Entrevue au sommet
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Quand j’étais enfant, mes parents ont voulu que j’apprenne toutes les langues de mon pays natal. Je sais donc en parler quatre. Pas toutes à la perfection, cependant. Disons que je suis parfaitement trilingue, mais pas multilingue. Ce qui en soi n’est déjà pas si mal. Malheureusement, aujourd’hui, je vais parler la langue que je maîtrise le moins. Et ce n’est pas la plus simple. Même si c’est celle que ma moitié enseigne, je ne l’ai jamais vraiment apprise. Et bien évidemment, je n’ai demandé à Lucrezia et Olivia que les gros mots et les insultes. Parce que c’est le plus marrant quand on découvre une nouvelle langue.

"Pino ?"

L’homme à tout faire de la base sursaute, terrifié.

"Capitaine Planieri ?"

Je lui souris pour lui montrer que pour le moment, tout va bien.

"Rassurez-vous, je n’ai pas perdu contre Yoshi, lui dis-je. Pas cette fois."

Il paraît que je suis exécrable après avoir perdu aux jeux vidéo… Personnellement je ne m’en rends pas compte.

"Oh, c’est… ça fait plaisir à entendre.

— Le docteur Merkeslet est arrivée ?

— Ou… oui, capitaine. Dans la salle de réunion.

— Très bien, j’y vais. Merci, Pino."

Continuant dans le couloir, je sens son regard angoissé peser sur moi, comme si mon calme et mon sourire cachaient quelque chose, une colère rentrée prête à exploser, comme c’est trop souvent le cas en ce moment. Il faut vraiment que je me calme. La salle de réunion se rapproche. Je ne dois pas stresser, surtout pas. Si j’avais un interprète, ça m’aiderait, en fait.

Mais je n'en ai pas.

"Capitaine Planieri ?"

C’est une voix assurée que j’entends derrière moi. Un homme d’une bonne cinquantaine d’années, aux cheveux bruns grisonnants, plus petit et plus tassé que moi, mais qui n’en reste pas moins impressionnant.

"Docteur Liguria. Je pensais que vous étiez déjà dans la salle de réunion."

Je me sens comme une gamine. Depuis quelques mois, je fais peur à tout le monde, et il m’arrive d’en abuser, je l’avoue. Mais Liguria n’a pas peur de moi et il me le fait bien sentir.

"J’ai eu des petits imprévus. Rien de bien grave, cependant. Bon, vous parlez français ?"

Je secoue la tête. Liguria soupire.

"Vous n’avez pas appris les langues officielles de votre pays ?"

— Si, mais je parle beaucoup mieux les autres."

Et là je sais qu’il est en train de m’insulter intérieurement. Comme un peu toute la base en ce moment, mais à la différence que lui n’aura pas peur de me le dire.

"Bon, c’est pas grave… comme vous le savez, nous avons à parler avec des français. Et comme vous le savez, je ne parle pas français. Apparemment, vous non plus. Rassurez-moi, la lieutenante Grange, en bonne native du Val d’Aoste, sait parler français ?"

Je hoche la tête.

"Elle est parfaitement bilingue, directeur.

— Très bien. Je n’ai pas besoin de vous rappeler la raison de cette réunion ?

— Ça ira, merci, directeur."

Il y a un moment de silence très pesant alors que nous montons les escaliers en direction du deuxième étage.

"Comment se sont passées vos fêtes de fin d’année, capitaine Planieri ? Vous êtes retournée dans les Grisons ?

— Clairement des vacances de merde, directeur Liguria. Non seulement je suis restée ici, mais j’ai aussi dû finir la paperasse administrative pour la Surintendance, et je déteste la ça. J’aurais largement préféré faire du snowboard dans la station de ski où j’ai vu le jour.

— Je comprends. J’imagine que vous auriez préféré profiter de votre famille.

— Ouais, largement."

