Et le Monde cessa de rêver
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J’ai peur.

Voilà les mots qui reviennent le plus sur son journal noirci par une écriture tremblante.

Qui n’aurait pas peur ? Je sais que j’essaye de me rassurer tout seul mais qui n’aurait pas peur à ma place ?

La main s’arrête et serre de son poing le stylo qui menace de céder, peut-être un signe que ce n’est pas la première fois qu’il est ainsi malmené ?

J’ai peur de tout, je ne sais pas de quoi avoir peur, donc j’ai peur putain.

Plus il écrit, plus il s'arrête souvent. Dans la pièce illuminée par les lampes allumées, trop pour les compter rapidement, une respiration bruyante essaye de se faire entendre. Elle est haletante, paniquée, désespérée, irrégulière.

J’ai juste envie d’être tranquille, pourquoi cette fois, abandonner n’est pas une option ? Pourquoi est-ce que je peux pas prendre la solution de facilité ? Pourquoi je peux pas vivre dans un monde de facilité ?

La respiration reprend son rythme dérangeant. Une goutte d’eau tombe sur le poing fermé rituellement après cette courte tirade écrite. Cette larme non-désirée vient d’entrer sur une scène confuse. La personne qui en est le théâtre ne ferme pas les yeux. Peut-être cette larme est due au désespoir ? À la lumière aveuglante qui la cerne et ne permet à aucune obscurité physique de s’épanouir ? Ou tout simplement au sommeil ?

Je veux juste que ça s’arrête, mais que moi je sois toujours là, que je continue d’être là, pas quelqu’un d’autre, pourquoi est-ce que

La phrase s’arrête là alors que le stylo se relève, la main détendue, la respiration muette et les larmes retenues. Ça ne sert à rien, les mots n’aident pas. Si les mots écrits n’aident pas, qu’ils ne comprennent pas sa douleur, son désespoir, et que les gens qu’il a supplié non plus avec ses mots oraux non plus, peut-être que la violence l’aidera ? Peut-être qu’alors, les gens comprendront à quel point il souffre ? À quel point il est désespéré ?

Les lampes font les frais de cette réflexion. Avec ses pieds il balaye violemment les leurs. Avec ses poings, il serre et en attrape par le cou pour les jeter sur d’autres. À chaque fois, elles tombent, sans se relever, parfois leur lumière s’éteignant. Il laisse libre cours à ses poings et ses larmes tandis qu’il hurle sur les seules choses qui lui laissent un échappatoire qu’il ne sait pas encore temporaire. Est-ce qu’il est entendu ? Est-ce qu’il est compris ? Est-ce que quelqu’un compatira enfin, et l’aidera ? Qui est-ce qu'il verra dans le miroir, demain ? Qui est-ce qui le verra dans le miroir ?

Dans sa bataille, il glisse sur un fil arraché qui le fait tomber sur le dos. Sa tête ne cogne pas le sol, un réflexe l’ayant sauvé de la plus simple des morts. Pourtant, il ne se relève pas. D’abord, il se calme. La respiration ralentit, les mains s’ouvrent et se détendent, aucune nouvelle larme ne rejoint les anciennes. Il ne sait pas où est son stylo, mais ça n’a plus d’importance. Tout ça lui a fait du bien. Pour la première fois depuis longtemps, sa bouche, grande ouverte, s’étire légèrement vers ses joues. Il se détend trop.

Il se rend compte que son visage est sur une parcelle d’ombre, précédemment inexistante. Il ne se rend plus compte de ce qu’il est en train de faire. Il cède à cette facilité qui se présente à lui. Il se déplace légèrement, de sorte à ce que ses yeux mouillés deviennent froids d’obscurité. Il se met même sur le ventre, afin que le moins de lumière puisse les atteindre et place ses mains sur les côtés de sa tête, pour que nulle lumière ne leur parvienne. La position n’est pas la plus confortable, mais il a sommeil. Ce répit est confortable, il n’a besoin de rien de plus. Peut-être qu’au final tout cela n’était qu’une pensée stupide ? Un rêve ? Il se détend. Et sa respiration se calme.

