À la croisée des chemins
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Objet : re:rapport renseignement urgent

Bonsoir,

C'est la troisième fois que je demande à mon équipe de vérifier les logs de la deuxième quinzaine de mai, et on a toujours rien. Panoptikon est supposé être infaillible, si quelque chose était passé on l'aurait su. On a lancé SisterAnne en renfort au cas où, mais les mots-clés n'ont rien donné. On est pourtant à jour sur tous les serveurs des fédéraux et des civils.

On peut encore attendre la première quinzaine de juin et voir avec les gars des Opérations HUMINT pour enquêter là-dessus en attendant ?

Ça marche pour les rapports, on vous tient au courant.

Bien cordialement,
Shin'Ichi Oda
Opérations SIGINT
Agence de Renseignements
Division Amérique du Nord


<Bonsoir,

On est sur le grill aux bureaux. Les patrons sont sous pression, ils se font harceler par le comité des directeurs de sites, et ils ont même reçu un des assistants des O5. Ils veulent savoir ce qui se passe.

Tu as mis du monde sur la veille ? 0 mot-clé relevé ?

Dans tous les cas, je lance BOND, ce sera plus simple pour les comptes-rendu. Je veux un rapport matin et soir avec les logs. On devrait recevoir des ordres d'en haut d'ici peu.

Bien cordialement,

Dominique Spruce
Opérations SIGINT
Agence de Renseignements
Division Amérique du Nord>


Nous somme le trois septembre deux-mille-dix-sept. L'affichage quartz des montres tactiques indique cinq heures vingt du matin.

Un puissant vent marin venu de l'est balaye les buissons ras hérissant les à-pics crevassant la côte déchiquetée, dissipant les nappes de brumes descendues pendant la nuit des forêts pluviales qui tapissent les sommets de l'arrière pays. L'air humide colle déjà à la peau et aux treillis. Le tableau bleu monochrome de la côte panaméenne commence à peine à se colorer d'un trait rouge-orangé sur l'horizon nuageux lorsqu'ils arrivent.

Trois masses sombres émergent de la nappe nébuleuse, traînant dans leur sillage tourbillons de fumerolles. Bientôt, à la vue de ces apparitions vient s'ajouter le battement rapide et sourd de leur propulsion. Les silhouettes grossissent à contre-jour alors qu'elles se rapprochent rapidement, volant en formation depuis la haute mer.

L'attente est nerveuse sur l'hélipad de la base.

Dans un ballet millimétré, éprouvé par l'expérience, les trois hélicoptères EC225 anonymes, d'un noir muet, amorcent leur descente, et simultanément viennent se poser face à leur comité d’accueil, l'un un peu plus en avant que les autres, sous le regard inquisiteur des mitrailleuses lourdes gardant la place.

La rosée sertissant les barbelés scintille sous la lumière froide des projecteurs des miradors, avant d'être dispersée par le souffle des rotors. Hommes et buissons s'inclinent dans un nuage de poussière et de gouttellettes.

Les engins se posent, et dans une chorégraphie sans accroc, un peloton de formes sombres en blousons noirs en émerge en trois sections.

Lorsque le nuage retombe et que le tonnerre des moteurs s'est tu, deux groupes d'hommes se font face.

« - Bonjour, messieurs. Colonel. Coltrane. Vos supérieurs ont dû vous contacter dans la nuit. Vous avez dû recevoir vos ordres. Nous venons prendre livraison de l'objet. »


Depuis un mois, la lettre avait beaucoup voyagé.

Partie lundi de l'ambassade Congolaise en Suisse, elle atteignit par avion postal les bureaux d'une chaîne télévisée nationale afghane le surlendemain matin, avant de repartir instantanément pour un hôtel international indonésien. Là, elle fut récupérée par un groom, qui la transporta dans la boite à gants de sa Lada puis sur le tableau de bord d'un esquif de pêche jusqu'à un cabanon sur un plage balinaise. Là, un touriste allemand la vit et la plaça discrètement dans un vieux sac de toile avant de la porter le soir même à un marin japonais d'escale à Denpasar. Le marin, au terme de deux semaines en mer, la remit à un discret yakuza sitôt débarqué dans le port de Tokyo. Celui-ci, sans en référer à ses supérieurs, la porta au propriétaire d'une épicerie de quartier, qui sans attendre l'expédia en direction de son cousin californien. Sans perdre de temps, il en retranscrit le contenu par courriel à une connaissance new-yorkaise, qui l'imprima et sauta dans sa voiture avant de partir pour Washington DC, capitale du monde libre.