La salle de réunion est là. Nous entrons et je vois une petite femme d’environ 55 ans, métisse, aux cheveux frisés grisonnants, qui a l’air à la fois fatiguée mais aussi sérieuse et déterminée. Olivia est là aussi, assise sur une chaise. Elle a bien récupéré, tout ce qui traduit son état sont ses béquilles, posées à côté de sa chaise. Son épaule est complètement guérie, ma sa cheville en est encore très loin.

"Bonjour lieutenante Grange, je vois que vous allez mieux.

— Bien mieux, merci, capitaine. Je m’adresse enfin à la petite femme, essayant de parler français.

— Vous le docteur Merkeslet ?"

Vas-y, Planieri, sors ton meilleur accent allemand bien dégueulasse…

"Affirmatif. Docteur Cynthia Merkeslet, département d’ingénierie anormale et responsable de l’étude des objets fabriqués par l’Amicale des Amateurs de l’Anormal. Vous êtes le capitaine Planieri, je suppose ?

— Oui. Capitaine Hannah Planieri, Équipe Spéciale Mobile Consequentia Glacialis. Et directeur Riccardo Liguria. Lieutenant Grange sera traductrice."

Merkeslet me regarde avec un petit sourire en coin.

"Je pense que ce sera utile, en effet."

Connasse…

Il y a un moment de silence. Je me sens embarrassée. Comme une gamine qui a fait une connerie. Comme si je n’avais rien à faire là, comme si j’étais entrée par inadvertance dans le mauvais bureau et que je m’étais retrouvée au milieu d’une réunion à laquelle je ne devais surtout pas assister. Déplacée. Mal habillée. Pourtant, j’ai mis mon uniforme militaire et mes bottes ; je n’ose même pas imaginer dans quel état je me sentirais si j’avais mon t-shirt Maskass.

"Vous n’avez pas du tout d’accent italien lorsque vous parlez français, capitaine Planieri.

— Canton Grisons.

— Ah, vous êtes suisse. Cela explique tout. Vous parlez donc mieux allemand."

Ouaaaaaaaais… On va dire ça comme ça…

"Commençons ?

— Bien sûr, capitaine, je me suis emportée, je n’avais aucune intention de vous mettre mal à l’aise."

Liguria a un petit air rassurant à mon égard. Il sait que j’apprécie moyennement d’être réduite à ma nationalité et de n’être aux yeux des autres qu’une Suisse constamment énervée. Je suis capitaine d’une FIM, je suis une championne de snowboard, je suis pilote d’hélicoptère et je fais tout ce que je peux pour concilier ma vie professionnelle et l’éducation de mon fils, je suis bien autre chose qu’une suisse.

"Alors, dit Merkeslet, je vois que c’est une réunion au sommet. Dans tous les sens du terme. J’ai plusieurs objectifs pour lesquels vous pourriez tous m’aider. Le premier est bien sûr l’étude de ce feux d‘artifice, car c’est mon travail. Le second est de connaître les intentions de l’AAA en ce qui concerne les pays étrangers. Le troisième est, peut-être, de renforcer la collaboration entre nos branches respectives, qui sait ?"

Je hoche la tête. La collaboration entre branches est essentielle pour la réussite de notre entreprise et pour la protection de l’humanité.

"Je ne vous ai pas posé la question, lieutenant Grange : l’AAA a-t-elle parlé de s’installer en Italie ?"

Olivia hausse les épaules.

"Je n’ai rien entendu à ce sujet, docteur Merkeslet. Peut-être que je ne m’en souviens pas, peut-être que ça va me revenir au cours de la discussion."

Liguria intervient.

"Qu’est-ce que l’AAA, docteur Merkeslet ? Ils se sont désignés ainsi dans le mot qu’ils ont laissé au capitaine Planieri. Qu’avons-nous à craindre d’eux ?"

Elle ricane discrètement.

"Honnêtement, docteur Liguria ? Pas grand-chose pour le moment. C’est juste une bande de copains qui fabriquent des objets anormaux avec un peu tout ce qu’ils trouvent.

— Autour d’un bon barbecue, renchérit Olivia.

