Dans le Murmure
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Lorsque l’on pense, notre voix intérieure nous parle et suit nos mouvements. Elle suit ce que nous voyons, ce que nous nous disons. Même ce que nous écrivons. Et quand notre attention vacille, cette voix aussi. Elle se multiplie jusqu’à créer un bourdonnement. Un enchevêtrement de pensées incontrôlables qui s’enchaînent si vite qu’il devient difficile de le supporter. Et l’humain combat ce manque de fixation. Car nous ne sommes pas conditionnés pour gérer plus d’un courant de pensée à la fois et que cette multiplication perturbe nos ancrages. Nous combattons le trop plein de mouvements.

Frank le combattait aussi, lorsqu’il a pénétré le périmètre. Dans le cadre de cette autorisation exceptionnelle, les agents continuaient leurs discussions. Mais il sentait bien qu’il était observé. Il ne se fit pas la remarque que c’était ce que devaient ressentir ces gens, il n’arrivait pas à taire ce bourdonnement insupportable de pensées. Il n’arrivait pas à séquencer les choses comme il le faisait à son habitude. Elina, sa guide, s’arrêta au bout du couloir. Cette aile ne lui était pas inconnue, il y avait travaillé lorsqu’il était chargé des enquêtes internes. Une tâche pénible qui consistait à mettre des coups de pression aux scientifiques impliqués dans des incidents pour savoir qui a fait quoi.
“— Bienvenue dans notre cellule d’étude temporaire, monsieur Mercier.
— CET ?
— Nous préférons l’appeler “le murmure”.
— Ça n’a rien à voir avec le nom que vous venez de me donner ?
— Certes, mais ce nom est plus signifiant. Nous sommes un murmure dans le site, murmure que personne ne doit entendre mais que tous essaient d’écouter.”
Elle replaça une mèche devant son front puis reprit la parole :
“— Donc, vous êtes autorisés à rester ici de maintenant à 21 h. Vous devez être sorti du murmure à 21 h 10 maximum.
— Je suis juste venu voir les documents et prendre des notes, ça ne devrait pas prendre aussi longtemps…
— Je pense que si. Le temps que vous preniez vos notes, qu’on les transfère à notre département de vérification, qu’on censure les parties dangereuses, que vous receviez la version corrigée, que vous cherchiez à faire passer des informations que vous jugez essentielles, qu’on vous dise que non, que vous vous énerviez… Je pense que jusqu’à 21 h est un bon délai, quoiqu’un peu court.”
Il ne répondit pas. Il comprenait qu’elle ne cherchait pas à le blesser mais à faire en sorte qu’il sache qu’il n’était pas chez lui. C’était une désagréable sensation et cela faisait écho aux bruits de couloirs qui couraient autour des Anti-penseurs. Une bande d’agents prétentieux qui prennent sans demander, qui évincent les personnes qui ne leur reviennent pas. Bien que Frank n’était pas particulièrement intéressé par ces rumeurs, il sentait une vérité autre. Quelque chose à son échelle. Elina le mena jusqu’à l’ouvrage, lui rappelant les consignes de précaution dans la manipulation des objets anormaux et lui présenta les deux gardes qui allaient le superviser. Tout écart de conduite le mènerait promptement au sol. Il acquiesça, sans réellement prêter attention au laïus qu’il connaissait déjà, puis il demanda s’il pouvait voir l’individu ayant été en contact avec le livre.
“— Vous aurez accès à certaines parties des interrogatoires.”
Il n’obtint rien de plus, alors il se plongea dans l’étude de l’œuvre. La couverture n’avait rien de spécial, il consulta donc le rapport préliminaire. Visiblement, l’objet, depuis sa récupération, n’avait déclenché aucun évènement anormal. Les empreintes digitales présentes sur la couverture appartenaient uniquement à l’individu récupéré. Pas d’autre piste, donc. Mercier ne se découragea pas pour autant et commença à prendre des notes sur le papier utilisé, sur le lieu d’impression. Il demanda à avoir accès à un ordinateur mais on lui refusa. Une fois qu’il eut terminé de relever toutes les caractéristiques matérielles, il se pencha sur le contenu. C’était une histoire, presque une fable en prose. Frank y voyait des contes philosophiques, comme ceux qu’il avait lus à l’école. Il était question du bien et du mal, d’autres choses, d’humains, de démons, de liberté, d’ordre, de chaos… Frank lut attentivement le premier chapitre, puis le deuxième avant de sauter au sixième. Des morales différentes, des propos assez nuancés. Rien de tout cela n’avait grand intérêt.


