Un dernier jour sur Terre
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"Le feu emportera ce que la guerre n'aura pas déjà consumé et l'Homme n'aura plus, au lieu de pain et de vin, que le goût de la cendre dans sa gueule ensanglantée."1


La nuit est calme dans le grand désert d'Asphodèle. Seul le blizzard qui soupire tient compagnie au Voyageur solitaire juché sur sa chtonobate. Les longilignes jambes chitineuses de la parodie de monture soulèvent à chaque foulée de grandes bouffées de cendres sèches qui s'envolent vers les cieux illuminés.

Là-haut, une lune minuscule peine à rivaliser avec la multitude d'étoiles. Au firmament, une Voie Lactée éclatante zèbre le ciel de part en part illuminant les cieux d'un éclat que lampadaires et devantures à néons ne peuvent plus masquer comme du Temps des Hommes.

Face à ce carnaval céleste, le reg gris et nu qu'est la Terre paraitrait bien fade aux yeux d'un visiteur de notre monde. Pas une plante pour égayer le paysage, pas un arbre pour s'abriter, pas une rivière pour se désaltérer. Là où forêts luxuriantes et champs radieux prospéraient, il n'est plus que pierre dure et cendres volcaniques. En effet, la silhouette menaçante des acariâtres géants reste visible à l'horizon, telle le rappel d'une promesse de quelque entité démoniaque ayant juré de faire disparaitre toute vie sur cette minuscule boule de roche perdue au milieu de l'espace.

Pourtant, en regardant à l'horizon, le Voyageur aperçoit de drôles de formes efflanquées courir au loin. Tels des sardines des terres, les Gorgopodes parcourent à toute jambe le reg stérile dans de gargantuesques nations grouillantes, cherchant inlassablement les rares lichens poussant dans le lapiaz glacé. Certains ne tiendront pas jusqu'au jour mais la majorité survivra. C'est ainsi qu'il était et c'est ainsi qu'il sera, jusqu'à ce que le froid gagne le corps de tous Ceux qui respirent.

Le Voyageur n'a cure de ces basses considérations biologiques, cela fait trop longtemps qu'il parcourt ces terres pour s'en soucier. Empires, patries et nations sont nés, ont vécus et sont morts sans que son regard d'acier ne faillisse. Créé par la barbarie des hommes, il avait vu le feu nucléaire décimer bourreaux et victimes, coupables et innocents. Ils les avaient vu se relever, puis recroitre avant de retourner à la barbarie infâme qu'aucune bête ne leur envie. C'est cette finale bestialité qui mit fin au règne des Hommes. Maintenant, peut-être en est-il le dernier ambassadeur ou peut-être y a-t-il quelque part dans une grotte profonde quelque infâme créature rampante pouvant également revendiquer ce titre ? Cela n'a plus aucune importance, il le sait.


Le Voyageur s'arrêta au somment d'une falaise. Face à lui, plus encore de cendres et de rochers à perte de vue. C'est là qu'il choisit d'allumer un feu pour attendre le lever du soleil. Il retira sa capuche, laissant apparaitre sa longue chevelure aussi sale que blafarde, ainsi que les innombrables stries témoignant de la barbarie de ses semblables

Soudain, il entendit un bruit que jamais plus il ne pensait entendre.

- Bonsoir François.

Il se retourna et vit une apparition d'un autre temps. La silhouette était noire, gigantesque, une faux à la main et un sourire bienveillant sur sa bouche sans lèvres.

- La Faucheuse, je présume ?

- Tu présumes bien.

- C'est pas trop tôt.

- Ce n'est pas exactement la réaction qu'ont généralement les gens en me voyant.

- Parce qu'ils te voient souvent ?

- Non, aujourd'hui c'est particulier.

Elle désigna un rocher de sa main flétrie par les millénaires.

- Puis-je ?

- On a l'air d'être dans un salon de thé d'après toi ?

- Je vais prendre ça pour un oui.

La Mort s'assit sur le rocher.

