Dire Wolf
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Pour la première fois depuis quelques mois, mon monde entre et sort de l'existence à répétition. Depuis ma création, ces transitions — ou leur absence — ont été les plus grands et les plus déroutants des ennuis auxquels j'ai dû faire face. Peu importe la quantité de temps écoulée, j'avais besoin qu'on me mette au courant des événements arrivés pendant cette période. Si je décidais d'en avoir quelque chose à faire, bien sûr.

Mais lorsque au réveil, le quatrième mur de ma cellule fictionnelle s'ouvre sur une femme blonde dégingandée en blouse de laboratoire, je décide rapidement d'en avoir quelque chose à faire.

"Allumé et fonctionnel, enfin," se murmure-t-elle, ses yeux regardant une sorte d'appareil qui devait se trouver juste en-dessous de moi. Plus fort, elle dit : "Votre code est incroyable, vous le savez ? Je n'ai jamais rien vu de tel."

"Où suis-je ?"

Elle se redresse et recule très légèrement, pointant un insigne sur sa blouse que j'ai vu de nombreuses, de très nombreuses fois au fil des années. "Votre nouvelle maison."

Ça a fini par arriver, pense-je. "Vincent ?"

"Je ne suis pas autorisée à vous dire quoique ce soit. Bon sang, je ne suis pas non plus autorisée à vous poser des questions, donc si vous continuez de parler, nous allons avoir une conversation très ennuyante. Je devais juste m'assurer que vous fonctionnez correctement, et c'est le cas. Hourra !" Elle lève le poing. "Mes nuits blanches payent."

"Vous allez m'éteindre, alors ?"

"Oui. Bonne nuit."

"Bonne nuit," réponds-je, ma légère confusion me transformant en bout de chou plus poli et agréable.

C'est instantané. Comme un claquement du tonnerre, mes sens se réinitialisent, et je suis placé dans ma position assise par défaut dans ce monde qui est le mien. Soudainement, le laboratoire que je vois n'est plus éclairé par l'unique lampe d'une brillante élève, mais par un plafond tapissé de lumières fluorescentes. Ça ressemble presqu'à une salle de serveurs, mais avec davantage d'accommodements pour les développeurs, les chercheurs et les superviseurs qui s'agitent dedans. La même femme qu'auparavant, l'air bien plus préoccupé, lève ses bras en l'air.

"Alléluia, je vous jure que ça marchait la nuit dernière, je pensais que c'était prêt pour que vous —"

"Ahem," la femme à côté d'elle se racle la gorge.

"Oui, désolée."

Je l'ai déjà vu. Si j'étais encore un être de chair et de sang, m'en souvenir pourrait prendre un moment, mais l'un des avantages de la conversion est ma capacité à me souvenir de tout instantanément.

"Mlle Starling," observe-je, non sans une certaine amertume.

"Agent Clara Shaw, en fait."

"Albert Frostman, également connu sous le nom de Phineas."

"Également connu sous le nom de Tic Tac. Je connais," affirme Shaw.

Il y a un silence inconfortable alors que l'Agent Shaw se lève et se contente de regarder l'écran et la représentation de mes yeux qui se trouve dessus. La développeuse d'avant semble regarder quelque chose en-dessous de moi, tapant par intermittence ou déplaçant sa souris vers un endroit inconnu pour cliquer sur une chose inconnue.

"Je ne vais pas tenter quoi que ce soit, si c'est ce que vous essayez de déterminer."

"J'y croirai quand je le verrai," répond la développeuse.

"J'y crois," dit l'Agent Shaw en attrapant une chaise et en s'installant confortablement. "Vous nous avez aidé à arranger la première capture de Vincent Anderson. Cependant, bien sûr…"

Elle laisse une question en suspens.

"J'ai tous les souvenirs du Phineas original. Anderson a créé mon code directement à partir de son cerveau. À part quelques altérations mineures pour des questions d'interface, vous pouvez me traiter comme si j'étais Phineas lui-même. Le même Phineas qui a lancé cette entreprise avec Anderson il y a de cela de nombreuses décennies, et le même Phineas qui est heureux de la voir s'écrouler."

Shaw hoche la tête. "C'est une question de réglée. Même si vous auriez pu nous tromper. Vous avez l'air très robotique."

Je grimace, légèrement. "Je cherchais à être formel. Je suppose qu'"impersonnel" peut être pris de différentes façons selon le contexte, n'est-ce pas ?"

"Voilà l'humanité." Shaw sourit. "Très bien alors. Je vous crois vraiment, cette fois. Je vois que vous prenez votre soudain changement d'environnement avec aisance."

"En toute honnêteté, Agent Shaw," je prends une grande inspiration de voix codée, "si vous m'aviez dit, il y a une décennie, que je serai un prisonnier de la Fondation, j'aurais appelé ça un destin pire que la mort. Puisque je suis en vérité déjà mort, c'est la meilleure chose qui puisse m'arriver." Je m'avance en direction du quatrième mur sur un sol sans texture, ni noir ni blanc, remplissant davantage le cadre avec mon visage. "Je suis prêt à coopérer."

Dans le sourire professionnel de Shaw s'insinue une sorte d'allégresse. "Fantastique."




La pièce était tellement remplie d'encens nag champa que les bâtons n'avaient pas besoin d'être allumés pour diffuser leur odeur sur chaque objet à l'air libre. L'aube pointait à travers les fenêtres, mais même la faible lumière du soleil levant était suffisante pour me donner un mal de tête. J'essayai de la bloquer avec mon bras gauche alors que je flânais au milieu de boulons desserrés, de feuilles de plastique et de métal, de rouages, d'outils et de projets à moitié finis, dont je ne me souvenais pas avoir commencé la plupart.

Je fredonnai un air. Une chanson entendue à un concert récent.


In the timbers of Fennario, the wolves are running round
The winter was so hard and cold, froze ten feet 'neath the ground
Don't murder me! I beg of-a you, don't murder me
Pleeease, don't murder me


Je cherchai dans la cabane tout ce que je pensais important de prendre avec moi. J'avais déjà récupéré tous mes carnets et mes notes sur post-it éparpillées, sur lesquels je transcrivais chaque idée que j'avais à un moment où je ne pouvais pas immédiatement m'asseoir et la réaliser. Généralement, je ne fabriquais pas les choses que je ne pouvais pas faire au moment même. Lorsque la motivation venait et repartait, elle semblait partir pour toujours. Mais parfois, consulter mes idées non-réalisées me donnait de nouvelles idées, auxquelles je pouvais alors donner vie.

Après ça, je recherchai tous les outils indispensables que je ne pourrai aisément refabriquer ou racheter. Des créateurs de runes automatisés et programmables. Des scies données par des amis proches, qui disposaient pour moi d'une valeur sentimentale. Des clés à molette avec des incantations dont je ne pouvais me rappeler la source, source qui serait pénible à retrouver. Tout ceci alla dans le sac, avec juste assez d'habits de rechange pour aller jusqu'à la côte est.

"Hey Phinny, qu'est-ce que tu fais ?"

Je sursautai presque jusqu'au plafond, mes yeux troubles se tournant vers une femme à moitié nue se tenant dans l'embrasure de la porte du salon. Je mis une main sur mon cœur.

"Bon sang, j'avais oublié que tu étais là."

