Voyage dans le Désert Onirique
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Assis à son bureau, captivé par le soleil couchant qu'il observait à travers la fenêtre, le vieux chercheur reprit ses esprits, puis se leva et contempla son appartement de fonction. Quarante ans de bons et loyaux services pour la Fondation lui avaient enfin valu une retraite bien méritée. Un repos long et silencieux, où l'ennui régnait, et où les conséquences de ses folies de jeunesse étaient bien plus visibles qu'à l'époque.

Cette époque, il ne s'en souvenait lui même que très peu, tout ce qui lui restait, c'étaient des histoires racontées par ses anciens collègues. Holt lui-même en avait de bien bonnes, notamment cette fois où, après avoir regardé un néon cassé pendant plusieurs minutes, il avait déclaré que c'était « bizarre que ces couloirs soient si mal éclairés ». Cela lui fit esquisser un sourire, puis, sans savoir pourquoi, une angoisse mêlée à de la culpabilité montèrent en lui. Il avait déjà ressenti cela, mais c'était il y a bien longtemps, et ce n'était sûrement pas une coïncidence s'il s'en souvenait maintenant, au moment où il avait décidé de déterrer de vieux souvenirs.


« Hein ? Je suis où là ? … Oh oui ! C'est vrai ! Le livre ! » Le jeune chercheur se releva, au milieu d'un vaste désert. A plusieurs centaines de mètres de lui se dressait une immense forêt lui semblant extrêmement familière.

- Salut !
Le scientifique sursautât avant de se retourner tout en reculant dans un réflexe de fuite. En face de lui se trouvait un enfant d'une dizaine d'années. Il avait des cheveux courts noirs et portait une petite casquette rouge ainsi qu'un t-shirt rayé. Il tenait fermement une laisse en cuir rouge attachée au collier d'un vieux Teckel brun. Le petit chien avait quelques zones de poil dégarnies surtout au niveau de l'arrière train où des croûtes s'étaient développées. Malgré son état vieilli il avait un air enjoué et ne semblait que peu fatigué. Ce petit garçon et son chien avaient un air pâle et fantomatique, ce qui ne gêna inexplicablement pas le chercheur.

- Euh, qui es-tu ? Demanda-t-il

- Moi, c'est Lucas, et lui c'est Buddy, répondit l'enfant en tirant légèrement la laisse de son compagnon. Et vous, vous êtes qui ?

- Oh euh, moi je suis euh.. Je m'appel-

Il fut coupé par l'enfant

-Ne dites rien ! Vous savez, votre nom n'a que peu d'importance ici. Qu'est-ce que vous cherchez ?

- Moi ? Euh, eh bien, si j'ai bien tout compris, ici si quelqu'un comme moi trouve quelqu'un comme toi qui lui correspond il peuvent en quelque sorte « fusionner » ?

- Oui, c'est ça ! Et devenir un Complet

- Et qu'est-ce que ça apporte de devenir un « Complet » ?

Le visage de l'enfant s'illumina d'un sourire :

- Mais c'est la meilleure chose qui puisse vous arriver !

- Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y a de si bien à devenir un « Complet »

- Eh bien vous pouvez vivre heureux pour l'éternité dans le Désert !

- Oh. Mais tu sais, d'où je viens les personnes qui deviennent des Complets meurent

- C'est un mal pour un bien je pense. Vous venez d'où ?

S'apprêtant à lui expliquer clairement, le chercheur se ravisa.

- Je viens de très loin

Un silence de quelques secondes s'ensuivit. Le garçon reprit

- Vous m'excusez, j'ai à faire, j'espère vous revoir !

Avant que le scientifique n'ait eu le temps de répondre, le garçon avait déjà disparu. Il se retrouvait seul dans ce vaste désert. Il décida de se diriger vers la forêt pour tenter de trouver de plus amples informations.

