avaient quitté Los Angeles et déjà la route commençait à devenir moins civilisée : au départ large, sûre et bien entretenue, elle adoptait peu à peu l'esthétique d'un simple sentier perdu au milieu de ces immenses plaines sèches. La bourdonnante activité de la ville s'était réduite à un calme surnaturel et quelque peu oppressant. Pas la moindre personne, quelle que soit la direction dans laquelle on regardait.

"Ces paysages sont si beaux ! Cette association de couleurs orangés, brunes et ambrées, ces vastes plaines, cette flore rare et si résistante… Intéressant, très intéressant. Nous n'avons pas ce genre de choses en France."

Aux yeux de Joey, ce n'était qu'un grand espace vide, morne et sans intérêt, comme il y en avait des milliers partout dans la Californie. Quel charme pouvait-elle trouver à ces lieux créés uniquement pour séparer les villes ? Il haussa les épaules et grommela un vague "Ah". Cependant, la voyageuse ne semblait pas en avoir fini avec son analyse :

"Ces ravins, cette roche… Il devait y avoir de l'eau ici avant. La question c'est : où est-elle passée ?

— 'cune idée."

Il ne s'était jamais posé cette question et il n'avait pas du tout envie d'y répondre : les choses étaient comme ça, un point c'est tout.

"Ce serait utile d'y répondre, vous ne trouvez pas ?

— D'quoi ?

— À la question de la disparition de l'eau. Imaginez que nous trouvons la solution, nous renversons le processus, l'eau revient, la vie devient plus facile pour celles et ceux qui habitent ici, et ils peuvent alors se préoccuper d'autres choses que leur survie, comme des questions d'ordre plus… élaborées. Et en répondant à une simple interrogation, banale en somme, nous permettons aux habitants de devenir meilleurs.

— Faudrait encore qu'y ait des gens qui vivent dans le coin."

Cette remarque vexa légèrement la passagère qui répliqua :

"Et alors !? Ce serait utile."

Puis elle ne prononça plus un mot, au grand soulagement de Joey. Il l'entendit gribouiller dans un petit carnet rouge qu'elle avait sorti d'un sac. Il sourit, puis se recala confortablement sur son siège.


Le soleil commençait peu à peu à disparaître à l'horizon, le ciel à devenir orange et les ombres à s'allonger. Et toujours aucun endroit civilisé dans les parages. Cela avait légèrement chamboulé les plans de Joey. Il s'était imaginé au début qu'ils chevaucheraient au galop jusqu'aux grandes villes citées dans l'annonce et que c'était justement à ces endroits qu'ils allaient passer la majorité de la durée du voyage. Avec ce genre d'emploi du temps, ce travail s'apparentait plus à celui d'un simple garde du corps, comme précisé dans l'annonce. Mais le moyen de transport utilisé, associé à la vitesse à laquelle ils avançaient, tout cela faisait qu'ils allaient passer beaucoup plus de temps sur les routes. En plus des habituels dangers, tels que les bandits qui se tenaient en embuscade un peu partout, il fallait en plus devoir jongler avec des besoins qui sont habituellement réglés en ville tels que la faim et la soif. Ce qui allait une fois de plus augmenter la taille de leur chargement…

Ils allaient devoir monter un camp pour passer la nuit. Et Joey se doutait que, à moins que sa cliente ne sorte deux tentes de ses malles, il allait encore devoir dormir à la belle étoile. Lui qui pensait qu'il en avait fini avec tout ça… Il soupira. Et puis, pour cette halte, il y avait encore la question de la sécurité. Là aussi, il sentait qu'il allait devoir veiller tout seul. Décidément, ce travail s'avérait être plus fatigant que prévu.

Mlle De Fontenois commença à plisser des yeux. La luminosité baissait. Un nuage passager ? Elle leva la tête et s'aperçut de l'heure avancée. Elle fut assez surprise et en déduisit que l'écriture de ses notes l'avait tellement absorbée qu'elle n'avait pas vu le temps passer. Elle referma son petit carnet rouge et le rangea dans une poche. Elle sortit une montre à gousset et consulta l'heure : celle du souper. Mlle de Fontenois interrogea son cocher :

"Est-il prévu que nous nous arrêtions bientôt ? Il commence à se faire tard."

