Goût du sang — épisode 1 : Ichor

« Vous êtes certains que c'est là ? »

La brume s'entassait près du sol comme un gaz inquiétant, dessinant des arabesques givrées. Il faisait froid, suffisamment pour que les yeux du cheval disparaissent derrière la vapeur sortant de ses naseaux. L'animal, un peu trop trapu pour être un cheval de course était nerveux, à l'image du cocher. Sa voiture, sobre mais en bon état, ploya légèrement quand son voyageur passa par l'encadrure de la portière. Des vêtements amples dissimulaient le physique impressionnant de ce dernier, mais ses yeux d'un bleu irréel l'empêchaient de réellement passer inaperçu. Une imposante pelle sur l'épaule, de la corde et des clous à la ceinture, il affichait une mine fermée, déterminée pour ne pas trahir une inquiétude légitime. Le cocher était lui plutôt terrifié par l'atmosphère qui régnait à l'orée du bois en cette humide nuit d'hiver. La lune gibbeuse pleura un rayon sur la main du voyageur, révélant ses innombrables tatouages qui parcheminaient sa peau épaisse de travailleur. Le cocher n'était pas très croyant, mais il aurait juré qu'entre les yeux d'encre, les mots à la calligraphie parfaite étaient en latin. Mais qui était ce mystérieux client ? Un ancien prisonnier ? Un étrange ecclésiastique ? Le frisson qui parcourut le pauvre homme n'était pas dû qu'au froid.

« Merci mon frère. Tiens, prends ça. »

Le colosse attrapa une bourse cachée sous les plis de sa cape, qu'il tendit au cocher. D'une masse inhabituelle, elle semblait presque hors du temps, trop neuve pour être datée mais bien trop désuète pour l'époque. D'un geste tremblant, le malheureux conducteur dénoua le lien. Elle était pleine de lires pontificales étincelantes, une véritable fortune tout droit sortie des coffres du Vatican. Avant même qu'il n'ait eu le temps de lever la tête, le voyageur avait disparu.

Sariel évoluait avec aisance dans ce corps. Il avait emprunté le corps du jeune Paul, au cœur d'or mais à l'esprit limité. Les gens simples étaient les hôtes parfaits pour les anges, leur volonté s'effaçant sans mal devant l'entité spirituelle. Le soldat du Seigneur espérait bien ne pas trop abimer le corps du jeune homme, mais dans le pire des cas il savait avec résignation que peu de gens regretteraient le fossoyeur qui ne savait même pas lire son prénom. Caché sous un ample tissu, le corps de Paul ne ressentait plus le froid, mais il était important pour Sariel de dissimuler les marques d'incarnation, plus visibles qu'à l'accoutumée. Tant pis, ce corps serait peu discret mais puissant, et il avait décidément besoin de puissance pour accomplir sa mission.

À travers ses yeux angéliques, les traces démoniaques brillaient tel le sang écarlate sur un drap immaculé. De minuscules points, grouillant autour des arbres ou rampant dans la brume à l'image des insectes dont se revendiquait le régiment qui avait sans doute engendré l'abomination que traquait Sariel, ne laissaient aucun doute quant à la présence impie dans cette forêt. Et les mouches de péché pur convergeaient toutes vers un point qui ne laissait pas l'ange insensible : au cœur de la clairière à l'est, le calvaire des Pénitents semblait attirer les monstres invisibles. Sariel pressa le pas, sa force surnaturelle faisant du corps de Paul une forme vaguement floue aux mouvements gracieux entre les ronces et les racines.

