Anciens Atouts

“Vous n’avez pas peur des clowns, n’est-ce pas ?”

Quand Victor avait passé son entretien pour devenir représentant commercial pour MC&D, ils lui avaient posé de nombreuses questions étranges, mais pour une raison ou pour une autre c’est celle-ci qui lui avait paru la plus hors de propos. Et maintenant, il se demandait s’il n’aurait pas été engagé s’il avait répondu oui, ou s’ils ne l’auraient tout simplement pas envoyé ici.

Observant les nombreuses tentes à rayures du Cirque de l’Inquiétant d’Herman Fuller, il essaya de déterminer ce qui lui provoquait ce sentiment de malaise. Après un rapide coup d’œil, rien ne semblait sortir de l’ordinaire. Les quelques forains, clowns ou attractions du Cirque qu’il avait pu apercevoir ne lui permettaient pas clairement d’identifier quelque chose qui n’irait pas, mais il ne pouvait se défaire de cette sensation qu’ils étaient fondamentalement dérangeants.

Peut-être que c’était juste à cause de la barbe à papa noire. Tout le monde savait que la barbe à papa était supposée être rose bonbon, bleu clair, voire même blanche comme neige par moment, mais jamais noire. Et certainement pas un noir aussi profond, abyssal, qui ressemblait aux ténèbres incarnées sur un bâtonnet. Et pourquoi est-ce que le calliope jouait déjà alors qu’ils n’étaient pas encore ouverts au public ? Il y avait quelque chose dans le fait que ce calliope soit joué juste comme ça qui semblait malsain.

"Z’êtes Victor ?"

Victor tourna la tête en entendant son nom. À quelques mètres de lui se tenait un grand homme musclé portant une moustache, un chapeau melon et bien sûr…

Mon Dieu, comment est-ce que c’est possible ? Est-ce que sa gorge passe au travers de son cerveau ?

"Oui, c’est bien moi. Victor Chan, du bureau de Hong Kong de Marshall, Carter & Dark", se présenta-t-il, masquant du mieux qu’il pouvait l’horreur que lui inspirait la défiguration de l’homme. Il ne voulait pas l’offenser, Victor lui-même étant relativement petit et mince, et savait pertinemment que son costume qui coutait un prix à cinq chiffres ne valait pas grand-chose par ici. "J’ai parlé avec un certain Mr Gorham au téléphone qui m’a dit que je rencontrerai un gentleman au nom de Manny. Oserais-je assumer que c’est de vous qu’il parlait ?"

"On ne m’a pour l’instant jamais confondu avec quelqu’un d’autre, "répondit sèchement l’Homme avec le Visage à l’Envers. "Que nous veut Emcé D. ? Vous avez quelque chose à me vendre, vous voulez une nouvelle représentation privée ?

"Il se trouve que j’ai en réalité une proposition dont j’aimerais discuter des termes avec vous concernant certains de vos anciens atouts actuellement retenus par la Fondation SCP," répondit Victor. Manny grogna et marmonna quelque chose dans sa barbe. Cela ressemblait à "Vilaine". "Je m’excuse si j’ai dit quoi que ce soit qui aurait pu vous offenser, mais il m’a été amené à penser que cela aurait pu vous intéresser de récupérer certains de ces atouts."

"Vous, ah, vous allez vouloir parler à Veronica, notre Monsieur Loyal. Je m’occupe de l’arrière-boutique par ici. C’est elle qui gère le devant de la scène. J’ai comme dans l’idée que c’est elle qui est derrière tout ça," grommela-t-il. "Suivez-moi, allons voir si elle est dans sa tente."

"Je vous remercie, monsieur."

Victor resta aussi près de Manny qu’il le put, ne souhaitant pas se perdre dans le labyrinthe couleur bonbon. En s’enfonçant dans les profondeurs du Cirque, l’odeur sucrée de la barbe à papa devint si enivrante que Victor dut se couvrir le nez et la bouche avec un mouchoir. Parmi le brouhaha incessant de conversations qui l’entouraient, Victor était sûr que certaines de ces voix n’étaient pas humaines. Bien qu’il n’ait encore vu aucun animal, il pouvait entendre leurs divers cris traversant les airs. Certains ne ressemblaient à aucune créature qu’il reconnaissait, et tous semblaient soit monstrueusement vicieux soit lamentablement tristes. Mais le calliope restait pire que tout. La musique semblait presque invasive, envahissante même, comme si elle essayait de lui faire baisser sa garde pour qu’elle puisse faire de lui ce qu’elle voudrait.

