Dans le marbre
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« Né en : Néant | Dans le marbre |

Emmerson retira les doigts de son oreillette. Jefferson les conserva appuyés.

« Le Commandement a voté. Six votes pour l’exécution. Six votes pour la conservation et l’exploitation. »

Jefferson retira les doigts de son oreillette à son tour. Petit sourire.

« O5-13 tranche. L’exploitation l’emporte. »


Anecdote #353 :
Les Gaulois étaient de tradition orale.
Les druides proscrivaient l’usage de l’écriture.


« Nikola Tesla est dans le viseur de notre Fondation depuis un petit moment maintenant. Les lampadaires électriques peuplent nos villes désormais. Les voitures à combustion emplissent nos rues. Et avec elles, la paratechnologie fleurit. Depuis Einstein, plus rien n’est comme avant. Les temps modernes sont des temps de transferts d’énergie, d’obscures manipulations codifiées, et de confiance placée en des objets inanimés. Ça ne te dit rien ? »

Mitch fut pris au dépourvu par la question. C’était un Agent d’Information de second échelon. D’habitude c’était lui qui posait les questions, pas l’inverse. Lustig tapota sa cigarette pour en faire tomber la cendre, et reprit sa marche le long de la 59ème rue.

« La magie, Mitch. Transferts d’énergie, obscures manipulations codifiées, confiance placée en des objets inanimés. C’est les principes de base de la magie.

- Oh.

- Nikola Tesla nous pose de gros, gros problèmes. Depuis que je suis de la boîte je lui cours après. Il a de la suite dans les idées. Il y a eu le Rayon de la Mort, bien sûr. L’Energie Libre. Les Transferts d’Âmes, ça c’était une grosse affaire. Ce taré veut rendre sa technologie libre et accessible à tous. Il veut rendre sa paratechnologie libre et accessible à tous. C’est ce contre quoi nous nous battons. Nous arrivons à faire foirer ses projets et à planquer le gros des preuves, mais il n’est pas seul. Il appartient à un réseau. »

Le tout récent Sous-Directeur du Département de Censure et de Désinformation sorti un petit carnet de l’intérieur de son veston, l’ouvrit à une page précise et le brandit.

« The… Gentlemen… lu Mitch.

- C’est du français. Ça veut dire « Les Gentilhommes ». Un Groupe Digne d’Intérêt européen. Des transhumanistes, le genre de mecs à ne pas vouloir mourir quitte à foutre leur cerveau dans un bocal. Et Tesla en fait partie, c’est bien notre veine.

- Mais il n’est pas déjà à moitié crevé ce type ?

- Si seulement. Y’a cinq ans de ça j’ai tenté de le buter. Avec une voiture. Il n’avait aucune chance de s’en tirer mais il s’était déjà… augmenté. A l’intérieur. Il ne s’en est pas tiré sans casse mais il s’en est tiré, et c’est déjà trop. Depuis le début de la Guerre il ne peut pas retourner en Europe, alors il se planque ici. De chambre d’hôtel en chambre d’hôtel. Tous les trois mois on a une nouvelle localisation, et soit c’est une fausse adresse, soit il a déjà disparu lorsqu’on arrive, soit les agents qu’on envoie sont retrouvés sous forme de plasma après avoir touché à une radio ou à une lampe de chevet modifiée. Depuis des années, on le soupçonne de se construire un corps de substitution, un exosquelette ou n’importe quelle machine qui lui permettrait de ne pas flancher. Déjà entendu parler du Dieu Brisé ?

- Vaguement, ouais. C’est un nouveau culte à la mode, non ?

- Les premières investigations tendent à montrer qu’ils existent depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit, mais on vient de s’apercevoir de leur existence. Des rouages au beau milieu du crâne. C’est un peu le même esprit, sauf qu’eux au moins restent discrets.

- Je vois. Génial. Et nous, pendant ce temps-là, qu’est-ce qu’on fait ?

- Ce qu’on fait ? »

Lustig tourna brutalement et s’enfonça dans une petite ruelle, entre un immeuble de bureaux et un restaurant chinois. A peine la place d’y circuler de profil, pour un homme de corpulence moyenne. Il tâtonna quelques briques et fini par en déloger une. Il en tira son courrier du jour. Il revint vers Mitch en agitant une demi-douzaine d’enveloppes.

