Fin du voyage
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Un peu de musique avant de commencer ?

Simon Szekvich se sentait incroyablement stupide, planté comme ça, au beau milieu du couloir.

Il tripotait nerveusement un bouquet de fleurs presque fraîches et ne cessait de lisser sa chemise, qui était bien trop longue pour lui. Tous les vêtements étaient trop longs pour lui de toute façon. Même les uniformes de la Fondation avaient toujours deux ou trois tailles en trop, ce qui l'exaspérait à chaque fois qu'il en recevait un nouveau. Mais bon, un gabarit aussi petit que le sien poserait constamment des problèmes, qu'il le veuille ou non.

Son casque sous le bras, trop grand pour lui bien évidemment, il hésitait devant une porte en bois. Simon vérifia une sixième fois le numéro qui était affiché dessus, le même que les cinq dernières fois, et inspira un grand coup. Il leva la main en direction de la poignée, puis la retira. Non, il n'en avait pas le courage.

La lâcheté, tel était son plus grand défaut, ce qui était assez handicapant quand on travaillait à la Fondation en tant qu'officier de sécurité. Il était difficile d'accomplir son travail quand le moindre bruit suspect risquait de vous causer un infarctus, que chaque recoin sombre vous donnait des sueurs froides et que la simple lecture des rapports vous faisait faire dans votre pantalon. Simon se demandait bien comment il avait pu être embauché avec un défaut aussi épouvantable, mais surtout comment il avait pu le conserver.

Il tenta de calmer ses mains qui tremblaient et racla sa gorge qui commençait curieusement à s'obstruer. Son envie lui paraissait tellement futile maintenant. Sérieusement, elle n'avait pas besoin de lui ! Simon soupira longuement, tenta vainement d'approcher la porte, puis repartit, la tête basse. Il savait ce qui allait se passer : il allait le regretter, se le ressasser pendant des semaines, peut-être finir par oublier, et à la moindre allusion, toute la honte éprouvée ressortirait et le ferait souffrir. Une peine de plus, un souvenir douloureux supplémentaire, un regret à ajouter à cette longue liste qu'il traînait, qui s'allongeait d'heures en heures, de jours en jours, de mois en mois, et dont il ne pourrait probablement jamais se séparer, à moins de succomber à la facilité et de prendre des amnésiques.

Non, cette fois-ci, il n'allait pas abandonner. C'est ce qu'elle lui avait appris, et c'était le meilleur moment pour appliquer tous ces conseils, toutes ces attentions, toute cette bonté dont elle avait fait preuve. C'était maintenant ou jamais, il fallait qu'il lui montre qu'il avait réussi à progresser pendant toutes ces années, que tous ces efforts n'avaient pas été vains. Oui, il allait le faire !

D'un air décidé, Simon se retourna et refit le chemin en sens inverse. Il se planta devant la porte et leva son bras pour toquer, pour de bon cette fois-ci.

"Entrez."

Interrompu dans son geste, il resta la main en l'air quelques instants, un peu hagard, puis la posa sur la poignée et ouvrit la porte.

La chambre était sobre, comme toutes les autres au final. Une table, une chaise, une télévision, un coin toilette et un lit au centre. Il y avait même cette odeur si caractéristique de désinfectant. Les seuls éléments qui dénotaient d'une chambre d'hôpital étaient de volumineux appareils, de chaque côté du matelas. Ils bipaient tous deux faiblement et affichaient de temps à autre des courbes incompréhensibles pour l'officier de sécurité. De multiples tuyaux les reliaient à la personne couchée dans le lit.

"Autrefois rayonnante", voilà comment on pouvait définir la femme sous le drap blanc. Ceux qui l'avaient connue avant l'incident la décrivaient comme pétillante, toujours prête pour l'action, à ne jamais laisser personne en arrière, incapable de tenir en place plus de cinq minutes, jamais à court de suggestions… Ça avait été une grande gueule, mais aussi une grande personne, que ça soit par la taille ou les idées. Une personnalité remarquable, et remarquée.

Autrefois, oui.

Maintenant, on avait plus affaire à un cadavre. Des membres décharnés, qui auparavant semblaient inépuisables ; une unique main brisée, qui avait jadis été tendue à tant de personnes dans le besoin ; un teint aussi pâle que les draps, autrefois coloré par toutes les émotions ; et des cheveux à moitié brûlés qui avaient été éclatants.

