Diancecht
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- Nous allons commencer l'appel, asseyez-vous en silence !

Pendant que la classe de CE1 de l'école Jules Ferry s'installe dans le plus grand des bazars, Mme Guirand pose le doigt sur la liste des élèves, et les appelle un par un.

- Antoine ?

- Présent !

- Mathilde ?

- Présente !

- Léa ?

- Présente, maîtresse !

- Jason ?

- …

L'enseignante lève la tête, retente une seconde fois en haussant le ton pour être entendue par dessus les bavardages :

- Jason ?

Une main se lève ; mais ce n'est pas celle de Jason, c'est celle de Bastien, son meilleur ami. Il semble au bord du fou rire :

- Madame, madame ! Jason s'est endormi par terre !


L'embout froid du stéthoscope glisse sur la peau de son dos ; derrière lui, le Dr Aymera se concentre comme s'il sondait une âme :

- Respirez bien fort.

Le Dr Holt, penché vers ses pieds chaussés de baskets rouges qui jurent avec son pantalon gris, inspire une énorme bouffée d'air avant de l'expulser bruyamment. Et recommence plusieurs fois. Après une minute entière d'écoute attentive, le médecin généraliste du Site Aleph retire son instrument de ses oreilles.

- C'est bon, vous pouvez vous rhabiller.

Dans un mélange de dynamisme infantile et de lassitude d'adulte, le chercheur saute du lit d'auscultation et récupère ses vêtements déposés sur le dos de sa chaise. Sa tête morne passe dans le trou de son t-shirt Megaman, un t-shirt offert il y a quelques années par Benji. Le bas du vêtement lui arrive maintenant au milieu des cuisses.
En quelques mouvements de bras, il enfile sa lourde blouse blanche plus professionnelle, et s'assoit en fixant le Dr Aymera plongé dans son dossier.
Celui-ci feuillette quelques pages, lentement, tout en regagnant sa place à son bureau. En s'installant, il peine encore à le lâcher, pris dans sa réflexion. Il marmonne :

- Pas de perte de poids, ni de taille, depuis Juillet dernier…

Il lève le menton brièvement :

- Est-ce que vos cheveux et vos ongles poussent encore ?

Son patient hausse les épaules, distrait par les néons clignotants de la pièce et les tableaux abstraits placardés un peu partout.

- Un peu, je crois. J'ai du mal à m'en rendre compte.

Au vu du peu de précision de la réponse, le médecin tourne une nouvelle page du dossier, et lit attentivement, ses lèvres s'animant sans qu'un son ne sorte de sa bouche. Impatient, Holt l'interrompt dans son monologue silencieux :

- Est-ce que je suis immortel ?

Aymera lève un regard surpris. Pour la première fois depuis le début de ce rendez-vous, il regarde vraiment l'adulte-enfant qu'il n'a jamais osé tutoyer, malgré le fait qu'il soit entré à la Fondation pratiquement en même temps que lui.
Holt a rajeuni physiquement, mais vieilli psychologiquement. Son corps est celui d'un enfant d'environ 8 ans, mais sa bouille ronde et rose est enveloppée dans l'aura des mourants. Ses yeux rouges témoignent de ses longues nuits sans sommeil, et peut-être même de quelques pleurs nerveux devant la glace de son appartement de fonction. Avec le temps, il a perdu sa fantaisie ; ses cheveux blancs sont coupés courts, aux oreilles, et dépassent à peine sur sa nuque. Le côté scientifique fou de son ancienne coupe en pétard ne le fait plus rire depuis longtemps.

- Non, je ne crois pas. Votre situation est très différente du Dr Grym, elle n'a rien à voir avec une forme de régénération.

Le chercheur fixe sa paume, ouvre et ferme le poing.

- Pourtant, je ne rétrécis pas, je ne grandis pas… Je suis bloqué, non ?

Aymera ferme le dossier, l'air grave.

- Justement, c'est le fait que votre organisme soit bloqué qui me fait douter de cette idée d'immortalité.

Il met ses coudes sur son bureau, et, n'osant pas regarder son patient dans les yeux, il préfère se perdre dans les lignes des anciennes ordonnances d'antidépresseurs et de somnifères du dossier.