Elle n'eut pas de réponse sur l'instant et se prépara à réitérer sa demande, mais fut interrompue par l'ancien chasseur de primes :

"Oui. J'cherche juste un endroit sûr.

— Qu'entendez-vous par "sûr" ?

— Dégagé, pour éviter les embuscades ; à l'écart de terriers ou de grottes, pour pas être réveillés par autre chose que le soleil ; à l'abri du vent, histoire de pas perdre toutes vos affaires.

— Dois-je donc en déduire que nous n'allons pas dormir sous un toit ?

— Précisément."

Cela contraria un brin Mlle De Fontenois qui s'était imaginée que son guide trouverait bien un quelconque hôtel sur le chemin. Il était payé pour ça après tout. Mais bon, que serait un voyage sans imprévus ? Et puis, cette petite expérience pourrait non seulement apporter d'agréables surprises, mais aussi faire bonne impression dans son compte-rendu. L'aventure, que voulez-vous !

Au bout d'une dizaine de minutes, la carriole quitta la route et commença à monter peu à peu dans les collines. Celles-ci, hautes de quelques mètres, voire quelques dizaine de mètres, étaient de temps à autre recouvertes de touffes d'herbe jaunâtre éparses. La pente, bien que peu prononcée, suffit à dangereusement faire glisser les sacs vers le fond de la carriole. Ils seraient sûrement tombés sans la vigilance de leur propriétaire, qui les rattrapait avec une vivacité surprenante.

Joey décida finalement de s'arrêter juste en contrebas du sommet d'une de ces collines. Après avoir vérifié que le véhicule n'allait pas rouler jusqu'en bas durant leur sommeil, il sauta à terre et offrit sa main à sa cliente pour l'aider à descendre, que celle-ci refusa poliment avant de sauter à son tour de la carriole.

Sur les ordres de Mlle De Fontenois, l'ancien chasseur de primes descendit un sac, dans lequel il trouva quelques outils rudimentaires afin de préparer un repas : une casserole, une bouilloire, une tasse, une assiette, un solide couteau, une grosse cuillère a soupe et une fourchette. Bien qu'il fut satisfait d'avoir ce matériel sous la main, il ne put s'empêcher de se demander ce que diable faisait une personne qui avait l'air assez inexpérimentée en voyage avec tout ceci. Son état dubitatif ne manqua pas d'attirer l'attention de sa cliente :

"Imaginez un seul instant que je me retrouve dans un établissement dans lequel il manque un de ces objets. Il faudrait alors que j'adopte des mœurs que je qualifierais de peu convenables, ce que je ne souhaite pas bien entendu. J'emporte toujours ceci, pour le 'au cas où'. Et puis il fallait bien que cela serve un jour ou l'autre."

Sans chercher à poser plus de questions, Joey s'éloigna un peu du camp afin de trouver de quoi allumer un feu. Décidément sa cliente possédait plus de ressources qu'elle n'en avait l'air. Bien qu'il ne se l'était jamais demandé avant, il commençait à douter du contenu des bagages. Que renfermaient-ils d'autre ?


Ce fut haricots au lard. Des réserves que Joey avait faites avant le départ, 'juste au cas où' lui aussi.

Alors qu'il mangeait directement dans la boîte de conserve, Mlle De Fontenois, elle, avait presque dressé une table sur un rocher vaguement plat qui trainait. De toute évidence, elle ne trouvait pas ce repas particulièrement à son goût, mais s'en contentait. Il faut dire qu'il n'y avait rien à manger d'autre non plus. Une solution parallèle aurait été de chasser, mais les bêtes se faisaient rares, et Joey avait refusé de gaspiller des cartouches alors qu'ils avaient de quoi se nourrir. De quoi se nourrir, mais rien à déguster pensa-t-elle amèrement.

Le maigre repas avalé, ils restèrent tous deux silencieux devant le feu de camp qui crépitait. La fumée dégagée montait lentement, avant de s'estomper progressivement dans la nuit étoilée. Le ciel était dégagé et la lune, qui en était à son premier croissant, illuminait vaguement les terres désolées qui s'offraient à eux. Il faisait un peu frais et Joey ne fut pas surpris lorsqu'elle sortit une couverture en laine d'un des sacs avant de presque s'enrouler dedans.

"Frisquet hein ?"