— Exactement, lieutenante.

— Eh mais moi je disais ça pour déconner, réplique Olivia en italien tout en pouffant de rire."

Liguria a cependant d’autres questions, plus importantes.

"Mais ces objets marchent ?

— Pas toujours. En fait, souvent, ils ne marchent pas."

Je pouffe de rire. Ça me rappelle Christoph, qui fabrique des trucs avec tout ce qu’il trouve et s’invente un monde avec.

"Qu’est-ce qui vous fait rire, capitaine ? demande Liguria.

— Rien, j’ai pensé à mon fils. Il a trois ans et bricole des trucs à l’arrache avec trois bouts de ficelle et un bâton. Bref, continuons. Vous venez de dire que les objets qu’ils fabriquent ne marchent pas toujours. L’AAA est un GdI mineur qui monte en puissance ? Ou qui est sur le déclin ?

— Ni l’un, ni l’autre, répond Merkeslet. Ils ne sont pas sur le déclin, mais ne sont jamais montés en puissance non plus, et je pense qu’ils ne le feront jamais. Nous les surveillons de près, évidemment, mais ils ne nous ont jamais posé de problèmes.

— Pour le moment. Mais du coup, pourquoi les surveiller de près ? Ils n’ont pas l’air hostiles ?

— Ils ne le sont pas, docteur Liguria. La plupart du temps, ils essaient de nous aider, c’est le but de leurs objets. Quand ils fonctionnent, ils se révèlent très utiles.

— Comme le lanceur de feux d’artifice qui vous a alertés, par exemple, dit Olivia. Et s’ils faisaient volontairement des objets qui ne marchent pas et qui explosent, justement pour faire des blessés, des morts, voire détruire un site, ils m’auraient juste achevée, donc je pense pas moi non plus qu'ils soient hostiles. Mais je suppose, si j’ai bien compris, que vos interrogations quant à leur expansion à l’étranger sont la principale raison de votre venue.

— C’est bien ça, lieutenant Grange. Vous qui les avez vus agir et qui comprenez parfaitement le français, est-ce que vous avez entendu quelque chose qui pourrait laisser entendre qu’ils voudraient s’étendre à l’étranger ?"

Olivia réfléchit.

"Pas vraiment, non. Cependant, quand ils ont commencé à penser que j’étais pas chasseuse alpine, je les ai entendus se demander si y avait pas une branche italienne de la Fondation. Évidemment, j’ai fait semblant de pas avoir compris.

— Ils ne vous ont pas posé la question ? demande Merkeslet.

— Vous pensez pas que ça aurait été un peu con de leur part ?"

C’est pour ce genre de réponses que j’adore Olivia. Toujours détendue, comme si elle n’en avait rien à faire, toujours désinvolte. Des fois, je l’envie. C’est le genre à, une fois qu’elle a briefé ses agents avant une mission, à jouer à Luigi’s Mansion dans l’engin qui les emmène sur les lieux de l’intervention. C’est le genre à râler avant une opération parce qu’elle n’a pas eu le temps de finir son grand prix à Mario Kart 8.

"Donc ils ne connaissent pas votre branche ?

— Ils se doutent bien de notre existence, interviens-je. S’ils m’ont laissé un mot, c’est qu’ils savent qu’il y a une branche italienne. Après tout, dans leur esprit, s’il y a une branche française, pourquoi il n’y en aurait pas une italienne ?"

Roberto Demichelis débarque, évitant soigneusement mon regard. Lui et les autres agents de l’équipe B ont peur de moi depuis décembre. À juste titre. Depuis l’échec flagrant de leur mission et la mort de deux de leurs compagnons d’armes. Et surtout pour ne pas avoir vu qu’un membre du CFO se trouvait dans leurs rangs. Il amène un type en combinaison de ski, masque de protection sur le front. Un type aux cheveux grisonnants, avec des yeux d’un bleu étonnant.

"Docteur Liguria, voilà l’agent que vous voulez interroger."