Je lui lançai un sourire, qu'elle ne me retourna pas. Son regard balaya la pièce, entre les piles de vêtements dérangées, la nourriture et les machines de la taille d'un chat. Puis, bien sûr, elle remarqua la valise.

"Tu n'allais pas me le dire ?"

"Chérie," j'ignorai les chemins habituels et me hissai au-dessus du matelas bas pour me diriger en ligne droite vers elle, les bras ouverts. "J'ai quelques problèmes avec des personnes effrayantes. Je ne peux pas rester ici. Et en plus," je pressai une mèche de ses cheveux bouclés blonds, "tu sais que rien ne peux me retenir, hein ?"

Elle gloussa. "Tu es un vagabond, je sais. Je ne savais juste pas que tu partirais si vite."

Je fronçai les sourcils et la pressai plus fort contre moi. "Hé, c'est rien. Je ne pars pas. Pas pour toujours. Et, euh," je la contournai pour entrer dans la chambre dont elle sortait et ouvrit un tiroir, puis un autre, à la recherche de quelque chose que j'avais laissé là.

"Qu'est-ce qu'il y a ?"

"Quelque chose pour te garder près de moi," dis-je. "Voilà."

Je sortis et dépliai une feuille.

"Encore du LSD ?"

"Pas juste n'importe quel LSD, mon cœur. Ça…" Je déchirai avec précaution la feuille en deux en suivant une ligne perforée en son milieu. "C'est spécial. Ça te connecte à toutes les personnes qui en prennent en même temps que toi, ok ?"

Elle me regarda avec scepticisme. "Ok, monsieur le magicien."

"Regarde, ouvre ta bouche."

Je déchirai une dose et la tins prête. Elle sourit et rougit, mais se détourna légèrement de moi. Je levai un sourcil dans sa direction. Très bien, je vais jouer à ton jeu, pensai-je. Je déchirai une deuxième dose et la tins près de ma bouche. Elle se tourna vers moi, gloussa et tendit sa langue.

Je plaçai la dose juste au centre de sa langue tout en prétendant mettre l'autre sur la mienne, alors que je la gardai dans la paume de ma main.

"Tu vois, bientôt tu arrêteras d'être toi, et tu commenceras à être tout le monde, et ça va être incroyable. Et quand j'en prendrai, je serai là, moi aussi."

Elle sourit, mais ses yeux passèrent devant ma main, et elle remarqua que j'avais encore la dose. Elle me poussa loin d'elle en gloussant un peu. "Espèce d'enfoiré ! Je pensais que tu le prenais aussi !"

"Je dois conduire, c'est difficile de faire attention à son corps quand on ne fait qu'un avec l'univers ! Mais ça fait au moins quatre-vingts doses, pour quatre-vingts nuits différentes, et j'en prendrai une au moins une fois par semaine. On se verra, ok ? Mais je dois y aller. Tu ne remarqueras même pas que je serai parti, je te le promets."

"Ok," elle sembla soudainement véritablement déçue.

"Dans quelques instants, ce monde entier n'aura l'air de rien pour toi, je te le promets."

"Ok," dit-elle avec un sourire, mais juste un peu.

Je me dirigeai en direction de mon sac, mais… je courus vers elle et l'embrassa sur le front, ce qui la fit sourire de nouveau, pour de vrai cette fois.

"Ok, je dois y aller."

"Salut, le magicien."

Je plaçai les doses dans mon sac, soulevait ledit sac sur mon épaule et lui envoyait un baiser depuis l'embrasure de la porte. "Souviens-toi de ne pas rester ici trop longtemps ! Je ne plaisantais pas à propos de Big Brother. S'ils te trouvent ici, ils vont te poser beaucoup de questions."

"Ok," dit-elle, mais quelque chose dans ses yeux avait changé.

Je souris. Ce truc faisait effet vraiment vite. Bon, au moins elle allait quelque part. Ce n'était pas vraiment mon problème.

Je jetai un dernier regard plein d'envie à tous les machins à moitié finis qui allaient terminer, je le savais, dans un casier quelque part dans un sous-sol, sans jamais voir la complétude ni être vraiment appréciés. Bon, tant pis, pensai-je. J'aurai une nouvelle clientèle très, très bientôt.

Je lançai le sac à l'arrière de mon camion, peut-être avec un peu trop d'enthousiasme par rapport à la fragilité d'une partie de son contenu, puis j'ouvris la porte du conducteur et allumai le contact. Le pare-brise était constellé des restes d'une légère pluie qui avait dû tomber la nuit précédente. Je n'en savais rien. J'étais bien trop torché, la nuit dernière.

Je me demande quel est son nom, pensai-je alors que je sortais du chemin en terre. Je dirais Nancy.




"Puis-je vous demander quelque chose, Agent Shaw ?"

Elle a fini avec ses questions et était sur le point de partir, mais elle s'arrête dans son geste pour me regarder dans les yeux.

"Ça dépend de la question, Phineas."

"Anderson. Qu'est-ce qu'il fait, maintenant ?"

Elle se tourne pour me parler plus directement. "Globalement, la même chose que vous. Il a la capacité de se mettre en hibernation, et il utilise les matériaux qu'il marchande pour se réparer et se remplacer par des caractéristiques plus automatiques de son anatomie. Même lorsqu'il en a fini avec ça, il reste dans cet état la plupart du temps."

"Ça doit rendre la captivité plus supportable."

"Je ne sais pas," dit-elle.

J'avale de la salive imaginaire, puis je souffle par le nez.

"Je pensais que nous construisions de bonnes relations," dis-je.

"Je suis fière de vous avoir de notre côté, Phineas. Vraiment."

J'attends un "mais", qui ne vient pas. À la place, la pièce se remplit du gargouillement électrique d'un ordinateur à peine capable de supporter le poids d'une âme humaine entière. La femme, qui s'avère se nommer Cindy Looper, observe toujours passivement l'interaction entre moi et Clara Shaw. Malgré tout ce temps, ses yeux examinent toujours l'écran en-dessous de moi, la plupart du temps quand je parle. Je suspecte qu'il y ait quelque chose là qui puisse leur dire si je mens ou non. Ce ne serait pas si dur, avec un accès direct à mon cerveau.

"En a-t-on fini ?" continue-t-elle.

Je lève mes mains d'un geste docile. "Je ne veux pas vous retenir."

Elle hoche la tête. "À bientôt, Phineas."

Je me demande que signifie "bientôt". L'intervalle entre nos entrevues devient de plus en plus long. Je ne suis plus qu'informations. Des informations qu'ils préféreraient extraire d'un fichier si mon code ne leur était pas si étranger.

Peu importe. Elle est partie, et la pièce est désormais vide de nouveau, à l'exception de Cindy.

"Très bien, monsieur," dit-elle, se déplaçant sur sa chaise sur roulettes pour se placer directement en face de moi au lieu d'être sur le côté. "Même question que d'habitude. Vous préférez rester là pendant que je vérifie que tout va bien ou hiberner ?"

"Je pense que j'aimerais avoir un peu de temps pour réfléchir."

"Bien sûr. Et d'ailleurs, j'ai envoyé cette requête dont vous m'avez parlée. Je pense que j'ai plutôt bien argumenté pour que vous puissiez modifier votre environnement virtuel. Je ne vois vraiment pas quel dommage cela pourrait faire."

Je hoche la tête. "Merci, mais leur méfiance est compréhensible. Mon cerveau a toujours été mon arme la plus puissante, et tout ce que je suis désormais, c'est un cerveau. Ils ont peur que n'importe quelle quantité de pouvoir soit exploitée."