Mlle De Fontenois releva la tête et sourit.

"Il est vrai que la température ambiante est… Bien plus basse que celle d'où je viens. Je ne suis pas habituée, c'est tout.

— Ah…"

Un nouveau silence s'installa et la voyageuse en profita pour sortir son carnet.

"Et, par simple curiosité, vous v'nez d'où ?

— De France. Enfin, de l'Empire français."

Ces derniers mots semblaient cacher une espèce de regret. Bien que Joey connaissait déjà la réponse, il fit semblant d'être surpris.

"Et où en France, plus précisément ?

— De Saint-Étienne, mais ça m'étonnerait que vous connaissiez."

Cette remarque avait le mérite d'être à double-sens : soit elle faisait preuve d'humilité quant au rayonnement de sa ville, soit elle prenait l'ancien chasseur de primes pour une personne peu cultivée. Celui-ci décida de ne pas se poser la question.

"Et… Donc vous v'nez ici pour… Tourisme ?

— Oui. L'Amérique a toujours été… Un territoire plein de promesses. Une zone encore vierge, inexplorée. De gigantesques possibilités pas encore pleinement exploitées.

— Ah…"

C'était souvent le discours qu'entendait Joey. Toutes celles et ceux qu'il croisait tenaient à peu près les mêmes propos. Des hommes, des femmes, des vieillards, des européens, des marchands, des jeunes couples… Mais dans la quasi-totalité des cas, c'était dans le but de s'installer qu'ils avaient autant voyagé, et non pas pour du tourisme.

"Et… Pourquoi vous z'y êtes pas allée avant ?"

Mlle De Fontenois fut légèrement décontenancée par la question, mais elle y répondit quand même :

"Parce que… Mon tuteur s'y opposait. Voilà tout."

Elle rit faussement et continua :

"Mais… Ce sont là des questions bien indiscrètes. Vous m'excuserez si je ne réponds plus à d'autres interrogations de ce genre mais nous ne nous connaissons pas assez.

— D'accord."

La conversation fut close et chacun vaqua à ses occupations : Hélène se mit à écrire dans son petit carnet rouge et Joey à surveiller les environs. Enfin, c'est ce qu'il faisait croire : en vérité, il observait la jeune femme du coin de l’œil afin de tenter de lire ce qu'elle notait. Mais son attention fut détournée par la façon dont elle écrivait : le carnet presque à la verticale et le regard qui portait très loin au dessus des pages, comme si elle ne se préoccupait pas ce qu'elle rédigeait. Cela lui parut curieux, mais il ne put observer plus de détails car elle se mit debout. Il détourna vivement la tête, faisant mine de scruter le lointain. Il l'entendit de dos lui souhaiter bonne nuit, paroles auxquelles il répondit, farfouiller un bref instant parmi les bagages, puis s'allonger sur le sol. Prudent, il attendit une bonne trentaine de minutes avant de finalement se retourner.

Elle dormait. Sous sa tête, un oreiller sûrement extirpé d'une des malles. Sa lente respiration indiquait qu'elle n'allait pas se réveiller au moindre pas. Joey s'approcha des bagages, jusqu'à ce qu'il se rendit compte qu'il ne savait pas du tout où était rangé ce fameux carnet. Allait-il devoir fouiller l'intégralité des affaires ? Cela lui demanderait du temps et serait une prise de risque inutile. Même sans avoir posé la question directement, il se doutait que la vue de son garde du corps farfouillant dans ses bagages suffirait à sa cliente pour baisser sa récompense.

Il réfléchit un instant. Non, il allait patiemment attendre la prochaine fois où elle le rangerait. Et là, il pourrait le trouver plus facilement et en lire le contenu. Simple comme bonjour.

Joey se rassit près du feu de camp. Les petites bûches crépitaient joyeusement et c'était bien la seule chose à peu près audible à des milles à la ronde. À part…

Il se releva précipitamment, le revolver dégainé. Un craquement. À peine audible, mais bien présent. Il scruta les environs à la recherche d'une quelconque ombre mouvante, d'un autre bruit suspect ou encore d'une odeur particulière.

Mais rien. Au bout d'une bonne vingtaine de minutes, il abandonna les recherches, mais ne baissa pas pour autant sa vigilance. Si jamais il y avait quelqu'un, ou quelque chose, il l'entendrait.


