Déchets de l'Humanité
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On m'a souvent dit que j'étais pas bien. Malade. Dans la tête. C'est ce que disait mon père en tout cas, quand j'étais gosse. En général, je le prenais plutôt mal, sans surprise. Mais rien que je ne pouvais résoudre assez facilement.

En l'occurrence, un peu de poison dans sa soupe a suffi à le faire taire.

C'est fou comme on prend vite goût à la mort.

Aujourd'hui, rétrospectivement, je ne sais pas comment j'ai fait pour m'en sortir sans être identifié. Peut-être parce que j'étais prudent, peut-être parce qu'à l'époque de mes débuts, les techniques policières n'étaient pas aussi élaborées que maintenant. Quoi qu'il en soit, je ne fus pas ennuyé les premiers mois.

Mais, ce qui m'a vraiment sauvé je pense, ce fut la découverte de Voracité.

J'avais invité un ami de longue date, Jacques, à me rendre visite dans ma maison de banlieue. Un type un peu simplet, pourvu d'une grande assurance, qui n'avait plus de famille et très peu de proches. Et qui, par coïncidence, partait justement le lendemain même en avion à destination de la Thaïlande. Le goût de l'aventure, eh ?

C'est pourquoi il était la prochaine victime idéale, pour satisfaire l'appétit de la bête qui, lentement, grandissait en moi.

Je l'ai accueilli avec un sourire chaleureux, les bras ouverts. C'était la première fois qu'il venait chez moi, mais je lui avais beaucoup parlé de mes quelques obsessions de design. Notamment avec les décorations de jardin : le mien était empli d'accessoires, de statuettes et de colifichets en tout genre. Jacques a absolument tenu à faire le tour, manifestant pour ma collection un intérêt allant au delà de la simple politesse, ce qui franchement ne me faisait ni chaud ni froid.

« — Ahah, marrant l'aubergine en pierre, sous l'arbre ! s'amusa-t-il.
— Une brocante en Auvergne, me bornais-je à répondre.
— Mais je préfère encore la statue bizarre du perroquet, là, sur la fontaine.
— J'ai aussi un flamant rose qui doit traîner dans le garage.
— Oh, énorme la mini poubelle ! Tu l'as trouvée où celle-ci ? »

Un silence suivit sa question. Je n'avais aucune idée de ce dont il parlait.

Jacques avait visiblement décidé que l'objet valait un détour et avait quitté le chemin de l'entrée. Je l'ai donc suivi, en bon hôte que je suis ; et effectivement, traînant dans les herbes entre un caillou et un nain de jardin collector, se trouvait un modèle réduit de poubelle sur roues.
Ma maison est réputée dans le voisinage pour son excentricité de décoration. D'ici à ce que quelqu'un ait décidé que mon jardin accueillait déjà assez de bizarreries pour qu'une de plus ne soit pas gênante, il n'y avait qu'un pas.

« — On dirait une vraie ! » s'extasiait Jacques en s'approchant un peu, la titillant du pied – elle était vraiment petite, n'arrivant même au genou.

Il avait l'air d'avoir découvert la huitième merveille du monde dans mon arrière-cour. Moi j'étais juste perplexe.

Mon intérêt s'éveilla, en revanche, quand du couvercle s'échappa une longue langue qui alla s'enrouler prestement autour du tibia de mon "ami".

Craquement.

L'ami en question lâcha un petit cri de douleur et de surprise qui me fit délicieusement tressaillir, avant de s'effondrer au sol.

Tout cela en l'espace de quelques secondes.

Je n'ai pas réfléchi. J'ai foutu un coup de botte au visage de Jacques, l'envoyant en arrière. Entre ça et la douleur, le geste fut suffisant pour le faire plonger dans l'inconscience.
Je jetais un coup d’œil rapidement aux alentours. Personne dans les rues.
M'occuper de la chose dans mon jardin, maintenant.

Cette dernière avait l'air rigoureusement décidée à avaler le pied de ce qui aurait dû être ma victime. C'en était presque attachant, à voir l'acharnement avec lequel elle s'efforçait de fourrer la chaussure dans sa petite bouche camouflée.

J'en profitais pour la contourner sans qu'elle ne me prête attention, et m'en saisis avec force dans le dos, lui claquant le couvercle sur la langue, ce qui l'obligea à lâcher, par douleur ou par surprise. Cela ne sembla pas lui plaire, mais elle ne parvint pas à me contrer. Je la soulevais avec aisance, avant de faire quelques grands pas vers mon garage, et de l'y jeter sans ménagement par la porte de service. Ensuite verrouillée à double tour, cela va sans dire.