Mais ce qui attristait le plus, c'était sans aucun doute ce regard, auparavant si plein de vie, si pétillant, si empli de malice et de bienveillance, maintenant morne et vide. Il semblait que l'essence même de Sophia Sargon, la substance qui faisait tout ce personnage si apprécié, avait été anéantie de son être le jour de l'incident. Ce qu'il y avait dans le lit n'avait rien à voir avec celle que Simon avait côtoyée ces dernières années.

Cette rupture si brutale l'attrista, et il ressentit une affreuse douleur dans son cœur, une douleur qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'à présent, une douleur qui exprimait toute la peine, tout le chagrin, toute la détresse qu'il avait éprouvées à l'annonce de la nouvelle. Il ne put retenir un sanglot.

La tête de son ancienne partenaire pivota lentement jusqu'à finalement croiser son regard. Un vague sourire illumina temporairement ce visage ravagé de brûlures et de balafres. Une voix rêche finit par sortir de ces lèvres entaillées :

"Ah… Simon… Je savais bien que tu finirais par passer."

Le ton était las, fatigué, usé même. Alors qu'autrefois…

"Je… J'ai apporté quelques fleurs…"

L'officier de sécurité se sentait absolument minable. Alors qu'elle l'avait aidé toutes ces années dans toutes les situations auxquelles ils avaient fait face, voilà qu'il ne pouvait pas lui rendre la pareille lorsque l'occasion se présentait.

"C'est… gentil Simon."

Ces quelques mots semblaient avoir été arrachés de force. Sophia toussa légèrement, et une machine à côté bipa un peu plus rapidement avant de reprendre un rythme moins inquiétant. De toute évidence, elle faisait des efforts pour rester consciente, et l'officier de sécurité se sentait coupable.

"Je… je vais pas te déranger plus longtemps hein ?

— Non non, reste."

Cette insistance réchauffa tout de même le cœur de Simon, qui posa maladroitement le bouquet défraîchi sur la table et s'approcha du lit lentement.

"Prends… une chaise, ne reste pas… debout.

— Mais… je suis simplement de passage, il faut que… tu te reposes, et…

— Reste je te dis."

C'était là plus un ordre qu'autre chose, et Simon prit docilement un siège et s'assit juste à côté. La scène lui semblait surréaliste, et il avait l'impression de ne pas être à sa place, alors qu'on venait de la lui proposer. De toute façon, il s'était toujours senti comme un intrus et ce quelle que soit la situation. Sans arrêt angoissé face aux autres, constamment à la traine dans les conversation, en permanence dans le stress pour adresser la parole. Il jouait nerveusement avec ses mains, ne sachant que dire ou quoi faire. Ah, elle était belle l'élite de la nation censée protéger le monde des anomalies !

"Simon, je…"

L'intéressé releva brutalement la tête.

"Tu sais bien que… je vais mourir, et…"

La dure réalité de la phrase choqua Simon, qui répliqua vivement :

"Non, non, tu ne vas pas mourir. Tu… tu vas guérir, oui, tu vas guérir, et… et après, tout redeviendra comme avant."

Sa prise de position le surprit lui-même. Il n'avait jamais parlé avec autant de véhémence. Cette réaction fit sourire Sophia :

"Il faut… se rendre à l'évidence… Je n'ai plus… Je n'en ai plus… pour longtemps.

— Non ! Nous avons… les meilleurs médecins ici, ils vont réussir à te sauver, et…"

Sa voix perdit en intensité. Non, il savait très bien qu'elle était condamnée, que les personnes spécialisées avaient tout tenté pour l'aider, que certains gradés de la Fondation s'étaient penchés sur son cas et que le temps qui lui restait à vivre ne se comptait plus qu'en jours, en semaines peut-être. Et après… Il préféra ne pas y penser et baissa la tête. Ces réflexions-là étaient bien trop horribles, bien trop sombres, et pourtant si proches de devenir réelles. Simon serra les poings.

"Juste, avant de… partir, je… je voulais te dire que… nous avons passé de bons… moments ensemble…"

Cette mention calma un peu ce mélange de désespoir, de chagrin et de colère qui bouillonnait en lui, qui menaçait de se déverser en un torrent de larmes et de cris. Oui, ils avaient vécu de bons épisodes, des situations amusantes, absurdes parfois, mais avec le sourire. L'amitié, la joie, le bonheur, ils avaient tous deux ressenti ces émotions ensemble.