Après un bon quart d'heure de marche, il arriva à l'orée de la forêt. En s’enfonçant dans celle-ci, il se retrouva rapidement dans une clairière où s'étendait un lac. L'herbe était verte et la lumière du soleil, filtrée à travers les feuilles se reflétait dans ce petit point d'eau claire, presque aussi claire que l'eau d'une piscine. Il s'avança de quelques pas, regarda autour de lui, puis, voyant qu'il n'y avait personne, s'assit au bord du lac pour attendre il ne savait quoi. Il retira ses chaussure puis laissa ses pieds tremper dans l'eau avant de profiter de l'aura apaisante de ce lieu. Quelques minutes ayant passées, quelque chose surgit du lac. Le chercheur, surpris, se releva rapidement avant de reculer machinalement comme pour sa rencontre avec Lucas. Devant lui se dressait un homme, presque intégralement nu mis à part un pagne qui ne semblait pas être mouillé malgré le fait que celui-ci venait tout juste de sortir de l'eau. Le chercheur remarqua que cet homme avait des branchies sur le côté de la gorge. Il avait aussi et surtout une peau écailleuse de teinte bleutée.

- Qui êtes-vous ?

- Salut ! Moi ? Certains m'appellent « l'homme poisson » ou d'autres m'ont surnommé « Fishman ». Bref, comme vous voulez. Et vous ? Qui êtes-vous?

- Oh, euh moi, eh bien je euh, je cherche quelque chose, ou plutôt quelqu'un.

Étonné de la non-réponse du chercheur mais intrigué par cette information, l'homme-poisson continua :

- Vous cherchez qui ?

- Eh bien, j'ai entendu parler de ces « Complets » ce genre d'êtres parfaits, et mon étude se porte sur eux

- Une étude ? Étrange… Et donc vous cherchez la personne qui vous serait complémentaire ?

- Complémentaire ? Eh bien, si ça peut aider mes recherches, oui. Vous pouvez m'y aider ?

- Bien sûr ! Ici tout le monde est solidaire ! Et les personnes ingrates ne sont pas appréciées. Vous savez quoi, je connais exactement les personnes qui pourront vous guider. Je vais vous aider à les trouver

- Oh, merci, c'est très aimable à vous.

- En route !

Le chercheur, guidé par l'homme-poisson et pensant trouver ce qu'il recherchait dans cette éventuelle personne « complémentaire », progressait hors de la forêt, suivant son guide. Pendant plus d'une demi-heure de marche, ils restèrent silencieux, et ne s'adressèrent pas la parole. Étonnamment, le chercheur ne ressentait pas la fatigue, la chaleur supposée du Désert ne le dérangeait pas, et il ne ressentait pas le besoin de s'hydrater. Il nota cela sur un petit carnet orange qu'il avait dans la poche de sa veste, comme chacune des observations qu'il pouvait faire. Il remarqua alors à une centaine de mètres d'eux un géant qui avait une apparence et les proportions d'une personne naine.

- Vous… vous connaissez cette personne ? Demanda-t-il à l'homme poisson.

- Mais oui ! C'est Petit-grand ! Il pourra nous indiquer notre chemin. Enfin, si on arrive à le comprendre…

Après une trentaine de secondes de marche, ils s'étaient rapprochés de ce « Petit-grand » et avaient remarqué qu'une autre personne l'accompagnait. Il s'agissait d'un homme portant une robe noire et des gants rouge vif. Il avait les traits de quelqu'un de plutôt vieux, sans trop l'être. Cette apparence était assez inhabituelle et indescriptible. N'ayant pas le temps de former sa pensée, le chercheur fut interrompu par une discussion commençant. L'homme-poisson lança :

- Ah ! Bob ! Tu l'accompagnais alors ! C'est exactement toi qu'on cherchait

- Fishman mon ami comment vas-tu ? Et que nous apporte-tu là ? Répondit Bob, l'homme à la robe

- Eh bien voilà quelqu'un qui souhaite devenir un Complet !

Le chercheur répliqua :

- N'allons pas trop vite en besogne voyons, je cherche juste à faire une étude sur le Désert

- Enfin vous savez, lorsque vous trouverez votre complémentaire, vous ne pourrez pas résister ! Répondit l'homme poisson

- N'allons tout de même pas trop vite s'il vous plaît, repris poliment le chercheur.

- Alors Bob, tu peux nous aider à trouver son complémentaire ?