- La vie suit son cours. On lui court après, et on le rattrape. Tant qu’on a pas d’indices, on couvre les histoires de chauve-souris géantes et de virus bouffeurs de cerveaux. On place quelques sénateurs sur écoute. On finira par le chopper, ce salopard.

- C’est quoi, ça ?

- Quoi ? Le courrier ? Des informations cruciales. Comme d'hab'.

- Les informations cruciales on les reçoit pas au bureau après inspection de sécurité normalement ?

- D’autres informations cruciales. Ecoute Mitch, on arrive pas là où j’en suis sans avoir quelques ressources alternatives et des informateurs variés. Donc t’es gentil, mais-

- Je dis ça parce que je vois un aigle, là. Et pas l’aigle américain. Plutôt l’aigle fasciste.

- Pas très sympa de traiter notre cher Franklin de fasciste.

- Tu sais très bien ce que je veux dire.

- Italie. Soviets. Brésil. J’ai des informateurs un peu partout. Qu'est-ce que la Fondation en a à foutre, des pays et des nations ? Evidemment, le Directeur est au courant. Le Conseil de Supervision est au courant. Mais tu connais la routine. Si je t’en dis plus, je devrais te tuer, et j’ai déjà assez de papelards à remplir comme ça.

- La routine, ouais. Ecoute, je me mêle pas des affaires du DCD, mec. Mais planque-toi mieux quand t’as ce genre de paperasse dans les mains. Au moins quand on me voit avec toi à côté. On est en guerre, putain.

- Oui. La question c’est : avec qui ? »


Le B-24 était un sérum de vérité dernier cri, voire « dernier hurlement rauque avant décès ». La Fondation faisait bien sûr régulièrement usage de sérums de ce type pour faire avouer tout un éventail de choses à tout un éventail de captifs, plus ou moins récalcitrants.

Il avait donc fallu améliorer le procédé.

Le B-24 restructurait radicalement la chimie du cerveau et la régulation des neuropeptides, d’où l’usage indispensable d’un agent stabilisateur à injecter au moins une heure avant, pour éviter des effets secondaires indésirables tels que la fonte du cerveau et/ou la mort.

Notons tout de même que le B-24, tout comme son agent stabilisateur, était toujours en phase de test.

Il était donc prévisible qu’Octavio Gémini frôle la mort.

La plupart des gens savent que, lorsqu’on approche de sa mort imminente, on voit l’intégralité de sa vie défiler devant ses yeux. La plupart des gens, mais un peu moins, en savent la raison. Tout au cours de votre vie, votre cerveau enregistre tout, retient tout, même si vous n’avez pas accès à toutes ces informations de manière consciente. Lorsque votre mort approche et que vous n’avez plus rien à perdre, votre cerveau ouvre les vannes et déverse brusquement ce flot d’informations dans l’espoir de trouver à l’intérieur des références utiles qui seraient susceptibles de vous aider à, mettons, ne pas mourir.

Le Dr Drerup avait bien sûr connaissance de tout cela. Le Dr Drerup travaillait dans un passé reculé pour une organisation que vous ne connaissez pas. Il croyait en la mémoire collective.
Il s’intéressait également au génocide.

Son hypothèse était la suivante : s’il existe vraiment des mémoires collectives rattachées à des races ou à des communautés, alors le génocide efficace d’une population précise devrait activer le même processus qu’une mort individuelle, mais à plus grande échelle. Tous les membres de la population en instance de décès devraient voir non seulement leur vie défiler sous leurs yeux, mais également la vie de toute leur communauté, de chaque personne en ayant fait partie, et ce depuis l’origine, à la recherche d’une solution collective.
Un saut à travers le temps.
Toutes les vies mises en commun.

En son temps, le Dr Drerup parvint à localiser dans les Galapagos une petite tribu insulaire composée de 2552 individus.

L’expérience fut un succès.


On les appelait « Le Api Del Proibito ». Les Abeilles de l’Interdit, ou plus simplement les Abeilles. Un nombre étonnant de choses a à voir avec les abeilles.