Mais ces moments semblaient maintenant si loin, si futiles, si insignifiants face aux malheurs qui s'étaient abattus récemment. Cette réflexion fut visible sur le visage de Simon, qui arbora un bref instant un sourire mélancolique avant de serrer les dents.

"Souviens-toi… de… la fois où l'agent Claude s'est fait… prendre en train de jouer sur… son lieu de travail. Il a fallut… le couvrir… Nous avons menti comme des…"

Sophia dut reprendre son souffle. Simon, quant à lui, n'arrivait pas à effacer de son esprit l'horrible éventualité qu'il envisageait.

"Ou alors… cette brèche de confinement il y a… trois ans. Quand il s'est avéré que… c'était juste une… mauvaise blague orchestrée par… l'autre débile là…"

Toujours aucune réaction de la part de Simon, qui était en train de se morfondre sur son destin. C'était à peine s'il l'écoutait. L'officier de sécurité essayait de ne pas trop se focaliser sur Sophia, afin que les adieux ne soient pas déchirants.

"Mais le meilleur moment… C'était pendant ton premier jour… Tu étais… complètement perdu… Et quand je t'ai vu… Je t'ai dit…

— Gaffe aux mesures le bleu."

Simon avait relevé la tête, un léger sourire avait fini par éclairer son visage. Elle avait réussi à briser cette carapace qu'il s'était formée pour supporter la douleur.

"Et j'ai cru sur le coup que tu avais fait cette remarque à cause de ma taille, alors qu'en fait pas du tout."

Sophia toussa de nouveau, ravie.

"En plus, tu n'as jamais fait de commentaires sur… mon côté rase-motte."

Alors qu'au contraire, toutes les autres personnes qu'il avait croisées lui avaient toujours fait remarquer sa petite taille.

"Non… Ce n'est pas ce… Ce qui m'a… frappé chez toi au début…"

Cette confidence surprit Simon.

"Comment ?

— Derrière ta… timidité et… ta maladresse…"

La blessée tenta vainement de mieux se positionner dans son lit, mais elle n'en avait pas la force.

"Il y avait… un véritable… fond de bonté."

La remarque toucha l'officier de sécurité. Il y avait donc quelqu'un qui voyait plus loin que son côté peureux. Et il ne s'en rendait compte que maintenant. Les larmes lui en vinrent aux yeux. Simon ne sut pas trop quoi répondre.

"C'est… c'est gentil.

— Non, c'est juste… vrai."

Elle reprit son souffle avant de reprendre :

"Et… reste-le. Reste… bon, même quand je… je ne serai… plus là."

Il se rapprocha de Sophia, alors qu'un sanglot lui venait.

"Il… Il faut que tu restes, Sophia."

Une larme venait de couler au coin de son œil. La blessée sourit faiblement. Elle semblait si paisible.

"Je… je ne peux pas.

— Mais si ! Les… les médecins peuvent encore te faire vivre… longtemps ! Nous avons tellement… d'alternatives à la Fondation !"

Simon s'était légèrement emporté. Cette idée lui paraissait inconcevable.

"Tu ne peux pas… partir.

— Je suis désolée mais…

— Non. Non non non, il n'y a pas d'autres possibilités. Il faut vivre !"

Il s'était levé et tournait le dos à Sophia. La conversation semblait terminée.

"Mon état… Simon, je… je ne peux pas… continuer comme ça."

L'officier de sécurité revint au chevet de son amie, la voix tremblante.

"Mais qu'est-ce que je vais faire sans… sans toi ? Tu es la seule personne qui me… comprend, qui ne me juge pas par ma taille, qui m'écoute, qui…"

Les larmes commencèrent à couler le long de ses joues, alors qu'il éclatait finalement en sanglots.

"J'ai besoin de toi."

Cette révélation lui avait coûté tout son courage. En réponse, Sophia posa sa main valide sur la sienne. Le contact le surprit.

"Je… je le sais bien. Toi aussi tu… comptes beaucoup pour moi."

La confession le fit sourire. La réciprocité était donc de mise.

"Mais… je ne peux pas… continuer."

Instantanément, Simon fronça les sourcils.

"Mais bien sûr que si.

— Simon… Je ne peux pas continuer comme… comme ça."

L'officier de sécurité se rapprocha de la blessée.

"Tu veux dire que…

— Je souffre… continuellement. Je peux à peine… bouger. Je ne peux plus rien faire d'autre. Et ces… ces images de… de… de la brèche, je… je ne peux pas les supporter."

Quelques larmes roulèrent aux coins des yeux rougis de Sophia.