Il dort.


Belle bulle, faudrait pas que ça s’étende trop. Les Lulis m’ont rien demandé ce soir, donc liberté ! Mais pas de repos, juste l’état d’ambiveille. À moitié endormi, à moitié en train d’éviter de me faire écraser. J’aime vraiment pas cette ville, mais y a de bonnes adresses, quoiqu’on en dise. J’aimerais boire des songes cools, ce soir.

— Salut, Patron.

Les deux couillons sur l’autre trottoir me regardent mal. J’ai dit ça au mauvais endroit. Alors avant de refaire une connerie, je rentre dans ma planque. Je tâte trois fois la bûche de l’entrée pour vérifier. Bien, c’est ici le réel. Je bouge jusqu’à mon pieu en traînant la perfusion. J’vais avoir besoin de quelques trucs pour tenir.

— Salut, Patron !
— Bonsoir, Ed’. Je te sers quoi ?
— Ce qui te manquera pas.

Il sourit, ‘fin je crois. Je vois les environs. En dehors des habituels travailleurs oniriques, j’ai une drôle d’impression.

— Dis, t’as pas vu Lance ces derniers jours ?
— Il est passé avant-hier.
— Ah, bizarre.

J’allume ma cigarette et je crache doucement un petit nuage.

— Il y a moins de bulles, non ?
— Ah ça, pour sûr. Mais c’est pas vraiment général, c’est seulement sur les terres fixées à ce qu’on m’a dit.
— Peut-être, enfin qui t’a dit ça ?
— Deux types de la maintenance, ils savent pas d’où ça vient mais ils m’ont confirmé que ça se vidait bien.

Il me sert enfin mon verre. Ici, il n’a pas besoin de faire la vaisselle. Pourtant, il frotte jusqu’à ce que tout brille parfaitement. C’est vrai que ça participe à l’atmosphère. Un bon songe est celui qu’on a du mal à distinguer du réel. Et le sien est beau.

— T’as pas dormi depuis quand ?
— Bah je dors là.
— Non, t’es pas un lucide. Je suis sûr que tu t’es foutu une pleine seringue dans le bras avant de venir.
— … Bien vu.
— Tu devrais te reposer, je pense. En plus, si tu lâches ici, je te ferai faire un beau rêve.

Il est cool. C’est vrai que je dors peu ces derniers temps. Mais je ne sais pas si j’en ai vraiment besoin. Bon, juste le temps de débrancher la perf’ et ce sera bon.


Aux yeux de Sarah Olivia, les murs du tribunal qui l’entouraient étaient marron. On s’attendrait plutôt à du rouge. Les officiers en poste portaient un modèle de pistolet tranquillisant, effaçant les traces d’une erreur fatale. C’est ce que lui avait dit son avocat en tout cas.

“Cet incompétent” pensa-t-elle. L’incompétent en question était l’avocat qui avait été remercié par Sarah lorsqu’il lui avait "conseillé" de plaider coupable, ignorant tout de ses injonctions. Pour ne pas ternir sa carrière, il avait voulu lui forcer la main. Elle remarqua que le juge s’adressait à elle, elle se concentra.

— …accusée, pour rappel, de négligence et de faute médicale ayant entraîné le décès de Julien Gueunet, 11 ans, les faits ayant été filmés et rapportés par plusieurs témoins présents au moment des faits. Également accusée pour coups et blessures avec circonstances aggravantes, continue le juge en jetant parfois des coups d’œil à l’accusée devant lui.

Sarah avait du mal à garder les dents serrées. La situation était confuse dans sa tête. Le ton hautain et l’attitude condescendante du magistrat l’énervaient, mais elle devait rester calme, les innocents devaient rester calmes. Filmés ? Comment ça ? Elle n’avait pas vu la vidéo.

— Accusée, présentez-vous je vous prie.