En observant les étranges alentours, il remarqua à maintes reprises le nom d’Herman Fuller, sur chaque tente, chaque stand, chaque kiosque, chaque caravane. Cela lui sembla curieux, Manny ayant dit que le Monsieur Loyal était une femme.

Si Victor avait travaillé dans un cadre plus normal, il aurait simplement supposé qu’Herman était le fondateur du Cirque, aujourd’hui décédé, mais si cet Herman avait la moindre semblance avec les propres patrons de Victor, il semblait peu probable qu’il soit mort.

"Est-ce que Mr Fuller aura besoin de signer quelque chose si nous parvenons à un accord ?" demanda-t-il au travers de son mouchoir, après avoir décidé que cela était la meilleure chose à faire. La simple mention de ce nom fit apparaitre un regard noir frigorifique sur le visage inversé de Manny.

"Non."

Victor n’osa pas demander plus de précisions.

Manny le mena à une tente rayée de rouge et d’or, où il put apercevoir deux Clowns. L’un était hideusement déformé, un géant filiforme avec un visage élongé, une peau couleur cendre, et un grand nez pointu. Ses orbites vides étaient noires d’encre, tout comme ses lèvres démesurées. La chose lui sourit, révélant de brillantes dents parfaitement blanches.

L’autre Clown était en train de rebondir sur un trampoline en riant de manière incontrôlée. Elle ressemblait à une jeune femme, bien qu’il fût impossible d’en être sûr en raison de son visage blanc complètement lisse. Elle avait des chaussettes à rayures dépareillées et une robe violette à froufrou, ses cheveux auburn attachés en deux couettes qui tournoyaient comme des rubans. Elle était maquillée avec un sourire de Glasgow rouge, un nez rouge ainsi que des lignes rouges qui lui barraient les yeux. Victor se demanda si ce n’était pas peut-être une personne ordinaire maquillée.

"Suzie !" cria Manny pour attirer son attention. Elle fit un salto au travers des airs et atterri sur ses chaussures à semelles compensées noires.

"Ta da !" s’exclama-t-elle fièrement, avec un grand sourire. Victor pouvait maintenant voir qu’elle avait les mêmes dents parfaitement et impossiblement blanches.

Elle était l’une d’entre eux.

"Où est Veronica ?" demanda Manny.

"Elle est à la Ménagerie Mutilée. L’Éléphant Rose est tombé sur le jus pour adulte et maintenant il a des hallucinations où il voit des gens," ricana le Clown.

"Je vais aller la chercher. Suzie, serais-tu assez aimable pour divertir notre invité le temps que je revienne ?"

"Bien sûr !" s’exclama-t-elle avec excitation, se précipitant pour lui serrer la main. "Bonjour ! Je m’appelle Sucette, mais tu peux m’appeler Suzie. Est-ce que tu es un fugueur qui veut rejoindre le Cirque ?"

"Non Suzie, il est juste là pour affaires. Il s’appelle Victor, c’est un vendeur de chez Emcé D."

"Ça a l’air d’être un job ennuyeux. Tu devrais fuguer et rejoindre le Cirque. On s’amuse tellement ici, et je n’ai jamais de problèmes parce que je suis la favorite de Vilaine." Elle tira la langue à Manny.

"Ne t’inquiète pas gamin, je serais de retour en moins de deux," dit Manny à Victor, lui donnant une tape compatissante dans le dos. "Et ne fais pas attention au grand gaillard. C’est juste sa baby-sitter."

"Je n’ai pas le droit de rester sans surveillance," annonça-t-elle avec un sourire malicieux. Manny quitta la tente, laissant Victor seul avec les deux Clowns. "Pourquoi est-ce que tu as l’air d’avoir peur ? Honnêtement, Mr Nouilles ne ferait pas de mal à une mouche. Je sais que nous les Clowns on peut avoir une apparence un peu étrange, mais ça ne veut pas dire que nous sommes des monstres."

"Non, bien sûr que non, c’est juste… je suis juste nerveux, c’est tout. Je suis un petit peu en dehors de ma zone de confort," se défendit Victor, se forçant à avoir un petit rire nerveux. "Je ne suis pas vraiment du genre à faire, euh… du travail de terrain ? Si c’est comme ça que vous appelez ça."

"Pourquoi est-ce que tu n’irais pas t’asseoir, pour essayer de te détendre ?" proposa Suzie, avant de le mener à un large bureau en bois sur le côté droit de la tente. Elle ouvrit le minibar et en sortit ce qui ressemblait à une bouteille de lait classique, remplie d’un liquide noir et visqueux. Elle s’assit à côté de lui et retira le bouchon. "Désolé, j’ai juste besoin d’une dose avant de continuer."