C'est plus ou moins ainsi qu'elle se retrouva le deux septembre deux-mille-dix-sept au soir, et sans que l'on ne découvre jamais par quelle prouesse, sur la pelouse du jardin présidentiel de la Maison Blanche.

Elle fut bien sûr inspectée et analysée sous toutes les coutures, selon les protocoles de sécurité du Secret Service, mais ni compteur geiger, ni détecteur à métaux, ni scanners, ni analyses chimiques ne purent y trouver la moindre trace de danger. Bien entendu, une lecture attentive du secrétaire d’État allait prouver bien assez tôt qu'elle était, effectivement, dangereuse.

L'interrogation de témoins et l'examen de données satellitaires et de vidéosurveillance ne permit bien entendu de retrouver aucune trace d'une connaissance new-yorkaise, ni d'un cousin californien, d'un marin japonais, d'un touriste allemand, et encore moins d'un groom ou de qui que ce soit.


Les marines frémirent, et raffermirent leur prise sur leurs fusils M16. Ils avaient beau opérer en toute illégalité un site clandestin de la CIA sur le territoire d'un état souverain, leur hypocrisie vertueuse les gardait encore de tomber dans le détachement et la froideur des agents de la mystérieuse Fondation qui leur faisaient face. Parler en termes « d'objets » était encore en dessous d'eux et de leur éthique professionnelle.

Leur chef, un colonel sec au visage buriné, s'avança à l'intérieur du cercle de poussière en suspension qui auréolait l'hélipad, et vint se placer devant le commandant des hommes en blousons noirs. Celui-ci salua.

« Capitaine Rana. Tout est prêt, Colonel ? »

« Le Général vous a mentionné. »

Le Colonel avait du mal à cerner son interlocuteur. Il était loin de ressembler à un militaire selon ses standards, mais il avait assez d'expérience pour savoir que rien ne ressemblait moins à un militaire qu'un militaire.

Il n'était ni particulièrement grand, ni particulièrement large. Pas particulièrement vieux, ni jeune non plus. Cheveux bruns courts, regard fixe et visage inexpressif. Le seul détail de sa figure qui semblait vivant étaient ses lunettes à verres fumés, qui reflétaient les disques lumineux des projecteurs braqués sur lui.

Il parlait d'une voix monotone, parfaitement claire dans l'air bruyant du matin.

« Bien. Où est-il ? »

L'homme nommé Coltrane s'avança, discret dans son complet noir. Il semblait parler le même langage muet que le dénommé Capitaine Rana.

« Suivez-nous ».

L'officier invita les agents à l'accompagner, et ses hommes les y poussèrent en s'empressant de les encadrer.


« Elle viendrait visiblement de l'ambassade … congolaise en Suisse, Mr. President »

Le Vice-président s'emporta de plus belle.

« Mais comment ces ploucs ont obtenu une telle info ? Ces mecs sont suivis vingt-quatre heures sur vingt-quatre par la NSA, la CIA, l'UIU et les satellites de la NASA en même temps et c'est des nigérians qui tombent sur le pot aux roses ? »

« Des congolais, monsieur. »

Il ne l'écoutait pas.

« Faites-moi penser à faire baisser le budget de ces petits pédés à la prochaine réunion du Congrès. N'est-ce pas, Mr. President ? »

Le Président du Monde Libre était affalé dans son fauteuil et n'avait pas levé les yeux de son écran de télévision depuis que son conseiller aux affaires des agences de renseignement était entré dans ses appartements. Il lissa sur son ventre sa cravate desserrée. Il marqua un moment de silence avant de commencer.

« Les russes en disent quoi ? »

« Ils – ils n'ont pas encore étés prévenus, Mr. President. Il ne nous ont pas contactés non plus. »

« Eh bien qu'est-ce que vous attendez ? »

Son conseiller le regarda sans comprendre.

« Prévenez-les ! Je vais pas vous expliquer comment faire votre job, non ? »

Son Vice-président l'interpella.