- N'as-tu pas remarqué quelque chose de différent ces derniers temps ?

- Hum… le temps fantastique tu veux dire ? C'est vrai qu'on a pas eu d'éruptions solaires depuis un moment, c'est bien parce que j'en ai marre de m'arracher des tumeurs.

- Épargne moi les détails s'il te plait, ce n'est pas de cela que je te parle.

- De quoi alors ?

- Il t'arrive parfois d'apercevoir les créatures de cette terre, je présume ?

- Tu parles de ce machin ?

La Chtonobate releva la tête du champignon fluorescents que ses mandibules étaient en train de déchiqueter et les dévisagea de ses yeux à facette.

- Entre autres, mais pas seulement. Réfléchis. Quels autres animaux as-tu vus ces derniers temps ?

- Hum… D'abord il y a ce troupeau de Gorgopodes qui broute à quelques kilomètres, j'irai peut-être en chasser quelques-uns demain matin. Il y a aussi les Miasmoboles qui hurlent dans les montagnes. Je m'approche pas de ces saloperies, c'est bourré de vermines. Les Sarcochères sont aussi assez chiants à tuer avec leurs grosses mandibules, mais je le suis encore plus.

Le Voyageur montra sa cape.

- En plus ils donnent un super cuir.

Il prit une buchette d'arbre styxien et s'apprêta à la mettre dans le feu quand il pointa quelque chose au loin.

- Et maintenant il y a ce truc aussi.

Le Voyageur désigna une forme au loin, dans la plaine. La chose semblait flotter paresseusement à un ou deux mètres du sol, simplement portée par la brise calme du désert. Son corps ressemblait à une sphère claire couverte d'excroissances duveteuses comme un pissenlit de l'Ancien monde. Il émettait une douce lumière iridescente, comme s’il voulait égaler la splendeur des luminaires du firmament.

- Effectivement. Comment appelles-tu ce "truc" ?

- Un Noctoplaste.

- Décidément, tu es bien créatif quand il s'agit de leur donner des noms.

Le Voyageur haussa les épaules.

- Que veux-tu ? Le dernier livre en état d'être lu que j'ai eu entre les mains était un manuel de grec et je dois avouer que j'ai pas vraiment d'autres occupations ces temps-ci.

La Faucheuse se frotta la mandibule, pensive.

- Tu pourrais regarder les étoiles par exemple.

- Les étoiles hein ?

Le Voyageur leva les yeux au firmament, songeur.

- Oui c'est vrai, elles sont toujours là elles. Brillantes, étincelantes… Elles me guident depuis toujours. Pourtant…

Il fronça les sourcils.

- Pourtant j'ai l'impression que ce ne sont plus les mêmes que celles de mon… de l'Ancien Temps. Orion n'a plus le bassin aussi droit et l'étoile polaire n'est plus exactement au Nord. Même la Lune semble plus petite maintenant.

- Oh c'est parce qu'elle l'est.

Le Voyageur fronça les sourcils.

- Sérieusement ?

La Faucheuse hocha la tête.

- Enfin, vu d'ici surtout. Elle s'éloigne de la Terre depuis toujours, tel un bébé profitant du sommeil de sa nourrice pour partir explorer le monde. Bien sûr, ce n'est que quelques centimètres par an mais cela commence à devenir significatif de ton point de vue. Je me souviens, la première fois que je suis venu sur cette planète elle devait bien occuper la moitié du ciel. Maintenant, elle rivalise à peine avec les étoiles les plus brillantes.

- Hum… Tout doit changer un jour il faut croire.

Ils restèrent de longues minutes sans dire mot, les yeux pris dans les flammes dévorant les rhizomes d'arbre styxien. Le Voyageur finit par prendre la parole.

- Et donc ? Qu'est ce qui va pas avec les animaux ?

- Hein ? Ah oui, les animaux. Ce n’est pas ce qui va pas, mais ce qui a changé.