Ce fut la lumière du soleil qui réveilla Mlle De Fontenois. Elle cligna des yeux, grommela quelque chose, puis prit appui sur ses coudes afin de se relever. Elle ressentit immédiatement des douleurs au niveau du dos, mais serra les dents. Décidément, dormir par terre n'avait rien de confortable. Elle commençait déjà à regretter son lit à Saint-Étienne. Et aussi, pourquoi n'avait-elle pris qu'un seul oreiller ? C'était sûrement ça qui lui avait fait passer une si mauvaise nuit. Elle dormait toujours mal avec un seul oreiller.

L'air toujours aussi ensommeillé, elle se mit debout en titubant. Qu'elle heure était-il ? Vu la hauteur du soleil, il devait bien être…

"Sept heure."

Elle se retourna. L'ancien chasseur de primes était là, devant le feu de camp, en train de faire bouillir de l'eau. Il la salua et l'invita à prendre place devant le feu.

"Parmi tous vos sacs, doit bien en avoir un qui contient du café non ?"

Elle mit quelques secondes à répondre :

"Heu… Non, désolée. Il n'est pas dans mes habitudes de boire ceci.

— Dommage."

Le petit-déjeuner, qui consistait en des haricots et du lard de la veille, à la grande déception de la jeune femme, fut rapidement consommé, et la carriole se remit en route.

"Le chemin est encore long jusqu'à Apple Valley, faudrait qu'on y soit avant la nuit."

Toujours à peine réveillée, Mlle De Fontenois dut sortir de sa somnolence pour répondre.

"Question… Peut-être un peu saugrenue, mais… Que se passera-t-il si nous sommes, par exemple, retardés, et que nous n'arrivons pas à destination à temps ?

— Faudra encore dormir dehors."

Cette simple phrase sonna comme une menace dans les oreilles de la voyageuse et elle ne put s'empêcher de frissonner. Non que l'inconfort de sommeil l'empêchât de réitérer cette expérience, mais c'était plutôt la crainte de faire face à une attaque quelconque de bêtes ou de bandits. Elle avait lu suffisamment de livres sur le sujet pour comprendre qu'ils avaient tous deux eu un peu de chance.

"Et… Au fait, d'ailleurs, cette nuit, il ne s'est rien passé de… D'étrange ?"

Elle espérait très fort qu'il réponde d'un 'non' rassurant.

"Juste un peu d'bruit, mais j'n'ai rien trouvé. Sûr'ment une p'tite bête."

Mlle De Fontenois regarda la route derrière elle avec appréhension. Et si, parmi les rochers qui bordaient la route, une créature se cachait, et n'attendait qu'une baisse de leur vigilance pour se jeter sur eux ? Quelle devait être sa taille ? Vu celle des monticules pour se camoufler, près de deux mètres. Deux mètres ! Avec quoi pouvait-elle se défendre ? Elle n'avait pas d'arme. Peut-être que son garde du corps en avait une. Sauf s'il l'avait oubliée. Dans ce cas ils seraient sans défense. Ce voyage était-il finalement une bonne idée ?

Elle eut ce genre de pensées toute la journée. Elle se tordait l'esprit pour trouver une forme, un motif, des capacités à l'hypothétique créature qui les poursuivait. Ayant toujours vu le monde à travers les livres qu'elle avait lus, il lui était normal qu'au final tout ici fonctionne comme une gigantesque et complexe histoire dont elle était l'héroïne.


"Et là, nous sommes bientôt arrivés ?"

Cela devait bien faire au moins la sixième fois que la voyageuse posait cette question. L'heure avançait et il n'y avait toujours aucune trace de civilisation dans les parages.

"Nan."

Et c'était au moins la sixième fois que Joey lui répondait par le même simple mot avant de conclure sur un soupir.

Mlle De Fontenois était fatiguée et craignait d'affronter un quelconque ennemi alors qu'elle n'était pas au meilleur de sa forme. La France lui paraissait beaucoup plus sûre en comparaison, bien qu'elle n'ait pas du tout encore eu affaire à de véritables dangers. "Pour l'instant." pensa-t-elle non sans inquiétude.

À peine eut-elle formulé cette réflexion qu'une silhouette bondit au travers de la route.

