L'autre Congrès de Vienne
notation: -2+x
blank.png

Le salon était magnifiquement décoré, mais hélas sali par de nombreux détails : tapis coûteusement ramenés de divers pays sur lesquels s'étalait dorénavant la boue des bottes, fenêtres laissant passer une lumière bienfaitrice où l'on pouvait maintenant discerner des traces de doigts gras, mobilier finement ouvragé recouvert de tâches des divers boissons renversées et tableaux de maître occultés par les têtes hypocrites des différents diplomates. Les discrets parfums des quelques bouquets avaient depuis longtemps laissé place à une odeur de sueur et de renfermé à laquelle nul ne semblait prêter attention. La sagesse, la politique et la solennité avaient elles aussi quitté la pièce, remplacées par des discussions mondaines d'un niveau trivial par rapport aux préoccupations d'ordre mondial qui auraient dû être la raison principale de ce congrès.

Se retenant, le diplomate s'avança en boitant parmi les convives, manquant de renverser sur son passage une personne qui devait sûrement être d'un rang bien supérieur au sien. Il ne prêta pas attention aux protestations, n'ayant pas le temps de s'occuper de ces soucis mineurs, et s'approcha de deux individus qui discutaient ensemble, profitant du généreux buffet à quelques mètres d'eux.

À la vue du diplomate, ils posèrent leurs victuailles sur une table proche, le premier s'essuyant les mains sur son mouchoir et le second hochant gravement la tête.

"Monsieur Talleyrand.

— Marquis de La Tour du Pin. Ces passeports ont-ils été signés ?"

La remarque fit sourire le marquis, qui décida de répondre d'une manière toute aussi amusée :

"Enfin oui. L'attente fut longue, mais tout est en ordre dorénavant.

— Et le baron de Dalberg ?"

Ce fut au deuxième homme de répondre, alors que celui-ci passait sa langue sur ses dents pour s'assurer qu'il n'y avait rien de coincé.

"À l'étage supérieur. Il semble qu'il réussisse à se faire une place dans toutes les conversations possibles.

— C'est le but."

À cette remarque, il fronça ses sourcils broussailleux mais préféra finalement ne pas s'en soucier, son attention s'étant tout à coup focalisée sur un intrus parmi ses chicots. Talleyrand reprit sa conversation avec le marquis :

"Nous voilà donc fin prêts pour entrer en scène.

— Oui. Il était temps. Nous avons bien failli ne pas y assister du tout."

Il marqua une pause, peut-être pour réfléchir ou laisser passer une soudaine agitation parmi les conversations, et continua :

"Je tenais d'ailleurs à vous féliciter. Un véritable tour de force.

— Il a simplement fallu utiliser les bons mots. Vous savez comme moi que quelques paroles bien choisies permettent de faire des miracles.

— Comme "Nous avons nous aussi notre place".

— C'est cela oui.

— Comment monsieur de Noailles ?"

L'acolyte du marquis avait eu l'air de vouloir prendre la parole.

"Je voulais juste… vous signaler que quelques très hauts dignitaires sont dans la pièce adjacente. Si vous désirez commencer les négociations…

— Dans quelques instants. Il me faudrait juste quelques minutes de plus pour me préparer… et boire quelque chose. Je meurs de soif."

Il fit signe à un de ces valets qui slalomaient entre les convives armés de plateaux remplis de verres de s'approcher. Talleyrand s'en saisit d'un et, avant de le porter à ses lèvres, marque une petite pause.

"Hé bien ?

— Quel jour sommes-nous ?"

La question semblait sortie de nulle part.

"Le premier novembre."

Le diplomate sourit et leva son récipient.

"Alors je porte mon verre à ce premier novembre qui restera gravé dans l'Histoire."

Il le vida d'une traite et, ragaillardi par la boisson, se dirigea d'un pas assuré en direction de la pièce à côté.

"Allons-y messieurs, il y a encore beaucoup à faire pour aujourd'hui."