L'un des phénomènes les plus étranges pour des créatures comme l'ange lors d'une incarnation était sans doute le fait de se poser des questions. Les anges n'avaient pas été prévus pour cela, à l'exception de Samaël avec les conséquences que cela avait entrainé. Cependant, dans le corps d'un homme, les créatures célestes pouvaient ressentir de la colère, de la peur, de l'inquiétude, de l'angoisse et du doute. Et en parlant de doute, l'un d'eux occupaient de plus en plus de place dans la boîte crânienne parasitée : que faisait un chevalier des mouches ici, si loin des centres urbains et des lieux de charogne ? Ce genre de démon, garde du prince infernal Belzébuth, était attiré et renforcé par les rebuts de l'humanité, se nourrissant de la saleté et de l'apostasie. Cela ne pouvait, selon Sariel, dire qu'une seule chose : quelque chose de sombre s'était passé dans cette forêt, et des images de charnier ou d'autre spectacle macabre et impie s'imposaient au cerveau de Paul, que Sariel ne pouvait ignorer. Ses tatouages brillèrent une nouvelle fois sous la lune, témoin silencieux des horreurs de la nuit. Un signe de croix comme pour se donner du courage, l'ange incarné se rua dans les profondeurs du bois, pelle sur l'épaule et clous d'acier dans la poche.

Le calme dans la clairière était terrifiant. À travers les yeux azur de Sariel, les traces d'incursion démoniaque recouvraient chaque arbre, chaque pierre, chaque brin d'herbe masqué par le brouillard. Il sentait les larves faites de foi grouiller sous ses pieds, l'air épais de moucherons, une odeur de mort se mélangeant à celle de l'humus de la terre fraichement retournée. Pour un ange, c'était le théâtre de l'horreur, mais pour un homme la clairière était parfaitement silencieuse et calme. Rien à l'horizon. Sariel dut se concentrer sur les yeux de Paul pour ne pas être rendu aveugle par la surcharge démoniaque. Il n'y avait strictement rien dans cette clairière. Le calvaire était toujours en place, aucune fosse à l'horizon, aucune trace d'invocation ou de rituel, rien. Le silence était parfait.

Presque parfait.

De l'autre côté de la clairière, un murmure suintait d'à travers la porte d'un cabanon mal entretenu. En se concentrant pour écarter les hordes de sensation diaboliques harcelant ses sens angéliques, Sariel tenta d'analyser ce qui en émanait. Les flux de mouches invisibles et les fragrances sulfuriques provenaient sans aucun doute de cette dernière. L'ange ferma les yeux un instant. Il reconnut le son, le démon était là, entre les planches de bois. Reprenant sa nature surnaturelle, il rejeta le "pourquoi" qui restait en fond de l'esprit de Paul et se dirigea vers la cabane. Il ne jeta pas un œil au calvaire qui tirait une ombre un peu trop nette, ses pieds touchant à peine la terre glacée en se dirigeant vers son ennemi eschatologique, la pelle de Paul tenue comme une lame angélique n'attendant que son incarnation, à l'image de son porteur. Il sentit la frénésie divine s'emparer de lui en enfonçant la porte de bois d'un coup d'épaule, sourd aux murmures étouffés dans la cabane.

Devant lui, un chevalier des mouches, enchaîné d'or, d'argent et de fer se débattait sur une chaise en pierre, la bouche baillonnée, une expression d'horreur dans ses yeux à facettes. La terreur se lisait jusque dans les déplacements erratiques des millions de moucherons formant sa cohorte, mais cette terreur n'était pas dirigée vers Sariel. Paralysé d'incompréhension, ce dernier baissa les yeux pour voir ce que regardait le diable.

Le cabanon était plein à craquer d'explosifs alchimiques et sacrés, des mines au vif-argent du sol au plafond projetant des clous de crucifixion au moindre mouvement. Et Sariel venait de rompre le détonateur en poussant la porte.

L'explosion fut telle que le démon se désintégra sur place, son hurlement de douleur assourdi par le bâillon. Sariel eut à peine le temps d'incarner un anneau de sa forme véritable autour de lui, des centaines de clous se plantant dans ses biceps tatoués croisés devant le visage de Paul. Il vola sur plusieurs mètres avant de s'écraser dans l'humus fraichement retourné, amoché mais pas mort. La résilience des anges était prodigieuse, mais la surprise d'une telle attaque l'avait empêché de se protéger du mieux possible. Le sang d'or commençait à couler. Se relevant péniblement, Sariel entendit le hurlement d'un porc. Un hurlement de plaisir, celui d'un prédateur. Il commença à courir.