Elina n’avait pas perdu son temps à surveiller Frank. S’il fallait la présenter, et bien c’était une chimiste, titulaire d’un doctorat, experte en manipulations moléculaires. Mais depuis son intégration dans l’Équipe Babel, ses talents n’étaient pas exploités tous les jours. Cependant, elle avait d’autres avantages. Avantages qui lui avaient valu d’être intégrée chez les Anti-penseurs. Elle s’était entraînée durement et, pour varier les plaisirs, suivait de nombreuses études en linguistique et dans les disciplines associées. Elle était de ceux qui, au sein de l’équipe, pensaient que le langage serait la clé de tout. Mais elle avait sous les yeux les empreintes chimiques récupérées sur le livre ainsi que toute la composition de l’encre, des pages. Et pourtant, ce n’était pas l’absence totale de composant anormal qui l’intriguait. Non, c’était la page 238, à la ligne 18. “Les monstres, les démons, je n’y entends rien. Je vois des entités, je les sens exister, ou non. Je conçois des concepts, je comprends des choses, je ressens la présence des mots, je peux les saisir. Mais les choses ne sont pas toujours comme elles devraient être. Doivent-elles être de toute façon ?”

C’était étonnant, la mention des mots “monstres” et “démons” se teintait d’une aura christique dans un ouvrage pourtant revendiqué comme philosophique. Et les placements des virgules laissaient penser que l’ouvrage n’appartenait pas à un autre âge. De plus, cette question, dénuée de virgule, sur la notion de devoir qu’avaient les choses entre l’existence, résonnait profondément en elle. Les choses ont-elles une obligation d’exister ? Ou sont-elles libres de le faire ? Elle pensa à certains camarades qui lui auraient dit que la notion d’obligation est une manière de projeter notre humanité sur le monde alors que nous étions probablement les seuls à y attacher de l’importance. Nul n’est obligé de faire quoi que ce soit s’il n’a pas de but. L’animal n’est pas obligé de vivre, il en a besoin. Les prédateurs ne sont pas obligés de chasser pour se nourrir, ils ont besoin de manger pour vivre et en l’absence d’autre source de nourriture, le seul moyen d’assouvir ce besoin est de manger d’autres animaux. Ainsi, les choses ont-elles un devoir d’existence ou un besoin d’existence ? Ou ont-elles seulement une existence ?

Ces questions et pensées, elle les posa dans son carnet et affubla les notes d’une mention “induction”. Elle conversa également avec quelques collègues, lesquels discutaient des difficultés qu’ils avaient à obtenir de leur prisonnier les informations nécessaires. Il ne paraissait même pas conscient des évènements anormaux et l’on aurait pu croire qu’il n’en était pas la cause. Cependant, “Mute”, l’agent exceptionnel d’assimilation, certifiait sans en démordre que le livre avait été vecteur de transfert. L’homme avait utilisé quelque chose mais impossible de savoir quoi. La compréhension était seulement résiduelle et, selon ses dires, il n’avait rien lu du livre. La piste du transfert par induction que privilégiait souvent Elina n’était pas envisageable. Pour autant, il était impossible d’exclure la possibilité qu’il puisse apporter une compréhension par son contenu, au moins partielle.
“— Sûrement une explosition de pensées résiduelles.”
Cette technique était déjà bien connue, mais il est peu probable que les autres spécialistes de la Substance se cantonnent encore à des opérations si minimes. Seulement, il n’y avait effectivement presque plus rien à tirer de ce livre en termes de moyens de transfert d’une compréhension.