Mais le palais de Hofburg n'était pas le seul lieu où des négociations se déroulaient. Le château de Schönbrunn lui aussi accueillait des débats, mais sur un sujet d'une toute autre nature, bien loin des dissensions politiques, des dîners mondains et de ce partage des territoires. Bien loin aussi de ces dirigeants cruels, de ces despotes sans scrupules et autres souverains inconscients. L'avenir du monde se jouait aussi en ce lieu, sans ceux-ci cependant, une situation bien cynique.

L'ambiance était bien différente du palais de Hofburg. Ici, point d'invités n'ayant rien à faire lors des négociations, point de dépenses extravagantes pour satisfaire les égos et les papilles, point de décadence de ces nobles. Juste le nécessaire : les diplomates, les documents officiels et éventuellement de quoi se sustenter. Même la lumière avait été acceptée avec difficultés : les volets étaient tous fermés, les pièces simplement éclairées à l'aide de bougies.

Ça n'était pas la seule mesure un peu curieuse prise par les différents représentants des nations pour s'assurer de leur sécurité : réunion de nuit, arrivée à pieds, mots de passe à fournir, fouille des bagages… Beaucoup de règles lourdes et passablement ennuyeuses, mais qui leur donnaient à tous l'assurance de ne pas être découverts par ceux pour qui ils étaient censés travailler.

Talleyrand se tenait à l'extrémité de la longue table de bois vernis, si loin des bougies qu'il se trouvait dans l'ombre. Quatre autres personnes étaient assises, quatre très hauts diplomates qui s'étaient côtoyés toute la journée, quatre émissaires envoyés chacun par une organisation différente. Devant eux s'étalaient différentes revendications, traités, documents, cartes, inventaires précis de stocks, résumés d'opérations, contenus de cellules cachées… Une quantité assez impressionnante de paperasse vitale pour leurs négociations. Ce qu'ils s'apprêtaient à faire était d'une telle importance et aurait un tel impact sur le futur de ce monde qu'il fallait absolument que tous les partis soient d'accord. Il en valait de la stabilité de leurs promesses.

Après un silence presque religieux pendant lequel tous se regardèrent en coin, incertains de la confiance à accorder ou non, une voix grave et calme empreinte d'un accent prussien surgit enfin des relatives ténèbres, en français bien évidemment, langue de la diplomatie par excellence.

"La sécurité est plus que draconienne. Vous craignez donc tant les réactions de nos dirigeants ?

— Vous avez bien vu jusqu'où ils peuvent aller. Il me semble évident qu'ils ne montreront aucune pitié si jamais ils apprenaient l'existence de cette réunion et, je l'espère, des suivantes."

Talleyrand vérifia d'un coup d'œil si le dignitaire prussien avait considéré sa réponse comme acceptable, puis commença véritablement la séance. Il se leva et, embrassant de sa vue les quatre diplomates, exposa la situation.

"Messieurs. La situation est on ne peut plus tendue. Vos organisations respectives ont pu le relever, que cela soit par leurs informateurs au sein des populations ou de nos propres bureaux, la quantité de manifestations anormales est en hausse."

L'un des quatre dignitaires fit semblant de tousser afin d'attirer l'attention sur lui. Talleyrand s'interrompit et celui-ci, profitant de l'opportunité, s'empressa d'exposer ses informations :

"Il est vrai oui. Rien que sur le sol irlandais, nous avons enregistré une augmentation des manifestations surnaturelles de près de cinq-cent-vingt-quatre pourcents. Mais aux vues du nombre de courageux agents qui ne sont pas revenus de leur mission, je pencherais plus sur un bon six-cents pourcents."

Face au silence général qui suivit, le diplomate anglais se sentit obligé de préciser :

"Mais ce ne sont évidemment que des approximations. J'ai dû faire ces calculs à la va-vite."