"Ce n'est pas… une vie. Non."

Simon comprit alors le choix qu'allait faire son amie. Et cette pensée l'attrista encore plus. Tout cela lui paraissait terriblement injuste. Pourquoi c'était arrivé ?

"Je… Je ne peux pas te laisser partir.

— Il va pourtant le… le falloir."

Le caractère inéluctable de la situation l'affligea. Il tenta le tout pour le tout.

"Et… et après ?

- Après… il faudra faire… sans moi."

Sans elle. Un monde sans Sophia. Un monde sans appui, sans soutien, sans l'aide si bienveillante et si généreuse que lui avait offerte son amie. Un monde qui serait alors bien terne, plus rude, plus pénible. Et Simon ne se sentait pas de taille à l'affronter.

"Je… je ne tiendrai pas. Pas sans toi.

— Il le faut."

Ces simples mots n'allaient pas le convaincre aussi facilement.

"Non ! Tu peux… Tu peux…

— Simon…

— Non, tu es malade, tu n'as pas l'esprit clair.

— Je…

— Tu vas être soignée et tout va…

— STOP !"

Le cri avait résonné dans la chambre. Cette effusion de colère avait énormément fatigué Sophia, qui dut reprendre son souffle. Simon lui, se rendit compte qu'il s'était emporté, et en ressentit de la honte.

"Il faut… te calmer…

— Mais…"

Simon pleurait à chaudes larmes.

"Mais je ne veux pas que tu partes."

La blessée le regarda droit dans les yeux.

"Je suis désolée… Il va falloir faire… sans moi.

— Ce… ce sera beaucoup trop dur…"

L'officier de sécurité était complètement anéanti.

"Il faudra faire… preuve de… courage…"

Simon essaya un peu d'ironie pour détendre la situation :

"Heureusement, ce n'est pas ce qui me manque."

Surprenamment, elle acquiesça.

"Oui… Tu as du courage… Tu as toujours eu du… courage. Et c'est maintenant qu'il… va falloir… l'utiliser."

Sophia avait raison. Elle avait toujours eu raison de toute façon. Et il n'allait pas la décevoir. Oh que non. Pour tout ce qu'elle avait fait pour lui, il n'allait sûrement pas la trahir.

"Je serai courageux."

Ces trois mots firent sourire la blessée.

"Tu… me le promets ?"

Sans même réfléchir, Simon lui répondit :

"Je te le promets."

Elle semblait maintenant plus détendue, calme, accomplie, comme si elle n'avait attendu que ces quelques mots.
L'officier de sécurité, quant à lui, avait soudain quelque chose de différent dans son regard, dans son attitude, dans sa tenue : une espèce de volonté nouvelle, prête à tout pour maintenir son engagement. Il n'était plus tout à fait la même personne qui était entrée dans cette pièce.

Les deux amis continuèrent à discuter de bons souvenirs, avec cette fois-ci un ton un peu plus enthousiaste et insouciant. Ils en rirent, en pleurèrent parfois, mais ce n'était là plus qu'une douce nostalgie qui les entraînait quelques années en arrière.

Finalement, l'heure limite de visite fut atteinte, et Simon dut partir à regrets. Avant de passer le seuil de la porte, il jeta un dernier regard à Sophia, qui lui rendit un sourire encourageant accompagné d'un "À demain." Il lui répondit :

"Merci, merci beaucoup Sophia. Merci pour… tout ce que tu as fait pour moi."

Elle tenta de se redresser sur son lit.

"Quoi de plus… normal pour deux… amis ?"

Simon bafouilla avant de lui dire :

"Bien… bien sûr."

Sur ce, il quitta la pièce, tout en séchant une larme qui s'était mise à couler le long de sa joue.


Elle était décédée dans la nuit.

Il l'avait appris le matin même. Ses supérieurs lui avaient accordé un jour de congé, "M. Szekvich étant particulièrement proche de Mme Sargon".

Simon n'avait pas pleuré. Il était simplement resté dans un état apathique, presque inconscient de ce qui lui arrivait. Les condoléances de ses collègues, la cérémonie, l'enterrement… Tout cela s'était déroulé comme dans un rêve, rapide et flou.

Mais maintenant, la réalité le rattrapait peu à peu. Cependant, il restait toujours aussi inflexible sur ses décisions : il resterait courageux, quelle que soit la situation et quelles que soient les personnes mises en jeu.

Il ne décevrait pas Sophia.

Il lui devait bien ça.

À son amie.

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