Faire taire le silence
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Il tira soigneusement son tabouret en bois de frêne de dessous son bureau spacieux, posa sa chandelle sur ce dernier, puis s'assit confortablement. L'air frais d'une nuit estivale s'infiltrait entre les deux battants de la fenêtre au carreau brisé avant d'aller faire vaciller la flamme de la bougie. Elle s'éteignit.

Après quelques longues secondes de silence, l'on put distinguer le bruit de quelqu'un tâtant ses poches à l'aveugle. S'il en avait eu la possibilité, il aurait bien lâché un juron, mais il semblerait que le bon Dieu ait décidé de le priver de ce droit pourtant accordé aux plus sournois des beaux-parleurs. Le cliquetis des étincelles enfantées par le frottement du métal et de la pierre à feu fut suivi de l'illumination d'une zone si petite que l'on ne pouvait voir que le briquet et la manche de celui qui le tenait. La chandelle brilla de nouveau.

L'homme, sans se soucier de cette légère contrariété, prit dans sa main droite une plume et approcha de sa main gauche un petit encrier reflétant, malgré son noir profond, la flamme chancelante. La cire tombait du haut de la bougie en en léchant le bord avant d'aller toucher le socle de fer blanc. Blanc que par le nom d'ailleurs. L'écrivain retira précautionneusement le petit capuchon de l'encrier puis y noya la pointe de sa plume blanche subtilement jaunie par la lumière ambiante. Il souhaitait une fois de plus coucher sur le papier ce qui lui semblait être une énième hallucination. Il remonta sa manche fournie en velours, dentelles et boutons d'or puis aplatit sa plume contre la page encore vierge de toute note.

Il la remonta dès qu'il entendit ce bruit. Provenait-il de la rue ? Non, cela ne venait pas du côté de la fenêtre. Était-ce un cambrioleur fort peu discret ? Possible. L'homme se leva, puis, bien que n'étant plus dans la fleur de l'âge, il prit son tabouret à deux mains, par-dessus son épaule gauche, prêt à frapper. Il quitta la pièce en refermant la porte, silencieusement. L'on pouvait toujours entendre ses pas faire grincer le vieux plancher. Le vent s'infiltrait de plus belle dans le bureau. La flamme qui avait déjà dévoré la moitié de la cire résistait comme elle le pouvait aux assauts répétés des bourrasques de vent. L'homme revint finalement dans la pièce. L'appel d'air emporta la flamme. L'obscurité était maîtresse à nouveau.

*CLIC !*

L'homme se remit au travail.

Il était à la fois fatigué et impatient de graver sur le papier ondulé ses divagations de la journée. Certains l'avaient traité de fou déluré par le passé. D'autres le faisaient encore. Lui ne savait pas quoi en dire. Voyait-il des choses que les autres ne voyaient pas ? Ou avaient-ils raison ? Il aurait dit comme eux en suivant sa logique, mais son instinct lui affirmait que non.

Le vent frappait à la fenêtre comme un vagabond frapperait à la porte. Bruyamment. Sans temps mort. Cela en aurait exaspéré plus d'un, mais pas lui. Il trouvait que cet acharnement était de ceux qui l'inspiraient et l'aidaient à embellir ses récits parfois lunatiques. Lui voyait dans cette nuit sombre une cape, dans ce vent violent une charge audacieuse, et dans cette flamme vacillante la résistance d'un groupe d'individus téméraires, voués à mourir, mais refusant de s'y abandonner. S'il était coutume autrefois que ses textes retranscrivent ce qu'il avait vu, cela n'était plus le cas désormais. Voyant que personne ne croyait en ses observations, cet écrivain avait fini par les romancer de son propre gré. À quoi bon retranscrire l'ennuyeux du réel si personne n'y croyait ?

Cet interlude avait fait s'évanouir l'inspiration soudaine à laquelle l'écrivain avait été en proie. Il scruta la pièce mal éclairée où il se trouvait, à la recherche d'un quelconque élément créatif. Son imagination se mit à vagabonder parmi tous les objets de la pièce. Allant de la chandelle à l'encrier, de l'encrier aux poussiéreuses piles de livres, des piles de livres à la tapisserie faussement orientale, de la tapisserie au- STOP ! Un bruit. L'écrivain fut soudainement sorti de sa rêverie. Son imagination continuait son office, mais lui faisant cette fois-ci entrevoir les pires choses. Des gouttes perlaient sur le front du vieil homme et se jetaient dans le vide, s'écrasant alors sur le plancher.

Il saisit de nouveau sa plume, fermement, puis se mit à coucher sur le papier tous ses souvenirs. Il n'avait plus le temps d'embellir quoi que ce soit, il devait se dépêcher. L'air devenait peu à peu glacial, sa flamme agonisante frôlait la mort à chacune des bourrasques qui faisaient claquer les volets. La feuille encore vierge quelques heures plus tôt était désormais recouverte d'une écriture épaisse aux lignes grossières. Le plancher crissa. L'homme trempait frénétiquement sa plume dans l'encrier avant de verser des flots d'encre sur la page noircie. D'autres pas se firent entendre. Des pas à la fois lents et lourds à en juger les hurlements d'agonie du plancher. L'écrivain ne s'en souciait guère, il n'avait plus le temps pour se soucier. Sa main tremblait, ses mots se transformaient en énigmes, son imaginaire se transformait en fardeau. Il ne restait plus qu'une ligne à remplir. La chandelle arrivait à court de cire. L'homme plongea une ultime fois sa plume dans l'encrier puis se remit à gribouiller lorsqu'une main aux doigts semblables à de longs fils se posa sur son épaule. L'écrivain se raidit, la plume se fendit, la flamme s'éteignit, le silence se fit.

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