La première impression est la plus importante. Elle prit une grande inspiration. Elle savait combien ce procès était médiatisé, elle ne devait pas juste convaincre une cour.

— Bonjour à toutes et à tous, je m’appelle Sarah Olivia et j’ai vingt-neuf ans dans trois mois. Je suis diplômée d’un doctorat de l’UT Paul Sabatier à Toulouse. Je suis, enfin, j’étais infirmière anesthésiste à l’Hôpital Lariboisière dans le dixième arrondissement.

Elle ne s’en était pas rendu compte, mais elle n’avait pas pris une seule inspiration pendant son introduction. Sa place était encore plus stressante qu’elle ne l’avait imaginé. Mais Sarah fit de cette angoisse une force, elle surpasserait cette épreuve, comme toutes les autres. Le magistrat reprit :

— Vous n’avez pas d’avocat ?
— Non monsieur, mon avocat voulait que je plaide coupable mais je l’ai remercié, car je suis innocente et n’ai rien à me reprocher. Ainsi, je me défendrai par mes propres moyens.

Elle était confiante. Le magistrat remit ses lunettes en place en la regardant. Sarah connaissait cet air. "J’en ai déjà vu des comme vous" qu’il pense. C’est aussi ce que se disaient ceux de l’université, tombant des nues alors qu’elle obtenait son doctorat à leur barbe masculine mal taillée.

— Donc, comme vous venez de le rappeler, vous plaidez non coupable. Maintenant, mademoiselle Olivia, je dois vous demander si vous vous rappelez de l’opération chirurgicale qui nous concerne ?
— Absolument Monsieur le juge.
— Bien, reprit-il, donc vous étiez l’infirmière anesthésiste en charge de l’opération de Julien Gueunet, onze ans, lors de la chirurgie vasculaire d’urgence pour laquelle il a été pris en charge… d’urgence par les services hospitaliers.

Elle eut presque envie de se moquer de sa répétition mais l’heure était maintenant au sérieux et aux grandes batailles, non plus aux petites victoires.

— Oui, monsieur le juge.
— Vous avez effectué votre service ce jour-là alors que plusieurs collègues, avant l’opération, vous attribuent des propos étranges.

Sa respiration s’accéléra. Voilà l’un des “faits” qui n’avait jamais existé, parmi beaucoup d’autres.

— Ils me les attribuent, monsieur, mais j’ai la certitude de ne pas les avoir tenus.
— Il n’empêche, Mademoiselle, que plusieurs de vos collègues rapportent des propos très similaires. Il est plutôt improbable que tous mentent de la même manière. Par exemple, cinq de vos confrères, et consœurs, disent que vous leur avez demandé, je cite : "as-tu déjà imaginé que tu pouvais être une nouvelle personne chaque jour ?".

Tout cela était stupide, elle n’avait jamais dit cela. Elle serrait les dents en regardant le juge.

— Comme je viens de le dire, monsieur le juge, j’ai lu et entendu tous les propos que l’on m’attribue mais ils sont tous absurdes, ne me ressemblent pas et je suis catégorique sur le fait de ne jamais les avoir tenus. Pour donner du poids à mes paroles, j’ai fait de nombreux tests de mémoire différents avec des professionnels de santé et tous montrent des résultats attestant de ma mémoire exceptionnelle. Ces documents ont tous été inclus dans le dossier transmis au Parquet.
— Dans ce cas, passons à l’opération en elle-même. Le jeune Julien Gueunet de onze ans, je le rappelle, était admis à l’Hôpital Lariboisière en urgence la nuit de la date des faits et une opération de remplacement de l’aorte devait être effectuée de toute urgence.
— C’est cela oui, intervint-elle rapidement entre deux phrases.
— Ainsi, reprit le juge, agacé par cette interruption, vous étiez l’infirmière en charge de son anesthésie.
— Absolument.
— Mais alors que vous deviez anesthésier le patient, vous avez refusé…

Elle ne répondit pas, pour l’instant.