Elle but une gorgée directement au goulot, et un spasme la projeta en arrière contre la chaise. Elle cria dans un plaisir apparent et essaya de se ressaisir en respirant bruyamment.

"Est-ce que ça va ?" demanda Victor.

"Oh ouais. Je suis impossiblement heureuse, littéralement. Quand les Banals boivent de ce truc, leurs niveaux de seromachin montent si haut qu’ils font une crise cardiaque."

Elle lui sourit, des gouttes noires de l’étrange liquide dégoulinant sur ses dents. "Je trouverais ça triste si je restais loin de ce truc assez longtemps pour ressentir autre chose que de la béatitude. Tu peux toujours prendre de la barbe à papa cependant. Je parie que tu n’as jamais plané avec une musique de calliope auparavant, pas vrai ?"

"J’ai bien peur de devoir refuser. Je suis ici pour le travail après tout," déclina-t-il aussi poliment qu’il put. La simple odeur de la barbe à papa lui faisait mal aux dents.

Suzie prit une gorgée plus raisonnée de la bouteille, puis la passa à Mr Nouilles.

"Tu as déjà visité à notre Cirque auparavant ?" demanda-t-elle. Victor se contenta de secouer la tête négativement. "Je pourrai te faire une visite guidée si tu veux après votre réunion. Cet endroit, il est juste genre, magique. C’est vraiment magique ! Les gens, les attractions, les jeux, les prix et même la nourriture est magique ! C’est un sanctuaire de magie dans un monde foutrement ennuyeux. Quand j’ai vu cet endroit pour la première fois, j’ai su que je ne pourrai jamais revenir dans le monde réel, et c’est ce que j’ai fait."

"Revenir ? Vous voulez dire que vous n’avez pas toujours été… comme vous êtes maintenant ?"

"Uh-uh," elle secoua la tête. "Quand j’étais une petite fille j’étais parfaitement ordinaire. Ma mère était une salope et j’ai eu une enfance misérable, donc quand le Cirque s’est installé en ville j’ai pris tout l’argent qu’il y avait dans son portefeuille et j’ai passé le meilleur jour de ma vie ! C’est le jour où j’ai rencontré Vilaine. Elle m’a sauvé, tout comme elle a sauvé un tas d’enfants, mais j’étais spéciale ; peut-être parce que c’est moi qui suis allé vers elle. Elle était si belle et puissante et incroyable et magnifique que je ne pouvais pas m’empêcher de l’aimer. Attends de la rencontrer, tu vas l’adorer toi aussi. Elle est magicienne tu sais ; une vraie magicienne avec de la vraie magie, et je suis sa charmante assistante adorée."

"Quand vous…"

"Et sa partenaire de jeu," ajouta-t-elle avec un sourire espiègle.

"Quand vous dites qu’elle vous a sauvé, vous voulez dire qu’elle vous a fait faire des numéros pour le Cirque ?"

"Pas juste des numéros, elle m’a transformée en Clown ! Mr Nouilles ici présent est né Clown, mais moi j’ai été transformée, c’est pour ça que je ne suis pas aussi spéciale d’apparence que les autres Clowns. Vilaine trouve que je suis jolie cependant. J’avais tellement peur qu’elle ne me laisse pas rester parce que je n’étais pas aussi spéciale que les autres, mais elle m’a demandé si j’aimais les Clowns et j’ai dit que j’adorais les Clowns parce que, duh, tout le monde adore les Clowns et elle a dit que je pouvais devenir un Clown ! Oh, est-ce que tu aimes les bonbons ?"

"Euh, je, oui ?"

"Eh bien, nous les Clowns avons besoin de tellement de sucre que notre régime alimentaire est techniquement constitué uniquement de sucreries. C’est pour ça qu’on reçoit ces râteliers spéciaux pour que nos dents ne pourrissent jamais. Je ne me lave même pas les dents. Je détestais aller chez le dentiste quand j’étais petite, et grâce à Vilaine, je n’aurais plus jamais à y aller ! Est-ce que ça ne te donne pas envie de devenir un Clown ça ?"

"Je ne déteste pas particulièrement les dentistes à vrai dire. Du moins, pas comparé à certaines autres choses," répondit-il. "Ms Sucette…"

"Suzie," insista-t-elle.

"D’accord, Suzie, est-ce que je vous comprends bien quand vous dites que vous étiez une fugueuse sur laquelle Vilaine a pratiqué des modifications anormales afin de vous faire devenir un numéro de cirque ?" demanda-t-il, n’arrivant pas à masquer complètement l’horreur qu’il ressentait de sa voix.