Elle tourna la tête et vit que Frank était toujours occupé. Elle jeta un œil à ce qu’il faisait et en déduisit qu’il lui restait encore une heure avant qu’il ne la sollicite de nouveau. Elle vérifia sa liste des tâches du jour et décida d’aller chercher ce qu’il lui manquait. Elle allait devoir sortir du murmure. Pas longtemps, une dizaine de minutes tout au plus. Elle n’appréhendait pas ce moment, elle y était habitué. Ainsi, lorsqu’elle arpenta les couloirs, les bruissements autour d’elle ne la dérangèrent pas. S’ils entraient dans le site masqués, à l’exception du représentant, c’était pour ne pas être regardés lorsqu’ils s’y baladent. Certaines personnes se demandaient bien qui était-elle, mais la plupart n’y prêtait aucune attention. Elle était là, comme les choses, c’était tout.


L’explosition de pensées résiduelles est une technique d’accumulation de pensées sur un support, généralement avec un lien affectif. Si ce phénomène peut avoir lieu naturellement, il est possible de le provoquer par divers moyens. La solidification ou liquéfaction des affections est une manière comme une autre d’appliquer des pensées à un objet. Il faut aussi noter que l’explosition ne se déclenche pas nécessairement au premier contact. Cependant, les mécanismes provoquant une explosition, naturelle comme artificielle, sont encore difficiles à identifier.


