Dites au concept de vie d'aller se faire voir. (pt. 1)
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31 décembre 2014. Nouvelle année, fête, joie, tout ça … Jour mémorable parmi les autres jours mémorables, à me demander pourquoi je restais devant ce bureau fermé au lieu de retrouver ma famille et de m'empiffrer de bouffe jusqu'à en crever. La première raison, relativement évidente, est que je n'ai pas de famille. Ah, non, cherchez pas, ils ne sont pas mort de façon tragique ni rien, dans le sang et les larmes, et tout ce que vous voulez. Nan. Ils n'existent juste pas. Enfin, j'ai bien des parents, mais à ce que j'ai compris ils sont d'origine italienne et m'ont abandonné à la naissance, donc bon.
Enfin bref. La seconde raison pour laquelle je restais ici au lieu de fêter ça avec mes … collègues, du coup, c'était parce qu'on me l'avait demandé. Il y a à peine vingt minutes, Simplet s'est pointé et m'a sorti : "Neil, on a besoin de vous devant la salle 15, allez-y et attendez les ordres …"
Il aurait pas pu faire plus clair. Oh, d'ailleurs, Simplet, c'est son vrai nom. On force juste un peu pour la prononciation, avec les collègues. En vrai, ça s'écrit Simplay. Juste qu'on ne l'aime pas beaucoup. Le pauvre. En même temps, pour un chercheur assistant, il ne se contente pas de faire grand chose, hormis servir de coursier entre le département scientifique et notre équipe.

Bref, c'est ainsi que j'attendais, devant cette salle 15, mains dans les poches. Je commençais à me faire sacrément chier, pour ne rien vous cacher. Je regardais par la vitre du couloir. Pas un pet de neige dehors. Ça me surprenait pas tellement, ça faisait au moins trois ans qu'on avait pas eu de neige ici. Enfin, il faisait assez froid, assez pour faire de la buée sur la vitre en soufflant et dessiner des images de nature très diversifiée, allant de Winnie l'ourson aux caricatures de mes supérieurs, en passant par du Hentaï. J'aimais bien dessiner, de toutes façons. C'est pas exceptionnel, mais ça fait passer le temps. Tiens, des pas dans le couloir. Je me suis retourné, pile à temps pour tomber sur un agent, assez petit, qui sembla directement attiré par mes joyeux gribouillis sur la vitre.
"- Hum … Je … Monsieur Neil ? demanda-t-il.
- Oui ? Répondis-je de la manière la moins discrète au monde pour camoufler ma honte.
- On a besoin de vous près du bloc 3S. Il y a eu une merde en salle d'expérimentation avec un objet anormal, et trois sujets ont littéralement sautés. On vous attend pour nettoyer.
- Le bloc 3S est à l'opposé de cette zone, pourquoi on m'a demandé de venir ici ?
- Plus pratique pour moi. Enfin, dépêchez-vous, y en a partout et ça commence à sécher."
… Merci des précisions, enflure.
"- Bon, j'y vais. Au revoir.
- Oui, au revoir et joyeuses fêtes."
J'ai commencé à me barrer vite, ce type me paraissait plus que chiant, pour être honnête. Je m'attendais à une vanne sur mes dessins, pendant la discussion, mais apparemment il était pas lourd à ce point. Tant mieux.
"- Au fait, monsieur Neil, très joli. Je prendrais presque une photo des hentaïs si vous aviez pas mit la tête de monsieur Karl en plein milieu."
Putain, il a osé.

Bloc R4, bloc R5, bloc S1 … J'espérais assez naïvement un quelconque miracle qui m'empêcherait d'aller bosser et de foutre mes mains dans un amas de fluides organiques, comme avant les examens oraux au lycée. Vous voyez, un miracle comme une météorite qui déciderait de s'écraser sur le site et m'épargnant miraculeusement, ou bien une invasion alien, ou tout simplement la mort subite de tous mes supérieurs après une chute critique dans l'escalier. Non, c'est juste très con. Autant aller bosser rapidement et aller me bourrer la gueule au jus d'orange avec les collègues. Je suis arrivé au bloc S3. Un garde m'attendait devant.
"V'zêtes Neil ? C'ça ? P'ssez moi v't'badge que j'vérifiiiie." Demanda-t-il, avec la classieuse articulation des gens interrompus au beau milieu d'une bouteille.
"- Oui, oui. Je dois faire quoi ?
- F'falloir nettoyer et d'sinfecter tout c'merdier qu'à là-dans. A combinaisons dans le SAS, matériel dans le local sur votre gauche. Appelez au 5675 sur votre pod quand vous avez fini qu'on vienne vérifier.
- D'accord.
- J'y r'tourne, moi, bon courage et joyeuses fêtes !" hurla-t-il dans le couloir en essayant de marcher droit.
Bon. Il fallait apparemment nettoyer et désinfecter seul une salle de test, avec une combinaison pas pratique. Ça me paraissait honnête, on pouvait parier sur un virus ou une autre connerie qui fait exploser les gens, donc envoyer un seul clampin sacrifiable pour les procédures de désinfection me paraissait absolument sûr. Bande de cons, même pas foutus de faire appliquer les protocoles qu'ils nous ont fait apprendre par cœur à notre embauche.