J’éclate de rire.

"On dirait Patrick Chirac."

L’une des rares choses que je connais de la culture française. Mon petit ami est fan d’un film français nul avec des gens au camping.

"J’aimerais bien ressembler à Franck Dubosc, dit le type en combinaison. Mais je ne suis pas Patrick Chirac."

Olivia éclate de rire elle aussi. Le type lui dit un truc en français, qui ressemble à « ça va, Olivia ? » et qui la fait sourire et hocher la tête. De mon côté, je décide de reprendre mon sérieux.

"Merci d’avoir amené l’agent ici, lieutenant Demichelis. Vous pouvez retourner à vos occupations."

L’intéressé m’observe, incrédule. Ça fait tellement de temps que je lui gueule dessus que je comprends pourquoi il fait cette tête. Il repart en se posant de très sérieuses questions, sûrement de type « en fait elle va me tuer dès qu’elle va se retrouver seule avec moi ». Mais j’ai franchement autre chose à foutre pour l’instant.

"Bien, alors, monsieur, dis-je au type en posant mes mains sur la table, mon visage à 10 cm du sien."

Mon français, putain…

"Je suis capitaine Hannah Planieri, supérieure de Olivia. C’est à vous à dire vous êtes qui.

— Je m’appelle Jean-Pierre. Mais je préfère qu’on m’appelle JP…"

Il a l’air mal à l'aise. Si ça se trouve, il n’a jamais été interrogé par la Fondation et aucun des autres membres de l’AAA ne l’a été non plus.

"Docteur Merkeslet, vous déjà avez interrogé membre AAA ?

— Jamais, capitaine. C’est pour cela que je suis très contente d’être venue, c’est une magnifique occasion."

Et je la remercie silencieusement de parler lentement. Ce n’est pas que je ne comprenne pas le français, j’y arrive quand le vocabulaire est simple, que les textes sont courts et que mes interlocuteurs parlent doucement, mais je le parle et l’écris très mal.

"Je ferai l’interprète si vous comprenez pas, nous dit Olivia en italien."

Elle sait à quel point je suis nulle en français.

"Merci, lieutenant Grange, lui répond Liguria."

Et l’interrogatoire commence. Le nommé JP a heureusement compris que Liguria et moi n’avons pas le niveau de français d’Olivia et prend le temps de parler doucement.

"Alors, pour commencer, JP, comment avez-vous découvert la Fondation et pourquoi voulez-vous nous aider ?"

JP l’observe comme si elle avait dit une connerie.

"Au départ on avait fait un truc bizarre qui avait aplati la réalité, et on savait pas comment régler le problème. Puis vous êtes arrivés avec vos… comment ça s’appelle, là… ancres de… Crampon ? Un machin comme ça, et vous avez réglé le problème et emmené notre bidule."

Merkeslet fronce un sourcil.

"Et depuis, vous nous refilez tous ce que vous fabriquez ? Pour nous aider ou pour qu’on les analyse à votre place ?

— On a pas besoin que vous les analysiez, docteur, on sait comment ils marchent, c’est nous qui les fabriquons."

J’ai un peu de mal à comprendre le but, et je ne peux pas m’empêcher d’intervenir.

"Mais un GdI est mauvais pour Fondation, pourquoi vous vouloir aider ?

— C’est pas forcément le cas, répond JP. Nous, on est pas méchants, capitaine."

Assez bizarre… Tous les GdI auxquels j’ai eu affaire se sont montrés au mieux défiants, au pire extrêmement hostiles. Je ne comprends pas comment un Groupe d’Intérêt, une organisation rivale, puisse vouloir collaborer avec nous.

"Le principe d’un GdI c’est d’être un rival, continue Liguria.

— On sait, répond JP, on y a eu affaire. Je crois…"

Merkeslet fronce un sourcil.

"Comment ça vous y avez eu affaire ?"

JP commence à trembler. Il a peur, mais pas de nous. Son regard se perd dans le vide et il se frictionne les bras comme s’il avait froid.