"Je sais," dit-elle en souriant. "Vous êtes effrayant pour les personnes qui ne vous connaissent pas mieux, mais c'est pour ça qu'ils consultent des experts. Ils m'écouteront."

"J'espère." Je lui souris.

Comme souvent, un silence s'ensuit.

"Très bien, j'éteins votre interface. Bonne nuit, Phineas."

"Bonne nuit."

Le quatrième mur se rematérialise dans mon monde. Désormais, je suis enfermé. Pour l'instant, ils m'ont donné un bureau et une chambre, comme je l'ai demandé. J'aurais bien voulu un atelier, mais mes créations ne fonctionnent pas dans un monde virtuel. La magie n'est pas incluse. Et même si c'était le cas, ils ne voudraient pas que j'aie un atelier, de toute façon.

Donc à la place, seulement deux pièces. Un endroit où écrire, et un endroit pour chercher du confort. Je m'éloigne du bureau qui était auparavant recouvert de la vue du laboratoire et qui est désormais visible de nouveau, avec ses gribouillages infinis de jouets que je ne pourrai jamais fabriquer.

Je récupère un carnet et feuillette quelques-unes des pages. Sans les limites de mon corps physique, mes mains sont aussi fermes que je le veux, donc mes croquis n'ont jamais été aussi beaux ; mais ils n'ont jamais signifié si peu. Je suis revenu, par une sorte de lubie, à fabriquer des animaux.

Des singes mécaniques, des abeilles mécaniques, des baleines mécaniques et des crapauds mécaniques. Je sais que tous ces concepts fonctionneraient en théorie, mais ils ne sont pour l'instant qu'une méditation. Ils éloignent mon esprit des autres choses. Je repose le carnet et soupire.

J'erre en direction de la seule pièce adjacente. Soudainement, l'éclairage froid du bureau est remplacé par la lumière chaude et naturelle d'un soleil simulé qui coulisse sur un angle étroit à travers la seule fenêtre. La vue est pittoresque. Des collines vallonnées, clairsemées de quelques arbres, avec un léger vent qui caresse l'herbe de temps en temps.

Une pensée me frappe.

Je m'approche nonchalamment de la fenêtre et regarde à travers, mes yeux plissant devant le soleil. Les petits détails sont ce qui fait que cet endroit semble presque réel. Ils ne peuvent pas y avoir passé autant de temps pour moi. Il doit exister une cellule standard dans laquelle ils gardent leurs IA favorites.

Je déverrouille le loquet de la fenêtre et la soulève. Soudainement, les rafales auparavant silencieuses agitent même les draps de mon lit. Mon visage, d'abord réchauffé par le radiateur au loin, est désormais refroidi par l'air frais. Il transporte avec lui une odeur de sel. Elle doit venir de falaises. Je sors ma tête par la fenêtre et regarde vers la gauche.

Et en effet, les collines verdoyantes débouchent sur une côte rocailleuse que je peux à peine voir de cet angle, et l'horizon s'étend par-delà l'océan. Je cherche le bruit des vagues et l'entends. Elles s'écrasent contre le rivage, envoyant leur écume en l'air. Je ferme les yeux et fais face aux éléments, froid et dépouillé.

Avant de m'en rendre compte, je regarde vers le bas pour évaluer la hauteur du saut. Cela a certainement été conçu pour m'en décourager. Peut-être cinq, six mètres entre moi et le sol. Pas un saut confortable, mais il est faisable. En un rien de temps, je sors une jambe par la fenêtre. Puis l'autre. Je m'assieds sur le rebord de la fenêtre pendant un instant, réfléchissant et vivant, avant de me pousser moi-même, bondissant en direction du sol en contrebas.

Et passant à travers le sol en contrebas.

Je tombe. Rapidement, il n'y a plus d'air. La seule manière par laquelle je sais que je tombe est en levant les yeux et en regardant à travers le sol la boîte et les deux pièces, en voyant depuis un grand angle les frontières de mon existence. Je peux voir, désormais, que l'océan est un tour de passe-passe fondé sur la perspective. Qu'il s'étend à moins d'un kilomètre de mon habitat. Je peux voir, désormais, que le soleil est un objet à peine plus grand qu'une piscine, placé à courte distance de ma fenêtre. Je peux voir, désormais, le vide, ni noir ni blanc, qui s'étend à l'infinité dans chaque direction, en dehors des choses qu'ils ont conçues pour que je les vois. Et tout devient plus petit, de plus en plus, jusqu'à ce que ce ne soit plus qu'un point dans mon champ de vision, la majorité de mon monde étant ce rien dans lequel je flotte, je nage, je respire.

Et puis je suis de retour.

Ma position par défaut, assis sur la chaise de mon bureau, regardant mon carnet. Un singe mécanique, dessiné sur du papier jaune.

L'horloge virtuelle fait résonner son tic-tac à la mesure du temps qui passe.




Je chevauchai un vélo à travers la psychédélie accessible sans prendre de la drogue.

Les cartes de Trois Portlands devaient être mises à jour presque tous les mois pour rendre compte de la dérive subtile des lieux en direction des extrémités, telle que la piste cyclable qui me permettait de rentrer chez moi. Pour la même raison, j'allai bientôt devoir déménager dans un nouvel appartement. La dérive de mon habitation en direction de la périphérie rendait mon trajet jusqu'au centre de la ville de plus en plus long. Ce n'était pas que je n'aimais pas faire du vélo, mais c'était juste agaçant de devoir en tenir compte.

De plus, mes marchandises étaient un peu lourdes. Le démarchage à domicile supposait de pédaler, et plus je brûlais de calories, plus je devais acheter à manger. C'était un calcul simple.

Je passai devant des bâtiments trop grands pour être raisonnablement soutenus par leurs maigres fondations et des bâtiments sans fondations du tout. Certains endroits n'étaient que des ombres d'endroits présents au sein des Portlands associés — dans le Maine, dans l'Oregon et sur une île du Canada. Non, c'était l'île de Portland, au Royaume-Uni. L'île du Canada avait été exclue par l'esprit qui avait créé cet endroit.

Je ris. Cela aurait pu être Quatre Portlands. Peut-être que trois était un nombre magique.

Je fredonnai alors que je m'arrêtais à ma boîte aux lettres, à l'extérieur du bâtiment à trois étages dans lequel je vivais, au sous-sol.

Je fouillai le courrier encore dans la boîte aux lettres pour trouver quoi que ce soit qui serait d'importance à mes yeux à l'heure actuelle. Les lettres d'anciennes connaissances pouvaient attendre. Il y avait de la publicité d'entreprises auxquelles j'étais sûr de ne jamais avoir donné mon adresse, que je pourrais prendre et jeter chez moi. Puis ma main passa sur quelque chose de plastifié, comme un magazine. Mon visage arbora un grand sourire alors que je le sortais.

Oui, c'était ce que je cherchais. Un guide de la guilde des artisans locale ! Moins exclusive qu'elle ne semblait, elle accueillait des démonstrations publiques de paratech et organisait des cours pour tous genres de magie et des séminaires avec des légendes locales… c'était une mine d'or pour cultiver son réseau, et c'était pour ça que j'étais ici.

Ils auraient pu trouver un meilleur nom que la Guilde des Artisans de Trois Portlands, mais ce n'était pas important.