"…et je peux manger tous les bonbons que je veux," dit-elle avec un sourire étrangement serein. "Honnêtement, c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver. J’adore me mettre en scène. Chaque fois que je suis sur cette piste, je peux ravir et ébahir des centaines de personnes. Je peux leur montrer que la magie existe, ce qui est la chose la plus réconfortante que quelqu’un puisse faire pour les autres. Tu ne pourrais pas me faire abandonner tout ça. Vilaine m’a sauvée de ma vie horriblement banale, et je l’aimerai pour toujours pour ça."

"Et elle en a sauvé d’autres aussi ?"

"Eh bien, elle nous fait tous nous sentir comme une vraie famille, mais c’est Manny qui les ramène d’habitude. Tous les quelques mois environ. Ils ne sont pas en sécurité là-bas dehors, des Monstres de Foire dans un monde de Banals, donc on les amène ici où ils seront en sécurité et aimé et où ils peuvent devenir des stars du Cirque !"

"Je suis sûr que c’est un grand privilège," dit Victor, se rappelant que ce n’était pas pire que certaines des choses que faisait MC&D. "Mais si vous pouviez partir, le feriez-vous ?"

"En tant que Clown je ne peux littéralement pas vivre sans Lait, donc partir serait une condamnation à mort."

"Je vois," Victor hocha de la tête." Y a-t-il un moyen de ne plus être un Clown ?"

"Sans vouloir t’offenser, je préfèrerais mourir de manque de Lait que d’être de nouveau normale," répondit-elle. "Les Banals ne peuvent pas faire de trucs comme ça."

Elle sortit un paquet de ballons, et en gonfla un en une seule bouffée. Elle fit un nœud sans le moindre effort, et quand elle le lâcha il se mit à flotter comme s’il avait été gonflé à l’hélium plutôt qu’a l’air. Elle en gonfla plusieurs autres rapidement et commença à jongler avec. Montant et descendant, ils semblaient défier les lois de la physique, flottant et tombant comme elle le désirait comme s’ils suivaient un parcours invisible constamment en mouvement. Les ballons semblaient avoir une vie propre, une impression renforcée par les gloussements qu’ils poussaient.

"C’est impressionnant," la complimenta Victor. "J’espère que cela vous rapporte beaucoup."

"On est payés en certificats. C’est plus simple comme ça vu qu’on voyage dans tellement de pays différents et dans tellement de réalités alternatives différentes, il y a juste trop de différents types de monnaies pour garder le compte," lui répondit Suzie, n’ayant aucune difficulté à jongler et parler en même temps. "C’est un petit peu compliqué de les échanger contre du vrai cash si on veut sortir du site, mais j’aime bien quand même. Ça fait que cet endroit ressemble à son propre petit pays, et j’en suis la princesse."

L’un des ballons lui échappa et flotta vers Mr Nouilles. Celui-ci le fit éclater avec son doigt, et le ballon cria comme s’il se faisait assassiner, répandant des confettis partout dans la tente. Tous les autres ballons se turent instantanément.

Le visage de Victor fut déformé par une expression d’horreur confuse.

"Oh ne fais pas attention à ça. C’est comme quand la vapeur s’échappe de la carapace du homard quand tu le balances dans l’eau bouillante," prétendit Suzie, laissant les ballons flotter librement. "Les ballons n’ont pas d’âmes. Tu peux me croire, je t’assure. Une fois, on avait besoin de la permission de ce Dieu Ancien machin-chose pour entrer dans sa dimension ou un truc du genre, et il a demandé un sacrifice. Il est devenu grincheux quand j’ai essayé de lui donner des ballons, donc je suis presque sûre que si quelqu’un s’y connait pour savoir si quelque chose à une âme, c’est un Dieu Ancien mangeur d’âmes. On a fini par aller dans une autre dimension avec des frais de douane bien plus raisonnables, et ils ont pu me voir faire du monocycle à l’envers."

"Je ne veux pas parler de démons venant d’autres mondes par contre. Ça plombe l’ambiance. Je veux parler de trucs marrants. Tu vends des trucs magiques pour Emcé D c’est ça ? C’est quoi le truc magique le plus cool que tu aies vendu ?"

"J’ai bien peur de ne pas être autorisé à divulguer des informations sur nos biens à quiconque n’étant pas un client potentiel."

"Je suis un client potentiel. Juste parce que j’utilise une tirelire au lieu d’une vraie banque ne veut pas dire que mon argent vaut moins que celui d’un autre."

"Je… n’ai rien à redire à ça. Il se trouve que j’ai un catalogue avec moi," répondit Victor, ouvrant sa mallette. "Je suppose que cela ne peut pas faire de mal que vous le regardiez, du moment que vous me promettez de le transmettre à Manny ou au Monsieur Loyal."

"Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer," jura-t-elle solennellement avant de lui arracher le catalogue des mains avec excitation. "Wow, c’est beaucoup plus chic que le catalogue de Wondertainment."

"Il y a une section pour les produits de Wondertainement que nous distribuons, à partir de la page 33, cependant un grand nombre de nos offres sont fabriquées à la main par les anartistes les plus connus qui…"

"120 balles pour un bonbon de bain moussant ! Vous êtes cinglés ?"

"Nous sommes les distributeurs exclusifs de ce produit pour Wondertainement, donc sans compétition le prix du marché est relativement haut."

"On donne des trucs mieux que ça en lot pour les attractions. Les gens payent vraiment plus de cent dollars pour un morceau de bonbon magique ?"

"Eh bien c’est comme ce que vous disiez, la magie est tristement difficile à trouver en dehors de votre adorable cirque. Nos clients sont généralement plus qu’enclins à s’aligner sur nos prix."

"Tu sais, Ragamuffin, qui m’a été offerte par Vilaine, vient de Emcé D," dit-elle alors qu’elle continuait de feuilleter nonchalamment le fin catalogue.

"…Ragamuffin ?"

"Oh mon Dieu ! Il faut que tu rencontres ma poupée !" s’écria-t-elle avec excitation, lançant le catalogue sur le bureau et se précipitant vers ce qui ressemblait à une maison de poupée Tim Burtonesque pour en sortir une poupée de chiffon aux cheveux violets avec des yeux en boutons, habillée de la même manière qu’elle.

"C’est ma poupée Ragamuffin. C’est une poupée magique et plein de mauvaises choses auraient pu lui arriver si elle était tombée entre les mains d’Esché P. ou de n’importe quel autre méchant qui tue ou emprisonne les monstres de foire," dit-elle en se rasseyant à côté de lui. "C’est pour ça qu’elle est généralement très timide autour des étrangers et se comporte comme une poupée ordinaire, mais ce n’en est pas une. C’est un peu dommage parce que j’aimerai faire des numéros avec elle, mais je l’aime comme elle est. Vilaine me l’a donnée. J’étais venue ici avec juste les vêtements que je portais sur moi et un peu d’argent de poche, et elle a dit que toutes les filles avaient besoin d’une poupée, et que je méritais la poupée la plus spéciale qu’elle pouvait trouver. Elle a appelé son contact à Emcé D pour m’avoir cette poupée.

"Je sais que lui donner un foyer aimant n’était probablement pas sur la liste de vos préoccupations et que vous l’auriez vendu au premier venu, mais je suis heureuse que ça soit vous qui l’ayez trouvé vu que vous êtes probablement le seul groupe qui l’aurait vendu de toute façon.

"Ce que je veux dire, c’est que même si vous faites payer beaucoup trop cher pour des bonbons, je suis contente que nous soyons des partenaires commerciaux. Ragamuffin, tu n’es pas d’accord ?" Elle porta la poupée à son oreille comme si celle-ci lui murmurait quelque chose. Victor aurait été un petit peu dérangé par une adulte prétendant parler à une poupée, mais les murmures indistincts qui semblaient émaner du jouet le rendaient beaucoup plus nerveux.

"Ragamufin dit que tes collègues l’ont très bien traité et qu’elle est très reconnaissante d’avoir fini au Cirque plutôt que de subir les expériences d’Esché P, mais qu’elle est toujours trop timide pour te parler."

"Une autre fois peut-être," sourit Victor. Il commençait à entendre des voix se rapprochant de la tente.

"Manny, si tu ne te débarrasses pas de l’éléphant nous devrons arrêter de stocker de l’alcool sur le site, parce que peu importe ce que l’on fait elle arrive toujours à tomber dedans," entendit-il une femme dire.

"J’enverrai cette fichue éléphante aux alcooliques anonymes s’il le faut, mais du moment qu’elle continue de rapporter plus qu’elle ne nous coute, elle reste," entendit-il Manny lui répondre. "Après tout, elle…

"N’essaye même pas de finir ta phrase !"

"…travaille pour des cacahuètes."

La femme soupira, puis rentra dans la tente avec Manny. Elle était de toute évidence le Monsieur Loyal, habillée d’un long manteau à queue de pie de velours rouge et de hautes bottines à talons. Elle portait un chapeau haut de forme par-dessus de ses longs cheveux noirs, bien que pour une raison ou un autre, Victor trouvait que cela faisait plus chapeau de magicien que de Monsieur Loyal. Sa peau était du même blanc porcelaine que celle des Clowns, mais son maquillage violet complexe était plus proche de ce qu’on pouvait voir au Cirque du Soleil plutôt que l’esthétique Ringling Bros. que le reste du Cirque semblait suivre. Victor ne put également pas s’empêcher de remarquer qu’elle avait une taille de guêpe, au point où c’en était presque caricatural. Il lança un regard vers Mr Nouilles et ses nombreuses caractéristiques exagérées, et compris qu’ils avaient tous les deux étés modelés comme ils étaient pour l’amusement d’autres personnes.