Deux formes se détachaient à l'orée de la clairière. Les yeux embrumés et les oreilles encore sourdes, Sariel ne compris pas immédiatement de quoi il retournait, détalant à toute vitesse vers elles. Deux figures imposantes, semblables à des centaures immobiles. Une nouvelle fois en cette nuit d'hiver, un rayon de lune se fraya un chemin sur Terre, faisant briller le canon du fusil de chasse. Les réflexes de Paul sauvèrent Sariel, qui n'était pas habitué à ce genre d'équipement. S'écrasant dans l'humus, l'ange fit demi-tour presque à quatre pattes devant les deux chasseurs, montés sur des chevaux noirs comme la nuit. Il eut à peine le temps d'entendre la voix rauque de l'un des deux derrière lui alors que son pied droit manqua de se dérober sous son poids.

« Cours. »

La poudre dessina un crucifix inversé en l'air alors que les plombs atteignirent le dos de Sariel. Dans l'urgence, ce dernier n'avait pu déployer que deux de ses paires d'ailes, et seule l'une d'entre elles était encore fonctionnelle après la salve de plomb. Une lumière dorée commença à entourer les blessures de l'ange sous le murmure d'un psaume, puis s'interrompit brusquement. Quelque chose dans la poudre ou dans l'acier bloquait les miracles de la créature. Une peur encore jamais ressentie par cette dernière emplit son cœur. Paniqué, il s'envola péniblement, tentant de rejoindre au plus vite la forêt, loin de la vue des canons de malheur. Les myriades d'yeux commençaient à déchirer la peau de Paul alors que toute l'énergie angélique que Sariel avait encore lui faisait reprendre sa forme originelle.

Il est de certains chasseurs qui emploient des limiers pour traquer leurs proies. Certains aiment les terrier, d'autres les braques. Mais pour un chasseur polyvalent comme Victor Valgris, il fallait un chenil diversifié.

Il n'y a, en temps normal, aucun angle dans la nature, rendant l'utilisation de chiens de Tindalos inadaptée à la chasse en forêt. Mais rien ne fait un plus bel angle droit que le crucifix d'un calvaire.

L'abomination venue des confins du Seuil sortit du vide derrière l'angle de la croix à presque neuf mètres de haut, tendant sa gueule d'enfer vers l'ange ensanglanté. Hurlant de désespoir, la dernière image de Sariel fut l'insigne d'or sur le harnais du monstre, deux V surmontés d'une goutte de sang.

Les deux hommes en costume, casquette de chasse et cravate à rayures bleu nuit, se tenaient au-dessus de la créature mi-transformée, dégustant un shot de sang doré. Entre humain magnifié et monstre constellé d'yeux et d'or, l'ange ressemblait presque à une abomination sortie des profondeurs, des ailes de cygne en plus.

« Bien joué, Victor, félicita Nathaniel alors que son groin reprenait une allure de nez humain. Je suis assez fier de la pureté de ma poudre de démon cornu, mais il est vrai que c'est quand même toi qui tires le mieux.

— Un plaisir, cousin. J'aime cependant être moins pressé par la Soif, surtout quand ce n'est pas la mienne. Tu as failli perdre ton humanité ce soir, imagine si l'ange avait été moins idiot.

— Enfin, Victor. Tu deviens amateur de supermarché, maintenant ? Reconnais au moins que c'est excitant. »

Le Suisse concéda d'une moue avant de monter le corps de l'ange à l'arrière de son cheval.

Si les anges des uns sont les démons des autres, les Chasseurs sont les monstres de tous.

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