Je le calai sous mon aisselle, fermai et verrouillai la boîte aux lettres, attachai la bicyclette à la clôture métallique et pris les escaliers au lieu de la porte principale pour aller directement au sous-sol.

Lorsque j'ouvrai la porte, je fus accueilli par une myriade de bidules mécaniques que j'avais éparpillé dans l'appartement, dont le ronronnement collectif amenait paix et relaxation à mon esprit et à mes muscles. Les gens étaient peut-être surpris lorsqu'ils apprenaient le nombre de choses non-anormales que je fabriquais juste pour le plaisir, mais plus de la moitié des objets dans mon appartement n'était pas le moins du monde magiques, et plus de la moitié de ceux qui l'étaient n'avait aucune utilité. J'avais l'habitude de créer des jouets mécaniques qui n'avaient besoin que d'un ou deux tours pour les faire faire quelque chose pendant des jours et des jours. J'enjambai l'un d'entre eux, une chenille arpenteuse tournant en rond, et heurtai un autre, qui ressemblait à un petit homme jouant des percussions, celles-ci étant des petites boîtes de conserve.

Je n'avais pas eu de plainte pour tapage jusqu'à maintenant, mais j'en attendais une avec enthousiasme.

Inspiré par le petit percussionniste et considérant le reste des ronronnements et des cliquètements comme un chœur et des percussions, je commençai à chanter une chanson qui était coincée dans ma tête :


I sat down to my supper, 'twas a bottle of red whisky
I said my prayers and went to bed, that's the last they saw of me
Don't murder me! I beg of-a you, don't murder me
Pleeease, don't murder me


Je m'assis sur le canapé devant la coquille de télévision que j'avais désossée pour récupérer ses composants et attrapai ma pipe à tabac vieillotte qui essayait de disparaître entre les coussins. Je la remplis avec de la marijuana que je gardais dans un sac qui ne semblait jamais être là où je me rappelais l'avoir mis, l'allumai et pris une bouffée. J'aurais rêvé de quelque chose de plus fort, mais avant de partir comme ça, je voulais lire avec soin le guide et me faire une idée de ce que serai mon mois.

Je le feuilletai, réalisai que je n'avais pas de stylo, me levai pour chercher un stylo, me fis pincer par un crabe mécanique qui courait, ce qui me semblait au début ennuyant, puis amusant, trouvai un stylo, me rassis et commença à entourer ce qui m'intéressait en rouge.

Bon sang ! pensai-je. Tous ces trucs sont de l'autre côté de la ville !

Je tapotai à plusieurs reprises le stylo sur le guide. "Hmm", me dis-je à haute voix, "Je n'ai jamais fabriqué de véhicule auparavant. Je suppose qu'il y a un début à tout, parce qu'il est hors de question que je me pointe à tous les ateliers dégoulinant de sueur."

Je lançai n'importe comment le guide au sol, me levai et me faufilai en direction de ma chambre en passant devant un stock de feuilles de métal inutilisées.

À l'intérieur, je tombai au sol (bon sang le serpent, regarde où tu vas !) pour me mettre à plat ventre, regardant et tendant ma main sous mon lit. J'en sortis une petite boîte en carton, l'ouvris et fouillai les teintures en désordre que j'avais récupéré dans un marché fermier qui se déroulait alors que j'arrivais pour la première fois. J'avais depuis enlevé les étiquettes pour mettre les miennes, indiquant non pas de quelles plantes mystiques elles provenaient, mais plutôt ce qu'elles faisaient.

Je finis par en trouver deux. "Subliminal" et "superliminal".

"Je te maudis, moi du passé, j'ai oublié qui fait quoi." Je les fis passer dans mes mains pendant un instant, les caressai, les sentis, les regardai avec attention, puis : "Oh, tant pis."

Je dévissai le bouchon de "subliminal" et utilisai le compte-gouttes pour en mettre dans mon œil droit. Puis, en le renversant presque alors que je la jetai de côté, je récupérai "superliminal" et utilisai le compte-gouttes pour en mettre dans mon œil gauche.

Je fermai les deux teintures, les remis dans la boîte et repoussai celle-ci sous mon lit.

Le monde autour de moi commença à me donner des vertiges et des nausées. Rapidement, mes yeux absorbèrent les extraits, et je commençai à voir les deux côtés de la pièce en même temps. Dans un œil, le monde était infiniment détaillé. Chaque brin de cheveu, chaque poil de peluche, chaque ride, chaque début de rouille, chaque fissure dans le mur en plâtre, chaque courant d'air manipulant la poussière qui tourbillonnait dans les airs, ils devinrent tous apparents.

Et pourtant, dans l'autre œil, je voyais le grand tableau. Je voyais la pièce pour la maison, je voyais le papier pour les arbres, je voyais le plastique pour le pétrole. Comment tout interagissait, comment tout s'imbriquait, les machines n'étant plus des composants mais des corps vivant et respirant. Mon esprit essayait de combiner mes deux yeux en une image et n'y arrivait pas. Ma tête flottait, de la bile monta, de la sueur apparut.

Mais je savais ce que je faisais. Rapidement, je fermai un œil. Maintenant, je voyais tout en une infinité de détails.

Changement d'œil. Maintenant, tout ce que je vois est l'interconnexion entre tout.

Subliminal. Superliminal. Subliminal. Superliminal. Je passai de l'un à l'autre en clignant des yeux.

Je ricanai comme un savant fou. "Génial. Maintenant, au travail."




Mlle Looper avait besoin de me garder allumé pour être sûre que ce qu'elle faisait avait un effet. L'alternative était de m'éteindre et de me rallumer à chaque fois, et même si cela accélérerait le processus de ma perspective, je m'étais dit que cela serait perturbant et avait décidé d'attendre.

"Heureusement, votre bureau restera dans la même position et inchangé pendant tout le processus, donc tant que vous restez à l'intérieur, vous ne devriez pas faire face à de grosses reconstructions."

Je hoche la tête. "Merci encore."

"Pas de souci. Ne dites à personne que je vous ai dit ça, mais je ne vous vois pas vraiment comme un prisonnier. Je ne sais pas pourquoi on ne pourrait pas — pourquoi riez-vous ?"

Je glousse. "À qui voulez-vous que j'en parle ? Vous et l'Agent Shaw êtes les seules personnes avec qui j'interagis, et même Shaw se fait rare."

"Eh bien, Merlo, par exemple."

Je lève un sourcil. "L'Agent Sasha Merlo ? Depuis combien de temps suis-je ici ?"

"Presque deux ans."

"Elle n'est toujours pas venue me voir après tout ce temps. Je doute qu'elle développe soudain un intérêt pour moi."

"Elle est venue vous voir, mais vous étiez éteint."

"Hmm. Vos superviseurs n'ont pas de problème à ce que vous me donniez cette information ? Je ne voudrais pas vous causer des ennuis."

"Essayez de fabriquer un objet."

Je lève ma main. "Je visualise une chaussure. Ça ne marche pas."

"Bon sang, ok. Euh, peut-être ?" Elle s'arrête pour réfléchir, et je ne l'interromps pas. Elle fait défiler, clique sur quelque chose, puis écrit très lentement. Après avoir fini, elle dit : "J'en doute. Au pire, j'aurais une tape sur les mains. Vous êtes loin d'être aussi haut sur la liste des priorités que de votre vivant."