Le français le remercia de cette information d'une importance, au ton de sa voix, probablement capitale :

"Je vous remercie monsieur le duc de Wellington. Le fait est que, nous commençons tous à être débordés par la situation…"

Une voix interrompit de nouveau Talleyrand, à la fois lasse et précipitée :

"Bien sûr… Débordés oui. Nous voilà donc incapables d'assurer ce pour quoi nous avons été formés. Nos prédécesseurs doivent s'en mordre les doigts dorénavant. Et l'on se demande vraiment comment la situation en est arrivée jusqu'ici…"

La pique défaitiste et incisive du diplomate autrichien déstabilisa légèrement Talleyrand, qui marqua une brève hésitation, suffisante pour que la quatrième personne prenne la parole :

"Vous oui peut-être, mais la situation est plutôt bien gérée du côté russe. Serais-je en train d'assister à une réunion visant uniquement à demander de l'aide à l'Organisation Tsarine du Contrôle de l'Anormal ?"

Le ton orgueilleux ne manqua pas d'irriter chacune des personnes présentes, et plus particulièrement le duc de Wellington qui se mit à fouiller avec frénésie dans ses dossiers. Le diplomate prussien décida d'intervenir, non sans une pointe d'ironie :

"Je suis sûr que nous aurons tous besoin tôt ou tard de votre organisation monsieur Kapodístrias. Le fait est que nous ignorons toujours la raison de notre venue en ces lieux : le caractère très vague des lettres envoyées semble cependant tout indiquer une affaire des plus secrètes. D'où ma question : quelles personnes allons-nous devoir trahir ?"

Il y eu de nouveau un silence, ce dernier mot si fort avait complètement bloqué les intervenants. Talleyrand se décida cependant à reprendre la main.

"Pas de précipitation. Laissez-moi donc le temps d'exposer la situation ainsi que les alternatives."

L'attention acquise, il prit les quelques notes qu'il avait préparées et commença véritablement son discours.

"En hausse oui, comme a pu le faire remarquer notre aimable confrère anglais."

Celui-ci arbora un sourire éclatant, ignoré par les autres.

"Qui plus est, sur ces huit dernières années, la quantité d'apparitions surnaturelles n'a pas du tout décru. Pire, elle ne cesse d'augmenter. Et nos prévisions les plus optimistes ne donnent absolument aucune chance à une quelconque diminution.

— C'est fâcheux.

— En effet, très. Je ne pense pas qu'il y ait besoin de démontrer que la situation arrive à un point critique…"

Le diplomate autrichien soupira. Il sortit une feuille tamponnée d'un dossier rouge et lut à voix haute :

"La Lentille de l'Empereur s'est brisée. Une explosion qui a détruit une bonne partie des archives. Nous n'avons plus d'avantages sur le sol européen. Sans vision, nous voilà revenus à l'âge des ténèbres."

Il soupira une nouvelle fois, reposant négligemment son document. De toute évidence, relire cet événement l'attristait.

"Monsieur Von Gentz, que venez-vous donc de nous dire ?

— La Lentille n'est plus.

— Un artéfact d'une importance capitale. Comment un tel incident a-t-il pu…

— Plusieurs années."

La révélation étonna les autres diplomates. Eux qui étaient convaincus que l'empire d'Autriche possédait encore cette singularité d'une puissance incommensurable, voilà qu'ils apprenaient stupéfaits que cela faisait maintenant plusieurs années que le pays les trompait. Malgré de multiples tentatives d'espionnage, ce secret était resté intact, jusqu'à aujourd'hui.

"Il semble bien que nous n'ayons plus rien à perdre dorénavant.

— Depuis quand…

— La bataille d'Essling. Une grande victoire pour l'Autriche…"

Talleyrand fronça les sourcils et voulut répliquer, mais se retint : il n'était pas venu pour débattre sur de futiles guerres qui auraient pu être empêchées.

"Mais une terrible perte pour le Cabinet de Particularités de l'Empereur."

Un silence s'ensuivit entre les différents intervenants, tous un peu attristés de la perte d'un tel artéfact.

"Terrible oui."

Le diplomate français décida de reprendre la main :

"Ainsi donc, nous voilà au bord de l'anarchie anormale.

— Et j'imagine donc que vous avez une solution à nous proposer ?"

