Compte rendu de la Mission d'exploration 466-FR-01 (Accréditation 3)

C'est là que l'anomalie la plus inattendue de la journée se manifeste.

Marguerite reste d'abord immobile, comme si elle n'avait pas compris ce que je venais de lui dire.

Dr Vicat : Mademoiselle ? Vous m'entendez ?

Puis elle explose, se transformant en une grande quantité de substance jaune. Le bâtiment entier la suit bientôt, laissant place à un raz-de-marée de Potage au Cottage menaçant d'engloutir tous les chercheurs et Chevaliers. Monseigneur Battilana et moi-même sommes pris au piège. Charles Sirc se charge d'évacuer le reste du personnel. Alors que je commence à sentir la substance recouvrir mon visage, j'entends quelques mots étouffés venant de la direction de Battilana.

Mgr Battilana : Je vous avais prévenu !

Je reprends connaissance dans une pièce similaire au grand-salon, mais sans aucune fenêtre, porte, table ou meuble décoratif. À la place, il n'y a que des tableaux sur les mur représentant des gros plans d'yeux, et des morceaux de squelettes au sol. En me relevant, je remarque que Battilana est avec moi et qu'il regarde les squelettes d'un air terrifié.

Dr Vicat : En voilà qui n'ont pas fait de vieux os.

Mgr Battilana : Vous êtes horrible ! Ce n'est pas le moment de faire de l'humour ! On est en grand danger !

Dr Vicat : Je sais, mais je suis étrangement serein, pour une raison que j'ignore.

J'examine les murs pour essayer de trouver une issue.

Dr Vicat : Alors comme ça, vous saviez qu'on allait finir comme ces pauvres squelettes et vous ne m'avez rien dit ?

Mgr Battilana : Je n'avais pas l'autorisation ! Vous savez ce que c'est !

Dr Vicat : Vous autres, les disciplinaires, vous n'êtes pas habitués au terrain. En lieu inconnu et potentiellement dangereux, la communication est essentielle. Il vaut mieux distribuer des amnésiants plus tard que mourir tout de suite.

Mgr Battilana : Notre mission était claire : entrer, déposer le sac, sortir. C'est vous qui avez tout perturbé !

Dr Vicat : Mais bon sang, tout s'éclaire maintenant ! Vous n'étiez pas venu pour faire des recherches, c'était une exécution ! Vous amenez des gens ici et Marguerite se charge de faire le sale boulot à votre place !

Mgr Battilana : Le Concilium nous interdit de tuer sans donner au défunt une sépulture acceptable selon les rites catholiques. En temps normal, ce n'est pas un problème, mais quand il s'agit d'individus notables, laisser des indices sur la nature de leur disparition n'est pas souhaitable. Nous sommes donc contraints d'utiliser une tierce partie.

Dr Vicat : C'était donc ça, tous ces squelettes éparpillés dans les environs de Rome. Il n'avaient pas bu le potage, vous les aviez mis dans le cottage.

Une porte apparaît face à nous. Battilana se jette dessus.

Mgr Battilana : Bon sang, il n'y a pas de poignée !

Dr Vicat : Laissez-moi essayer.

Je place ma main devant la porte. Une poignée apparaît.

Mgr Battilana : Comment vous avez fait ?

Dr Vicat : Je descends de Pierre Murat, pas vous.

Derrière la porte se trouve une pièce entièrement vide, si ce n'est pour les même tableaux que la précédente. Une flaque de potage jaune émerge du sol, puis prend la forme de Marguerite. En repensant à tous les événements de la journée, un souvenir surgit dans mon esprit.

Dr Vicat : Battilana, j'ai une bonne nouvelle pour vous : nous n'allons pas mourir aujourd'hui. Mais vous allez devoir vous taire, rester immobile et me laisser gérer la situation. Je ne peux pas vous expliquer maintenant, mais je viens de comprendre pourquoi nous sommes ici.

Ce souvenir, ce n'est pas le mien : c'est celui de Pierre Murat. Il est gravé dans la mémoire de tous ses descendants et contient la clé de voûte du mystère de SCP-466-FR.

Nous sommes en 1810. Pierre occupe un poste prestigieux à la Singulière Académie Impériale de Napoléon Ier. Son salaire est enviable, son travail est passionnant et ses collègues ne ressentent pour lui que de l'admiration. Malgré tout, il y a une chose qui lui manque terriblement : une compagne. Pierre n'a jamais eu de succès avec les femmes et maintenant qu'une grande partie de son temps est occupé par son travail, il a perdu tout espoir de conquérir un jour le cœur d'une demoiselle. Cependant, quand on a accumulé autant de savoirs occultes que Pierre Murat, il y a toujours une manière peu orthodoxe de faire les choses.