Elles ne pouvaient bien sûr pas se comparer aux SS Obskurakorps nazis. Elles ressemblaient davantage à une version plus… extrême de la Gendastrerie française.

Mussolini voulait faire revenir Rome. La Rome. La Rome de marbre, de cuir et de pourpre, et l’Empire qui allait avec. Et il avait pour ça un ministère secret, consacré aux choses secrètes.
Tout le monde en avait un à l’époque.

Les Abeilles étaient un mélange étrange. C’était une force de terrain. Une milice fasciste à part, capable de défoncer la porte d’un riche comptable à trois heures du matin pour récupérer de force ce qu’il cachait dans son coffre-fort. Une équipe archéologique aux méthodes radicales, qui retournait le pays en quête du glaive d’Auguste ou des sandales de Mercure. On y comptait quelques diacres lourdement armés, qui servaient de pont avec le Bureau Vaticanais des Secrets et des Prophéties. Le tout était dirigé par l’Apiculteur, un personnage énigmatique mais proche de Mussolini, s’il ne s’agissait pas du Duce lui-même.


Le terme ‘corbeau’ a deux sens, l’un littéral, et l’autre figuré.

Au sens figuré, un corbeau désigne un délateur, une personne qui dénonce anonymement des informations secrètes sur une ou plusieurs personnes.

Au sens littéral, c’est un animal, un oiseau noir connu à travers l’histoire pour être de mauvais augure. C’est également la forme favorite qu’emprunte le dieu celte Lug.

Lug était un dieu très important chez les celtes. Il n’était en fait pas vraiment un dieu, pas au sens où on l’entend aujourd’hui. Mais un dieu n’est guère défini que par le fait qu’on le vénère en tant que tel. Et il savait se faire vénérer. Il avait le bras long. Littéralement.

Le Dieu Au Long Bras n’était pas foncièrement bon, loin de là. Rien n’est foncièrement bon. C’était le dieu qui donne et qui reprend, le dieu des échanges en tout genre, de la communication en particulier. C’était aussi le dieu qui restaurait l’ordre des choses tel qu’il devait être – ou en tout cas tel qu’il estimait qu’il devrait être.

La force à laquelle on avait attribué le nom de Lug, ou Lugos chez les Gaulois, aimait le public. Elle aimait rendre au public. Elle aimait rendre public. A vrai dire, elle ne supportait pas les secrets. L’ordre des choses était selon elle un ordre où tout se sait.

Au fil des siècles, les druides avaient appris à gérer les dieux. C’est ce que faisaient les druides : ils ne vénéraient pas les forces de la nature, pas plus qu’ils ne les combattaient, mais ils les géraient, et gardaient les gens saufs. Ils vénéraient quand il fallait, ils combattaient quand il fallait, ils confinaient les objets qui mettaient en danger leur peuple.

Mais pour Lug, ni prière ni combat ne permettaient d’empêcher qu’il ne dévoilât tout ce que les druides avaient à cacher. Alors au fil des siècles, une règle simple fut progressivement imposée en terre celte : la tradition orale. Mettez vos secrets sur papier, et Lug les gravera sur les troncs de chaque arbre de la forêt. Mais avec la tradition orale…

« Les paroles s’envolent, les écrits restent. »

Personne ne fait attention à ce que murmure le vent dans les branche des saules.

« Verba volant, scripta manent. »

C’est des Romains que vient cette expression.

Tiens.

Parlons-en, des Romains.

Les Romains n’ont pas de druide. Les Romains ont des prêtres. Des prêtres puissants, au service de Rome, des prêtres qui collectent, qui étudient et utilisent des objets provenant de contrées reculées, de temps oubliés, des objets proprement mythiques. Certains prêtres, les plus occultes, ceux que l’on qualifiait plus volontiers de « mages » que de prêtres, étaient organisés en sociétés secrètes. Certaines étaient connues, comme l’Ordre Hermétique, qui n’avait au final que peu de pouvoir. D’autres prospérèrent dans le plus grand secret, et avec le soutien de l’Empereur lorsqu’Auguste fonda l’Empire.

Une, en particulier. La Cura Praetoria Sapientae Occulate. La CPSO.

La CPSO a connu une histoire fascinante, remplie de drames sombres et de sauvetages de l’Empire, de pactes avec les dieux et de choix cornéliens.

