Frank veut penser
notation: +4+x
blank.png

Cela faisait bien trois années que Frank était assigné à ce dossier. Les supérieurs n’étaient pas particulièrement pressants avec lui. Il devait cela à son organisation impeccable et, surtout, à son mauvais caractère. Cependant, cette absence de résultats concrets étonnait beaucoup de monde. Non pas que Mercier soit un excellent enquêteur, ni même un bon chef. Mais il était tenace, efficace, et ses compétences en termes d’organisation avaient jusque là suffit à lui assurer la réussite dans un délai raisonnable. Là où certains se livraient à de splendides luttes d’esprits, comparables à des duels au fleuret ou à des tirs de précision à longue portée, Frank agissait comme une sulfateuse. Il regardait le mur souillé par les feuilles, les post-it et les pistes de la salle de la commission d’enquête. En trois années, ils n’avaient pu remonter la piste que d’un ancien collaborateur de Néan. Le pauvre homme ne se doutait de rien et avait juste prêté son imprimerie une fois à des gens qui savaient ce qu’ils faisaient. Rien d’anormal dans la démarche, mais il fallut faire oublier à ce brave type les quelques gifles infligées par l’équipe d’interrogatoire. Mercier avait convoqué tous ses collaborateurs pour leur signifier, qu’à l’avenir, il faudrait s’assurer de l’implication consciente des suspects avant de chercher à leur briser la mâchoire. Il souffla longuement. La zone industrielle de Berlin était toujours sous surveillance, mais aucun signe de vie. Il regarda les dernières pistes. Cette contemplation fut interrompue par l’arrivée du chariot. On était le premier mercredi du mois et c’était le jour des CV. Il fallait passer en revue tous les dossiers des nouveaux employés des maisons d’édition françaises. D’ordinaire, il y aurait eu une équipe pour s’en occuper à sa place, mais il avait fait passer ce budget dans le recrutement de traducteurs capables d’étudier ceux des autres pays. Il prit place à la grande table, salua Robert, alluma son ordinateur et commença à lire. Il fallait compiler toutes les caractéristiques suspectes avant d’aller mener les enquêtes sur le terrain. Si les soupçons s’avéraient vérifiés, les données seraient ajoutées au logiciel pour détecter plus facilement les profils types des agents de Néan. Mais, pour l’instant, rien n’était sorti de cette méthode. Frank voulait juste occuper son après-midi.


Plus loin, dans une camionnette à peine camouflée, une petite équipe s’affairait.
“— Ça va comme ça ?
— Attends, baisse la tête, voilà.
— Merci.
— Clém’, ça va ?
— Au poil. On n’a plus de visuel ?
— Les autres agents sont en train de récupérer les éléments affectés. Il a été aperçu vers la rue Lecourbe.
— On va y aller vite. On cherche à l’appréhender puis on le ramène jusqu’au site ?
— Ouais. Bon, Clém’ ? Viens ici.”
Une femme de grande taille s’approcha du tableau de commande. Elle portait un tailleur noir mais laissait ses cheveux ondulés détachés. Elle n’avait pas l’air anxieuse et s’installa près de sa comparse.
“— Oui ?
— Aujourd’hui, tu mènes l’opération. Pas d’interaction avec la cible mais tu supervises à moyenne distance. Tu gères tout le reste dans le cordon intérieur. Si tu sens que quelque chose cloche, tu fermes les communications et tu gères par toi-même. On te fait confiance.
— Pas de souci, par contre mon nom de code c’est “Crêpe”.
— Oui, et donc ?
— Vous m’appelez Clém’, depuis tout à l’heure.”
La dame vêtue de gris soupira.
“— Bon courage.”
Les portes s’ouvrirent et douze personnes quittèrent le sombre abri. Leurs habits étaient normaux, mais leurs visages affichaient des expressions étranges. Pas de joie, de colère, de tristesse, mais une neutralité qui échappait même aux machines. Une neutralité si humaine qu’elle échappait à la vallée dérangeante tout en provoquant chez les passants qui les observaient une sensation de malaise. Ils avaient l’impression de voir émerger de cette ruelle des agents gouvernementaux sous couverture. Mais comment pouvaient-ils les rassurer ? Ils n’étaient pas autorisés à parler entre eux pendant la mission, et ne laisser que le représentant parler intriguerait sans doute plus que de continuer à marcher, les yeux fixés vers l’avant. Ils échangèrent quelques regards une fois arrivés près du pont, à partir de maintenant, deux groupes. Ceux du cordon extérieur ralentirent doucement le rythme pour suivre ceux de l’intérieur. Il fallait commencer à se disperser, à repérer. Les signalements suspects leur parviendraient directement sur leur terminal de communication. Mais les sirènes des ambulances commençaient à se faire entendre. Il avait eu le temps d’agir et leur équipe n’avait pas les moyens de s’occuper des conséquences. Ils étaient là uniquement pour récupérer un objet anormal et son utilisateur. Ils se concertèrent rapidement du regard, non pas pour savoir s’ils devaient signaler les difficultés à venir, mais qui devait les signaler. Et ce fut le référent qui s’en chargea.