— …ce qui a entraîné des réactions vives chez vos collègues qui ont voulu vous remplacer. Ensuite, vous avez commencé à vous débattre pour que personne ne vous sorte de la salle ou n’anesthésie le patient, ce qui a conduit à un retard dans l’opération et à la mort du patient.

Les faits étaient là. Il ne lui restait plus qu’à répondre. Mais pour cela il fallait qu’elle attende que son macabre chef d’orchestre lui autorise à jouer de son triangle au milieu de toutes les violentes percussions de mépris et les bourrasques des préjugés.

— Qu’avez-vous donc à répondre à cela Mademoiselle ?
— Que tout ceci est faux Monsieur, je n’ai jamais rien fait de tel.

Elle l'avait dit, elle avait dit la vérité.

— Mademoiselle Olivia, le Parquet a reçu l’autorisation de passer sur écran et devant audience la séquence filmée par la caméra de surveillance au moment des faits.
Sarah ouvrit grand ses yeux. Pour voir si elle avait bien entendu ? Si le juge le disait cela devait être légal… mais de toute façon elle n’a rien à se reprocher alors pourquoi angoisser ?
— Très bien, monsieur le juge.

Le magistrat concerné acquiesça, non pas à l’attention de l’accusée mais d’un assistant posté près d’une porte aussi marron que les murs. Ce dernier, plutôt jeune, appuya sur un bouton qui alluma l’écran au-dessus du juge. Lequel se retourna afin de regarder, avec la salle, les images incriminantes. Pourquoi ne lui avait-on pas montré ? Elle avait pourtant bien lu tous les témoignages de ses collègues sur les propos qu’ils lui tenaient…

La vidéo se lança.

Aux yeux de Sarah Olivia, les murs du tribunal qui l’entouraient étaient blancs. Pourtant, la vidéo sur l’écran était de couleur grise. Elle s’y vit. Refusant d’anesthésier l’enfant qui mourait sur la table d’opération. Sabotant les tentatives du personnel de le faire à sa place. Vandalisant le matériel pour qu’il soit inutilisable. Violentant tous ceux à sa portée. Condamnant son patient.

L’image se figea, les choses avaient changé. Les yeux du juge, la couleur des murs et le visage de l’accusée.

— Comme vous pouvez le voir sur ces images, mademoiselle Olivia, il est difficile de vous considérer innocente.

Elle devait se ressaisir. Elle n’avait pas de temps à perdre. Il lui fallait réfléchir et dire la vérité, encore.

— Monsieur le juge, je vous avoue être confuse.

Sa voix était assurée, étrange miracle de son point de vue. À l’écoute de sa propre confiance, elle se rappela qui elle était, quelqu’un qui gagne, quelqu’un de droit, quelqu’un qui se bat.

— La vidéo montre bel et bien ce qui m’est reproché, je ne peux que le reconnaître. Seulement, pourquoi moi, infirmière anesthésiste dans un grand hôpital, ne souffrant d’aucun mal physique ou psychologique aurais-je fait cela ?
— C’est à vous de me le dire, mademoiselle.

Le juge avait répondu du tac au tac. Sarah se sentait acculée. Il l’attaquait, il voulait la vaincre.

— C’est à vous de nous donner les éléments que nous n’aurions pas ou que vous ne nous auriez pas transmis. Peut-être aviez-vous consommé quelque chose que vous n’auriez pas dû, que vous vous sentiez mal, que vous n’étiez pas vous-même, que-

Les murs du tribunal qui l’entouraient étaient rouges. Pas elle-même ? Qui n’est pas soi-même ? Pourquoi cett-

— …les éléments de réponses que nous n’av-

- résonnait dans sa tête ? Pour quelle raison aurait-elle tué un enfant ? Non, pourquoi ne voulait-elle pas-

— …selle Olivia ?

- l’anesthésier ? Pourquoi ne voulait-elle pas-

— …demoiselle ?

- qu’il s’endorme ?