Frank avait reçu pour consigne de ne pas trop parler. Il pouvait poser des questions simples, demander un service, une information factuelle, mais il lui avait été recommandé de ne pas chercher d’information complexe. “Un moyen de cacher quelque chose”, pensa-t-il d’abord. Il transféra ses notes par le terminal qui lui avait été montré par l’un des gardiens. Idem pour les photos. On lui avait pris son portable, il n’avait qu’un appareil et ne pouvait donc rien transférer. Maintenant, il devait attendre, lui dit-on. Il chercha Meitler du regard et la trouva, rentrant dans le murmure.
“— Où étiez-vous ?
— Je devais aller chercher quelque chose dans le site. Tout s’est bien passé pour vous ?
— Oui, parfaitement. Mais vos collègues semblent bien bavards, lorsqu’ils ne savent pas que j’écoute.
— Vous n’êtes pas censé écouter. Mais ils ont aussi leurs consignes, n’y voyez rien de personnel.
— D’accord. J’ai envoyé les notes prises, d’ailleurs.
— Très bien, vous n’avez plus qu’à attendre.
— Je risque de m’ennuyer si personne ne me parle, dit-il en souriant.
— C’est très probable, mais on a le démineur sur l’ordinateur, si vous voulez. Personnellement, je dois vous laisser pour quelques expériences. Je reviens vers vous d’ici une heure ou deux. Peut-être quatre.
—Très bien, dit-il après une courte pause, mais je ne peux pas faire quelque chose d’autre en attendant ? Me renseigner sur vous, savoir ce que vous faites ?
— Vous faites un rapport de stage ?
— Non, je parle de votre groupe en général, de ce que vous faites ici.
— Je comprends bien, mais ce n’est pas possible. Vous avez une autorisation de consultation, si j’en crois les documents. Vous n’avez cependant pas le droit de savoir qui nous sommes, ce que nous faisons, pourquoi nous gardons cet objet. Et cela vaut mieux pour vous. Tout ce qui nous concerne doit impérativement rester secret. Et si vous vous demandez pourquoi, c’est que nous faisons bien notre travail. Maintenant, concentrez-vous sur la raison qui vous a mené jusqu’ici, faites votre travail et c’est tout. Si vous voulez discuter et que quelqu’un accepte de vous tenir compagnie, vous pouvez, bien sûr. Mais il est de mon devoir de vous avertir que ça risque de vous causer plus d’ennuis que de bénéfices. Toutes les personnes présentes le savent, c’est pour cela qu’elles se font discrètes. Nous protégeons un secret, oui, la belle affaire. Mais si nous le protégeons, c’est pour protéger votre vie, la vie de toutes les personnes qui travaillent pour la Fondation. Inutile de mentionner que c’est aussi pour protéger le monde, c’est une caractéristique que nous partageons, vous et moi. Alors gardez juste à l’esprit que ce n’est pas parce que nous travaillons techniquement pour les mêmes personnes que nous sommes égaux. Je vous protège de ce que je cache, vous, vous essayez de trouver un moyen de combattre Néan.”
Elle tourna les talons et se rendit là où elle avait à faire. Frank, sous le regard neutre des agents, alla s’installer devant l’ordinateur. Il attendait la suite. Et pendant à peine vingt-six minutes, il parvint à tuer le temps. Il s’approcha ensuite d’un des deux individus chargés de le surveiller.
“— Dites, pourquoi vous n’êtes que deux ? Il ne devait pas y avoir un troisième agent ?
— Procédure externe, on n’a pas trois gars pour faire du baby-sitting.”
Les mots étaient fermes, froids, mais la voix était chantante. Pas aiguë, mais douce et calme. Aucune animosité, du factuel dans un écoulement d’émotions.
“— D’accord, répliqua Frank, mais vous faites quoi ? Enfin, pourquoi vous avez le temps, vous ?”
Le gardien échangea un regard avec son collègue puis reprit la parole :
“— Nous ne sommes pas scientifiques. Donc pas de travail pour nous aujourd’hui. Tu as de la chance, d’ailleurs. Nous partons bientôt.
— Ah ? Pourquoi aussi vite ?
— Ce n’est pas de la vitesse, ni de la précipitation. Nous avons déjà tout ce qu’il nous faut, c’est tout.”
Le silence était de ces silences ambivalents. Frank sentait que son interlocuteur n’avait pas réellement de sympathie pour lui, qu’il faisait son travail. Il sentait une réserve, il sentait tout ce qui n’était pas dit. Était-ce un sixième sens d’enquêteur ou une simple intuition ? Peut-être aurait-il pu le savoir. Cependant, Frank ne se démonta pas.