"Vilaine !" s’écria Suzie avec excitation, sautant de sa chaise et se jetant dans les bras du Monsieur Loyal.

"Du calme petite Sucette. Je vois que quelqu’un a eu sa ration de Lait de la journée. Bonne fille," la félicita-t-elle. "Comment se porte notre invité ?"

"Il est encore un petit peu nerveux, mais il fallait s’y attendre pour un Banal. Il est très gentil cependant. Viens lui dire bonjour."

"Et le voici donc, l’envoyé du Marchant Immortel de Londres," déclara le Monsieur Loyal en s’approchant de son bureau.

"On m’a dit de ne jamais l’appeler comme ça, mais oui, je suis de Marshall, Carter & Dark," dit Victor, se levant pour lui serrer la main. À la place, le Monsieur Loyal lui attrapa le visage et sembla l’inspecter, une lueur frénétique dans ses yeux violets brillants. Elle sourit, ses dents parfaitement blanches confirmant qu’elle était effectivement un Clown.

"Excellent. Très joli. Je vois que vos patrons ont reçu le mémo comme quoi je les aime jeunes. Bien plus mignon que ce vieux fripé du Bureau de Londres. C’était quoi son nom déjà, Bourgeois ?

“Burgess,” corrigea Manny.

"Eh, c’est du pareil au même," répondit-elle en haussant les épaules.

"Vilaine, je crois que tu lui fais peur," dit Suzie.

"Tu as raison. Je suis désolé," déclara le Monsieur Loyal, libérant Victor de sa poigne anormalement puissante. "Je devrais me comporter de manière plus professionnelle. Vous pouvez vous adressez à moi en tant que Mme Monsieur Loyal, jeune homme. Ça sonne très professionnel je trouve. Bien sûr, quand vous entendrez des gens parler de Vilaine, ils parleront de moi. Vilaine le Clown Magique était mon numéro avant que je devienne Monsieur Loyal. Et bien sûr, Manny ici présent insiste pour m’appeler Veronica, mon ennuyeux nom de Banal. Aucune idée de pourquoi il fait ça. Est-ce que vous trouvez que j’ai l’air d’être normal ?"

"Ne pose pas de questions qui risquent de lancer une dispute," intervint Manny. "Nous sommes tous les deux débordés et tu as fait venir ce garçon ici pour une raison, donc mettons au travail."

"Tu as raison. Veuillez vous rassoir jeune homme," demanda le Monsieur Loyal. Victor s’exécuta rapidement, et le Monsieur Loyal s’assit en face de lui. Elle se servit une choppe de Lait et la but d’une seule gorgée, avant de crier et de frapper sa main sur le bureau. Elle se servit un deuxième verre, mais le but normalement celui-ci. Suzie s’assit sur les genoux du Monsieur Loyal, plaçant son bras par-dessus son épaule comme si elle visitait le Père Noël. Manny se plaça à leur droite, tandis que Mr Nouilles vint se positionner juste derrière Victor, prêt à intervenir s’il tentait de s’en prendre à ses employeurs.

"C’est quand vous voulez," dit le Monsieur Loyal. Victor commença à fouiller dans sa mallette et en sortit un dossier Manille.

"Comme vous l’aviez demandé, j’ai constitué un dossier contenant les fichiers SCP de tous les anciens atouts du Cirque qui, selon nos informations, sont actuellement détenus par la Fondation SCP," dit-il, faisant glisser le dossier vers elle. "Dans l’optique où vous désireriez récupérer l’un d’entre eux, nos contacts à la Fondation peuvent fournir plus d’informations concernant les dispositifs de confinement et les membres du personnel impliqués, ou s’arranger pour provoquer des défaillances du système de sécurité. Le prix de notre soutien sera que durant votre opération de récupération, vous préleviez également un objet SCP de notre choix présent dans le même complexe."

“Hors de question que nous nous mettions Esché P à dos !" grogna Manny au travers de ses dents.

"Ouais, je n’aime pas Esché P. Ils sont méchants," dit Suzie. "Ils enferment les monstres de foire juste parce qu’ils sont des monstres de foire. C’est pas bien. Les Clowns sont faits pour rendre les gens heureux, et je peux pas faire ça s’ils m’enferment."