La réalité de la situation ne devait me frapper de plein fouet que quelques heures plus tard, une fois que je fus bien installé dans mon lit et prêt à me rendre au sommeil.
Entre temps, je me suis contenté de revenir à Jacques, de le prendre sans ménagement par les pieds et de le traîner par ma porte d'entrée.

Dieu bénisse les voisins d'intérieur, personne ne fut témoin de mon petit manège.

Il était temps de réfléchir. J'avais un corps inconscient sur mon tapis, et une créature anthropophage dans mon garage. Problématique, et de milles façons différentes.

Honnêtement, la poubelle vivante m'intéressait désormais davantage que le sort de mon invité, mais le plus urgent était de me débarrasser de Jacques avant qu'il ne revienne à lui. Je prévus de le noyer dans ma baignoire, ça laisse moins de trace qu'une mort par coup et blessure. Et c'est plus satisfaisant aussi, quand on a le temps d'en profiter.

Maintenant, comment évacuer discrètement le corps de cette ordu…

Une lumière s'alluma dans mon esprit. La maison était dotée d'un sous-sol de bricoleur, je n'aurai aucun mal à… condenser quelque peu mon ami dans une taille plus… abordable, disons pour un petit animal à longue langue capable de broyer des os, mais pas d'avaler plus gros qu'une chaussure.

Très tard dans la nuit, une fois ma besogne terminée, j'allais ouvrir la porte du monstre et y balançait bien vite les "morceaux", avant de refermer. Puis je me postais à la petite fenêtre du réduit pour voir à l'intérieur.

Je me souviens de l'avoir regardé se nourrir avec une telle voracité, que le nom lui est resté.


Ma vie changea du tout au tout. Je réalisais vite que Voracité n'était en réalité qu'un exemplaire juvénile de ce que j'espérais ne jamais avoir à croiser un jour dans la rue. Je le nourrissais avec des restes de table les premiers jours, qu'il semblait n'avaler qu'en dernier recours, avec réticence. Clairement, l'agneau et le bœuf n'étaient pas à son goût. Le cochon en revanche… Voilà une viande que mon nouveau compagnon estimait digne de lui. Bientôt je ne lui donnais plus que de ça, tant et si bien qu'il finit par grandir et atteindre la taille d'une véritable poubelle de rue.

C'est à ce moment là que j'ai commencé à lui offrir mes victimes en pâture.

Tout était devenu ridiculement simple. J'invitais quelqu'un à venir chez moi – une personne isolée du monde, repliée, qui ne manquerait à personne et dont la disparition ne risquait pas de me poser de problèmes. Je leur servais le classique "Tiens, tu veux voir mon garage ? J'ai une collection sympa.", puis ni vu ni connu, je fermais la porte derrière eux, et la verrouillais à double tour.

Ils n'avaient aucune chance.

Oh, vous me direz que ce n'était que déléguer le travail, que rien de cela ne valait le frisson qui vous prend lorsque l'on tue la proie de ses propres mains. Je vous dirais dans un premier temps que vous êtes profondément demeuré, tout d'abord ; ensuite, qu'observer l'élégance du chasseur est tout aussi prenant pour l'amateur que l'action en elle-même.

J'étais une anomalie parmi les miens ; Voracité avait été créé pour étrangler et dévorer mes semblables. J'étais un prédateur refoulé, mal né ; Voracité, lui, embrassait sa nature sans même y penser. J'adorais le voir enrouler son long appendice autour d'une victime hurlante et sous le choc, avant de l'engouffrer de force entre ses mâchoires. Avec un peu de chance, je pouvais parfois entendre, ou imaginer entendre, les craquements des os se fracturant dans la bouche impitoyable de mon monstre adoré. La meilleure partie survenait quand la lutte se terminait pour le pitoyable animal, que Voracité cessait de trembler et de baver. Je savais ma proie bien au chaud dans son estomac, compactée et incapable de bouger, de hurler, de sauver sa propre vie, même d'exprimer sa terreur autrement que par des respirations étouffées, haletantes, qui faisaient écho sur les parois muqueuses et acides de sa propre déchéance. Ces fantasmes me poursuivaient longtemps, jusque dans mes rêves les plus intimes.

Naturellement, tout n'était pas parfait. Voracité ne consommait pas l'intégralité de nos proies, cela aurait été bien trop accommodant. Un certain temps après chacun de ses repas, il recrachait ce qu'il ne mangeait pas. Sous la forme, très pratique, d'un sac poubelle rempli d'os, de dents et d'autres choses inavouables, dont je me débarrassais promptement, et très loin de mon habitation.