Joey arrêta net le cheval pour ne pas l'écraser et tous les bagages furent légèrement propulsés vers l'avant, dont la passagère.

"Les mains en l'air, pas de gestes brusques et tout devrait bien se passer !"

Un petit homme, la barbe plus longue que la ceinture, le chapeau plus grand encore, les menaçait d'une carabine pointée sur eux. Il était planté au beau milieu de la route, sûr de lui. Sa voix aiguë avait résonné parmi les monticules qui bordaient le chemin, de même que le clic sonore de son arme. Son sourire mauvais révéla quelques dents pourries, et sa cartouchière bien fournie brilla légèrement au soleil couchant.

La réaction de Mlle De Fontenois fut sans appel :

"C'est une attaque de bandits ?"

Et à Joey de lui répondre, d'un ton nonchalant :

"D'un bandit plutôt."

L'attaquant fit la sourde oreille et continua :

"Descendez lentement de votre véhicule !

— C'est donc ça une attaque de bandits…"

L'ancien chasseur de primes jaugea le petit homme et reprit :

"Pis j'le connais pas cui-là. Doit pas valoir grand-chose.

— Descendez j'vous dis !"

Le malfaiteur haussa la voix afin de redevenir maître de la situation.

"Et fissa ! Vous avez d'la chance vous savez, vous auriez pu tomber sur un de mes mauvais jours ! Donc j'vais me montrer sympa et…

— Non."

Joey avait lentement approché la main de son revolver, mais la passagère l'avait empêché de tirer.

"Il ne faut pas répondre à la violence par la violence.

— Ç'a toujours marché jusqu'là."

Mlle De Fontenois soupira.

"Écoutez, il n'a pas l'air d'être fondamentalement mauvais…

— Stop !"

Le bandit se racla la gorge bruyamment et agita son arme. Il avait plus l'air de chasser les mouches, absentes par ailleurs.

"Vous allez m'obéir !

— Faudra m'tirer d'ssus avant.

— C'est c'qu'on va voir !"

Pendant plusieurs minutes, la situation n'évolua pas d'un pouce : la "terreur" ne cessait de lancer des rappels à l'ordre tout en essayant de paraître menaçant, l'ancien chasseur de primes lui répondait avec un dédain provocateur et la voyageuse tentait de calmer les deux partis. Elle craignait que l'affaire ne dégénère en un bain de sang, surtout du sien, cible facile qu'elle était.

La tension montait peu à peu, les échanges verbaux se faisant de plus en plus violents et les gestes toujours plus explicites. Ça n'allait pas tarder à partir à vau-l'eau.

Tout à coup, quelque chose sortit de derrière un rocher. De Fontenois poussa un cri de surprise tandis que les deux seules personnes armées ne bougèrent pas d'un pouce, continuant à se fixer en chiens de faïence.
Ce qui venait de débouler au beau milieu de la route ressemblait à un poulain, tant par son apparence que par son comportement : un peu curieux et s'approchant lentement. De loin, on l'aurait sûrement confondu avec cet animal que certains pouvaient voir gambader librement dans des plaines plus fertiles ou tourner en rond dans des enclos fermés et trop petits. Cependant, même sans être une pointure dans l'équitation, l'anormal ou la botanique, on pouvait se douter lorsque l'on s'en approchait que quelque chose clochait.
Notamment à cause de sa constitution qui semblait défier toute logique : un simple enchevêtrement de racines et de branchages possédant une forme équestre et se déplaçant.

La voyageuse se remit de sa surprise avec difficultés. Mais ce qui semblait plus particulièrement l'effarer était l'absence de réactions "normales" de la part des deux hommes.

"Il y a comme… une entité singulière entre vous deux."

Au bout d'une dizaine de secondes, Joey se décida enfin à répondre sans pour autant lâcher des yeux son adversaire.

"Ouais.

— Et… ça… ne vous intrigue pas ?

— Non."

Le bandit en profita pour tenter de redevenir maître de la situation :

"Pourquoi qu'ça m'étonnerait ? C'est… mon cheval."

Joey ne fut absolument pas convaincu et préféra le tourner en ridicule :

"C'est sûr qu'vu sa taille, y'a bien qu'toi pour l'monter."

La boutade fit mouche et le desperado tressaillit.