Nous n’allons pas en parler ici.

En 61 après un phénomène anormal d’ampleur, les troupes romaines retrouvent les derniers druides de Bretagne réfugiés sur l'île d'Anglesey, en Bretagne, et les massacrent. Parfois, des pouvoirs druidiques utilisés avec prudence et parcimonie ne suffisent pas à faire face à une dague de trente centimètres plantée dans votre intestin grêle. Quelques semaines plus tard, une dizaine de membres de la CPSO sont appelés sur l’île de Bretagne pour enquêter sur les sites de l’île d’Anglesey, les mystérieux artefacts qui y ont été regroupés et les pouvoirs des derniers druides encore en vie. Le voyage d’aller dure un mois ; les enquêteurs restent sur place deux années, vivant avec les soldats en garnison et résolvant mystères après mystères, vivant des aventures passionnantes.

Nous n’allons pas en parler ici.

Puis, après un voyage de retour d’un mois, ils s’en reviennent à Rome, chargés d’objets que nul ne devrait connaître. Les Romains n’ont pas de papier, et le papyrus importé d’Egypte coûte cher : ils rédigent toutes leurs remarques sur des tablettes de cire reliées entre elles, qu’ils creusent à l’aide de stylets et ferment avec un petit cadenas.

Lug, lui, est faible. Ses fidèles ont été conquis, de nouveaux dieux arrivent. Mercure prend sa place. Il est humilié. Les anciens rites se perdent. Il est en colère.

En 64 après un phénomène anormal d’ampleur, les murs de Rome se retrouvèrent du jour au lendemain recouverts d’inscription gravées, lesquelles reprenaient mot pour mot le contenu de chaque tablette de la CSPO.


Le Dr Tesla joignit les mains devant son visage, ferma les yeux et prit une grande inspiration.

« Tu ne me faciliteras jamais la tâche, hein ? lança-t-il au corps qui convulsait à ses pieds.

« Désolé pour ça, Poly, dit-il à la fille du corps qui convulsait à ses pieds. On a connu plus dramatique, comme retrouvailles. Ça devrait passer d’ici quelques minutes, si personne ne s’est planté dans les dosages. J'espère. »

Polymnie ne dit rien et garda un visage de marbre.
Polymnie parlait peu.

Elle avait été nommée par sa mère suivant le nom de la muse de la Rhétorique. Une allégorie de l’inspiration, de l’art de bien parler, du talent de convaincre. En conséquence, elle ne parlait que très peu.

Cela peut sembler ironique, et cela l’est certainement, mais c’était une conséquence fatale.
Les enfants de parents hippies nés dans les années 70 et qui furent appelés « Rainbow » ou « Sergeant Pepper » ne grandirent que pour devenir des fonctionnaires fades et furent très heureux de se prouver qu’ils pouvaient échapper aux lubies de leurs parents. Le gris pouvait être une forme de liberté. Se taire aussi.

Polymnie ne parlait que très peu, ironiquement, mais cette ironie était elle-même ironique si l’on prenait en compte le double-tranchant du poste de ses parents, la Désinformation et la Censure, la parole et le silence. Ou, pour rester dans le registre mythologique, Charybde et Scylla.

Plus ironique encore, la muse Polymnie était la fille de Mnemosyne, déesse de la mémoire. Mais, même si on la perçoit en filigrane, il est encore trop tôt pour expliquer cette ironie-ci.

Dans un coin de la pièce, une caméra se concentra sur la fille et zooma.

Dans un autre coin de la pièce, une caméra se tourna vers Tesla, qui sortait une bande de cuir pour l’enfoncer dans la bouche d’Octavio Gémini. Il voulait éviter qu’il n’avale sa langue.
Il avait trop de choses à leur apprendre, et il en aurait besoin.


En 64 après un phénomène anormal d’ampleur eu lieu le Grand Incendie de Rome. Personne n’en sut réellement la cause. Beaucoup accusèrent Néron, l’empereur fou. Quelques-uns dénoncèrent les mystérieux prêtres qui tiraient les ficelles dans l’ombre, à côté du Sénat, mais personne ne les écouta.