Elle hurla. Tous sursautèrent, certains lâchèrent même un cri de surprise mêlé de peur. Le juge se leva d’un coup.

— Mademoiselle ! Qu’est-ce qui vous prend ?!

Ses lunettes étaient remplies de buée pourtant son regard fou se voyait clairement. Le magistrat eut un mouvement de recul alors que les officiers dans le fond de la salle, assis pour ne pas se fatiguer, se levèrent.

— Je l’ai sauvé !

Elle criait. Les policiers quittèrent leur siège.

— JE L’AI SAUVÉ !

Elle hurlait. Ils portèrent leur main à leur tranquillisant.

— IL NE DEVAIT PAS DORMIR !

Elle pleurait. Elle se retourna et contourna le barreau alors que les officiers approchaient rapidement.

— PERSONNE NE DOIT DORMIR !

Sa complainte était du désespoir pur comme peu en entendront jamais dans leur vie, tous ceux dans le tribunal en faisait désormais partie. Les policiers n’arrivaient pas à l’attraper, elle se débattait trop. L’un d’eux dégaina son pistolet à sédatif et visa son bras.

— JE VOUS EN SUPPL-

Les murs du tribunal qui l’entouraient étaient noirs.


1492, répondez, vous êtes sur place ?
— Ouais.
— Ouais.
1492, nous recevons deux réponses, quelle est la situation ?
— Euh ouais, bah on est, enfin je suis, deux.
— C’est quoi l’embrouille ?

Qu’est-ce qu’il se passe, bordel ? Un délire de clone maléfique ?

… Ce phénomène ne doit pas entraver le déroulement de la mission, veuillez poursuivre.
S’ils sont deux, on va peut-être pouvoir accélérer le mouvement.

C’est trop bizarre, pourquoi j’ai un clone ? Il sait aussi pourquoi on est là ? Ouais, il perd pas son temps.

— Il y a du monde, je crois que je vois des types organiser des files.
— Il y a d’autres doubles.
De vous ?
— Je sais pas, il y a juste des gens en double partout.
— En triple, même.
— Ah, certains ont des pancartes avec des noms dessus.
Bien reçu, il y a combien de personnes, approximativement autour de vous ?
— Rien que là, on doit bien être quelques centaines.
— Milliers, regarde derrière.
— Oh merd…

Silence, pas de réponse de l’autre côté. Je peux comprendre.

Changement de programme, essayez de comprendre ce qu’il se passe.
— OK.

Il y a aussi des gardes. Merde, ils sont pas censés être là. Pourquoi ils sortent de chez eux ? S’ils captent que je… qu’on fait partie de la Fondation, ça va pas être super bien reçu. Enfin, techniquement je suis mort, ils vont pas pouvoir me dégager comme ça.

— Bonjour, veuillez vous mettre dans la file d’attente. Vous encombrez l’espace d’arrivée.

Une jeune femme, elle est pressée et nous pousse vers la file.

— Bonjour, oui, en fait on aurait quelques questions…
— D’accord, je n’ai pas le temps d’y répondre. Maintenant, mettez-vous dans la file et excusez-moi mais vous risquez d’attendre un moment.

Elle s’en va sans rien dire de plus. Bon, peut-être qu’on devrait pas rester là. Il y a déjà d’autres groupes en train de prendre place derrière nous. Je, enfin il regarde devant nous, ouais, il y a beaucoup de monde. Enfin, vraiment beaucoup de monde…

— Ici 1492, vous me recevez ?
On vous reçoit, quel est votre rapport ?
— Bah on n’a pas grand-chose, on peut pas vraiment communiquer avec eux et j’ai peur qu’ils nous crament. Je pense pas qu’on pourra accéder aux bâtiments, c’est ultra sécurisé et ils sont en train de monter plus de tentes pour les arrivants. C’est complètement surpeuplé. Et l’Initiative, enfin les gars là, ils sont un peu débordés.
— Enfin c’est ce qu’on pense vu que c’est pas possible d’en choper un.
Bien reçu, poursuivez.
— D’ailleurs, il y a toujours plus d’arrivants.
— Et c’est plutôt compliqué, parce que je ne parle pas indien ni chinois.
… Merci pour les informations. Par ailleurs, avez-vous une explication ou une indication sur le fonctionnement du phénomène ?