- Je t'ai dit que je manquais de distraction mais ça commence quand même à sérieusement me péter les noix, tes devinettes.

- Très bien, j'irai droit au but. Quel est le point commun entre tous les animaux que tu m'as cités ?

- Bordel, qu'est-ce que je viens de dire sur les devi-

- Réponds à la question, s'il te plait.

- Euh… Ils sont super moches.

En entendant cela, la chtonobate releva la tête et lui lança un regard plein de reproches de ses grands yeux stupides.

- Ouais, c'est bien à toi que je fais référence la sauterelle.

La Faucheuse étouffa un petit rire.

- Tu sais, dit-elle, tu es la pire des abominations de son point de vue.

- Ouais bah c'est réciproque.

- Enfin bref, ce n'est pas ça.

- Elles ont toutes un goût dégueulasse ?

- Ce n'est pas forcément faux mais ce n'est pas non plus ce à quoi je fais référence.

- Je sais pas moi. Donne-moi un indice.

- D'accord. Pense "fourrure".

- Fourrure ? Mais aucune de ces bestioles n'a de fourrure !

- Nous y voilà.

Le Voyageur ne pût s'empêcher de lui jeter un regard interrogateur.

- Je ne comprends pas.

- Quels sont les animaux qui ont de la fourrure ?

- Euh… les mammifères ?

- Précisément.

- Hum… maintenant que tu le dis, c'est vrai que j'en ai pas croisé depuis des lustres.

- D'autant plus que je viens de faucher le dernier.

- Pardon ?

- Un rongeur troglodyte à six pattes s'est bêtement coincé entre deux stalactites en voulant attraper un insecte. Il est mort deux jours plus tard. Ironique de mourir de faim en cherchant sa pitance, n'est-il pas ?

- Oui, je suppose…

- Enfin bref, je pense que tu comprends ce que cela signifie ?

Le Voyageur fixa le feu pendant de longues secondes, comme pour y chercher la preuve que ce que disait la Faucheuse était erroné. Cela ne l'était pas et il le savait.

- Je suis le dernier mammifère sur cette planète.

- Et dans le reste de l'Univers aussi pour autant que je sache.

La Faucheuse se radossa à son rocher.

- Tu te rends compte ? 145 millions d'années d'évolution depuis les primitives souris arboricoles de l'âge des dinosaures, puis les mammouths, les baleines, les chiens, les chats, les fourmiliers, Maryline Monroe et puis toi, François, qui vient fermer le cycle.

- Youpi, répondit l'intéressé plein d'ironie.

- C'est là tout l'effet que ça te fait ?

- Depuis que je suis ici j'ai vu des montagnes se former, des océans disparaitre, des déserts apparaître là où se trouvaient la jungle avant de laisser leur place à des villes florissantes puis de nouveau la jungle. Autant te dire que je ne m’étais jamais fait d'illusions sur le fait que cette mascarade allait prendre fin comme tout sur cette putain de planète.

-Oui sans doute…

Après un silence, le Voyageur reprit la parole.

- J'ai une question à te poser.

- Je t'écoute.

- Jamais je n'aurais pensé la poser avant, même si j'en avais eu l'occasion.

- L'orgueil des mortels. Vous pensez tout savoir alors même que vous êtes de minuscules grains de sable dans le désert de l'Univers.

- Enfin bref, pourquoi moi ? Qu'ai-je fait pour mériter cette damnation ?

La Faucheuse resta silencieuse et immobile. Le regard dans le vague, ses orbites vacantes reflétaient étrangement les flammes vertes, comme si un véritable brasier se trouvait à l'intérieur. Après ces minutes qui parurent des heures, elle répondit.

- Une damnation ? La plupart de tes congénères auraient apprécié ne jamais avoir eu à croiser ma route.

- C'est faux.

- Comment ça "c'est faux" ? Écoute, je suis dans le business du trépas depuis plus de temps que cette planète en verra jamais et si je peux te dire une chose, c'est bien que la grande majorité de ceux qui sont passés sous ma lame auraient donné n'importe quoi pour se trouver à un autre endroit à ce moment.