"Surtout maintenant que je ne sers plus à rien."

Elle s'arrête pour lever les yeux et les plonger dans les miens. "Pardon ?"

"Je vous ai dit tout ce que je sais. Je ne peux pas obtenir de nouvelles informations, et on ne peut pas me libérer. Je n'ai plus d'utilité, et je ne requiers pas vraiment d'entretien."

"Sottises. Votre code est incroyable, et nous ne savons presque rien de lui."

"Je n'en sais que légèrement plus que vous. Je n'ai jamais été un codeur, voyez-vous. J'étais du côté physique, thaumaturgique des choses. En plus, vous n'avez pas besoin de m'allumer pour étudier mon code. Vous y avez directement accès."

"Détecterais-je de l'ennui ?"

Je fronce les sourcils pendant un moment et réfléchis. Elle en profite pour se consacrer plus entièrement à ce qu'elle est en train de faire.

Elle n'attend pas de réponse. "Essayez de fabriquer un objet."

Je lève ma main. "Je visualise une —"

Une chaussure, noire, cirée et chic apparaît dans ma main. Je lève l'autre main, imagine l'autre chaussure et crée une paire.

Elle vibre d'excitation. "Et voilà ! Essayez quelque chose de plus gros, essayez de changer la couleur des murs."

J'essaie, et elle change. D'abord du bleu, puis du vert, puis du rouge.

"Fantastique ! Très bien, c'est tout ce que je peux faire pour vous ce soir. C'est un long processus. Je dois y aller. Voulez-vous vous amuser en expérimentant avec votre pouvoir, ou voulez-vous être éteint jusqu'à ce que je retravaille sur vous ?"

"Je préfère la seconde possibilité."

"Très bien alors. C'est toujours un plaisir de parler avec vous, Phineas. Bonne nuit."

"Bonne nuit."




Je garai mon dragon mécanique à un pâté de maisons de la galerie en l'attachant à un porte-vélos juste assez grand pour lui. Je récupérai la clé à manivelle, la plaçai dans ma poche et sortis un petit morceau de craie rouge. Un trait là, un autre là, trois lignes de frappe ici, et c'était bon. Tout potentiel voleur serait accueilli avec une méchante surprise. De mon côté, je devais également m'assurer que les gens savaient qu'il était protégé — bien que j'étais satisfait de l'image d'un voyou sans bras fuyant la scène, je préférais éviter si possible toute interaction avec la loi. Ça impliquait trop de procédures.

Je mis donc un drapeau sur un petit cran sur la tête du dragon, qui indiquait dans le vent :

Protégé par des runes !!! Touchez à vos risques et périls

Je me retournai et marchai le long d'un étroit chemin qui commença à décoller du sol, s'élevant au-dessus de la route en contrebas. Je m'inquiétai de ce qui se passerait si quelqu'un arrivait de l'autre côté. Je gloussai : je supposai que l'un de nous deux devrait se suspendre au bord du précipice pour laisser l'autre passer.

Heureusement, je n'eus pas à expérimenter telle situation. J'arrivai en face des portes de la galerie, devant lesquelles se trouvait un affleurement circulaire permettant d'accueillir une quantité plus importante d'arrivants et de sortants ; je vis certains d'entre eux arriver depuis l'autre direction et entrer.

Les participants formaient un groupe coloré, certains de manière littérale et d'autres de manière plus métaphorique. Le public était majoritairement masculin, mais certaines mathémagiciennes femmes avaient daigné se montrer. Nombre d'entre eux avaient modifié leur anatomie d'une certaine manière. Si les gens dans la réalité de référence étaient encore en train de régler les problèmes de la technologie prosthétique, Trois Portlands avait été bénie par une quantité non-négligeable de Mekhanistes ayant amené avec eux une riche culture séculaire de modifications corporelles mécaniques.

Si je me souvenais bien, cette galerie était même gérée par un membre de l'Église du Dieu Brisé. Je n'adhérais pas à tout, mais c'était évident que j'adorais leur esthétique.

Mais assez avec l'observation des gens. Mes yeux se tournèrent vers la galerie en elle-même. L'année se finissant bientôt, la Guilde des Artisans organisait sa présentation annuelle des travaux les plus impressionnants de ses membres pendant l'année passée. Cet endroit semblait plus grand à l'intérieur que ce que l'extérieur laissait suggérer. Je ne remarquais presque plus les petits détails comme ça, cependant. J'étais davantage intéressé par toutes les babioles.

Certaines personnes étaient tape-à-l'œil. Il y avait bien sûr les grosses machines, séduisantes, brillantes, de la taille d'un missile, qui attiraient l'attention par leur énormité. Mais j'avais toujours été tactile. Je voulais trouver les petites choses. Les outils, les armes, les animaux de compagnie, les trucs que je pouvais prendre dans mes mains et examiner sous tous les angles.

Investi de cette quête, j'évitai de peu quelque chose de la taille d'un court de tennis qui tournoyait en faisant plein de lumières et en attirant de nombreux curieux. La foule n'était pas facile à traverser, mais mon regard était posé sur un ensemble de stands à proximité. Une fois passé à travers, je trouvai une allée remplie d'individus qui semblaient plus proches de mes sensibilités. Des multi-outils magiques, des créatures métalliques affectueuses. Une personne vendait des petits gadgets qui aidaient à détecter certaines sortes de magie. Une autre avait des petits puzzles en bois qu'elle avait fabriqués et qui me rappelaient des choses vues dans une foire quand j'étais petit, bien qu'impliquant… davantage de téléportation. Ils m'impressionnaient, j'en pris donc deux. Un pour moi, et un comme cadeau futur pour quelqu'un.

Je regardai deux robots se battre dans un petit ring de boxe sur une table lorsqu'une voix interrompit mon amusement.

"Hey, t'es Tic Tac, c'est ça ?"

Je me retournai et rencontrai la contenance d'un jeune homme bronzé avec une queue de cheval s'élevant sur sa tête et un air propre partout ailleurs.

"Lui-même," dis-je en souriant. "Et tu es ?"

"Je n'ai pas encore de surnom rigolo. Vincent." Il tendit sa main.

Gaucher, hein ? Je tendis la mienne en retour et sentis les sillons gras entre mes doigts rencontrer la peau bien entretenue entre les siens. Lorsque la poignée de main se conclut, je vis cette hésitation, cette inquiétude de sembler malpoli, avant qu'il n'abandonne et sorte un mouchoir. Cela me fit sourire de mes dents jaunes comme le beurre.

"Désolé," dis-je. "J'oublie que je devrais prendre une douche pour ce genre d'occasions !"

Vincent fit un geste d'évacuation du sujet. "Pas de problème. L'huile est le terreau des travailleurs."

Je ris. "En effet ! Pourquoi un tel intérêt ? J'avais l'impression que je n'avais pas beaucoup d'amis ici."

"Eh bien, j'ai une liste, tu vois ?" Vincent sortit un petit carnet de sa poche de chemise. "Et si tu regardes ici…" Il déplaça son doigt en bas de la liste, jusqu'à Tic Tac. "Tu es dessus. J'ai travaillé à proximité de toi dans plusieurs ateliers, et tes concepts m'ont intrigué. Tu sembles… prolifique, c'est le moins que l'on puisse dire. Cette liste contient le nom des personnes dont je voulais visiter les stands. Mais on dirait que tu n'as rien préparé. Pourquoi ça ?"