- Eh bien écoute, pour un vieil ami comme toi, je peux bien vous offrir mon expertise. Répondit Bob enthousiaste

- De quelle expertise parlez-vous ? Demanda le scientifique

- Oh, Bob est pyrokinésiste. Il contrôle le feu quoi, mais il a aussi quelques autres compétences, notamment pour trouver le complémentaire de quelqu'un. Répondit Fishman, regardez par vous même

Bob s'approcha alors du chercheur qui restait calme malgré la tension qui s'élevait dû à la manipulation imminente du pyrokinesiste. Celui-ci prit la tête du chercheur entre ses mains, puis ferma les yeux. Soudain, le chercheur ressentit une violente brûlure qui partait de sa tempe droite et traversait tout son cerveau jusqu'à la gauche. Il recula par réflexe et cria de douleur avant de reprendre ses esprits. Le mage, quand à lui, avait l'air exténué.

- Alors ? Demanda l'homme-poisson, apeuré

- Hum.. J'ai vu quelque chose, mais trop peu pour en tirer quelque chose. Répondit Bob

- Quoi ?!

Le chercheur se releva et prit Bob par les épaules en le regardant fixement :

- Vous voulez dire que vous ne m'avez pas prévenu qu'une telle douleur allait survenir, mais en plus elle n'a servi à rien ?!

- Calmez-vous, ce n'est pas une science exacte…

- Je vous en foutrai des sciences exactes ! Vous auriez dû me prévenir espèce d'incompétent !

- Eh, arrêtez ! L'homme poisson prit sa défense : Bob fait ce qu'il peu pour vous aider, il a dû utiliser beaucoup de son énergie pour vous !

- Vous imaginez à quel point c'est douloureux son truc ?! Vous l'imaginez ?!

Il continuèrent à crier jusqu'à ce qu'une voix fluette sorti de ce vacarme :

- Moi, je sais où la trouver

- Tous se turent et se tournèrent vers cette voix. Il s'agissait de Lucas, toujours avec son fidèle compagnon.

- Toi ? Lâcha le chercheur, surprit

- Je peux vous emmener à la personne que vous cherchez

Ils se regardèrent tous, consternés :

- Bon alors, vous me suivez ?

- Euh, bien sûr !

Il marchèrent pendant une heure. Le soleil était rude mais encore une fois, la déshydratation ne se faisait pas sentir, néanmoins, le chercheur, montant une colline avec ses compagnons avait de plus en plus de mal à marcher, dû aux difficultés du terrain ensablé.

- On arrive bientôt ?

Lucas répondit :

- On y est presque, regardez !

Il pointa du doigt, au loin, en contrebas de la colline une ville entourée d'une muraille de ce qui ressemblait à du grès. Elle avait cet aspect de ville médiévale du moyen-orient avec ses maisons si particulières. Il continuèrent à marcher pendant une dizaine de minutes avant d'arriver aux portes de la ville qui n'étaient pas gardées.

- On y est, voici une des rares villes du Désert. Expliqua Lucas

Le jeune scientifique, malgré son envie d'étudier et uniquement d'étudier, avait malgré tout inexplicablement le trac, de rencontrer son complémentaire. Le groupe s'arrêta à une dizaine de mètres de la porte, au milieu d'une rue bondée de gens à l'aspect fantomatique. Lucas prit la parole :

- Bon, maintenant il faut chercher votre complémentaire

- Attendez, vous savez pas exactement où il se trouve ? Demanda le chercheur.

- Pas exactement. J'ai été capable de localiser une zone mais pas plus. Bon, on va se séparer en trois groupes. Bob, tu vas chercher de ton côté avec Petit-grand, moi je vais aller faire un tour dans la ville, et toi poisson, tu vas accompagner le monsieur pour pas qu'il se perde, des questions ?

- Aucune ! Répondit l'homme poisson

Et il se séparèrent. Le jeune chercheur, accompagné de Fishman, zigzaguait dans les rues à la recherche de cette personne dont il n'avait aucun indice. L'homme poisson brisa alors le silence :

- Alors, ça fait quoi de savoir que vous allez enfin pouvoir devenir un Complet ?