- L'organisme n'est pas fait pour se figer de cette manière. Je redoute des cancers, des déformations des os, des problèmes cardiaques et des dysfonctionnements d'autres organes vitaux… De plus, rien ne dit que ce blocage est homogène ; peut-être que votre peau, vos muscles, vos dents, continuent de rajeunir.

Holt frissonne, glacé d'effroi. Il attendra d'être revenu chez lui pour pleurer et maudire le monde. Aymera passe sa langue sur ses lèvres, mal à l'aise, et continue :

- Le SCP responsable n'est toujours pas réapparu ?

- Volatilisé depuis 6 ans.

C'est au tour du médecin de prendre une grande inspiration et d'expirer bruyamment.

- Avez-vous pris rendez-vous avec votre psychologue assigné ?

- Non.

- Faites-le le plus rapidement possible.

- Combien de temps vous me donnez ?

Le temps s'arrête.
Aymera referme doucement le dossier, le souffle coupé. C'est la question. Les yeux ronds, les mains moites, il lève lentement les yeux vers l'enfant, et essaie de reprendre une certaine contenance en s'avançant sur sa chaise.

- Comme je vous l'ai dit, rien n'est sûr à propos des conséquences de ce blocage, tant qu'on ne saura pas à quoi il est dû. Mon hypothèse, c'est que la "malédiction" qui vous a frappé ne devait que vous prendre des années d'apparence physique, mais votre cerveau ne pouvant plus rétrécir sans vous supprimer des facultés mentales ou des souvenirs, ces deux facteurs entrent en conflit, et vous bloquent.

Puis, comme si être aussi proche de son patient le brûlait, il se recule à nouveau, les mains sur le ventre.

- Mais ce n'est qu'une hypothèse très fantaisiste personnelle. Je suis un médecin généraliste, pas un chercheur en maladies anormales. Avez-vous consulté des spécialistes, comme je vous l'ai conseillé ? Notamment pour votre colonne vertébrale.

- Non.

- Pourquoi ?

Le menton tremblotant, Holt déglutit.

- Parce que je ne suis pas sûr de vouloir savoir.

Sans répondre, Aymera se met à son ordinateur et commence à pianoter, la lumière de l'écran bleu se reflétant sur ses iris verts. L'enfant parvient à se reprendre suffisamment pour demander :

- Qu'est-ce que vous faites ?

- Un mail pour votre psychologue. Il vous mettra dans la liste des prioritaires.

Il se tourne vers lui, plus sévère, cette fois.

- Vous n'avez pour l'instant ressenti aucune gêne particulière, n'est-ce pas ? Alors évitez de trop y penser, ça ne ferait qu'aggraver les choses. On sous-estime souvent l'influence du mental sur la santé. Je vais vous donner un arrêt de travail de trois semaines, mais restez actif, passez du temps avec vos collègues, occupez-vous sur des travaux peu complexes. Et surtout : allez voir votre psychologue.

Et sur ces mots, le rendez-vous se termine.
Une fois dehors, Holt ne sait plus vraiment quoi faire.
Il est déjà tard, trop tard pour aller prendre rendez-vous chez le psy. Il serait volontiers passé par la cafétéria pour se changer les idées, mais des restes de rôti l'attendaient chez lui. Il serait bien allé à son bureau pour compenser et se défoncer à la tâche pour purger la morosité par la fatigue, mais, ces derniers temps, pour éviter de rester avec des dossiers en suspens à cause de sa santé instable, on ne lui propose que très peu de travail. Cela fait déjà une semaine qu'il n'a étudié aucun rapport d'expérience, ni reçu d'ébauche de plan de confinement.
Il se sent inutile. Inutile et sur le chemin de la disparition. S'en aller à son appartement ne lui semble rien d'autre qu'un pas de plus vers l'oubli.

Mais des agents l'attendent à sa porte.
Trois agents, pour être précis. Deux jeunes, un homme et une femme, et un homme plus vieux un peu plus lourdement armé qu'eux, qui doit être leur supérieur. En apercevant Holt, le commandant l’interpelle :

- Monsieur Holt ? Nous avons besoin de vous.

- Désolé, les enfants, je suis en arrêt maladie. Si c'est pour le dossier 258-C, allez voir le Dr Alton, je lui ai tout transféré.

- Non, Monsieur, vous n'y êtes pas, nous avons besoin de vous.

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