"Des gars sont venus… J’étais gamin, je me souviens pas trop, j’ai pas compris ce qu’ils ont dit à mes parents… Il y a eu des cris, des explications… Puis…"

Il éclate en sanglots. Je devine quelque chose.

"Ils ont tué les gens ?

— Je m’étais caché sous la caravane pour… qu’ils me trouvent pas… Mais d’autres ont pas eu de bol…"

Il cache son visage.

"Y a eu des coups de feu… des hurlements… Je suis resté des heures sous cette caravane avec Gégé…"

C’est quoi ce prénom ??? C’est encore pire que Calogero ou Genoveffo.

"Gégé… le membre le plus connu ? demande Liguria."

JP hoche la tête, mais ne répond pas. Merkeslet enchaîne. Les lèvres de notre "agent" tremblent. Merkeslet insiste. JP craque.

"Gégé est mon frère… Mon grand frère. Il est beaucoup plus âgé que moi."

Je ne pige absolument rien, et apparemment, Olivia et Liguria non plus. En revanche, Merkeslet est très excitée et note à toute vitesse. Je suppose qu’elle ne devait pas savoir ces informations avant. De mon côté, je meurs d’envie d’en savoir plus, mais je ne veux pas intervenir pour l'instant.

"C’est intéressant, tout ça, JP."

Ce dernier est secoué de sanglots. J’ai presque envie de le prendre dans mes bras, il a vraiment l’air bouleversé. Je ne sais pas ce qu’il a vécu, j’ai la chance d’avoir grandi dans une famille unie, heureuse et aisée, dans une luxueuse station de sports d’hiver suisse. J’ai 42 ans et le seul drame de ma vie a été la mort de mon père, à 85 ans, mais la vieillesse est inévitable. JP, lui, n’a sans doute pas eu cette aubaine.

Mais la Merkeslet, là, elle a un minimum d’empathie, ou pas ?

"Qui sont ces gens JP ?"

Il se remet à pleurer. Ses sanglots deviennent incontrôlables et il n’arrive plus à parler. Je vois Merkeslet soupirer, comme si ça la faisait chier. Je la fusille du regard pour lui faire comprendre que ce n’est pas le moment d’aller plus loin à ce sujet. JP a besoin de se calmer. Ce sont des mauvais souvenirs qui remontent. Je dois prendre le relais. Je suis une nerd agressive, mais quand il le faut, je sais être douce et calme.

"JP ? Prenez cinq minutes pour se calmer. Ça va bien.

— L’interrogatoire n’est pas fini, capitaine Planieri."

Je la fusille du regard.

"Docteur Merkeslet, faut calmer JP, interrogatoire peut pas continuer si JP est pas calme !"

Mon accent me donne une crédibilité inexistante, mais ça réussit à lui rabattre le clapet.

"Respirez, JP. Ça va. Ça va."

Je laisse passer cinq minutes, pendant lesquelles je ferme un peu les yeux. La paperasse ça m’a épuisée, et je suis très loin d’avoir fini. J’ai mal à la tête, je jure qu’une fois que j’ai fini, je demande mes congés. J’ai une vie privée, quand même.

"Tout va bien, Hannah ? me demande Olivia.

— Je suis crevée, rien de grave…"

Enfin, JP sèche ses larmes et nous dit qu’il est prêt à continuer.

"Ok, alors on va prendre un nouvel angle d’attaque, dit Merkeslet. Comment réussissez-vous à manipuler l’anormal ?

— C’est… on sait pas tous faire. Moi je sais pas faire, je fabrique juste des trucs. Je suis juste mécano, moi, pas manipulateur de la réalité."

Houlà, ça parle de manipulation de la réalité. J’ai jamais rien compris à ça, moi. La preuve, je fais des opérations en montagne.

"Donc les membres de l’AAA ne savent pas tous manipuler la réalité ?