- Oh là, calmez-vous ! J'ai jamais dit que je voulais en devenir un. C'est juste à but d'étude vous savez

- Je vous l'ai déjà dit, vous ne pourrez pas vous en empêcher dès que vous le verrez !

- Du calme, je compte vraiment pas devenir un Complet, vous savez, d'où je viens les gens meurent quand il deviennent un Complet

- C'est pas bien grave. Vous savez, la sensation de plénitude quand on est un Complet est incomparable. Moi, si je trouvais mon complémentaire je serais tellement heureux !

- Pas moi ! Je veux pas mourir, je veux pas quitter ma vie, je veux pas quitter mes amis, vous voudriez quitter vos amis vous ? Ben non, vous, vous pourriez les revoir si vous deveniez un Complet, pas moi.

- Mais ce que vous savez pas, c'est que quand on devient un Complet, on perd toute notre mémoire.

Après un silence, le chercheur reprit

- Mais c'est horrible ! Et Petit-grand, Bob ou Lucas, vous avez pensé à eux, ils seront triste de vous voir partir !

- Mais non, ils seront super contents pour moi, parce qu'ils savent le bien que ça fait, et je leur souhaite la même chose !

- Culture différente je suppose…

- Attendez, vous avez vu comment on se démène pour vous aider à trouver votre complémentaire, vous pourriez être au moins plus gratifiant envers nous !

- Ah je le suis, mais vous savez, je ne compte pas réellement devenir un Complet. Et puis vous, pourquoi vous avez pas essayé de trouver votre complémentaire ?

- Pour nous autres, c'est différent. Rétorqua-t-il sèchement. Vous devriez être plus reconnaissants envers nous. De toute façon si vous ne voulez pas devenir un Complet, vous ne le deviendrez pas, mais par contre vous-

Il fut coupé par un cri

- Eh les gars ! Vous êtes là wouhou !

C'était Bob qui courait vers eux accompagné par Petit-grand et un homme avec des habits comparables à ceux d'un sultan. Ils s'approchèrent et Bob procéda aux présentations :

- Je vous présente le Grand Sordéla, sultan qui a bâti cette magnifique cité

- Mes hommages, majesté. Dit l'homme poisson en s'inclinant

- L'on m'a dit qu'il se pouvait être ici la personne qui me serait complémentaire, serait-ce ce jeune homme ci-présent ?

- Effectivement majesté, c'est bien lui. Répondit le poisson

- Voudriez-vous procéder à une mesure de fusion cher ami ? Demanda le sultan au chercheur

- Absolument pas ! J'étais juste venu pour une étude moi, je vous laisse vous expliquer avec eux parce que ça n'était en aucun cas mon intention. Répondit le chercheur

- Ah oui ? Eh bien messieurs vous allez m'expliquer cela parce que…

Le scientifique s'écarta du groupe, se sentant attirer par quelque chose. Il parcourut quelques mètres avant de remarquer, entre deux maisons, en recul de quelques mètres, une troisième maison constituée entièrement de ce qui semblaient être des livres. Lucas était à la porte et se tourna vers le chercheur :

- Vous la sentez ? Cette énergie, cette envie

- Je euh, de quoi vous parlez ?

- Vous savez exactement de quoi je parle. Allez-y, elle est là.

Le chercheur se sentit attiré vers cette porte, constituée de ce qui semblait être une énorme couverture d'un vieux livre relié. Il la sentait, cette énergie qui l'attirait inévitablement vers cette maison. Il aperçu par la fenêtre, à l'intérieur, une femme blonde, les cheveux mi-longs jusqu'au cou, portant une unique robe vert citron, elle était occupée à l'intérieur, mais semblait perturbée. Même s'il ne voulait pas de cette « fusion », le scientifique s'approchait, de plein gré, inexorablement de la porte et de cette personne.
Seulement, soudainement, son esprit scientifique et cartésien repris le dessus. Il eût comme un choc, réalisant ce qu'il était sur le point de faire et recula brusquement. Le visage de Lucas vira à l'étonnement. Le chercheur s'éloigna de la porte avant de trébucher en arrière et de tomber dans un gouffre sans fond.