Je réfléchis en regardant la file. Les groupes arrivent presque en continu. Ouais, rien d’étonnant. Il y a des grosses horloges plus loin, avec les heures de plein de pays. Comme si c’était une bourse, style Wall street, ouais. J’entends les gardes de tout à l’heure discuter.

— On peut pas en refuser, pour cette nuit ?
— Pas tant que la cabale n’a pas rendu son verdict.
1492, répondez.
— Désolé, j’étais perdu dans mes pensées. J’ai pas d’idées, mais il y a des horloges, donc regardez peut-être un truc par rapport aux heures.
— Et ils parlent de chinois qui vont pas tarder…
— L’horloge de Pékin, ah il est tard là-bas.
Nous allons surveiller cela. Nous ne pouvons plus vraiment maintenir la communication, nous allons donc vous laisser. Nous vous remercions pour vos services, 1492.
— De rien.
— De rien.

Et c’est le silence. Les appareils ne fonctionnent plus, et ne fonctionneront plus jamais. De ce que j’ai compris, je suis mort. Du coup, il n’y aura sûrement pas de prochain double, ou triple. On sera deux, et c’est peut-être pas mal. Le ciel est particulier, mais j’aime bien l’atmosphère du coin. J’aime bien le côté lunaire. Enfin triple lunaire. Je regarde moi, enfin je me regarde, enfin je regarde mon clone, puis je m’adresse à lui.

— Bon, ça te dit qu’on fasse connaissance ?


Encore une sonnerie, encore une notification et encore un mail venant s’ajouter à la longue liste de messages en attente dans ma boîte de réception. J’avais pourtant l’habitude de tous les lire, que voulez-vous c’est le métier qui veut ça, mais ces derniers temps ça ne s’arrête pas. Il ne se passe pas cinq minutes sans que je reçoive des calculs à faire, des données à analyser ou des demandes d’expertise de la part de mes collègues. Et je ne suis pas le seul dans ce cas-là. En fait, l’intégralité du Site est sur le pied de guerre.

Tout le monde sait ce qui se tramait et très franchement je crois que même sans accréditation particulière, on peut se douter de ce dont il s’agissait… on a une brèche de confinement sur les bras. Je n’ai pas, du moins pas encore, eu droit à un briefing détaillé sur l’origine de la brèche, mais vu la nature des tests demandés je me doute que c’est lié à un phénomène anormal altérant la réalité, ou quelque chose du genre.

Personnellement ça ne m’inquiète pas plus que ça, après quelques années au service de la Fondation, on cesse d’être impressionné par ce genre de choses. Ce qui me dérange le plus, c’est qu’avec tout ça mes horaires de travail ont été foutus en l’air. Ça fait plus de quarante-huit heures que je bosse sans avoir pu fermer l’œil ne serait-ce qu’un instant et, résultat des courses, je manque de m’écrouler de fatigue à chaque minute qui passe. Je pense que sans les quelques tasses de café qui parsèment mon bureau, je serais déjà plongé dans les bras de morphée. D’ailleurs, j’y songe, mais celles-ci ont grandement besoin d’être re-remplies.

— Eh, Frank. Il te reste du café ?
— Pas depuis que tu m’as pris mon dernier sachet il y a une heure.
— Ah, oui, désolé.
— Bon, disons que je serais prêt à te pardonner si t’allais me chercher un espresso au distributeur de l’Aile-C.
— Et je suppose que ce sera sur ma note ?
— Tu supposes bien. Et magne-toi, parce qu’à ce train-là on est pas près d’avoir fini.