— Moi je sais pas bien faire, en tout cas. Ça doit être héréditaire, mes parents et Gégé savent faire. Ma copine sait le faire aussi, je sais pas comment, et elle l’apprend à notre fille.

— Donc vos parents savent faire… Ils faisaient déjà partie de l’AAA avant votre naissance ?"

JP hoche la tête. Merkeslet continue.

" L’AAA est une affaire de générations ? Vos parents en faisaient partie, vous et votre frère aussi, et votre fille en fera également partie ?"

Nouveau hochement de tête.

"Donc vous étiez bien plus nombreux avant ?"

JP acquiesce de nouveau.

"Combien ?"

Haussement d’épaules. Il ne sait pas. Et je suis certaine qu’il ne ment pas.

"Et vous êtes combien, maintenant ?"

Il se recroqueville sur lui-même, comme si quelqu’un dans la pièce allait l’insulter ou le frapper.

"Pas beaucoup… Une trentaine, au maximum… On est vraiment pas beaucoup, on essaie pas vraiment de s’agrandir, parce que… Parce que ces gens, ils… ils… pourraient essayer de nous retrouver. Alors on se cache encore plus que d’habitude.

— Quand s’est passée la fusillade, JP ?

— J’avais… 14 ans… Peut-être 15… Je sais plus trop… Je… Je suis désolé, j’ai eu un trou noir, j’ai tout oublié !"

J’attends la traduction faite par Olivia, puis j’essaie de répondre.

"C’est pas grave, JP. Quand c’est que c’est passé ?

— Dans les années 1980… J’étais gosse, s’il vous plaît, je veux pas en parler…

— Il faudra bien que vous nous disiez le nom de ceux qui vous ont attaqués, un jour, JP."

Il refuse, encore secoué de sanglots. J’ai toujours pitié de lui, j’aimerais utiliser la douceur avec lui, pour le pousser à parler sans utiliser la peur ou la violence.

"Vous cachez où, JP ? Juste question, je viens pas chercher."

Il observe Merkeslet avec un regard terrifié.

"Comme dit la capitaine Planieri, nous ne viendrons pas vous chercher, lui répond-t-elle. Nous voulons seulement savoir où vous vous cachez."

JP s’avoue enfin vaincu.

"En région Rhône-Alpes. Je ne veux pas vous dire les endroits précis, seulement que c’est en Savoie."

Je lis la déception dans les yeux de Merkeslet.

"On s’en contentera… Et concernant une éventuelle expansion en Italie ?"

JP hausse les épaules.

"Euh… je sais pas… C’est pas prévu, on savait même pas qu’il y avait une branche italienne… Nous on était juste là au bon endroit au bon moment… On a juste filé un coup de main, comme d’habitude."

Là, j’ai besoin de comprendre. Je prends la parole, sachant très bien que JP semble ne pas avoir peur de moi.

"Vous aidez la Fondation avec les objets pas normaux pour que ceux qui ont attaqué votre groupe attaquent pas aussi la Fondation, j’ai raison ?"

JP hoche la tête.

"Et donc, ces gens qui ont essayé de vous exterminer ? gueule Merkeslet. Leur nom ! On doit savoir leur nom ! Allez JP, cet interrogatoire a assez duré !

— Mais je sais pas, moi ! J'étais gosse, j'ai rien compris !"

Olivia commence à s'impatienter. Elle est hyper active, ça la saoule souvent d'attendre.

"En fait, vous cherchez quoi, exactement ? Une planque ou une protection ?"

JP baisse la tête, comme un enfant pris en faute, sans rien dire. Comprenant qu'il sera plus enclin à parler si c'est elle qui lui pose des questions, Olivia prend l'initiative et décide de mener elle-même l'interrogatoire.

"Ce que je veux savoir, JP, c'est ce que vous voulez faire, et ce que vous attendez éventuellement de notre part. Vous voulez nous protéger ou vous voulez qu'on vous protège ?"

La respiration courte, JP nous observe tous, l'air inquiet, comme s'il allait avouer un truc impardonnable.

"On cherche de l'aide."

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