Il se réveilla sonné dans le lit de son appartement de fonction, la bouche pâteuse et l'esprit encore chamboulé. Il s'assit péniblement sur le bord de son lit.

- Putain, il était bizarre ce rêve…

Il aperçu sur sa table de chevet un livre avec une couverture reliée en cuir. Un morceau de papier était posé dessus où il était écrit « SCP-114-FR A RENDRE AUX ARCHIVES ». Il attrapa le livre et sortit de son petit appartement.


Le psychologue, stupéfait regarda fixement le jeune chercheur avant de reprendre :

- Attendez, vous me dites que depuis votre contact avec SCP-114-FR et votre rejet vous n'avez pas perdu l'habilité de rêver ?

- Eh bien, je n'ai même pas été rejeté en fait, j'ai juste ressenti comme le besoin de ne pas entrer en contact avec cette personne. Répondit-il

- On n'avait jamais vu ça avec les précédents sujets de test, comment c'est possible ?

Le jeune chercheur réfléchit quelques secondes avant de poser ses coudes sur la table et de demander :

- Est-ce que vous vous êtes déjà demandé si les résultats de vos tests n'étaient pas dus à vos méthodes ?

- Qu'est-ce que vous sous-entendez ?

- Moi, rien du tout. Étant chimiste, je n'ai que rarement l'occasion de rédiger des rapports de tests sur des humains, et quand bien même, quand ça m'arrive, leur origine sociale, leur éducation ou leur culture n'entre jamais en ligne de compte. Leur passé non plus d'ailleurs. Vous, vous êtes psychologue et vous devriez savoir autant que moi que tous ces facteurs entrent en compte dans votre travail.

- Naturellement, continuez

- Peut-être que parce que je suis chercheur ici, que je passe mes journées à travailler dans un environnement contrôlé et que la majeure partie de mes journées est passée à raisonner de manière logique, a pu influencer mon contact avec cet objet. Donc finalement, l'utilisation du personnel de Classe-D dans ce type d'expériences pourrait limiter les résultats, vous ne pensez pas ?

Le psychologue prit quelques secondes avant de répondre :

- Vous avez sûrement raison, mais vous savez comme moi qu'on ne peut pas faire de tests sur d'autres choses que le personnel de Classe-D ou des animaux.

- Bien évidemment, mais n'oubliez pas d'inclure dans vos résultats un certain niveau d'incertitude.

- Eh bien, merci de votre témoignage quand à SCP-114-FR Dr. Topignac, vous pouvez disposer.


Le vieillard, se remémorant cette histoire, eût un goût amer de culpabilité en bouche, il ne savait pourquoi. Ce sentiment désagréable le tourmentant, il tenta de chercher ce à quoi il était dû, en vain. Il reprit donc sa vie quotidienne, monotone. De son quotidien morne il ne retira rien, et resta somnolent, à demi-conscient, seul, dans ce grand appartement vide. Il ressentait inexplicablement comme un manque, ce qui était paradoxal par rapport à la vie bien remplie qu'il avait menée jusque là. Il y réfléchit, pendant des jours entiers, il n'en dormait plus, d'où venait ce manque ? Il eût la réponse trois jours plus tard, le matin.

Il insérait deux tranches de pain prédécoupées qui commençaient à rancir dans son grille-pain blanc et allumait sa machine à café quand il comprit. Il se souvint de cette sensation d'attirance envers cette maison faite de livres, et cette femme, qu'il avait vu dans le Désert. Il comprit, sa vie remplie ne lui avait pas permis de se rendre compte de ce manque omniprésent, mais maintenant que celle-ci touchait à son terme, il se dit qu'il était temps de remplir ce manque. Il s'habilla rapidement et sorti de son appartement sans même le fermer à clé. Il marcha du plus vite que son dos lui permit jusqu'au bureau du Directeur du Site. « Directeur, demanda-t-il, j'aimerais accéder à l'objet SCP-114-FR, une dernière fois » l'homme en costume le regarda d'un air stupéfait, puis après un temps d'attente écrivit quelques mots sur son ordinateur et imprima une feuille qu'il signa aussitôt. Le chercheur commençant à quitter la pièce, le Directeur lui dit pour dernière parole « Merci pour votre service au sein de la Fondation, Dr. Topginac ». Il ne reçu en réponse qu'un regard et un sourire du vieillard qui ferma la porte blanche du bureau derrière lui.

