Les Cinquante-Cinq Premiers
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Extrait de Chasser et Cueillir : Histoires de la Récupération, compilé et édité par A. Haley. Disponible en accès public aux Archives 1 de la Coalition Occulte des Nations Unies, Secteur Est.

Douglas Pangwar m’accueille au café du Pont Douze, dans le Secteur Nord, qui est apparemment son repaire habituel. L’ancien commandant de la Force d’Intervention Orbitale ग-3 de la Fondation SCP, "les Enfants de Cochrane", est petit et trapu, avec la constitution robuste et la posture voûtée typique des utilisateurs réguliers des traitements de densité osseuse de la Fondation. Sa longue barbe est tressée sous son menton, et son turban blanc est la seule touche personnelle de son impeccable combinaison standard de la Fondation. Ses manières sont brusques et militaires, même si une singulière lueur brille dans ses pâles yeux verts.

Je devrais introduire notre entretien en disant que je nie toute- non. Non, ce n’est pas la manière dont nous devrions débuter cela. Effacez ça de l’enregistrement je vous prie.

Je pense que nous avons tous été surpris par la facilité avec laquelle la coopération s’est mise en place durant les premiers jours. Quand 20471 se produisit, la première chose que tout le monde envisagea fut un problème technique, car toutes nos communications avec le sol étaient coupées. C’est seulement après avoir titubé dans le plateau du crof2 et récupéré nos combinaisons pour une EVA3 que nous avons réalisé que nous n’étions plus en orbite autour de la Terre. Nous étions tous choqués, bien entendu - il n’y avait eu aucun avertissement, aucun de ces messages habituels de préparation de scénario-K. Évidemment tous les O5 à part un4 étaient partis, en même temps que la majorité de la chaîne de commandement - il ne restait plus personne pour envoyer ces messages au départ.

En fait, c’est la CMO qui nous contacta en premier - une de leurs stations Bastion était sur une orbite géosynchrone proche de nous, et l’une des premières choses qu’ils nous demandèrent fut : "Avez-vous quelque chose à voir avec ceci ?" Avoir une structure de commandement sur la Lune et moins d’installations en-dehors du système Terre/Lune leur permit de se remettre bien plus rapidement que nous. Le premier réflexe de tout le monde - même pour les soviets et les chinois - fut la curiosité, et peut-être la peur, pas l’hostilité.

Je ne pense pas que quiconque ait jamais sérieusement considéré l’option nucléaire ; Dieu sait pourtant que nous avions ici haut en orbite l’arsenal permettant d’anéantir la quasi-totalité de ce qui restait de notre espèce. Il a fallu plus d’un mois pour que le GRU et les Dsis5 nous contactent, après… bref. Nous, sur le crof Trois, étions assez chanceux en cela que nous ne confinions rien du tout - plusieurs autres crofs furent perdus rapidement à cause de brèches de confinement.


Je crois que ce qui me surprend à chaque fois, c’est le peu de choses que les gens savent à propos de la véritable étendue de la Récupération. Les forces de l’ONU sur la Lune avaient pris l’initiative pour rechercher et récupérer les civils, mais les militaires et les présences discrètes des différents Groupes d’Intérêt, Fondation incluse, étaient éparpillés sur pratiquement la totalité du Système Solaire. Une des principales préoccupations était de reprendre contact avec tous les vaisseaux SL perdus - oui, Supra-Luminiques. Un des secrets les moins bien gardés de la Récupération, j’en ai bien peur. La Fondation n’a jamais pu développer de véritable dispositif de voyage SL - nous utilisions 18226 pour nous rendre partout dans le système rapidement, mais à part ça nos vaisseaux spatiaux étaient parfaitement conventionnels. La CMO et le GRU se sont tournés vers d’autres méthodes, plus arcaniques, spécialement le GRU. Tout le monde a vu la récupération du CMOVL Yeager7, mais les soviets avaient des prototypes SL en orbite au moins depuis les années 50.

Je ne vais pas dire que je comprends la science qu’il y a derrière ces vaisseaux - je ne suis pas sûr que les russes la comprenaient entièrement non plus - mais ils tombèrent à court d’une sorte de - j’ai entendu quelqu’un prononcer la phrase "téléportation quantique par volonté humaine", mais c’est complètement incorrect. Ça a… quelque chose à voir avec le psychisme, oui. Pas la peine d’en dire plus : quand la Terre est partie le… je ne sais pas comment vous les appelez, les batteries psychiques alimentant ces trucs sont parties aussi, laissant plusieurs dizaines de vaisseaux sans propulsion dériver partout dans le système, jusqu’à Hera. Le GRU avait envoyé tellement de ses membres qu'ils se sont éloignés trop loin, dans toutes les directions, qu'ils ne pouvaient plus être récupérés par les vaisseaux soviétiques plus conventionnels. Et c’est là que nous entrions dans la danse, ou du moins nous le pensions.

Je n’arrive pas à me souvenir si nous avons décidé de nous-mêmes d’aller chercher le Nikolai Fyodorov ou si les ordres venaient de l’ONU, mais quoi qu’il en soit, ce fut notre première tentative de mission conjointe avec la CMO. À dire vrai, nous aurions pu les récupérer par nous-même mais nous étions tous un peu inquiets à l’idée d’aborder un vaisseau alimenté par des fantômes psychiques. Ça pouvait bien être l’âge d’or de l’exploration spatiale, mais nous avions tous entendu les rumeurs à propos des… dangers et de l’instabilité de la technologie anormale soviétique.