Cette manie du baron Von Humboldt de toujours poser des questions alors que la solution aurait dû être proposée juste après avait de quoi agacer. Mais elles permettaient aussi d'abréger les longs discours et de clarifier les propos. Un mal pour un bien en somme.

"Tout à fait. Mais à cela s'ajoute un autre problème, lié cependant à la prolifération des anomalies.

— Un problème que, je suis sûr, l'Organisation Tsarine du Contrôle de l'Anormal n'aura aucun mal à gérer.

— Un problème directement lié aux dirigeants de ce monde."

L'information tomba comme une bombe. Ainsi donc, le diplomate français manquait de confiance envers ses supérieurs ? Allait-il de nouveau retourner sa veste ?

"Développez je vous prie.

— Pour cela, j'aimerais revenir sur les événements de la Quatrième Guerre Occulte…"

À ces mots, il farfouilla parmi ses feuilles volantes et, après une brève lecture, résuma :

"J'ai ici un compte-rendu de monsieur Manceaux. Lors de la Bataille du Serpent Arc-en-ciel, un nombre très important d'armes singulières ont été utilisées. Je pourrais citer l'escadre volante de l'amiral Nelson…"

Le duc de Wellington se sentit obligé d'apporter des précisions.

"Six vaisseaux, le fleuron de la technologie singulière !

— Il est vrai qu'ils ont surpris nos troupes. Sur le moment.

— N'ont-ils pas été détruits d'ailleurs ?"

Face à l'acerbe remarque du dignitaire russe, le diplomate anglais perdit vite de son ardeur et retomba dans un silence vexé.

"Ou encore l'Helios, ou bien les canons-vortex.

— Et depuis peu les sabres-serpent de Méhémet Ali."

Cette information du dignitaire autrichien ne manqua pas de rappeler aux personnes présentes que ce problème n'était pas qu'uniquement relatif à l'Europe. Le français reprit :

"Quoiqu'il en soit, uniquement des créations de nos organisations. Leur efficacité a été fulgurante malgré leur faible nombre, presque autant que nos fantassins armés simplement de fusils qui peuvent sembler rudimentaires, voire primitifs à côté. L'armement anormal a dépassé sa version normale alors qu'il vient d'être lancé.

— Bien peu de chose face à ce que l'empire russe a développé entre-temps…"

Cette pompeuse remarque permit à Talleyrand de poursuivre son analyse.

"Tout comme la Singulière Académie Impériale, la Royal Foundation, le Cabinet de Particularités de l'Empereur, l'Organisation Prussienne des Singularités et toutes les autres institutions étatiques que je compte inviter.

— Convaincre les grands pour que les petits acceptent, astucieux. Je présume qu'il va être question d'un accord de très grande envergure, non ?

— Nous y arrivons bientôt. Le fait est que, comme vous avez pu le constater, plus nous avançons dans la compréhension de l'anormal, plus les dirigeants s'empressent de militariser ces découvertes.

— Et nous n'en sommes qu'au début…

— À leur naissance, les armes singulières étaient déjà bien plus puissantes que n'importe lequel de leurs équivalents normaux. Qui sait jusqu'où nous pouvons aller ?

— Mes calculs sont formels, si nous continuons de cette sorte, d'ici trente-sept ans nous pourrons raser des pays d'une seule pression d'un simple bouton."

Le constat du diplomate anglais fit frémir l'assistance.

"Si ces découvertes restaient enfermées, nous pourrions éviter au monde des guerres dévastatrices.

— Mais elles ne pourraient rester secrètes éternellement…"

Talleyrand profita de nouveau du défaitisme du dignitaire autrichien.

"Hélas oui, cela me semble inéluctable."