« Donald … vous ne voudriez pas, avant toute chose, prendre connaissance du contenu de cette lettre? »


Les hommes se tiennent en deux quasi-cercles concentriques.

Les hommes en anoraks noirs se tiennent au centre, ont posé leurs sacs à terre et en déballent des instruments mystérieux, sortes de menottes, de lanières et de camisoles, couvertes de câbles.

Les marines les entourent, l'air agité. Il ne sont pas rassurés.

Tous se tiennent à l'extrémité d'un chemin en terre battue boueuse et déttrempée. Le chemin mène vers un énorme pavé de béton, semblant posé à même le sol au milieu de la cour de l'infrastructure principale du site, mais dont les racines s'enfoncent profondément dans le sol. La brume, ramenée sur la côte par les bourrasque d'un vent du Nord importun, s'épaissit à vue d’œil et un crachin vicieux s'abattait déjà sur les esplanades en béton et les fosses en terre de la base.

Les lourds battants de la porte blindée du bunker se rouvrent lentement. Une escouade d'hommes en armes émerge bientôt de l'obscurité. Les soldats, masqués, harnachés d'armures de combat en céramique, armés de fusils à pompe traînent presque solennellement une silhouette derrière eux. Chacun retint son souffle au rythme de leurs pas pesants.

Le cortège, royalement funèbre dans le clair obscur du mauvais temps, s'avance dans la cour.

Ils traînent un enfant cagoulé derrière eux.


« Ils confirment, Mr. President. Ils ont reçu un courrier du même acabit hier soir. Le leur aurait été expédié depuis un village du Manitoba. Ils y ont envoyé des hommes, ils n'ont trouvé aucune piste »

« Ça pourrait effectivement être très sérieux, Mr. President. Les russes l'ont aussi suggéré, mais ça pourrait rendre nul notre contrat avec eux. Ou du moins être la base pour en revoir les termes. »

Tous fixaient leur commandant en chef. Même si l'idée ne séduisait aucun d'entre eux, il était bel et bien, après tout, le détenteur du pouvoir exécutif du pays.

« Mais en fait … ça voudrait dire … que nous n'aurions plus besoin d'eux ? On les paie pour identifier et contrer les menaces, mais ils font juste le boulot à notre place. Et s'il n'y a plus de menace … Rappelez-moi combien on les paie ?»

Le conseiller chercha dans son porte-documents.

« Vint – vingt-et-un milliards l'année, Mr. President. »

Il y eu un blanc.

« Les autre présidents étaient vraiment mauvais en affaires. On va reprendre ça en main. Faites venir les boss des agences de renseignement, et les secrétaires au budget et à la défense. »

Le conseiller aux affaires des agences eut un moment de réflexion.

« Mais j'y pense … la CIA n'était pas en train de faire un échange avec eux ? »


Sans dire un mot, les hommes en anorak noir menèrent sur l'enfant impassible visiblement sous stupéfiant un rapide examen médical, avant de lui passer bracelets aux pieds et au mains, lanières autours de la poitrine, et collier électronique autours du cou.

Le silence de l'absence de cris, d'ordre braillés et de pleurs, auxquels étaient habitués les marines, troublait ceux-ci plus que tout.

Sans dire un mot, les hommes en anorak noir, sous la surveillance des marines, menèrent l'enfant, deux d'entre eux lui tenant chaque épaule, jusqu'à leurs hélicoptères. Ils l'embarquèrent en quelques secondes, et ne mirent pas plus de temps à se replier eux même. Il ne laissèrent derrière eux qu'une mallette sur le sol humide de l'hélipad.

Ils n'étaient plus que trois points se découpant vaguement sur les faibles rayons de soleil à l'horizon lorsque Coltrane, la malette à la main, reçu un coup de fil.


Dans l'EC225 de tête, un homme fixait ses yeux morts sur un enfant encagoulé.

Dans un bureau de la Maison Blanche, de puissants personnages attendaient avec anxiété la réponse de leur interlocuteur au téléphone.

Dans un petit salon cossu, personne ne faisait une sieste sur un fauteuil en velours défoncé après avoir relu la lettre qu'il venait d'écrire d'un trait maladroit et qu'il avait envoyé le lendemain.



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