"Tu n’as pas à t’inquiéter pour ça ma chérie," la rassura le Monsieur Loyal. "Avec le Kaléidoscope, nous pouvons voyager vers n’importe quelle porte que nous voulons, et avec les agents de Emcé D nous n’aurons même pas à nous inquiéter d’être vus sur les caméras. Ils ne sauront jamais que c’était nous, surtout si nous volons quelque chose d’autre en plus pendant que nous y sommes. Un tour de magie parfait, le genre de chose pour lequel je suis plutôt douée, en tant que magicienne."

"Je sais ce que tu es en train de faire," protesta Manny. "Tu penses que si tu récupères un monstre de foire ou deux de chez Esché P. et les ramènes à la maison le reste des monstres de foire t’aimeront autant que les Clowns le font déjà, et alors tu n’auras plus besoin de moi pour les garder dans le rang."

"Manny, je ne suis pas Herman," le rassura le Monsieur Loyal. "Je n’essaye pas de me débarrasser de toi. Tu es au Cirque depuis plus longtemps que quiconque ici ; tu le sais mieux que personne. Le Cirque n’existerait pas sans toi, et personne ici ne le veut, et certainement pas moi. Herman ne le pensait probablement pas quand il disait que le Cirque était une famille, mais moi si. Tu es ma famille Manny, comme tous les autres, et c’est pour ça que je veux faire ça. Bien sûr, ça fera du bien au moral, mais nos Petits Numéros méritent que l’on s’assure au moins qu’ils se portent bien, et qu’on les aide si ce n’est pas le cas. Le Cirque est une famille, et la famille reste unie."

Manny eut un geste que Victor supposa être un facepalm, mais en raison de son visage à l’envers, il avait plutôt l’air de se frotter le menton.

"Si je peux rajouter quelque chose, le Monsieur Loyal a absolument raison sur le fait qu’il n’y a aucun risque de provoquer la Fondation de cette façon," dit Victor. "Marshall, Carter & Dark récupère des objets depuis des décennies sans aucune conséquence. La Fondation doit contenir des dangers qui pourraient littéralement détruire le monde. Ils ne se soucient guère de traquer chaque babiole anormale qui disparait. Ils connaissent déjà nos deux organisations, mais ne font pas grand-chose de plus qu’un petit peu d’espionnage. De plus, si tout se passe comme prévu, ils ne sauront jamais que nous étions impliqués."

"Manny, on n’a pas à avoir peur d’Esché P. Nous avons le Kaléidoscope pour des fuites rapides, et le Diseur de Bonne Aventure comme système d’alarme préventif," dit le Monsieur Loyal. "Esché ne peux pas nous toucher. Qu’est-ce qu’on aurait à perdre ?"

Manny laissa échapper un long soupir.

"Allez, ouvrez le document. Tant qu’il est là, autant y jeter un œil."

Le Monsieur loyal laissa échapper un couinement de plaisir et saisit avidement le document sur le bureau. Victor remarqua que ses yeux passaient rapidement sur chaque page, et il supposa qu’elle lisait à grande vitesse.

"Voyons voir… Non, trop puant, trop collant, ça c’est un procès qui nous tend les bras. Hmm… Grande-Gueule."

"Oh, j’aimais bien Grande-Gueule. Il m’a appris à jongler," dit Suzie.

"Tout le monde aimait Grande-Gueule," répondit le Monsieur Loyal d’un air mélancolique.

"Pas lui. Il ne revient pas, pas après sa dernière combine," déclara fermement Manny.

"Je sais," agréa le Monsieur Loyal, tournant mélancoliquement la page. "Bien que tu aurais peut-être dû retirer la mitraillette de sa gueule avant de le livrer."

"Ooh, est-ce qu’on peut récupérer Meaty le Ver à Viande ? C’était tellement rigolo !" demanda Suzie. "Il allait si vite et si haut et il faisait tellement de loopings et de sens dessus dessous et sur les côtés et par derrière en mode schoom schoom schoom schoom ! Aussi il était tout collant."

"On ne peut pas piloter la machine de manière sécurisée sans Charley," répondit Manny. "Il n’est plus dans le coin, c’est ça ?"

"Non, il… s’est fait exploser. Huh," dit le Monsieur Loyal. "Passons à la suite. Viscères et confettis ? Quel bazar. Je ne peux pas lui en vouloir d’avoir été énervé. Le cancer ? Ça craint. On devrait lui envoyer une carte ou un truc du genre."

Elle tourna la page, et ses yeux s’écarquillèrent.

"Virtuoso," dit-elle doucement. "Ils ont Virtuoso."

"C’est qui ça Vilaine ?" demanda Suzie.