- Dis ça au vieux fou qui a passé je ne sais combien de siècles seul dans le désert.

- Effectivement, ton cas est particulier. Mais…

- Écoute, je suis pas là pour débattre de l'utilité de rester ou non en vie. Je t'ai posé une question, réponds-y !

- On est bien curieux pour quelqu'un qui se disait indifférent à la métaphysique.

- Je t'ai sous la main donc autant en profiter.

- Soit. Tu as été scientifique à une époque, non ?

- Oui, on peut dire ça.

- Dans ce cas, imagine - et j'insiste sur le mot "imagine"- que tu aies le pouvoir de créer un univers et que tu es quelqu'un de curieux. Tu vas donc en réaliser un grand nombre en modulant les variables pour avoir un grand nombre de mondes tous différents. Peut-être que c'est vraiment ce qui s'est passé, peut-être que non. Peut-être que certains univers auraient développés de la vie, d'une complexité variable. Les Expérimentateurs auraient alors introduit une nouvelle variable pour pimenter les choses.

- La Mort…

- Précisément. La Mort a-t-elle été créée pour mettre fin à la vie ? La vie a-t-elle été créée pour permettre la Mort ? Une seule de ces deux choses a-t-elle été créée ou existe-t-elle vraiment ? Nul ne saurait te donner la réponse, moi compris. Je ne suis qu'un vecteur fatal qui n'a aucune idée de son origine, si toute fois elle existe. Enfin bref, nous nous éloignons du sujet. Si l'éventualité de ce que je viens de t'exposer était vraie, nous aurions donc un monde d'êtres vivants tous soumis à une fin programmée. Or, ne serait-il pas intéressant de savoir comment ils réagiraient s’ils étaient libérés de cette contrainte pendant plus longtemps que les autres ? Ils auraient choisi des êtres vivants variés afin de les soumettre à l'expérience.

- Moi compris ?

- Possible. C'est ma théorie en tout cas.

- Parce que même toi tu l'ignores ?

- Je fais partie de cet univers donc je suis soumis à ses lois. Je ne sais pas ce qu'il y avait avant, ni ce qu'il y aura après.

-Et donc ? Qu'est-ce que tu fais ici du coup ?

-L'expérience est terminée il faut croire.

-Et c'est tout ?

-Quoi "C'est tout" ?

-Tu me laisses poireauter à la surface de la Terre pendant des siècles et quand tout est détruit, tu viens me voir comme une fleur en me disant que c'était juste une expérience ?

- Je le répète c'est juste mon hypothèse. Peut-être que tu as juste eu de la chance pendant tout ce temps. Peut-être que je t'avais oublié. Peut-être qu'il y a effectivement une entité supérieure qui veille sur toi et qui m'a empêché de régler ma dette envers toi. D'ailleurs, j'ai une question à te poser.

- Vas-y.

- Qu'est-ce que tu as pensé de ta vie ?

- C’est-à-dire ?

- Tu vagabondes sur cette planète depuis des siècles, tu as dû en voir beaucoup. J'aimerai bien avoir, pardonne moi l'expression, l'avis d'un mortel sur ce que ça fait.

- Sur ce que quoi fait ?

- Être vivant ou ne serait-ce qu'exister.

- Je ne comprends pas. Que tu puisses ne pas savoir ce que c'est d'être vivant, d'accord mais le concept d'existence ? Tu es là à me parler donc tu existes.

- Pourquoi réduire le monde uniquement à ce qui existe ? Qu'est-ce qu'exister au final sinon que d'être soumis aux lois de l'Univers ? S’il y a un dieu, penses-tu qu'il a quelque chose à faire de ces lois ? Quel serait l'intérêt d'être omnipotent s’il fallait être ainsi limité ? En bref, si Dieu existe et qu'il est vraiment tel que les humains le décrivaient, il n'existe pas.