Dans le grand bureau, Frank ne fatiguait pas. Il avait déjà bien avancé dans le traitement. Il était fier, mais les CV se ressemblant tous, il était aisé de noter les petites différences. Maigre fierté en comparaison de sa sensation d’inutilité. C’est à ce moment que le téléphone sonna.
“— Allô ?
— Frank, tu pars avec douze agents dans trois minutes. L’ordre de mission t'attend dans la voiture. “
Il ne sauta pas de joie, il n’y vit pas son salut. Ce n’était pas la première fois que la Fondation manquait de personnel pour gérer un incident. Il prenait tout ceci avec prudence. Après avoir rapidement rangé le bureau, il prit sa veste et son arme de service puis descendit les marches au pas de course. Il arriva sur le parking où l’attendaient des agents habillés en ambulanciers, policiers, pompiers. Il salua ses hommes puis monta dans la voiture, côté passager. Un conducteur n’attendait que son ordre. Il prit le talkie.
“— Okay, si tout le monde est là, on va pas traîner. Vérifiez que vos armes sont bien cachées pour ne pas effrayer les civils et on sera bon.”
Il put enfin poser son regard sur l’ordre de mission. On parlait d’un évènement anormal qui était en cours de régulation par une FIM. Il suspendit sa lecture lorsqu’il vit le logo. Nu-0, les anti-penseurs de l’Équipe Babel. C’était gros. Pas qu’ils soient connus pour laisser des mares de sang ou des dizaines de cadavres, mais leur réputation silencieuse les précédait. Personne n’avait jamais parlé à plus d’un membre de cette équipe. Il reprit son sérieux, et ce qu’il lut ensuite peignit sur son visage un sourire triomphant.

Le suspect est un homme d’une trentaine d’années portant un livre marqué du sceau de la maison d’édition Néan.

Enfin, enfin toute l’enquête allait pouvoir avancer. Il fallait qu’il parvienne à récupérer les informations. Il déchanta bien vite quand il lut sa mission. “S’infiltrer parmi les forces de l’ordre, que ses agents s’infiltrent auprès des ambulanciers, médecins, pour récupérer les personnes au courant de l’évènement et pouvoir leur administrer les amnésiques.” D’ici quinze minutes, des renforts arriveraient pour récupérer la victime. Un pauvre gars dont la cage thoracique était désormais aussi fine qu’une feuille de papier. Pourtant, il était toujours bien vivant, mais cette vision étrange ne manquait pas d’intriguer les passants, et bientôt les personnes qui viendraient à sa rencontre dans l’espoir de le soigner.