Un soir, il amène devant son poste d'alchimie une foulée d'instruments plus inquiétants les uns que les autres, et une marmite. Il récite des formules volées aux thaumaturges les plus redoutables jusqu'à sembler satisfait : sa toile vierge est créée, il n'a plus qu'à peindre les traits qu'il désire. Des yeux noisettes. Des cheveux anthracite. Une peau blanche comme du lait. Des lèvres rouges comme le cœur d'un brasier. Un corps chaud et agréable à toucher comme l'eau d'un bain. Un caractère plus fort que le plus fort des piments. Mais surtout, il faut que sa compagne conserve toujours un petit morceau de lui avec elle. Pierre détache son nœud papillon noir, qu'il porte tout le temps, et le jette dans la marmite. Pour finir, il y place un bouquet de marguerites, premier cadeau à sa nouvelle promise.

Évidemment, les processus occultes ne peuvent pas reproduire à la perfection la complexité de l'Homme. Marguerite n'est humaine qu'en apparence, elle reste avant tout composée de la soupe originelle jaune et grumeleuse préparée par Pierre Murat. Cette forme attirante et parfaite pour le chercheur n'est pas verrouillée, elle peut être modifiée à volonté.

Lorsque la SAI est dissoute en 1814, tout le matériel de Pierre Murat est saisi. Sa compagne, qui prend parfois la forme d'un meuble pour dormir, fait partie des objets prélevés. Dévasté, le chercheur ne voit pas d'autres choix que déménager le plus loin possible et oublier son ancienne vie. Il deviendra aubergiste, se mariera avec une femme non-anormale et ne reverra plus jamais Marguerite.

Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Marguerite a cru reconnaître les traits de Pierre Murat sur mon visage. Maintenant, ce qu'il advient de Monseigneur Battilana et moi-même va dépendre de ma capacité à être convaincant dans ce rôle.

Je m'avance vers Marguerite.

PdI-1702 : Tu es entré, tu m'as vue, et tu n'as rien dit. Tu m'as parlé comme si je n'étais qu'une inconnue.

Dr Vicat : Tu es si belle quand t'énerves.

Marguerite sourit et détourne les yeux. Au mur, les tableaux changent pour représenter des paysages chaleureux.

PdI-1702 : J'essaye de te gronder, laisse moi être sérieuse.

Dr Vicat : On ne va pas rester debout. Asseyons-nous.

Une flaque de substance jaune apparaît et se transforme en une table et deux chaises.

Dr Vicat : Je ne m'attendais pas à te voir, c'est tout.

PdI-1702 : Tu n'as pas reconnu ta chaumière ? Je me suis beaucoup entraînée pour réussir à prendre cette apparence.

Dr Vicat : Une chaumière, c'est une chaumière. Enfin… sauf toi. Tu es la chaumière avec le pire caractère du pays.

Marguerite rit.

Dr Vicat : Puis-je au moins te demander pourquoi tu as tué autant de monde ?

PdI-1702 : À chaque fois que quelqu'un réunissait les mêmes ingrédients que ceux avec lesquels tu m'as donné vie, je pensais que c'était toi qui essayais de me retrouver. Tu n'imagines pas ma frustration en voyait que c'était toujours quelqu'un d'autre… La plupart du temps, j'essayais de sourire comme si de rien n'était, leur servir une boisson et attendre qu'ils soient partis, mais parfois… je craquais. J'ai mal fait ?

Dr Vicat : Disons que je n'en pense pas que du bien.

PdI-1702 : Maintenant que tu es là, est-ce que tu vas rester avec moi ?

Dr Vicat : Malheureusement, ça ne sera pas possible. J'ai trouvé un nouveau travail, aussi prenant que l'ancien. Mais je jure de repasser de temps à autres.

Marguerite détourne les yeux. Au mur, les tableaux représentent des paysages hivernaux. Je passe ma main dans ses cheveux. Elle se penche pour m'embrasser. Je pose la main sur sa jambe. Elle se colle à moi. Juste avant de perdre tout professionnalisme, j'entends un soupir agacé de la part de Monseigneur Battilana.

Dr Vicat : Écoute… moi et mon collègue devons retourner au travail. Je repasse ce soir, d'accord ?

PdI-1702 : Tu as intérêt à venir de ton plein gré, sinon je te trouve et je t'aspire comme tout à l'heure.

Je ris et embrasse Marguerite une dernière fois. Elle se transforme en une flaque de potage, et le bâtiment avec, avant de se résorber complètement. De nouveau libres, le prêtre et moi sommes accueillis avec soulagement par les chercheurs et les Chevaliers.

Dr Sirc : Tu nous as fait une de ces peur ! Rien de cassé ? Qu'est-ce qui t'es arrivé ?

Dr Vicat : Je veux bien te raconter, mais tu risques d'être jaloux.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License