- Hum… c'est au final assez proche de mon avis sur la question. Et toi dans l'histoire ?

- Je ne sais pas pour être franc. Je ne sais pas si je suis soumis aux mêmes lois que vous autres sur Terre. Pour te donner une idée, c'est comme si un groupe de gens jouaient à un jeu et que tu voulais savoir quel était ce jeu en ayant pour seul repère suppositions et hypothèses quant au jeu auquel toi tu joues. D'ailleurs, en mettant de côté ces considérations métaphysiques, peut-être que nous n'existons littéralement pas. Peut-être sommes-nous une simulation provenant d'un ordinateur cosmique ? Peut-être sommes-nous le rêve d'une créature plus vieille que le temps ? Ou peut-être sommes-nous les personnages d'une nouvelle incohérente publiée sur un site internet obscur ? Pour être sûr il faudrait avoir un point de vue extérieur, ce qui est impossible comme je te l'ai expliqué auparavant.

- D'accord… Écoute, je crois que je vais arrêter de te poser des questions parce que j'ai l'impression de les oublier au fur et à mesure que tu me réponds.

- Quel intérêt de vivre si on ne se pose pas de questions ?

- Thalès de Milet.

- Ah vraiment ?

- Aucune idée, j'ai dit ça au pif.

- Enfin bref, c'est ton droit de renoncer aux interrogations si tu le souhaites mais tu n'as toujours pas répondu à la mienne.

- Je ne sais pas par quoi commencer.

- Le premier mot qui te vient à l'esprit pour résumer ta vie.

- La douleur.

- Ah oui ?

- Au final c'est peut-être pour ça que je suis sur terre, souffrir. Tout à l'heure je t'ai dit comment j'ai vu la terre changer au fil du temps mais je peux en faire autant des hommes. J'ai vu le Troisième Reich, l'URSS stalinien, l'hypocrisie du colosse Américain, la folie hargneuse de leurs rivaux d'Orient. J'ai vu l'humanité brûler du feu de l'atome, chaque cadavre ambulant piétinant sans pitié leurs frères de chair pour un peu d'eau viciée par les vapeurs radioactives. Et où cela aurait dû s'arrêter, ça a continué. J'ai vu la formation de l'Empire Kzalboc'ham et sa chute, puis celle de l'Union des Enfants de la Terre et leur déchéance, puis enfin l'arrivée du Roi-Dieu Yul-Moranah. J'avoue que j'ai eu grand plaisir à planter cette dague d'hématium dans sa boite crânienne. Il faut croire qu'il n'avait de Dieu que le nom. Enfin bref, en tout lieu et en tout siècle, je n'ai vu que haine, violence, destruction, peur et douleur.

- N'y a-t-il pas eu un seul moment de joie dans cette vie ?

- Oui, évidemment. De toute façon, elle était bien trop longue pour ne pas en comporter.

- Mais pourquoi ces souvenirs n'ont-ils pas plus d'importance dans ta mémoire ?

- Hum… En fait, je crois que… Je… J'ai du mal à l'expliquer…

- Tente toujours.

- Imagine - je sais que ça va être dur pour toi - que tu vis ta vie normale, tranquille. Tu vois tes amis, tu bosses sur ce que tu aimes, tu bouffes des machins qui n'ont pas un goût de merde de cloporte, tout baigne. Et pourtant, au fond de toi tu le sais, tu n’arrives pas à te débarrasser de cette petite voix qui s’agite à l’arrière de ton crâne. Tu sais que tout ça n'est que temporaire. Un jour tes amis mourront, ton travail n'existera plus et tu te retrouveras à mâchouiller des bouts de chitine cramés au matin, midi et soir. C'est une autre forme de douleur au final. Savoir que son bonheur n'est que temporaire et qu'inévitablement tu te retrouveras seul sur une planète morte.

- C'est amusant. Généralement tes semblables disent que c'est l'inéluctabilité de la mort qui rend les plaisirs de la vie si éphémères, pas le contraire.