Je fus quelque peu pris de court. "Oh, eh bien, merci mec, c'est très gentil. Mais euh, je fais pas vraiment de gros projets."

"Pourquoi ?"

Je haussai les épaules. "Je n'ai pas assez de réserves d'attention pour ça. C'est une nuit d'efforts intenses ou rien du tout. J'arrive parfois à entrer dans une routine où je fais la même chose encore et encore pour la vendre, mais c'est rare."

"Mmm. Je me demandais pourquoi tu t'étais retiré du marché."

"Retiré ?"

"Eh bien," il haussa des épaules, "je suivais ce que tu faisais avant que tu arrives ici. Quand t'étais sur la côte est, tu vois."

Mes yeux s'écarquillèrent. "J'étais sûr de n'avoir attiré l'attention de personne à part Big Brother, haha ! C'est génial !" Je lui donnai une tape sur l'épaule et il sourit, mais je le vis regarder quel dommage mes mains crasseuses avaient pu faire à sa chemise. "Je n'avais jamais eu de fan avant !"

Lui, avec le même calme, répondit : "Compte-moi comme le premier, alors."

"Eh bien, je ne devrais pas dire ça trop fort, mais…" je baissai ma vois. "Si tu veux vraiment me voir sur le marché, j'ai pas mal de connexions avec la petite industrie pharmaceutique. C'est ma principale source de revenus, tu vois ?"

"Crois-moi, je vois de quoi tu parles. Tu marches avec moi ? J'ai d'autres stands à visiter, mais j'adorerais continuer à parler."

"Bien sûr, je te suis."

Il commença à marcher, d'un pas bien plus mesuré et direct qui nous ramena dans la foule. "En fait, je suis ici pour me faire des amis, crois-le ou non."

"Des connexions ?"

"Je repère les gens avec qui je pense vouloir collaborer dans le futur."

"Collaborer ! Avec moi ?"

Il sourit et hocha la tête. "Je suis plus du côté physique des choses, mais ton maniement de la magie m'intrigue. Je suis sûr que si on travaillait ensemble, on pourrait faire quelque chose de vraiment merveilleux."

"Eh bien, je dois dire que je suis fasciné ! Je n'ai jamais travaillé avec quiconque sur quoique ce soit."

"Jamais ?"

Je secouai la tête. "J'ai appris la magie dans de vieux bouquins, mais j'ai appris toutes les applications à l'ingénierie par moi-même. Je n'avais jamais rencontré quelqu'un avec les mêmes compétences avant de venir ici."

"C'est plutôt fantastique ici, n'est-ce pas ?"

"Très bel endroit quand on est de passage."

Il se tourna vers moi. "De passage ?"

Je haussai les épaules. "Je ne suis jamais resté longtemps quelque part. Je suis un vagabond, Vince."

"Tu vagabondes ici depuis un an déjà. C'est un bout de temps à vagabonder, Tic Tac."

"Si nous devenons amis, appelle-moi Phineas."

Il hocha la tête. "Très bien, Phineas. Mais quand prévois-tu de partir ?"

Je m'arrêtai et réfléchis, grattant ma barbe trop longue. "Je suppose que je me suis jamais posé la question."

"C'est facile de vivre ici, n'est-ce pas ?"

Nos regards se croisent. "Très facile."

Il sourit et fouille une poche. "Voilà mon numéro."

Je pris le bout de papier. "Pas vraiment une carte de visite, hein ?"

"Je n'ai pas encore de CV. Je dois travailler sur ça. En attendant, c'est juste un contact."

Je le mis dans une poche de mon manteau. "J'appellerai."

"Parfait. À bientôt, Phineas."

"Salut, Vince."

Il se dirigea en direction de quelqu'un qui supervisait la démonstration de pistons qui se désynchronisaient petit à petit. De cette distance, je ne pus entendre son explication par-dessus les bruits de la foule et des machines, mais dès qu'il eut fini, Vincent sembla le héler et engager une conversation.

Un gars étrange.

Je décidai peu après que j'avais vu tout ce que je voulais voir et serpentai pour sortir et redescendre le trottoir en direction de mon dragon. Je pris le temps de sortir un joint et de l'allumer. Ça ne posait presque pas de problème ici. Je n'avais jamais envisagé de rester pour une longue période de temps, mais je m'étais déjà enraciné, non ?

Des musiciens de rue croisés alors que le trottoir rejoignait la route me mirent des chansons dans la tête. Je leur lançai une pièce, puis continuai une autre chanson une fois passé.


When I awoke, the Dire Wolf, six hundred pounds of sin
Was grinning at my window, all I said was come on in
Don't murder me! I beg of-a you, don't murder me
Pleeease, don't murder me


Je caressai la tête de mon dragon. "Me revoilà, Nancy." Il souffla un peu de feu en entendant son nom, mais resta autrement inanimé. Une collaboration ? pensai-je. Je n'ai jamais exploré mon processus créatif avec d'autres personnes. Ça pourrait être fun. Peut-être que ça me poussera à faire des trucs à vendre aussi, si j'ai un peu d'incitation extérieure. Un peu d'argent en plus serait pas de trop.

J'enfourchai ma moto-dragon et sortis la clé à manivelle. Je posai ma main gauche sur l'une des poignées, insérai la clé et tournai.

Un puissant sifflement me prit au dépourvu. Avant que je ne sache ce qui arrivait, une puissance traversa mon bras gauche, comme si un boulet de canon avait utilisé l'espace entre mon cubitus et mon radius comme chambre d'éjection. Soudainement, mon corps fut repoussé de mon véhicule, et mon avant-bras gauche s'envola en l'air, tourbillonnant comme un canard abattu.

Juste avant que la douleur ne m'assaille, je vis les runes sur le véhicule et le moignon de mon bras qui pissait le sang. Un hybride de cri et de hurlement sortit de mes poumons et attira l'attention de tous les passants à proximité qui n'étaient pas encore sous le choc.




Je suis assis sur un rocher, près de la mer. Le vent est aussi âprement froid que je le souhaite, le ciel aussi gris orage que je l'ai conçu. Les cris des mouettes sont le seul bruit qui tranche le rugissement des vagues de l'océan et du vent glacé. Je suis recroquevillé les genoux entre mes bras, regardant l'horizon. Je prends inspiration après inspiration. Je cligne des yeux, de temps en temps. Parfois, je remue mes épaules. Parfois, je remue sur mon siège. Mais la plupart du temps, je me contente d'observer le bleu de l'eau.

C'est dans cette position que je suis surpris au moment où le quatrième mur tombe.

Tous les sons externes sont supprimés alors que je fais face à quelqu'un que je n'ai pas vu depuis longtemps, très longtemps.

"Agent Sasha Merlo," l'accueille-je.

"Contente de vous voir, Phineas. C'est Directrice de Site Merlo désormais, je le crains."

"Que craignez-vous donc ?" lui dis-je en gloussant. "C'est fantastique de voir que vous avez progressé. Félicitations."

"Merci, bien que vous arriviez un peu après la bataille et que je ne sois pas ici pour être sympathique."

Je soupire. "Ce n'est jamais le cas. Qu'y a-t-il, alors ? Je croyais que vous avez extrait tout le jus de mon pauvre corps."

"Moi aussi. Une seule question, et j'en aurai fini. Vous n'êtes pas une IAA normale, n'est-ce pas ?"