Toujours aussi sympathique celui-là. Enfin, ça ne me dérange pas plus que ça de lui payer un café, si ça me permet de faire une pause dans mon travail et d’aller me dégourdir les jambes. Bon si je me souviens bien, le chemin c’est droite, droite, prendre les escaliers sans tomber, gau-

— Ah, docteur Park, vous êtes là, je vous cherchais partout.

Et c’est reparti. Pourquoi est-ce qu’à chaque fois que j’ai l’occasion de souffler, il faut absolument qu’on vienne m’emmerder.

— Et vous êtes ?
— Euh, je suis l’assistant chercheur Declerc, monsieur.
— C’est docteur, pas monsieur. Et qu’est-ce que vous me voulez ?
— On m’a chargé de vous dire que vous étiez attendu en salle de réunion euh, quatorze, je crois.

Pas la peine d’en demander plus, la salle quatorze est réservée aux réunions du Comité d’Éthique et si on voulait me voir là-bas, dans ces circonstances, c’est que c’était important. Même si je sentais que tout mon corps en avait cruellement besoin pour continuer de se mouvoir, pas le temps pour mon café, il fallait que je me dépêche. Heureusement, je n’étais pas si loin que ça de la salle et je réussis finalement à l’atteindre avant que mes jambes ne me lâchent.

— Docteur Park, nous vous attendions, prenez place, s’il vous plaît.

Je me traîne vers l’un des derniers sièges restant sans demander mon reste. Comme on pouvait s’y attendre, la plupart de mes collègues se trouvent dans le même état que moi, à la différence qu’eux ont réussi à apporter de quoi se maintenir éveillé.

— Bien, je vois que tout le monde est là, nous pouvons commencer. Tout d’abord, j’estime qu’une remise en contexte s’impose. Comme vous le savez, il y a trois jours nous avons observé une brèche de confinement au sein de-

J’ai la tête qui tourne. J’arrive à suivre seulement en partie ce qui se dit. Peut-être qu’en me couchant ça se calmera un peu.

— …ous pensons qu’il devrait atteindre le site dans les jours qui suiv-

Ah ? C’est peut-être bien un peu plus important que ce que je pensais. Mais bon on a de quoi se protéger ici, ça devrait aller.

— …ne semble pas porter atteinte au Voile ni au bon fonctionnement de-

Je suis tellement fatigué. Mes yeux se ferment tout seuls. Merde, ça va pas le faire.

— …attends votre avis avant de procéder au vote concernant l’aban-

J’aurais vraiment dû prendre ce café.


Il passa la porte de son appartement.

Pour Joachim, la journée qu’il venait de vivre n’avait rien d’extraordinaire. Il s’était levé, lavé, avait enfilé des vêtements quelconques et était parti pour huit heures de travail sans même prendre le temps de manger. Bref, la routine. Alors, maintenant qu’il en avait enfin fini avec cette journée et qu’il était enfin rentré chez lui, il comptait bien profiter de la soirée qu'il lui restait.

Il alluma sa console. Il ne se considérait pas vraiment comme un fan de jeux vidéos. Il avait simplement besoin de relâcher la pression et il avait découvert qu’avoir une manette entre les mains l’y aidait grandement.

Comme d’habitude, son repas consistait en un plat préparé devant les infos. Il n’y avait pas grand-chose d’intéressant. Toujours les mêmes présentateurs, les mêmes scandales, les mêmes drames. Il ne savait même pas pourquoi il continuait à regarder, par automatisme sans doute.

Puis, comme tous les soirs, il alla se coucher. Il ne comptait évidemment pas dormir tout de suite, mais son lit étant l’endroit le plus confortable de tout son appartement, il avait fini par passer la majorité de son temps libre dedans. Il alluma son téléphone. Comme tous les soirs, il passa des heures à naviguer entre différents sites jusqu’au beau milieu de la nuit. Comme tous les soirs, le poids de sa journée de travail finit par le rattraper. Comme tous les soirs, la fatigue eut raison de lui.

Et comme tous les soirs, il ferma les yeux pour la dernière fois.

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