L'autorisation en main, il marchait calmement vers son destin, le comblement d'une vie achevée, selon lui. Il pensa, pour se rassurer sûrement, qu'il ne ferait de peine qu'à peu de monde, puisque la plupart de ses anciens collègues étaient morts ou vieux, comme lui. Il présenta le papier au responsable de l'objet qui l'emmena aussitôt dans une salle blanche contenant deux brancards. Il s'allongea sur l'un d'eux, on lui brancha différentes machines dont il avait oublié l'utilité à force de routine, puis tout le personnel quitta la salle. Il se trouvait seul, dans cette salle vide. Il attrapa le vieux livre poussiéreux et commença à le lire, sombrant doucement vers un sommeil éternel.


Le Dr. Topignac se releva de sa chute, il se trouvait aux portes d'une ville qui lui était extrêmement familière. Par réflexe, comme dans un rêve, il regarda ses mains : celles-ci avaient retrouvé l'éclat de ses 25 ans. Il se précipita près d'une vitre pour découvrir, stupéfait, son visage aussi jeune qu'à l'époque où il était venu. Il avançait dans les rues bondées de monde quand il entendit une voix familière l'appeler :

- Hey ! Vous là-bas !

Il reconnu derrière ce qui semblait être un stand sur un marché, Bob, entouré par une foule.

- Revenez me voir quand vous voulez !

La foule s'éloigna alors de son stand.

- Alors, vous avez un petit commerce à ce que je vois. Remarqua Hugo

- Effectivement, ça marche bien. Mais dites-moi, vous avez changé d'avis alors ?

- Quant à la fusion ? Pas vraiment. Pour tout vous dire, ma vie a été bien remplie, elle est désormais monotone et vide de sens alors je viens ici pour me reposer.

- Bien bien ! Si vous voulez je peux vous mener à Lucas

- Volontiers !

Ils marchèrent alors pendant quelques minutes avant de retrouver le jeune garçon accompagné de son chien dans une ruelle de la ville. Il s'écria

- Vous êtes revenu ? Mais c'est génial ! Alors enfin vous allez devenir un Complet ?

- Effectivement, ma vie étant achevée, je viens me reposer ici. Répondit le chercheur

- Très bien, venez avec moi

Bob et Hugo s’exécutèrent et suivirent Lucas.

- Qu'est-il arrivé au sultan après mon départ ? Demanda le scientifique au pyrokinesiste

- Oh, eh bien il a été très déçu, il a même voulu nous jeter en prison, mais vous savez bien, ici, c'est inutile

- Évidemment ! Et l'homme-poisson ?

- Lui ? Ça y est, il est devenu un Complet, il vit toujours autour de son lac, mais évidemment il se souvient plus de nous

- Vous n'avez pas essayé de nouer une amitié avec son « nouveau lui » ?

- On préfère pas s'en mêler, mieux vaut le laisser faire son chemin ?

- Et Petit-grand ?

- Il erre encore dans le Désert à la recherche de son complémentaire

Leur discussion fut interrompue par Lucas :

- C'est ici !

Tous trois admirèrent alors la maison, si familière à Hugo. Celui-ci ressentit alors cette attirance qu'il n'avait ressenti qu'une seule fois dans sa vie, ce sentiment unique qu'il allait enfin combler un manque dans sa vie vide.

« M'sieur ! » Dit Lucas, saluant de la main le chercheur s'approchant de son destin de repos éternel, cette renaissance de ses cendres. Celui-ci lui répondit d'un signe de la main, et s'approcha de la porte de la maison. Il l'ouvrit doucement, saluant d'une voix hésitante l'occupante. Il se retourna une dernière fois et ferma la porte qui scella son destin.


Les appareils de mesures branchés au corps du défunt Dr. Topignac n'affichèrent plus aucun signe de vie. Et tous ses collègues furent, ce jour, emplis d'un sentiment qu'ils ne connaissaient pas, entre la joie et la tristesse.

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