“— Vous avez peut-être une information qui peut m’intéresser. Le logo de Néan semble détérioré. Le livre n’a pourtant jamais été recensé ailleurs. Et si j’en crois les premières observations, il a été imprimé il y a moins d’un an. Alors pourquoi la reliure paraît bien plus vieille ?”
Ce détail n’avait pas échappé à l’équipe qui avait trouvé une explication bien simple : quelle que soit la matière de cette reliure, elle rendait la préparation d’une explosition plus simple. Seulement, le révéler à Frank reviendrait à lui donner trop d’informations.
“— C’est ton enquête. Je ne vois pas en quoi connaître les raisons de cette différence pourrait aider.
— C’est une erreur de votre part. S’il y a deux parties, cela signifie deux lieux de fabrications différents, deux producteurs différents, donc deux pistes. Et si la reliure est plus vieille, elle a été choisie spécifiquement pour certaines caractéristiques. D’ailleurs, c’est la première fois que le contenu d’un livre marqué du logo officiel, ne passant donc pas par une maison tierce, est aussi peu explicitement anormal. Ça parle globalement de philo, pas besoin de tortiller pour comprendre que c’est un assemblage chaotique de réflexions et de fables. Le choix de la couverture a un sens. Alors, si vous savez quelque chose, vous serez bien aimable de me le dire.”
Cette dernière phrase, courtoise mais forte, n’eut que peu d’impact. L’agent n’était plus habitué à la confrontation verbale avec des personnes n’étant pas au courant de ce qu’il savait. Toutefois, il avait reçu l’ordre de surveiller cet homme de l’extérieur et de respecter les règles habituelles de communication minimale. Il réfléchit pendant quelques secondes, essayant de voir jusqu’où il pouvait aller, puis il se ressaisit. Les ordres étaient clairs : on ne risque pas un transfert. Cette visite avait été autorisée dans le cadre des intérêts de la Fondation mais aussi dans le leur. S’ils prouvaient qu’ils pouvaient restreindre les transferts volontairement, en gardant une discipline personnelle, alors il leur deviendrait plus facile de sortir. Peut-être même qu’on l’autoriserait à se balader seul. Finalement, il décida de couper court à ces considérations :
“— Le livre n’était pas anormal, la reliure l’était. Maintenant, d’où elle vient, aucune idée. L’identité de l’auteur est inconnue également et elle ne nous intéresse pas. Nous ne sommes pas chargés des opérations préventives. On identifie, on récupère, on neutralise. Maintenant, vous pouvez consulter le rapport d’analyse sur l’ordinateur.”
Frank s’écarta et retourna sur sa chaise. Il prit le temps de lire le document, d’envoyer de nouvelles notes. C’est à cet instant qu’il reçut la version corrigée des premières. D’abord, il crut que rien n’avait changé. Puis, il remarqua quelque chose. Toutes ses citations d’extraits du livre étaient légèrement altérées, avec des mots plus précis que les termes vaguement philosophiques. Il n’avait rien à redire mais envoya une question au sujet de ces changements. Il ne reçut pas de réponse, sinon les autres notes, corrigées également, par le même procédé. C’était intriguant. Mais ce qui l’intriguait davantage, c’était ce comité. Ces gens qu’il ne voyait pas et qui semblaient traiter avec minutie ces quelques notes.
“— Et du coup, pourquoi mes notes doivent-elles passer par là ?
— Parce qu’il y a des informations qui doivent rester ici.”
Le temps parut long. Frank ruminait, regardait ses notes, relisait le livre. Puis il se leva. Il n’avait rien de plus à faire ici. Il n’était resté que dans l’espoir d’y voir un peu plus clair. Par ce frisson de curiosité de plonger dans des secrets de la Fondation. Mais il avait du travail à faire. Elina le vit dans le couloir et l’interpella.
“— Déjà terminé ?
— Oui, je vais y aller.
— Vous me surprenez. Mais avant de partir, vous allez devoir répondre à un questionnaire, ça ne devrait pas durer longtemps.
— C’est la procédure, c’est ça ?
— Exactement. Votre présence était également une expérience pour nous et nos supérieurs, qui ne peuvent pas être parmi nous, souhaitent récolter d’autres données que celles des caméras et des enregistrements.”
Il acquiesça et la suivit. Ils entrèrent dans une pièce, proche de l’entrée de l’aile. Un ordinateur portable était posé là. Une fois installé sur la chaise, il cliqua sur l’écran et une question apparut :