J'ai ouvert la porte du SAS, j'y suis rentré, puis j'ai ouvert le local dans lequel était contenu les combinaisons et les outils de nettoyage, parfaitement stérilisés. Je me suis équipé de tout ceci, j'ai refermé le local et initié le mécanisme. Une minute après, la seconde porte s'est ouverte. Il y avait une sorte de rebord, pour retenir les potentiels fluides créés lors d'un test. Je l'ai franchie pour me mettre à patauger dans une bouillie rouge translucide, dans laquelle traînaient quelques hachis de provenances diverses. J'ai actionné l'ouverture des circuits de vidange pour matériaux organiques infectés, et une fois le gros du fluide évacué, j'ai commencé à récurer les bords de la pièce. Fort heureusement, celle-ci était petite et basse, assez pour m'éviter des acrobaties pour décoincer les bouts de viscères incrustés dans les plaques du plafond. J'ai continué de bosser en chantant.
"Vive le sang, vive le sang, vive le sang, sa mère !
Qui se coince, séchant longuement, dans cette vision d'enfer, oh !
Vive le sang, vive le sang, vive le sang, sa mère !
Ça me casse, les boules putain, encore quinze et c'est la dernière."
Un poète, je vous dis. J'ai dû continuer à chanter ce truc pendant une demi-heure, avant d'armer le jet à désinfectant. J'allais le déclencher, quand j'entendis soudain un léger cliquetis à ma droite. Ça venait du mur. Je me suis approché peu à peu, pour écouter, tout en aspergeant le sol de désinfectant. Le bruit augmentait en intensité, devenait plus proche, plus pressant. J'ai eu l'idée de prendre mon pod et d’appeler pour une vérification, mais le mur disparut d'un coup. S'ensuivit alors un toc provenant du sol, puis un grand flash de lumière. J'ai donc lâché du désinfectant sous pression maximale dans la direction que je pensais être celle du trou.
"- Putain de merde, j'ai un truc sur ma visière, je vois plus rien les gars ! Dit une voix.
"- Qui que vous soyez, à l'intérieur, sachez que vous êtes en mauvaise posture. Nous sommes cinq et lourdement armés. Vous êtes seul, alors pas d'imprudence." hurla une autre, de femme cette fois.
"- Ok, c'est la bonne pièce, indice bactériologique de quinze, ça doit être un gars de l'équipe d'entretien."
Oh merde oh merde oh merde. J'étais vraiment dans la merde. J'ai relâché le pistolet désinfectant, et j'ai demandé avec la voix la plus virile qu'il était possible de faire quand on se chiait dessus :
"- Vous êtes qui bordel ? Vous voulez kouaaaaaaaaaaa ?
- Hey, calmez-vous. Vous devez encore être aveuglé, mais nous vous voyons. Posez votre équipement au sol, moyens de communications compris, et reculez de trois pas."
Ok, alors vite le pod … Vite le pisto … La lampe et les brosses sur le dos … Jetés. Vite, reculer.
"Très bien. Tournez-vous, maintenant, et accroupissez-vous."
Tourner, vite.
"- Vous avez fait un tour complet. Retournez-vous, vite bordel.
- Il voit rien, le flash doit encore faire effet chez lui. J'ai ramassé son équipement, ça devrait être bon. On le laisse là ?
- Ouais, laissez-le, pas notre préoccupation pour le moment. Fermez juste le SAS, on s'en occupera à notre retour."
J'ai entendu des bruits de pas rapides s’éloignant en direction du SAS, le bruit de fermeture de la porte intérieure, puis plus rien. J'ai dû rester dix minutes assis sans rien faire, à essayer de réhabituer mes yeux à la lumière ambiante. Peu à peu, ceux-ci reprenaient leurs capacités. J'ai ainsi clairement pu distinguer le trou dans le mur. Un trou parfait, rectangulaire, assez grand pour faire passer deux hommes côtes à côtes. J'ai essayé de réfléchir à ce qui aurait pu leur permettre de faire ça, puis une alarme s'est mise à retentir :
"CODE KINYA ! UN COMMANDO ARMÉ S'EST INTRODUIT SUR LE SITE ! EVACUATION DEMANDÉE ! FERMETURE DU SITE ET DIFFUSION DES AGENTS CHIMIQUES DANS 30 SECONDES !"
Agents chimiques ? Bien que portant une combinaison, je ne savais pas si celle-ci serait apte à me protéger de ceux-ci. J'ai un moment considéré l'ouverture dans le mur, regardé la porte du SAS, et me suis tourné en direction du trou, m'y engouffrant presque instantanément. J'ai couru dans la galerie aménagée par l'équipe, avant de sortir dans une grotte, plus grande, qui remontait en pente douce. J'ai suivi cette remontée, espérant me retrouver à l'air libre, et non en face de deux hommes en combinaison, penchés sur une radio.
"- Merde, c'est qui ce type ?" s'exclama le plus grand des deux.
Avant que je ne puisse parler, je me suis retrouvé avec un flingue braqué dans ma direction.
"- Un geste et t'es mort.
- Attend, il est pas armé.
- J'ai vu qu'il est pas armé, occupe-toi de l'équipe, Dan.
- Ils vont bien, ils ont presque atteint la salle de stockage de l'artefact. Ils ont été bloqués dans la même zone, et n'ont aucun opposant."
L'équipe ? Les types que j'avais vu dans la salle ? Ils sont bloqués ? Merde, si ils se font buter par les toxines, ils vont penser que je suis responsable. Mais si je parle, je vais juste me faire tuer. Ou pas. Putain de merde … Je sais pas si j'interviens …
"- Faites-les sortir, ils vont mourir si ils restent dedans."
Merde, j'ai parlé. Pourquoi j'ai parlé putain ? Pourquoi pourquoi pourquoi ?
"- T'as dit quoi ?" Demanda celui qui me tenait en joue, semblant soudain intéressé.
"- Ils … Ils vont libérer des agents chimiques dans les locaux qui sont fermés, ça devrait tuer tous ceux qui sont pas partis, c'est pour ça que je me suis barré.
- D'après nos plans, leur point d'arrivée comporte un SAS anti-dangers biochimiques, si ils le rejoignent, c'est bon ?
- Tu lui fait confiance, toi ? L'équipe paraît pas au courant de ça.
- Je sais pas, un pauvre type qui risque de mourir par balle à tout instant, je pense que c'est pas mal fiable niveau témoignage à chaud.
- Je redemande leur situation."
Le grand s'est remit à parler par la radio, pendant que l'autre me surveillait toujours. J'étais de nouveau en train de me chier dessus, ma survie dépendait réellement de la situation des types à l'intérieur. Il fallait mieux pour moi que je les aide.
"- Ils ont apparemment observé l'augmentation de l'indice bactériologique de la zone, qui avoisine les douze actuellement. Ça pourrait devenir dangereux à partir de vingt, vu qu'ils ont été équipé pour supporter du quinze. Ils sont en train de sécuriser l'artefact, ils se préparent à revenir." dit le grand.
"- Bien. On en fait quoi de lui ?
- Menotte-le et fous-le dans la deuxième bagnole, on va pas le laisser là quand on fera tout péter.
- Ordre du comité d'éthique ?
- En effet."
J'ai ressenti une immense vague de soulagement, j'allais peut-être pouvoir vivre quelques heures de plus. Je savais pas du tout qui étaient ces types, mais ils paraissaient plutôt organisés et un peu respectueux de la vie humaine. "Comité d'éthique". C'était censé être quoi ? Bah, tant que ça me permettait de m'en sortir …