On dit que Néron avait rasé Rome pour faire place nette et se construire un nouveau et immense palais sur les ruines fumantes de la cité. La Domus Aurea, la « Maison Dorée » en français.

Aujourd’hui, on utilise fréquemment le terme de « prison dorée » sans se rendre compte de la pertinence que cette expression aurait eu à l’époque.


En 1943 après un phénomène anormal d’ampleur, les Abeilles découvrirent quelque chose. Mussolini avait longtemps rêvé de retrouver, enfouis au cœur de Rome, les restes de la Domus Aurea, symbole ultime de la richesse exorbitante qu’inspiraient les excès impériaux. Mais la Domus Aurea avait été rasée depuis longtemps, et il n’en restait plus rien.

Plus rien à part les fondations.

Rodolfo Cassino fut le premier à entrer, ou plus exactement à tomber, dans l’obscur souterrain. Il n’avait pas pris conscience des crissements de la pierre sous ses premiers coups de pioche, et il avait été trop tard lorsque le sol s’était ouvert sous lui. Il avait chuté de facilement cinq mètres et s’était cassé une jambe, mais il voyait désormais, par le trou qui donnait sur le ciel, la silhouette des têtes de ses collègues qui se penchaient précautionneusement. Ils allaient bientôt venir le chercher.

« Ça va en bas ? lui cria un fouilleur. Pietro. Plus qu’un fouilleur, un de ses meilleurs amis. Une question stupide étant donné le contexte mais qui avait surtout pour but de vérifier s’il était en état de parler.

Du côté de Rodolfo, l’euphorie avait pris le pied sur sa douleur à la jambe. Il était le premier homme à avoir mis les pieds dans la Maison Dorée.

« Il va me falloir une attelle et un musée à mon nom en tant que découvreur du palais de Néron !

- On va chercher une échelle. Bâtard, va ! » lui répondit Pietro avec un rire inquiet.

L’italien plaça sa jambe de manière à minimiser la douleur qui le lançait dans le tibia et s’allongea, souriant, les bras étendus dans le cercle de lumière qui pénétrait la salle. C’était une bonne journée.

Il attendit comme ça pendant un quart d’heure.

Au bout d’un quart d’heure, l’échelle n’était toujours pas là.

Rodolfo demanda s’il y avait toujours quelqu’un. Apparemment pas. Il faisait chaud, trop chaud dans le cercle de lumière. Alors il s’éloigna de la lumière pour s’adosser à un mur un peu plus loin, un peu plus profondément dans ces étranges catacombes. Il fouilla sa poche, en sortit une cigarette et un briquet.

Il alluma le briquet, et autour de lui mille secrets gravés s’illuminèrent sur les murs du confinement.


Ce n’était pas la première fois que Gémini délirait. Le DCD était quelque chose qui vous rongeait lentement les capacités cognitives, tout en créant à la place quelque chose… d’autre. De nouveau.

Octavio avait auparavant perdu la notion de Vérité, puis la notion de Réalité. Aujourd’hui encore, il serait incapable de vous dire laquelle de ces deux pertes faisait le plus mal. Il avait appris à renoncer à toute forme de confiance, et cela signifiait renoncer à tout. A sa hiérarchie, à ses proches, à lui-même. Sans confiance, le monde perd sa substance. La douleur aussi.

Depuis qu’il était entré à la Fondation, il était devenu son pire ennemi et son meilleur allié. Il avait déjà retrouvé des messages codés écrits par lui-même et à son intention, juste avant d’être amnésié, qui contenaient des informations qu’il n’était plus censé connaître. Il s’était déjà dénoncé lui-même pour des actes qu’il n’avait pas commis, simplement pour jeter la confusion chez un adversaire dont il n’avait aucun indice de l’existence. Simplement dans le doute. Il était bien logé pour savoir que les plus grandes menaces étaient celles dont on n’avait jamais connaissance de son vivant.

Il avait subi les mémétiques, les amnésiques, le contrôle psionique, la paranoïa, les effets compulsifs, le lavage de cerveau, les stupéfiants, la torture et la dépression. Il avait même visité une agence de pub, une fois. A chaque fois il en était ressorti un peu plus fort, et un peu plus brisé. A chaque fois ses expériences lui rongeaient lentement ses capacités cognitives, et créaient à la place quelque chose…

…d’autre.

