Rapport d'exploration 466-FR-01

Le 16 Juillet 2007, trente-deux (32) membres du personnel de la Fondation descendant de la famille Murat se réunirent au Site-Aleph pour provoquer l'apparition de SCP-466-FR-A puis en mener l'exploration. Ce document est la retranscription de l'événement par le Dr Vicat, responsable des opérations.

Il est 10h30. Les derniers convoqués viennent d'arriver au point de ralliement et s'amassent autour de la marmite où nous sommes en train de préparer la soupe. Le lieu choisi pour l'expérience est une grande étendue de gazon en périphérie du Site où nous pourrons faire apparaître des chaumières sans troubler la concentration du département comptabilité. Avec ma bombe de peinture rouge, je trace autour de la plaque de cuisson un cercle de 30 m de rayon.

Dr Vicat : Participants de la Mission d'exploration 466-FR-01, votre attention. Je suis le Dr Maxime Vicat, superviseur de vos activités d'aujourd'hui. Voici vos instructions : Primo, à l'aide des ingrédients présents et de notre plaque de cuisson, préparation du potage au cottage dont nous connaissons tous la recette. Secundo, tout le monde sort du périmètre de sécurité pendant l'apparition du bâtiment.

Agent Kervran : (Chuchote) Donc on ne va pas la boire, cette soupe ?

Dr Vicat : Non, malheureux. À moins de vouloir organiser une partie de géocaching avec tes organes. Tertio : Une fois la substance complètement dissipée, nous entrerons dans le bâtiment et amasserons toutes les données que nous pourrons : photographies, vidéos, mesures, et interrogatoires. N'oubliez pas : Si PdI-1702 vous adresse la parole, vous n'êtes qu'un simple membre de la famille Murat venu prendre un rafraîchissement. Sans plus attendre, tous à vos postes.

Pendant que les ingrédients sont introduits dans la marmite sous le regard curieux de tous les convives, le Dr Gris se charge de rédiger la déclaration d'approbation nécessaire à l'expérience.

Dr Gris : Qu'est-ce que je mets ? "Je confirme, en qualité d'arrière-arrière-petite-fille de Pierre Murat, que je soutienne cette soupe…"

Agent Kervran : Que je soutiens. Pas de subjonctif dans ce cas-là.

Dr Gris : Ça va pas faire trop familier avec du présent ?

Dr Vicat : Contente-toi de signer, la chaumière n'est pas difficile.

Agent Kervran : Alors, Maxime ! Pas trop mal dormi avec toutes ces candidatures ?

Dr Vicat : Que crois-tu, j'ai fait refuser tous ceux qui ne sont pas de la famille. C'est déjà une belle arnaque que vous soyez payés pour passer trois heures dans un salon de thé.

Agent Kervran : La triste vérité de la loterie génétique…

Dr Vicat : Parfait, Jeanne, mets la note à cuire avec le reste. Je vais dire à tout le monde de reculer.

Le processus d'apparition de SCP-466-FR-A, de par sa rapidité, est assez impressionnant. Une fois les dernières traces de la substance résorbées pour révéler une chaumière bien plus ragoutante, je fais signe à mon équipe d'avancer au centre du cercle. Avec une allégresse plutôt rare dans notre métier, nous pénétrons l'objet.

Dr Vicat : Mesdames et Messieurs, bon appétit.

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Le grand-salon.

Nous arrivons dans une pièce que nous avons baptisée le grand-salon. C'est un espace carré d'environ vingt mètres de côté comportant des tables basses et des chaises en bois et en osier. À l'opposé de la porte d'entrée se trouve le comptoir de PdI-1702, d'où elle prend les commandes et fait ses comptes. Je m'en approche nonchalamment pour m'entretenir avec elle.

Derrière les figurines de fil de fer et les paniers tressés, quelque chose dans ce décor ne colle pas à l'image d'une petite maison de campagne tranquille. Sur le rebord de la fenêtre, il y a une statuette en os représentant une flamme ondulante. Au mur, un châle d'une teinte de carmin que l'on obtient en plongeant le tissu dans du sang, puis en le séchant dans un feu. Et partout où il y en a la place, des urnes funéraires et des bracelets ornés de flammes. Lorsque l'on parcourt cette pièce du regard, on est envahi par une sorte de curiosité mystérieuse envers les détails sombres d'une histoire autrement joyeuse et rayonnante ; le genre de choses que l'on ressent lorsqu'on apprend qu'un meurtre a été commis il y a trois cents ans dans la maison où on loge.

PdI-1702 : Maxime, c'est bien ça ?

Dr Vicat : Je vois qu'on vous a parlé de moi.

PdI-1702 : Vous êtes celui que je dois remercier de m'apporter autant de clients ! Tout ce beau monde rassemblé dans une seule pièce… c'est merveilleux ! Vous facilitez grandement mon travail.

Dr Vicat : Croyez-moi, ils préfèrent être ici que n'importe où ailleurs dans les environs. Et vous, vous ne sortez jamais ?