Alors que les quatre diplomates prenaient conscience de l'urgence de la situation, comprenaient enfin les dangers que leur réservait l'avenir et commençaient à envisager les terribles retombées des recherches qu'ils menaient, le français résuma les faits :

"Messieurs, le monde change. La communication et les déplacements sur de longues distances sont de plus en plus aisés. Des explorateurs sont en train de parcourir les dernières zones inconnues de nos cartes. Les populations commencent à devenir de plus en plus cultivées, de plus en plus proches, de plus en plus nombreuses. Les guerres pour les ressources stratégiques vont devenir peut-être moins fréquentes, mais plus violentes, et ce indépendamment de notre volonté. Le dix-neuvième siècle sera une époque d'innovations, de créations, de conflits aussi. Il est de notre devoir que les événements se déroulent le plus normalement possible. Une trop rapide mutation des mœurs, des techniques, de la technologie ou des populations par des artéfacts singuliers pourrait engendrer des désordres, des dissensions, des problèmes supplémentaires que nos dirigeants ne pourront pas régler : il n'y a qu'à voir comment les siècles précédents, période troublée par l'anormal alors en presque liberté, n'ont été que peu bénéfiques au genre humain. Et maintenant qu'il y a possibilité de le juguler, de faire reculer l'obscurantisme, de le comprendre pour en éviter les effets nocifs, les dirigeants de ce monde préfèrent l'utiliser pour la guerre."

Un pesant silence suivit ce discours. Chacun essayait d'imaginer des scénarii plausibles, qui toujours se terminaient par le conflit armé. Nul besoin de connaissances avancées en politique, même si ces cinq diplomates pouvaient se targuer d'être les meilleurs sur le sujet, pour comprendre que l'absence d'armes singulières permettrait de réduire considérablement les dégâts lors de ces luttes inévitables.

"Empêcher l'anormal de proliférer librement et de tomber aux mains de nos dirigeants donc. Et cela, nous ne pouvons y arriver en restant chacun dans notre coin.

— Je pense cependant que l'Organisation Tsarine du Contrôle de l'Anormal…

— … Sera rapidement dépassée par les événements. Ou alors possédez-vous d'autres alternatives afin de maintenir l'équilibre mondial ?"

Cette défense inattendue de la part du diplomate prussien rassura Talleyrand : il n'avait donc plus l'air d'être seul sur ce projet. Kapodístrias avait beau paraître prétentieux, il ne représentait pas moins tout le chauvinisme qui sommeillait en chacun d'entre eux, prêt à ressurgir au moment inopportun pour mieux contrecarrer les plans de tous.

"Que proposez-vous alors ? La situation est en effet critique, mes prévisions sur le sujet nous donnent une fenêtre de tir d'à peine quelques années.

— Une coopération."

Les diplomates se regardèrent, incertains de la réaction à adopter.

"Une coopération entre nos organisations qui permettra d'empêcher les singularités de tomber entre les mains de personnes belliqueuses et de civils sans défense."

Cette idée leur sembla totalement absurde. Passer d'une relative compétition à une entraide absolue ? De la concurrence au regroupement ?

"On dirait bien une revendication d'une nation vaincue…"

Une fois de plus, l'irritante remarque du dignitaire russe déstabilisa le diplomate français. La seule faille de son plan : croire qu'il venait négocier pour ne pas perdre complètement le contrôle de l'anormal en Europe. Mais heureusement, ces paroles furent noyées parmi les réflexions des autres intervenants :

"Cela me semble un peu… extrême. Et difficilement réalisable.

— Je suis d'accord. Nous ne pouvons pas du jour au lendemain décider de regrouper nos ressources et moyens ! Ce pourrait être le conflit avec ces dirigeants que nous craignons donc tant…

— C'est là qu'il va falloir ruser."

L'attention fut de nouveau entièrement sur Talleyrand. Qu'allait-il proposer une fois de plus ?

"Le monde n'est pas encore prêt pour une telle chose. Mais si nous ne le faisons pas avant, c'est nous qui ne serons pas prêts. Ce qu'il faut, c'est y aller progressivement et en toute discrétion.

— Nous voilà donc à la question des personnes à trahir…"

Cette piqure de rappel aux paroles énoncées par Von Humboldt en début de séance fit sourire le diplomate français. Sans pour autant accepter explicitement, le prussien posait déjà les futurs problèmes auxquels ils seront confrontés.