La digestion de Voracité prenait toujours un peu de temps, plusieurs semaines. Ce qui m'obligeait à refréner quelque peu mes envies de meurtre. Si au début, la frustration se fit sentir, cela finit par ne plus me gêner : cela me permettait d'acquérir, en quelque sorte, une hygiène de vie, un rythme de quotidien plus sain. Durant plusieurs semaines, je vaquais à mes occupations, des activités tout à fait bénéfiques pour mon esprit comme mon corps, usuelles aux yeux de mes compagnons.

Et, une fois tous les mois à peu près, je m'adonnais à ma véritable passion. Et alors, Voracité n'avait plus faim.

Curieusement, alors que j'avais beaucoup de mal à m'attacher aux gens, je commençais à développer un début de tendresse à l'égard de mon petit monstre devenu grand. Il m'était surtout utile, certes, mais c'était un tel délice que de le voir se repaître, de savoir qu'il était toujours là, présent dans mon garage, à son poste loyal… Je connaissais sa routine par cœur, à force de passer tous les matins à sa fenêtre. Il était souvent placé à côté de mes autres poubelles, celles sans âme ni instinct, guettant une proie quelconque. Le soir en revanche, il se retranchait dans un coin sombre, et je ne pouvais plus l'apercevoir.

Une fois, notre rue avait été inondée à cause de pluies torrentielles. Je suis sorti en catastrophe dans mon jardin, de l'eau jusqu'au-dessus des genoux, pour voir comment Voracité s'en sortait.

Il avait réussi à se placer sur une table basse, assez surélevée pour ne pas être inquiété. Je n'ai jamais su comment il était arrivé là, à ma connaissance il était incapable de sauter. Mais le fait est qu'il était parvenu à échapper à la fureur de l'onde. J'en ressentis un grand soulagement, ainsi qu'une grande fierté : c'était mon petit monstre, et il était bien plus intelligent que la majeure partie des crétins que je côtoyais dans mon quotidien.

Il eut droit cette semaine là au chien d'un voisin, en plus de la proie usuelle.

Et ainsi, nous poursuivîmes notre petite vie tranquille, nous, deux déchets de l'humanité.


Naturellement, cela ne pouvait pas durer.

Les gens se questionnaient. Murmuraient sur mon passage. J'eu plusieurs fois droit à des visites de la police, de proches, se demandant si je savais ce qui était arrivé aux disparus.

Chaque fois je pensais à Voracité, et je secouais la tête avec un sourire faussement désolé.

Les questions se firent plus pressantes, les visites plus menaçantes. Mes alibis fondaient comme neige au soleil. Je devais me montrer prudent, et en conséquence, Voracité se faisait plus affamé, plus acariâtre, malgré le porc dont je le nourrissais. Je l'entendais parfois foncer à répétition sur les murs du garage, comme un chien grattant à la porte. Il avait faim.

Et moi j'avais peur. J'avais peur d'être attrapé, peur d'être traité comme un monstre. Peur de voir Voracité découvert, et… quoi ? Exterminé ? Étudié ? Maltraité ? Rien de bon en tout cas.
Les hommes n'aiment pas les ordures dans notre genre.

Et, inévitablement, un jour, je vis par ma fenêtre plusieurs voitures noires, aux vitres teintées et visiblement blindées, se garer devant chez moi.

On m'a toujours traité de paranoïaque dans la vie, de fou, mais moi je savais. J'ai toujours su que j'étais dangereux, et que pour cela, j'étais en danger. Ces véhicules marquaient la fin d'une ère, mon ère, après quoi je serai évacué, jeté au loin de la société que je haïssais tant, mais dont je dépendais pour apaiser mes instincts.

Non. Non, il n'y avait qu'une seule façon de finir mon histoire.

Je me suis levé. Je n'ai même pas pris le temps d'enfiler quelque chose de décent. Je suis sorti par la porte arrière.

Et je me suis dirigé vers mon garage.

Derrière la surface du mur, j'entendais Voracité cogner de plus en plus fort, sentant sans doute ma présence corporelle, délicieuse, de l'autre côté. Cela m'arracha un sourire plein de tendresse, et je mis ma main sur la poignée.

Voracité n'aurait plus faim.


"Oui, c'est bon. Le spécimen de SCP-181-FR a été enfermé. On est en route pour le Site-Yod… Comment ? S'il faudra prévoir de quoi le nourrir immédiatement sur place ? Eh bien…"

L'agent abandonna un instant son transmetteur pour jeter un coup d’œil à l'arrière du camion, dans lequel la bête restait maintenant silencieuse, et frissonna.

"… Non. Non, je ne pense pas. Pas avant plusieurs semaines."

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