PdI-1702 : Oh, je suis trop prise par mon activité. Quand vous pensez avoir servi tous les clients, vous découvrez qu'il y en a d'autres. Et comme mon René ne met jamais le nez dehors, alors là… Vous prendrez ?

Dr Vicat : Une grenadine, si vous avez. Vous m'avez dit que je facilitais votre travail, à vous de faciliter le mien. Parlez-moi de ces objets étranges qui décorent votre chaumière.

PdI-1702 : Étranges ? Mais enfin, ce sont les objets dédiés au Voleur de Feu ! Vous savez, la religion de la famille.

Dr Vicat : La religion de la famille ?

PdI-1702 : Oui ! Enfin, avant que la plupart d'entre nous ne se convertissent au christianisme. Pour être honnête, je ne vois pas ce qu'ils leur trouvent à ce drôle de petit bonhomme sur sa croix.

Dr Vicat : Cocasse, pas vrai ? Parlez-moi un peu plus de cette religion de famille.

PdI-1702 : Eh bien, on dit qu'il y a de cela deux cents ans, un esprit appelé le Voleur de Feu a quitté le monde des esprits pour épouser une femme humaine. Ils eurent cinq enfants, deux humains et trois esprits. Une fois ses fils devenus adultes, le Voleur de Feu comptait abandonner sa famille et rejoindre le monde des esprits. Cependant, ses enfants ne voulaient pas voir leur père les quitter. Ils le contraignirent donc à rester sur Terre, et celui-ci dut voler le feu de la cheminée des humains pour sustenter sa forme.

Dr Vicat : Pardonnez-moi, mais comment un être constitué de feu peut-il s'accoupler avec une femme humaine sans la brûler ?

PdI-1702 : Mais enfin, c'est notre tradition, Maxime ! Elle n'est pas faite pour être remise en question. Après cela, il y eut un grand soulèvement où les humains égorgèrent ceux qui leur imposaient des taxes. Le Voleur de Feu, craignant qu'on lui reproche de voler de feu des cheminées, décida de quitter définitivement le monde des humains, emportant avec lui ses fils esprits, et défendant à ses fils humains d'honorer sa mémoire. Mais une fratrie ne peut jamais réellement être séparée. Pendant les décennies suivantes, les descendants des fils humains ont commencé à vénérer leurs parents esprits disparus. Quant aux esprits, ils viennent encore de nos jours accepter nos offrandes. Et nous nourrissons l'espoir qu'un jour, notre famille divisée entre deux mondes sera finalement réunie.

Dr Vicat : Ce grand soulèvement que vous citez est la Révolution ? Ça ne colle pas avec le début de votre histoire, qui s'est passé il y a deux cents ans.

PdI-1702 : Vous êtes bien sérieux et bien anxieux, mon cher.

Dr Sirc : Écoute la dame, Maxime, elle a raison.

Dr Vicat : Ça avance de ton côté, Charles ?

Dr Sirc : Oui, on a pris de très belles photos. Ah, et devine quoi ! Je viens d'apprendre que le Dr Gris et moi, on est cousins ! On devrait organiser de ces expériences en famille plus souvent. Mais à ce propos… tu vois cette personne, là-bas ?

Dr Vicat : L'Agent Ponthieu ?

Dr Sirc : Es-tu sûr qu'il est bien de la famille ? Il me semble un peu… enfin, un peu…

Dr Vicat : Noir ?

Dr Sirc : Ben…

Dr Vicat : Il est de la branche malienne. Ma tante me parlait souvent d'eux.

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Une urne funéraire ornée présente dans le grand-salon.

Ma grenadine en main, je m'assois à la table des Drs Gris et Rey. Je suis rejoint par Charles Sirc. Sur ses photographies, on voit des idoles, des fétiches, et ces étranges urnes funéraires, ainsi qu'un magnifique canard en pâte à sel.

Dr Rey : Tiens, Maxime ! On a parlé un peu à la vieille Marguerite. Elle serait âgée de plus de deux cents ans, âge qui rendrait plausible son mariage avec René.

Dr Vicat : Pourquoi, plausible ?

Dr Gris : René, c'est le deuxième fils du Voleur de Feu !

Dr Vicat : Rien que ça.

Dr Rey : Tu y vois une objection ?

Dr Vicat : Son histoire est pleine de trous, j'ai du mal à la croire.

Dr Gris : Tiens… vous avez remarqué les urnes funéraires, un peu partout ?

Dr Rey : Oui, elles s'accordent très mal avec le papier peint.

Dr Gris : Andouille. Je me dis juste que ça fait beaucoup de gens morts autour de nous. C'est des descendants de la famille, vous croyez ?

Dr Rey : Je pense que ça pourrait même être la vraie famille Murat du XVIIIe.

Dr Vicat : Si ça se trouve, c'est des descendants de rien du tout et elle nous fait marcher.

Dr Rey : Dans ce cas je t'écoute Maxime, c'est quoi ton explication alternative pour ce salon de thé ambulant qui fait la chasse aux membres de la famille ?

Dr Vicat : Pour l'instant, ce qu'on sait sur ce Voleur de Feu n'a pas de lien avec 466-FR-A, ça ne prouve rien.