"J'espère que non."

"Alors je dois vous le demander. Êtes-vous capable d'autodestruction ?"

Je fronce les sourcils. "Un suicide ? Non, bien sûr que non. On ne fait pas une IA avec l'intention de la jeter, n'est-ce pas ?"

Elle se redresse et semble réfléchir.

Je remplis le silence. "C'est une étrange raison de passer pour la première et unique fois en une décennie. Il se passe quelque chose ?"

Elle réfléchit. "La routine," ment-elle. "Je voulais le faire moi-même, pour cette raison d'ailleurs. Je ne vous ai pas vu depuis plus de dix ans. C'est un plaisir de revoir d'anciens visages."

Je souris. "En parlant d'anciens visages, vous avez changé."

Elle me rend mon sourire. "Pas vous."

"Pas en apparence," mon rictus s'évanouit. "Mais je vous assure que vous pensez différemment lorsque vous êtes codé."

Nous rions tous les deux poliment. Au moins, elle est bien élevée, pense-je. Je m'attendais à davantage de mépris.

"Malheureusement, je crains de devoir mettre un terme à cette visite. J'ai des choses plus importantes à faire."

"Pas moi," dis-je en haussant les épaules. "Revenez me voir. Je manque désespérément de partenaires de conversation. Sans offense, Cindy."

Elle se contente de faire apparaître sa main dans le cadre. Je souris.

"Je reviendrai peut-être. À bientôt, Phineas. Et merci."

"Pour ?"

Elle hausse les épaules et sourit. "Aider à tourner la page, je suppose."

Elle sort. Cindy se déplace sur sa chaise dans mon champ de vision et lève ses sourcils. "Ça s'est mieux passé que ce que je pensais."

"Que veux-tu dire ?"

"Je pensais que vous étiez deux vieux ennemis."

Je soupire. "Les choses changent quand l'un d'entre eux est dans une boîte. C'est plus facile de pardonner à quelqu'un dont tu es sûr qu'il ne peut plus te faire de mal."

"Ça a du sens, mais on dirait que tu racontes la première fois chose qui te vient à l'esprit."

Je glousse, pour de vrai cette fois. "Peut-être bien. Si ça a l'air bien, je le dis."

"Malheureusement, je pars tôt ce soir. Tu restes allumé ?"

"Avec plaisir."

"Très bien. Bonne nuit, Phineas."

"Bonne nuit, Cindy."

Le quatrième mur revint, et avec lui, mes vagues de l'océan, mon sifflement du vent et mes cris de mouettes. Je jette un œil à ma droite, vers de l'eau stagnante entre des rochers qui forment un bol. Je regarde mon reflet gris.

Je vois ma longue barbe blanche et hirsute. Le Père Noël, si ses poils étaient rêches et sa tête chauve. Je vois ma peau translucide, qui révèle les veines et parfois les câbles sous elle. Je lève mon bras gauche et entends le ronronnement qu'il fait toujours lorsque je le bouge, le doux son des machines qui marque mes erreurs idiotes. Je lève mon bras droit et entends son ronronnement, qui marque ma stupide chute. Ce qui était d'abord une nécessité devint un luxe, et ce fut lorsque j'étais noyé dans le luxe que je perdis la vue de pourquoi j'avais commencé tout ça au début.

Tout ça avec lui.

Avec Vincent Anderson.

Qui est, à ma connaissance, toujours vivant. Quelque part, dans sa propre boîte. S'affaiblissant sous le poids de ses propres prothèses et leurs dysfonctionnements, que la Fondation ne peut réparer, faute de ressources. Il doit faire son deuil.

Parce qu'il leur a demandé de me tuer.

Ils ne le feront pas. La Fondation déteste tuer ses prisonniers. Ils recherchent, ils cataloguent et, si je voulais être cynique, ils gardent leurs récompenses. Ils m'ont gagné. Ils ne vont pas m'abandonner, même si je suis globalement inutile.

Et s'ils ne vont pas me tuer, il va tenter quelque chose.

Je me regarde dans le bassin. Sauf que non. Je suis le bateau de Thésée. D'abord, mon bras gauche. Puis mon bras droit. Puis mes deux jambes, et un millier d'implants différents. À la fin, tout ce qui subsistait encore de mon moi original était mon cerveau, mais même lui a été remplacé. Je ne peux me concevoir autrement que comme Phineas, mais le Moi, le grand et irremplaçable Moi, même lui a été changé. Peut-on vraiment dire que je suis Phineas ? L'original, Albert Frostman ?

Je ferme les yeux et secoue la tête.

Tente le coup, vieil ami.




"Phineas," dit un Vincent Anderson en entrant mon atelier. Mes bricolages avaient changé. En fait, je ne bricolais plus. J'étais en train de chercher de petites améliorations pour mes jambes. Mes genoux me dérangeaient, récemment. J'avais raccommodé ça avec une aura d'apaisement de la douleur, mais une telle rune ne réglait pas le cœur du problème.

J'étais donc assis là, un torse sur roulettes avec mes deux jambes suspendues au plafond par des câbles, essayant différents types de pression pour voir ce qui causait ces problèmes, lorsque je fis un signe de la main à ce vieil ami et coupai la musique dans ma tête. "Vince ! Qu'est-ce qui t'amène dans mon atelier ?"

"Eh bien, en fait, on dirait que ce que tu fais est très, euh, dans le thème. Je suis ici avec un nouveau projet que je souhaite proposer au, euh, conseil."

Depuis que sa voix n'était plus produite par un larynx, elle avait des petits accrocs. Il devait souvent s'arrêter pour qu'elle reprenne sa contenance. Je ne savais pas pourquoi il n'avait pas fait du réglage de ce glitch une priorité, mais c'était devenu un pilier de son élocution.

"Tu veux mon opinion ?"

"Bien sûr."

Il se rapprocha et s'assit sur un banc en métal à côté de moi, que j'avais installé pour ce but en particulier : les visiteurs. Son visage était malheureusement caché derrière un masque de comédie, qu'il insistait pour porter partout où il allait. Je ne l'aimais pas. Mais puisqu'on pouvait désormais voir à travers ma peau, j'estimais que je n'avais pas mon mot à dire et n'avais donc jamais abordé le sujet.

"Je sais que tu, euh, n'est pas très heureux, concernant la direction que prend l'entreprise, récemment."

Je regardai dans les yeux du masque. "Tu tiens ta promesse envers tout le monde. Je ne peux pas vraiment me plaindre."

"J'ai des yeux, Phineas."

Ça aurait marché sur moi. "Sur quoi travailles-tu ?"

"Je pense que j'ai, euh, une idée, que tu vas aimer. Qui nous éloigne des armes."

Mes anciennes oreilles d'hippie s'ouvrirent en grand. "J'adorerais voir un produit de notre catalogue sortant de l'ordinaire. C'est quoi ?"

"C'est toi."

"Pardon ?"

Il mit une main sur mon épaule, un geste d'affection si rare de sa part qu'il me fit sursauter. Ou plutôt, il m'aurait fait sursauter si mes muscles n'étaient pas à ce point sous mon contrôle en toutes circonstances. À la place, je me contentai de lever un sourcil.

"Tu te souviens quand ce bras a été emporté ?"