- Oui, c'est vrai.

- Mais n'est-ce pas donner plus encore d'importance à ces petits moments de bonheur qu'en reconnaissant leur brièveté ? Te dire qu’ils sont fragiles et doivent être pleinement vécus puis cajolés dans ta mémoire ?

- Oui… Oui, tu as raison. Ces rares instants de joie… C’était… bon. Non, je n’ai pas d’autres mots. Savoir qu’on fait partie de quelque chose de plus grand, avec des gens qui t’aiment pour ce que tu es. Je sais, c’est horriblement cliché comme monologue.

- Il n’empêche que c’est tout à fait vrai.

- Oui… A la réflexion, c’est probablement pour ça qu’on a fait toutes ces conneries à l’époque. Pour profiter, se dire qu’on est vivant, ensemble et que tout va bien.

Le Voyageur soupira.

- Bordel, qu’est ce que je donnerai pas pour me retrouver un seul instant parmi eux à nouveau.

- Le passé c’est le passé, François, il s’agit maintenant de se tourner vers l’avenir.

- Oh voyons ! François par-ci, François par-là. Faucheuse, tu sais très bien quel est mon véritable nom. Utilise-le s’il te plait.

- Très bien, comme tu voudras. Grym.

- Grym…

Le Voyageur sourit en disant ces quatre lettres qui lui avaient été attribuées dans la douleur et qu’il portait désormais comme un étendard. Il resta ainsi, souriant avec la Faucheuse jusqu’à ce que les flammes vertes animant les buches styxiennes ne deviennent des braises noires. Enfin, la Faucheuse s’étira et repris la parole.

- Enfin, c’est pas tout mais le soleil va bientôt se lever.

En effet, les doigts roses de l’aube commençaient à colorer les mortelles falaises de chaudes aquarelles de lumière.

- C’est beau, répondit simplement le Voyageur.

- Oui Grym, très beau.

- Mais j’imagine qu’il te reste quelque chose à faire.

- Oui, exactement.

- Alors je ne vais pas te faire attendre plus longtemps.

Le Voyageur se leva.

- Formidable, répondit La Faucheuse. Ils sont tous très impatients de te revoir tu sais ?

- C’est vrai ?

- Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir, pas vrai ? Alors, prêt ?

- Depuis dix millénaires au bas mot.

- Parfait. Tu ne sentiras rien, je te le promets.

- C’est ce qu’ils disent tous, répondit le Voyageur avec un sourire.

- Au revoir Grym.

- Au revoir Faucheuse.

Et les yeux grands fermés, alors que la Mort dressait sa faux, le Voyageur resta debout devant l’instant qu’il avait attendu depuis bien trop longtemps. Le métal fendit l’air et un soupir apaisé partit enfin vers les étoiles.


Le soleil se lève sur le désert d'Asphodèle. Disque rougeoyant, il s'élève paresseusement dans le ciel teint aux milles couleurs de l'aurore. Peu à peu, tout le reg prend les fragrances lumineuses du petit matin. Dans leur course, les rayons finissent par atteindre le bord d’une falaise où se trouvent les restes d’un brasier maintenant froid et une chtonobate penchée sur une cape en peau de sarcochère rongée par les mites. Où était passée la créature chaude qui l’occupait ? Qu’était-il arrivé à l’étrange être velu qui, depuis bien des lunes, grimpait sur le sommet de son thorax pour parcourir l’Asphodèle ? La Grande Ombre semblait l’avoir avalé et seuls ses vêtements restent pour preuve que l’insolite créature avait bien existé. La chtonobate fixe un instant la peau grise avant qu’elle ne s’envole au loin, portée par le vent qui monte de la vallée. Elle tourne alors les talons, fuyant l’astre du jour qui darde sans cesse la croute sèche qu’est la terre de ses ultraviolets mortels. Vite, il faut fuir, fuir très vite ce plateau maudit où a expiré le dernier fils d’Adam.

Ainsi s'achève le Temps des Hommes.

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