L’individu était en visuel. Les renforts de la Fondation étaient arrivés, la situation allait être sous contrôle dans peu de temps. Une mission sûrement pas simple, mais une situation maîtrisée. Le suspect était reconnaissable. Pas par son allure, ni par son accoutrement. Grâce au livre qu’il tenait à la main. Un livre flanqué du sceau de la maison d’édition. Il était difficile de déterminer s’il avait conscience de ce qu’il faisait, s’il maîtrisait les effets. Il ne semblait pas inquiété par la présence des agents qui le fixaient. Clémence s’approcha doucement. Elle était en charge du contact avec le risque, aujourd’hui. Il lui fallait, en plus de garder son calme, faire confiance à ses coéquipiers pour empêcher toute intervention civile. Une interaction entraînerait une avalanche de procédures et ils avaient bien d’autres choses à faire pour l’instant. Elle attendit la confirmation visuelle du responsable du cordon extérieur. Enfin, elle franchit le périmètre de contact. Deux mètres la séparaient de la cible. Elle put enfin accorder toute son attention à ce petit homme. Il ne dépassait certainement pas le mètre soixante-dix mais ses cheveux lui faisaient bien gagner cinq à six centimètres. Il était impeccablement rasé et portait des lunettes rectangulaires aux montures noires. Il semblait captivé par l’ouvrage qu’il tenait dans ses mains. Il ne le lisait pas, il en admirait la couverture, la reliure. Elle remarqua qu’il passait ses doigts sur le dos du livre avec une douceur qu’il n’était pas possible de décrire sans la brutaliser. Finalement, elle lui adressa la parole.
“— Bonjour, je vous dérange ?
— Pas le moins du monde, madame… mademoiselle ?
— Vous pouvez m’appeler Hawitz.
— C’est votre prénom ?
— Non, mais vous pouvez m’appeler comme ça.”
Il marqua un silence et tourna enfin ses yeux sur l’agente. S’il ne semblait pas impressionné par la carrure et le maintien militaire, il se perdit dans la contemplation de ses chaussures. Elle portait les rangers réglementaires là où toute son apparence criait la normalité.
“— Vous vous sentez comment, aujourd’hui ?
— Confus, mais content, répondit l’homme, toujours souriant.
— Pourriez-vous me parler de votre livre ?”
Il n’eut pas l’air étonné, simplement conscient de ce que cela signifiait. Peut-être l’était-il vraiment, mais il ne pouvait pas savoir à qui il avait affaire.
“— Je ne sais pas trop quoi vous dire. On me l’a offert il y a quelques heures et depuis j’essaie de trouver le temps de le lire. Mais quand j’ai ce temps, je ne me presse pas.
— Êtes-vous conscient de ce qu’il s’est passé, derrière vous ?
— De quoi parlez-vous ?”
Les principales questions avaient leur réponse. Il avait rencontré quelqu’un qui lui avait donné le livre, il ne savait pas ce qu’il faisait. La deuxième phase pouvait donc commencer.
“— De beaucoup de choses. Je peux voir ce livre ?”
Elle allait pouvoir vérifier si l’ouvrage exerçait un effet d’emprise. Mais il lui tendit, machinalement, comme si cela n’avait pas d’importance. Elle fit mine de le saisir avant de le laisser tomber. Lorsqu’il se pencha pour le ramasser, elle le fit voler hors de portée. La confusion habitait désormais le regard de l’homme qui n’eut pas le temps de s’appesantir en questions avant que Clémence ne lui passe les menottes.
“— L’objet est au sol, j’ai récupéré le détenteur. Il faut qu’on s’en aille.”
Et aussi étrange que cela puisse paraître, l’homme ne disait rien. Pas de cri, pas non plus d’yeux qui roulaient dans tous les sens, cherchant un appui, un moyen de comprendre la situation. Pas non plus l’air résigné de ceux qui connaissent leur culpabilité. Une tranquillité léthargique, celle de la conscience lointaine. Celle de quelqu’un qui savait que rien n’aurait changé le déroulement des évènements. La camionnette arriva, toute l’équipe monta dedans après avoir récupéré l’objet.