Après une dizaine de minutes durant laquelle mon "gardien" s'est attaché à mon confinement dans le coffre arrière d'une voiture qui se trouvait un peu plus loin, me laissant dans une position ma foi fort inconfortable mais suffisante pour distinguer les sons provenant de l'extérieur, j'entendis les pas rapides d'un groupe et quelques cris.
"- Ok les gars, répartissez-vous dans les voitures !
- Grouillez-vous, dès qu'ils auront évacué leur gaz, ils risquent de revenir ici !
- T6, prêt pour la détonation ?
- Allez, on y va !"
La voiture se mit peu à peu en mouvement, accélérant jusqu'à un point où elle maintint sa vitesse. Peu après, un bruit sourd résonna derrière moi, et le véhicule trembla légèrement. La grotte venait sûrement d'exploser, ce qui signifiait que nous étions en sécurité. En sécurité ? En sécurité … Je m'éloignais surtout de mon lieu de travail, en compagnie de ceux qui venaient d'y pénétrer d''une manière peu légale. Et au fur et à mesure que mes yeux s'habituaient au noir, j'ai pu commencer à distinguer les détails de ma prison. Une moquette blanche au sol, sur la quelle était dessiné un symbole. Deux cercles concentriques, portant trois lignes qui pointaient vers leur centre.

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