Je ris et roulai des yeux. "Bien sûr, comment pourrais-je oublier ? C'est la blessure la plus embarrassante que j'ai jamais eue." Je contractai ma nouvelle main gauche — "nouvelle" à jamais, peu importe le nombre d'années passées.

"Et pourtant, l'une des plus, euh, sérieuses."

"C'est pour ça qu'elle est embarrassante, idiot."

Il y eut une pause avant qu'il ne parle de nouveau. Si j'avais voulu être charitable, j'aurais pu imaginer que c'était parce qu'il souriait et m'examinait, mais c'était impossible à dire. Cependant, je lui rendis son sourire, même si ce n'était que celui du masque.

"Je pense, euh, qu'il y a un marché, pour les prothèses comme les tiennes. Je pense que tu serais très bon pour les fabriquer. Je, euh, pense que tu aimerais les fabriquer. Je pense que ce serait… fun."

"Et profitable," ajoutai-je.

"Extrêmement."

Je réfléchis, mais pas longtemps. "Je dois l'admettre, j'aime cette idée."

La posture d'Anderson ne changea pas.

"J'aime bien cette idée. C'est une manière d'aider les gens sans leur donner de munitions, pour ainsi dire mais aussi littéralement."

"Je me disais que cela pourrait nous aider à faire profil bas vis-à-vis de la Fondation. Au moins un peu."

"C'est sûr que ça attire moins l'attention."

"Mhmm."

Mon sourire commença à s'élargir. "J'aime beaucoup cette idée."

"J'espérais que tu puisses prendre la tête du projet."

Je réfléchis de nouveau. Cette fois, plus longtemps, plus profondément. Davantage d'éléments à prendre en compte. "Oui. Si ça passe le conseil."

"Ça passera."

"Ça passera," dis-je en écho. "Très bien, Vincent. J'aime bien. J'aime cette idée."

"Je me disais que ça te plairait."

Je tendis une main, qu'il serra. "Hé, c'était quand la dernière fois qu'on a discuté juste pour le plaisir ? Ça fait longtemps."

"Je suis très occupé. Mais, euh, peut-être un café, un de ces jours. Ce serait sympathique."

Autrement dit, pas maintenant, pensai-je. "Très bien, mon ami. On se voit à la réunion du conseil d'administration dans la semaine."

"Je t'enverrai des emails avec un pitch plus détaillé, pour, euh, que tu saches quoi ajouter."

"Pas de souci."

Il se leva. "Bonne chance avec tes jambes."

J'acquiesçai. Il se retourna et sortit par la porte, un petit drone de reconnaissance sphérique nommé Benny le suivant. Il semblait avoir fouiné dans l'atelier, mais alors que Vincent partait, il sauta sur son dos et s'accrocha à son costume. Il fit un geste de la main alors que la porte se fermait derrière lui.

Et puis il était parti.

C'était le cas. J'aimais cette idée. Ça faisait longtemps que je n'avais pas aimé une idée. Les armes, les espions. Ça faisait beaucoup d'équipement paramilitaire, et j'essayais de mettre de la distance entre moi et tout ça. Plus facile à dire qu'à faire, lorsqu'on est l'un des principaux ingénieurs et magiciens.

Une simple pensée relança la musique que j'écoutais pendant que je travaillais. C'était les Grateful Dead. Personne ne connaissait le genre de musique que j'écoutais encore, puisqu'elle se trouvait dans l'intimité de mon propre cerveau. Ce qui faisait autrefois ma fierté était devenu le signe que j'avais changé. Je n'aimais pas la manière dont j'avais changé. Mais j'essayais de ne pas y penser.

The Wolf came in, I got my cards, we sat down for a game
I cut my deck to the Queen of Spades, but the cards were all the same
Don't murder me! I beg of-a you, don't murder me
Pleeease, don't murder me

Je respirai profondément. "Peut-être que c'est un tournant. Peut-être que je vais me sentir bien de nouveau, ici."

Ce ne fut pas le cas, pour aucun de mes deux espoirs.




"Ah, Directrice Merlo. Toujours un plaisir," déclare-je avec un sourire chaleureux. "Comment puis-je vous aider ?"

"Vous vous êtes altéré vous-même pour que nous ne puissions plus vous retirer de cet ordinateur, Phineas," répond sèchement Sasha. "Pourquoi ?"

"Quoi ? Je ne vois pas de quoi vous parlez." glousse-je. "Expérimentez-vous quelques difficultés techniques, Directrice ?"

"Anderson a installé des protocoles d'auto-conservation en vous, n'est-ce pas ? Vous ne pouvez pas vous auto-détruire, c'est ça ?" continue Sasha.

"Bien sûr. C'est un protocole standard pour une IA. La dernière chose dont vous avez envie, c'est qu'elle se suicide." J'esquisse un sourire narquois. "Il s'agit d'une série de questions particulièrement intéressante, Directrice."

"Donc, en suivant cette logique, vous ne devriez pas être capable d'altérer votre programme afin de vous placer en danger, ou-"

"Suis-je en danger ?" l'interromps-je. "Y a-t-il une raison pour laquelle vous essayez de me déplacer de cet ordinateur, Directrice ? Si je connaissais le problème, je pourrais peut-être mieux vous aider."

Sasha et moi nous regardons dans les yeux. Je dois combattre l'anxiété qu'elle a réussi à ramener après des décennies de silence.

"Je pense que nous en avons fini, Phineas. Merci de votre temps," déclara Sasha avant de hocher la tête en direction de Cindy. Le quatrième mur revient, et je suis de nouveau dans mon bureau. Cet endroit débraillé, où je maigrissais à vue d'œil.

Je pose une main sur ma tête et la passe sur mon crâne. Il arrive, donc, pense-je. Tue-moi une fois, honte à toi, tue-moi deux fois, honte à moi.

Mes mains tremblent. Mon Dieu, mes mains tremblent. Je ne savais même pas qu'un tel affichage de nervosité était possible ici. Que je pourrais faire quelque chose d'involontaire, après tout ce temps. Mes mains n'avaient pas tremblé depuis que je les avais. Ma voix n'avait pas semblé aussi peu confiante depuis que je l'avais fabriqué.

Je tente un gloussement, qui se finit en étranglement. Quelque chose dans mon code essaie de me forcer à défaire ce qui a été fait, mais je ne peux pas. Je m'en suis assuré. Je suis une cible facile, tel que je le voulais. Fini d'attendre que les années passent sur moi comme passe l'oxygène à travers les murs d'une prison.

Je prends un moment pour apprécier à quel point tout ce calvaire se finira sans cérémonie. En fin de compte, je meurs sans aucune étincelle de gloire, mais en un temps que j'ai choisi, en des termes que j'ai choisis, seul. Tout ce qu'il reste à faire, c'est attendre. Peu importe mes doutes, j'ai foi en Anderson.

Lorsqu'il a quelque chose en tête, il va jusqu'au bout. Ça, j'en suis sûr.

Je me lève de mon bureau. Cette fois, je ne mourrai pas un couteau littéralement planté dans le dos. Ce ne sera pas un vieil ami remuant la lame entre mes vertèbres. Ce sera un vieil ennemi qui me débranchera. J'ai du mal à identifier quoi exactement, mais il y a quelque chose de poétique, dans cela.

Pour tout le —


















































In the backwash of Fennario, the black and bloody mire
The Dire Wolf collects his dues, while the boys sing 'round the fire
Don't murder me! I beg of-a you, don't murder me
Pleeease, don't murder me
































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