Dr Sirc : Reste que les urnes, je viens d'y jeter un coup d'œil, et elles sont vides.

L'un des objets supposés religieux de ce lieu est donc faux, et il n'y a aucune raison pour que les autres soient véritables. Le tableau représentant une famille d'humains et d'esprits enflammés accroché au mur pourrait n'être qu'une invention, tout comme les bracelets ornés de flammes. Il y a donc deux couches de mystère dans cette histoire : d'abord, ces artéfacts païens dans une petite chaumière coquette, ensuite, le fait qu'ils sont apparemment faux.

Dr Rey : Maxime, qu'est-ce que tu as dans ton verre ? C'est de la grenadine ?

Dr Vicat : Ehm, oui ?

(Rires)

Dr Rey : C'est une boisson pour minettes, ça !

Dr Vicat : Ah, et qu'est-ce que tu as toi, de la bière ? J'aime les choses qui ont du goût, moi, je ne bois pas de jus de champignon.

Je m'approche de PdI-1702.

Dr Vicat : Dites, il n'y a rien dans ces urnes.

PdI-1702 : Comment ça ? Quelles urnes ?

Dr Vicat : Les urnes partout dans la pièce.

PdI-1702 : Évidemment que non. Dans notre tradition, les cendres, on les jette dans un feu pour s'attirer la fortune. L'urne ne sert qu'à honorer la mémoire du défunt. Vous êtes censé savoir tout cela, Maxime !

Dr Vicat : Désolé, j'ai été élevé dans un milieu catholique.

PdI-1702 : Horreur. René serait horripilé de le savoir.

Dr Vicat : Tiens, parlons de René. Vous dites qu'il-

PdI-1702 : Si vous voulez savoir des choses sur René, vous lui demanderez en personne quand il viendra vous voir tout à l'heure.

Dr Vicat : Intéressant, ça. Est-ce que je pourrais lui poser rapidement quelques questions seul à seul ?

PdI-1702 : Tout à fait.

Dr Vicat : À vrai dire, j'aurais aimé le faire maintenant.

PdI-1702 : Ah non, ce n'est pas possible, il n'est pas prêt ! Vous regardez dans les urnes des gens sans demander leur permission, puis vous refuser de laisser à votre ancêtre le temps de se préparer ? En voilà des manières !

Dr Vicat : Veuillez accepter mes plus plates excuses. Qu'est-ce que vous avez autour du cou ?

(PdI-1702 dissimule rapidement son collier sous sa chemise.)

En attendant la rencontre promise avec ce fameux René, dont l'existence me semble très incertaine, je me rassois à la table des Drs Gris et Rey. Je grimace à la vue d'une mésange brûlée au milieu d'un service à thé exposé sur une commode.

Dr Vicat : Elle nous entube, c'est certain. Je n'ai pas eu le temps de bien voir ce que représente son collier, mais il me semble que c'est un crucifix.

Dr Gris : Un crucifix ? Elle aurait décoré toute la pièce avec des objets païens pour ensuite porter un crucifix à la vue de tous ?

Dr Vicat : Je suis bien le seul à l'avoir remarqué. Vous, vous ne faites que boire et discuter.

Dr Sirc : C'est juste qu'on voit pas pourquoi elle nous mentirait. Regarde, la chaumière est réelle, la soupe est réelle ! Notre généalogie aussi est réelle.

Dr Vicat : Et les urnes ? Et la chronologie ?

Dr Sirc : Tu vas pas me dire que la chronologie d'une religion païenne doit être historiquement irréprochable. Et pour ce qui est des urnes, il me semble qu'elles sont vides par tradition.

Dr Vicat : Vous ne voyez pas qu'il y a quelque chose qui se trame en dessous de l'histoire ?

Dr Rey : Si ! L'histoire c'est cette jolie maison de campagne, et le mystère c'est ces objets païens.

Dr Vicat : Non, encore en dessous ! C'est un mystère à deux couches ! Enfin, je veux dire…

Dr Sirc : À vrai dire, moi aussi, j'ai remarqué quelques incohérences. Mais il n'y a pas assez d'éléments pour remettre en cause sa parole. Au fait, Maxime, prêt à rencontrer notre ancêtre René ?

Dr Vicat : Notre ancêtre ? Parce que vous rentrez dans son jeu, maintenant ?

Après quelques minutes, PdI-1702 s'adresse à sa clientèle.

PdI-1702 : Mesdames et messieurs, mon mari René !

Elle retourne dans son arrière-boutique. La salle entière se met à murmurer en attendant l'arrivée de cette figure mystique que serait le fils du Voleur de Feu. Certains pensent déjà apercevoir une silhouette à la porte, d'autres disent entendre ses pas. Moi-même, qui ne crois pas tellement à sa véracité, je suis pris de curiosité : à quoi ressemble-t-il ? Quelle taille fait-il ? Est-ce qu'il a une apparence complètement ordinaire, ou… ? Finalement, on entend un grand bruit sourd, et toutes les tablées se taisent. Les regards sont tournés vers la porte.

[ACCRÉDITATION DE NIVEAU 4 NÉCESSAIRE]

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