"Beaucoup de monde.

— Comme vous l'avez toujours fait, n'est-ce pas ?"

Talleyrand soupira, serra les poings et reprit :

"Là n'est pas le sujet monsieur Kapodístrias. La question n'est pas d'avoir confiance en moi, mais plutôt en ce projet qui pourrait assurer la sauvegarde de ce monde."

Il attendit quelques secondes que sa phrase fasse effet puis continua comme si rien ne s'était passé :

"Mon idée de base était de maintenir nos organisations respectives, mais de leur adjoindre à chacune une branche secrète dont le but serait justement de coopérer avec les autres.

— Et la question du financement ? Les modalités d'échanges d'informations ? Et de moyens ? Les problèmes de trahison ? Les différences de méthodes ?"

Le duc de Wellington s'était empressé de poser ces questions. Il semblait lui aussi déjà penser à l'après.

"Ce sont des détails qui ne seront abordés qu'une fois le projet lancé. Avez-vous des questions quant à l'idée générale ?"

Personne ne dit rien.

"Alors, je lance le vote : qui parmi vous, vous qui représentez votre organisation, est désireux de se lancer dans ce projet ?"

Le diplomate anglais leva la main.

"Pour. Mes prévisions et calculs m'indiquent que cette alternative est celle qui a le plus de chances de succès. J'aimerais cependant qu'un autre dirigeant de la Singulière Académie Impériale vienne se joindre à nos décisions.

— Je peux vous promettre qu'il sera là dans les plus brefs délais."

Puis ce fut au tour du dignitaire autrichien.

"Pour. Nous n'avons hélas pas vraiment le choix si nous voulons éviter l'anarchie anormale ou l'annihilation des populations. J'aurais préféré une alternative, mais il semble bien que nous n'ayons pas vraiment le choix."

Puis au diplomate prussien.

"Pour. Nos dirigeants doivent se soucier des affaires humaines, pas de celles de l'anormal. Les deux sujets doivent rester séparés. Comment pourrait-il en être autrement ?"

Après quelques secondes de silence, ce fut enfin au représentant russe de lever la main et de parler.

"Pour. L'empire de Russie ne peut être laissé pour compte dans ce projet. Et puis ce serait tricher que de continuer la course à l'armement anormal seul."

Ces votes apaisèrent Talleyrand. Il avait douté tout du long de cette réunion, craignant qu'un faux-pas de sa part ne mette en péril son projet ou qu'un des diplomates se refuse à participer. Mais enfin le vote était passé et la décision, semblait-il, actée.

"Messieurs, je savais que vous feriez le bon choix. L'équilibre du monde repose dorénavant sur notre capacité à régler quelques menus détails."


Les négociations avaient duré plus de deux mois. Deux longs mois de réunions secrètes, de débats parfois houleux et de décisions qui influenceraient le monde à venir. Ce furent sûrement les deux mois les plus importants de ce Congrès de Vienne, et paradoxalement les moins connus de l'Histoire.

Ils étaient dorénavant une dizaine de représentants d'organisations étatiques gérant la question de l'anormal. Leur nombre avait peu à peu augmenté au fur et à mesure que le projet se concrétisait et que son ampleur se dévoilait. L'Espagne, le Portugal, la Norvège et la Suède, la Suisse… Toutes ces nations avaient elles-aussi leur mot à dire.

Le 3 janvier, tous signèrent un document qui stipulait la création d'une organisation internationale, secrète aux yeux des dirigeants, composée de départements cachés des institutions déjà existantes, dont le but serait de récupérer les entités et artéfacts anormaux afin d'éviter qu'ils tombent entre les mains de civils ou de dirigeants peu soucieux.

Ainsi fut fondée la Fédération d'Organismes Nationaux pour la Dissimulation de l'Anormal, Travaillant Internationalement et Œuvrant pour la Normalité ; que l'on pensait déjà à raccourcir en F.O.N.D.A.T.I.O.N.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License