"J'dois… vous laisser. Si mon ch'val est là c'est… qu'j'ai des choses plus importantes qu'vous à régler.

— T'fuis quoi."

Ce fut la remarque de trop et le hors-la-loi tira avec sa carabine.

La détonation résonna parmi les collines. De Fontenois s'était instinctivement protégé le visage, bien qu'elle-même doutait de l'efficacité d'un tel geste. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, la situation n'avait pas du tout évolué. Peut-être que la créature avait sursauté, mais ça ne l'avait pas empêché de se rapprocher du bandit, plus proche de lui au début. Celui-ci d'ailleurs tremblait légèrement. L'ancien chasseur de primes était toujours immobile, comme si rien ne s'était passé.

"Ça s'voyait à ta tête que t'allais louper."

L'assaillant parut se décomposer de honte. Il tenta de bégayer quelque chose, mais préféra déglutir bruyamment et monter sur le poulain. Mais le contact avec la créature lui arracha un grognement de douleur. Il regarda sa main avec surprise. La créature, sans pour autant se démonter, rapprocha d'elle-même son museau afin de se faire caresser. Celui-ci effleura donc de nouveau la paume du bandit qui poussa un nouveau glapissement. On pouvait dorénavant distinctement voir que sa main avait rougi, comme si elle venait tout juste de toucher…

"Du sumac hein ? C'vraiment pas ton jour. T'f'rais mieux d'aller t'r'coucher."

Face à cette humiliante défaite, le hors-la-loi s'enfuit en courant parmi les collines, tout en étant suivi par l'étrange créature qui ne semblait rechercher qu'un peu d'attention.
Et tout redevint comme avant.

Joey se retourna avec un sourire vers sa cliente et lui dit :

"Z'avez raison. C'plus drôle sans violence."

Mlle De Fontenois soupira avec lassitude. Mais elle avait des questions. Beaucoup de questions.

"Et cette créature ne vous a pas… Surpris ?

— D'quoi ?"

L'ancien chasseur de primes relança leur progression, momentanément interrompue.

"Le… poulain physiquement constitué de matière végétale ?

— Ah."

Joey haussa les épaules.

"Ben… Nan.

— Vous voulez dire que la preuve que le monde ne repose pas sur des bases fixées par la science ne vous choque pas ?

— J'connais pas la science."

Cette réponse des plus pragmatiques surprit au plus haut point la voyageuse.

"Mais… Même sans aucune notion scientifique. Cela ne vous a pas paru… bizarre ?

— Nan. 'Fin… Si. Mais bon, j'vois tous les jours d'trucs bizarres, donc au final, c'plus bizarre."

Le ton si calme et assuré décontenança complètement la voyageuse.

"Mais… Vous voyez souvent des évènements aussi singuliers ?

— Bah… Chais pas. Y'a trois s'maines, j'ai vu un virevoltant bouffer un type avant d'repartir."

Mlle de Fontenois resta silencieuse, jusqu'à ce que Joey lui demande :

"Pourquoi, c'pas pareil en France ?

— Non."

Une certaine déception se faisait entendre dans sa voix.

"Certaines personnes ont décidé que… Il fallait séparer ce qui était normal de ce qui ne l'était pas.

— Ah."

Joey ajusta son stetson et reprit :

"Ben c'personnes-là sont pas encore arrivées jusqu'ici.

— Vraiment ?"

L'ancien chasseur de primes écarta les bras.

"R'gardez la taille ! Si z'arrivent à nettoyer tout l'Ouest de tout c'qu'est bizarre, on les verrait forcément !

— Ils savent se faire très discrets.

— Les gens trop discrets, c'est suspect. Et c'qu'est suspect, on n'aime pas trop par ici."

Il marqua une pause, cherchant ses mots.

"T'façon, ils peuvent pas aller plus vite tant qu'les routes s'ront pas sûres.

— Effectivement.

— Donc tant qu'on peut encore appeler l'Ouest comme ça, l'gens continueront à voir d'trucs bizarres."

Ces quelques mots laissèrent la voyageuse songeuse. Les lieux étaient encore sauvages, pas totalement vierges de la présence de possibles ennemis, mais suffisamment pour que son projet ne soit pas dénué d'intérêt.
Elle avait bien eu raison de se porter volontaire.

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