--

Frank rentra sur le site quelques heures après les Anti-penseurs et remarqua l’agitation inhabituelle. Pas de brèche de confinement ni d’incident majeur, simplement la présence d’un groupe extérieur qui avait réquisitionné tout un quartier pour son usage personnel. Ce qui avait contraint les agents habitués à ne pas bouger de leur siège entre treize et dix-sept heures à laisser leur travail en plan. Il fallait s’adapter, ce qui poussait tout le monde à pester contre les silencieuses personnes qui habitaient désormais les lieux. Frank avança jusqu’au point de contrôle.
“— Bonjour, j’aimerais déposer une requête d’expertise sur l’objet anormal récupéré sur place.
— Désolé, nous ne prenons pas les requêtes. Il faut que vous vous adressiez à leur représentant.
— D’accord, vous pouvez l’appeler ?
— Oui, mais il n’arrivera pas forcément tout de suite.
— Faites quand même.”

L’attente ne fut pas particulièrement longue. Le gardien fit signe à Frank et lui indiqua une salle complètement insonorisée. Il rentra dedans et se trouva face à une jeune femme. Pas plus de vingt-cinq ans, les traits fermes et de longs cheveux noirs en bataille. Elle ne souriait pas, n’avait pas la mine renfrognée. Neutre, voilà ce qu’était son visage. Lorsqu’elle éleva la voix, ce n’était pas non plus une voix lasse et désintéressée. C’était quelque chose de peu commun. Non pas dénuée d’émotion, on y décelait une forme de soulagement. Comme si cet instant avait été attendu depuis longtemps sans que son visage ne laisse à penser qu’elle était heureuse de cette rencontre.
“— Bonjour monsieur Mercier. Vous avez demandé à me voir ?
— Bonjour madame, pas particulièrement, j’avais juste besoin de vous faire parvenir une requête. Vous avez des formulaires pour les demandes d’expertise ou d’accès ?
— Pas vraiment, puis-je savoir ce que vous voulez exactement ?
— Avoir accès au bouquin, ou aux rapports d’expertise.”
Elle ne répondit pas directement. Il se sentit dans l’obligation d’expliquer sa requête.
“— Je suis le responsable des enquêtes au sujet du Groupe d’Intérêt Néan.
— Oh ! C’est logique. Veuillez m’excuser. Je ne peux pas vous promettre l’accès à ces données tant qu’elles n’ont pas été compilées et vérifiées par nos experts. Cependant, si elles ont effectivement un lien avec Néan, elles seront probablement ajoutées à votre base de données.
— Certes mais le temps que ce soit fait, les pistes qui auraient pu nous mener à eux se seront sûrement estompées. Je connais votre réputation et je sais que vous devez respecter un protocole, mais faites remonter ça à votre hiérarchie.
— Je verrai ce que je peux faire.”
Ils échangèrent un dernier regard puis Frank quitta la pièce. Il retourna vaquer à ses activités tandis que l’agente transmettait l’entretien à ses supérieurs.


Les agents de la FIM Nu-0 sont très silencieux. Trop silencieux. Ce mutisme caractéristique se retrouve aussi dans leurs déplacements. Presque aucun bruit, comme s’ils essayaient de faire oublier leur présence. Pourtant, lorsqu’on les observe dans leurs laboratoires, à travailler ensemble, ils sont bruyants, ouverts. Ce sont des humains normaux. Pourquoi sont-ils aussi obligés de garder le silence ? Et surtout, pourquoi l'un d’entre eux est-il autorisé à parler ? Qu’a-t-il de spécial, par rapport aux autres ?


Superviseur Frank Mercier,

Dans le cadre de vos enquêtes, une autorisation exceptionnelle de consultation d’un objet anormal potentiellement relié à SCP-472-FR vous est accordée par l’Équipe Babel. Vous serez sous la surveillance directe de trois agents de la FIM Nu-0 durant toute votre consultation. Les notes que vous prendrez devront être vérifiées et pourront être censurées par l’Équipe Babel.

Vous serez sous la responsabilité de l’agente Elina Meitler, représentante de la FIM Nu-0. Référez-vous à elle en cas de questions.


Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License