”Qu’est-ce qu’une substance pour vous ?”

“— Je dois choisir entre les réponses, c’est ça ?
— Tout à fait.
— Et si aucune ne convient ?”
Elle lui sourit gentiment.
“— Vous pouvez le mentionner, dans la case du bas.”

Une substance ? Frank pensa à de l’eau. Mais aussi à ces choses visqueuses qu’il voyait, parfois, en passant devant un laboratoire. Une matière ? Quelque chose de pas totalement solide ni liquide ? Il choisit “une matière dans un certain état”, vague, comme ce qu’il en pensait. Les questions s’enchaînèrent assez vite. Croyez-vous en la possibilité ?” “Qui est Dieu ?” “Qu’est-ce que Dieu ?” “Connaissez-vous Spinoza ?” Frank avait l’impression de perdre son temps. Mais cette dernière question l’interpella. Il se souvenait en avoir entendu parler une ou deux fois, dans les références utilisées par Néan. Après une centaine de questions, il se lassa, se demandant s’il pourrait bientôt s’en aller. Heureusement, les questions touchaient à leur fin. Sans un mot, il se retourna, prit ses affaires, fit vérifier ses notes par Elina et quitta le murmure.


“— On a déjà un dossier sur lui ?
— Depuis 2006 selon la cellule psy.
— Et le test dit quoi ?
— Il ne dépasse pas la moyenne.
— Bon, tout va bien, donc on assure le suivi et on vérifie dans deux mois ?”
Elina était installée dans son fauteuil. C’était le rapport de la journée, les interactions étaient passées en revue, annotées puis classées dans la base de données pour pouvoir remonter la chaîne de causalité.
“— Il a été exposé à combien d’anomalies de Néan ?
— Plus de trente, selon le dossier. Plus de quarante si on considère celles qui traînaient à l’imprimerie.
— Et il n’est toujours pas affecté ?
— Toutes leurs créations ne fonctionnent pas. D’ailleurs, c’est une des premières qui fonctionnent vraiment efficacement.
— Bon, on le laisse sous surveillance. Et puis, si ses pistes sont correctes, on le reverra bien assez tôt.
— On ne devrait pas reprendre l’enquête, plutôt ? Il n’a pas eu de résultats en trois ans, même s’il a des bonnes méthodes.
— On n’a pas les ressources humaines pour ça. Nous pouvons juste le surveiller et rester en contact. Mais si un jour il est affecté, et bien la question sera réglée puisqu’il nous rejoindra.
— J’aimerais aussi m’excuser pour mon interaction, déclara un agent assis au fond de la pièce.
— Ne t’en fais pas, Jules. C’était mesuré. Si ça déclenche quelque chose, nous en reparlerons, mais il semble très obtus.”


Entendre un Anti-penseur parler est, généralement, mauvais signe. La communication semble être leur dernier recours, un moyen dont ils ne font usage que si le plan ne se déroule pas comme prévu. Ou s’ils perçoivent quelque chose d’inquiétant. Difficile de savoir quoi. Difficile de dire ce qu’ils peuvent bien entendre. Et ce qu’ils appellent “un murmure” comporte toujours une part de ces secrets.

Quand on y pense, ce mot, “murmure”, est mal adapté. Le murmure veut dire quelque chose, mais à qui le dit-il ? À nous ? Pour des gens qui veulent rester silencieux et secrets, se réunir dans un murmure, c’est laisser aux curieux une porte. Tout en nous disant qu’il serait dangereux de la franchir. C’est un jeu dangereux que de les approcher. Cette ambiguïté existe sûrement pour nous le rappeler.


Frank ruminait dans son bureau. Son envie d’enquêter était claire, il aurait voulu en savoir plus sur eux. Mais il traquait Néan, pas des secrets qui pourraient lui nuire. Puis il se souvint des quelques paroles échangées avec l’un de ses gardiens, lorsqu’il était dans la salle. Et des mots anodins lui revinrent en mémoire :
”— Vous n’allez pas répondre, mais pourquoi vous ne nous parlez pas ? avait-il demandé.
— Parce que je n’ai rien à te dire. Parce que personne ici n’a rien à te dire. Parce que nous n’avons pas envie de dire.”
Il n’avait rien ajouté, regardant simplement son collègue, nerveux. Frank n’avait pas insisté sur le moment, il avait essayé d’oublier cette remarque. Mais il ne pouvait s’en détacher. Ce mystère, et ce silence. Il avait évoqué, devant Elina, le fait qu’il avait entendu des choses. Mais ce n’était que des bruits. Chaque fois qu’il s’approchait à portée d’oreille, on le remarquait et les voix se taisaient. Il n’avait entendu que des bruits, il n’avait écouté que le silence.

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