Nous sommes arrivés à la plaque dans la Ceinture d’Astéroïdes en à peu près vingt minutes ; dans l’intervalle, tous les agents de la CMO avaient l’air assez nauséeux. Tout le monde dans Ga-3 était plutôt habitué à utiliser 1822 - après tout, le but de la force d’intervention était de répondre rapidement aux brèches de confinement orbitales - mais sauter instantanément d’une planète à une autre sans même une sensation de mouvement demande beaucoup, même à l’agent le mieux entraîné. Ils furent encore plus surpris de voir la taille du crof Huit au point de transfert - à ce stade les opérations de minage étaient bien entamées.

Cela nous prit sept heures pour nous diriger vers le faisceau du Fyodorov, leur capitaine nous guidant durant la totalité de la manœuvre - c’était le truc bizarre avec absolument toutes les missions que nous avions menées durant la Récupération. Personne n’avait eu de problèmes techniques majeurs autres que des pannes de moteur ou de navigation pour la plupart. Mais les gens étaient effrayés. Vraiment effrayés. N’importe quel vaisseau avec un radiotélescope décent pouvait voir que la Terre était tout simplement partie, et pendant un bon moment beaucoup de canaux civils avaient été tout bonnement inutilisables.

Je me rappelle, quand j’étais à l’hôpital, après… il y avait une voix de femme en particulier - je crois qu’elle faisait partie d’une des stations de recherche chinoise - simplement en train de sangloter à la radio. Aucun d’entre nous ne parlait cantonnais, mais… Elle avait juste laissé le canal ouvert pendant environ un jour et demi, le signal devenant de plus en plus faible avant qu'il ne soit coupé. Je suppose qu’elle a survécu, bien sûr - même si on vivait des temps difficiles. Pour nous, le voile du secret était toujours en place. La CMO pouvait passer pour des représentants de l’ONU, mais nous ne pouvions pas nous révéler aux civils. Il y eut un bon nombre de fois où - ben, nous avons arrêté de balayer les canaux civils au bout d’un moment. Spécialement quand - quand -

Pangwar reste silencieux pendant un long moment. J’ai l’impression qu’il met de côté ses sentiments, compartimentalisant comme seul un agent de la Fondation peut le faire. Il se ressaisit, prend une petite gorgée de café, et poursuit.

Vous savez quoi, j’ai suffisamment tourné autour du pot. Nous avons laissé le Fyodorov à sa perte. Êtes-vous content ? Est-ce là la grande confession que vous vouliez ? Voilà. Vous l’avez. Je ne vais présenter aucune excuse. Le Comité d’Éthique et la Cour Centrale de l’ONUCE nous ont blanchi de toute accusation.

Quand nous sommes arrivés, nous nous sommes approchés à moins de vingt mètres, avons apparié nos vitesses, et nous sommes équipés pour traverser. Les Russes nous ont dit que leurs sas ne seraient pas compatibles avec les nôtres. Leur champ anti-particules était toujours opérationnel - un choix judicieux, vu le risque d’impact avec un nuage de poussière ou d’autres petits objets dans un champ d’astéroïdes. Nous n’avons pas posé de questions, même s’il s’est amusé à rejouer l’Exorciste avec nos senseurs tandis que nous nous approchions.

Ils - Il y avait une raison pour laquelle les soviets n’avaient pas établi contact. Le GRU avait reçu des ordres des derniers vestiges de la chaîne de commandement soviétique : supposer la Fondation responsable jusqu’à preuve du contraire. Et le capitaine du Fyodorov les a vraiment suivis. Nous sommes revenus bien plus tard, avons ouvert l’épave - il s’était enfermé sur le pont et avait drainé l’oxygène du reste du vaisseau, et là - délibérément, ben…

Il se lève et déroule partiellement son turban. Son cuir chevelu est rapiécé et ravagé, étiré vers le haut et sur un côté comme une apostrophe. Sur plusieurs endroits des plaques de métal sont visibles au travers de la peau.

J’étais sorti du vaisseau depuis 15 secondes quand le haut de ma tête fut arraché. Avant de m’évanouir j’ai vu un des agents de la CMO allumer son chalumeau et ouvrir son propre plastron avec. Quand les moteurs du vaisseau s’arrêtèrent, ils ne le firent pas calmement. Quel que soit la foutue source d’énergie impie qu’ils utilisaient pour les faire fonctionner, elle était partie en vrille, et la totalité du truc était entourée par des anomalies psioniques. Rien qui ne soit pas dans le manuel ou qui soit sans précédent, mais nos instruments ne les avaient pas montrés à cause du champ AP et les russes ne nous avaient rien dit.

Nous étions dix-huit sur ce vaisseau - douze de la Fondation, six de la CMO. Onze sont revenus, quatre d'entre eux, dont moi, ayant besoin d'une sérieuse prise en charge médicale. Deux sont morts à l’hôpital de la Base Minerva. Le Fyodorov avait un équipage de 45 personnes, sans compter le capitaine.

Et les soviets ont nié. Une erreur de communication qu’ils ont dit. Le stress de la situation était la cause de l’instabilité du capitaine qu’ils ont dit. Et l’ONU leur a pardonné.

J’ai souvent entendu les gens se plaindre que la Fondation est, étant données les circonstances, inutilement isolationniste. Que nous gardons trop de secrets. Eh bien, quand nous avons essayé de nous ouvrir et aider nos semblables, 55 personnes sont mortes.

Je ne sais pas qui a donné l'ordre de tirer sur le Nikolai Fyodorov. Je sais que l’enregistreur de bord a été endommagé. Je m’en fous royalement. Ils ont eu raison de le faire.


Auteur original : Von PincierVon Pincier
Source Originale : The SCP Foundation
Date : 06/02/2015
Lien : The First Fifty-Five

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