"C’était une création de Fuller. Il avait la plus belle voix au monde. Enfin, plusieurs voix en fait. Il chantait constamment, c’était sa raison de vivre. Je restais assise à côté de sa cage pendant des heures, juste pour l’entendre chanter. Je lui parlais aussi, je lui parlais comme s’il ne pouvait pas me comprendre parce que je ne pensais pas qu’il le pouvait. Mais une nuit je suis allé le voir après qu’Herman m’ait battu, je ne me souviens même plus pourquoi, mais je me souviens que je pleurais encore. Virtuoso a fini sa chanson, mais au lieu de commencer la suivante comme d’habitude il a regardé dans ma direction et a prononcé deux mots : 'une demande ?'. J’étais stupéfaite et j’ai juste demandé en murmurant s’il connaissait des morceaux de Gilbert et Sullivan. Il a acquiescé, et il m’a chanté l’entièreté du H.M.S Pinafore.

À partir de ce moment quand je lui parlais il m’écoutait, fredonnant aussi faiblement qu’il le pouvait, et me répondait s’il sentait qu’il avait quelque chose à dire qui valait le coup. Il me chantait des chansons rigolotes, je chantais des duos avec lui, je lui apportais des fleurs. J’étais sa plus grande fan, et c’était mon ami."

Le Monsieur Loyal prit une grande inspiration alors que des larmes commençaient à couler sur ses joues. Suzie lui proposa du Lait, mais elle repoussa le verre.

"Je pensais qu’il était mort," continua-t-elle. "Je croyais qu’Herman l’avait brulé vivant. Il y avait eu un accident. La toile qui recouvrait Virtuoso s’était percée pendant un numéro et toutes ses voix ont rendu sourd la plupart des spectateurs. Après ça Herman a décidé qu’il était un poids mort dont il fallait se débarrasser. Je me suis endormie en pleurant pendant des semaines après ça. Mais il est vivant ! Il a survécu au feu et a fini chez Esché P. ! Il est enfermé depuis tout ce temps. Il a été créé pour chanter, il était supposé être entendu, et ces bâtards l’ont enfermé dans une pièce insonorisée où il se retrouve être son seul public ! Manny, on ne peut pas le laisser vivre comme ça."

"Fait ce que tu veux, je ne t’arrêterai pas," lui répondit-il. "Fais juste attention à bien refermer le Kaléidoscope après ça. Je ne veux pas voir une force d’intervention mobile débarquer en force par une de ces portes."

"Merci," lui dit-elle. Vilaine tendit le document SCP à Victor. "C’est celui-là que nous voulons, Emcé D. Esché P. numéro 1860. Je veux absolument toutes les informations que vous avez sur l’endroit où ils le retiennent prisonnier."

"Excellent. Je vais prévenir mes supérieurs et je vous recontacterai dès que nous aurons décidé des objets que nous pouvons considérer comme un paiement acceptable pour nos services et nous reprendrons là," dit-il, rassemblant ses affaires dans sa mallette. "Y a-t-il autre chose ?"

"Juste une dernière chose," dit le Monsieur Loyal, sortant un pass VIP de sa poche et le lui tendant. "J’aimerais que vous veniez ici en dehors de vos heures de travail de temps en temps, à nos frais. Vous avez besoin de vraiment vivre l’expérience du Cirque si vous allez être notre représentant Emcé D. Mettez des habits qui coutent moins cher par contre. Certains de nos numéros peuvent être salissants."

"…je vois. Oui, c’est-à-dire que mes horaires à Marchall, Carter & Dark ne sont pas exactement de 9 à 17, et votre Cirque ne publie pas son planning de tournée, donc je ne sais pas comment nous pourrions…"

"Vous avez le numéro de Gary. Donnez-lui un coup de fil quand vous avez un moment de libre et il enverra quelqu’un vous chercher via une porte," dit-elle fermement.

Victor alterna entre euuuh et hmmm pendant un moment en cherchant un moyen de refuser, lorsque Ragamuffin se mit à bouger. Elle prit le ticket dans la main du Monsieur Loyal et traversa le bureau avec pour le lui apporter, le remuant avec enthousiasme. Ses yeux en boutons tournaient lentement sur eux-mêmes, et sa bouche cousue s’ouvrit graduellement en un sourire noir libérant de distants cris d’outre-tombe.

"Awwww, elle t’aime bien !" roucoula Suzie. "Maintenant il faut que tu reviennes, ou tu vas lui faire de la peine."

"Je ne voudrais pas faire ça," répondit-il, acceptant avec précaution le ticket.

Pourquoi est-ce que je n’ai pas simplement dit que j’avais peur des clowns ?

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