Mais il n’avait jamais vécu d’autres souvenirs appartenant à lui-même.

Que l’on soit clair.

Il avait déjà connu de faux souvenirs créés de toutes pièces. Bordel, c’était lui qui les créait la plupart du temps. Il savait les reconnaître.

Il avait également connu de nouveaux souvenirs. Ceux qui apparaissaient après une modification temporelle pour remplacer ceux qui ne collaient plus avec les faits. Après qu’il ait perdu à la fois les notions de Vérité et de Réalité, il avait appris à les accueillir et à les faire cohabiter, avec un statu quo que l’on ne retrouvait que chez quelques rares personnes, vu qu’à présent aucun souvenir n’était plus vrai ou plus faux qu’un autre.

Il avait également connu les souvenirs déformés, ceux que l’on a tous en tête, et qui finissent avec le temps par représenter l’inverse de ce qu’il s’est passé, modelés par notre égo et nos croyances.

Il connaissait les souvenirs altérés, les souvenirs fantasmés, les souvenirs paradoxaux, les double-souvenirs, les souvenirs volés, les anti-souvenirs. Il avait même longuement réfléchi à la nature de ses souvenirs sur ce qu’il croyait savoir des souvenirs, dans le doute, avant de conclure qu’il ne saurait jamais et qu’il devrait coucher tout ça par écrit, sous trois versions différentes. Mais ça, ce n’était rien de ce qu’il expérimentait sous le B-24.

Voici un de ces souvenirs.

Il y avait des bribes de paroles, de la poussière et du soleil surtout. La couleur bleue. Quelqu’un lui parlait, à la fois paniqué, excité et balbutiant. Calme mais confus. Les deux seuls traits le définissant étaient 1) l’humilité et 2) un chapeau. Il parlait à une Abeille. Il le savait.

Il y avait eu quelque chose. Un éboulement.

Une chute.

Il y avait eu un accident dans un endroit très spécial, mais personne d’autre que lui ne savait ce que cet endroit avait de spécial. En tout cas, personne d’autre sur les lieux. Ailleurs dans des bureaux, certains historiens le savaient. Ailleurs dans des monastères, certains ecclésiastiques le savaient. Mais personne d’autre ne devait le découvrir. Il y avait des ordres, des ordres très spécifiques. Certains qu’il avait reçu, d’autres qu’il avait donné.

« …une lampe, des éléments en bronze et des restes de cuir. »

Bourdonnements d’Abeille.

« Ne gardez qu’une chose. Détruisez le reste. »

Bourdonnements.

« Détruisez le reste. Et donnez-moi la lampe. »

« Bien, Monsieur Gemini. Et pour le reste ? »

« Le reste ? »

« Eh bien, les souterrains. »

« Quels souterrains ? »

« Mais, Rodolfo… »

« Qui ? »

« Ce n’est pas… »

« Quoi ? »

« Bien, Monsieur Gemini. »

Puis d’autres bourdonnements alors qu’il s’en allait butiner.

Il n’y aurait jamais de musée au nom de Rodolfo Cassino. Il n’y aurait d’ailleurs jamais rien, ni pierre tombale, ni acte de naissance.

Il s’en souvenait. Vaguement. Il ne s’en était jamais souvenu avant. Ne l’avait jamais vécu. C’était terrifiant.

Mais ce qui fut vraiment terrifiant, c’est que ce soir-là il avait couché tout ça par écrit. Il en avait fait une lettre en quatre exemplaires, qu’il avait ensuite scellées.

Il en avait envoyé une au secrétariat privé de Benito Mussolini.

Il en avait envoyé une à l’intention du Bureau Vaticanais des Secrets et des Prophéties.

Il en avait envoyé une au commissaire général des Abeilles.

Il en avait envoyé une à son contact aux Etats-Unis, Victor Lustig.

Et il se souvenait l’avoir reçu et l’avoir lu, avec quelques autres, quelque part dans la 59ème rue.


Voilà qui était proprement terrifiant.




Tesla, quant à lui, ne remarqua pas Polymnie tirer un couteau de sa botte avant de s’élancer pour tuer son père.

Elle était très douée pour le silence.

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