Guide de survie pour Classes-D déclassifiés par D-7294
notation: +2+x
blank.png

"D-952, veuillez avancer."

Veronica Fitzroy avança, grimaçant en se prenant la lumière trop forte dans les yeux. Elle aurait pensé que des savants fous technofascistes auraient pris le temps de travailler sur un meilleur système à photos d'identité, mais hé, si une section obscure du gouvernement des US avait vraiment besoin de chair à canon, c'était un faible prix à payer pour échapper à la vie dans une prison pour hommes.

Mais ce serait bientôt terminé. Elle avait tout perdu, bâclé un suicide et laissé Bandages se tirer avec tout, mais ce serait bientôt terminé. Ça, ça la rendait heureuse au moins.

***

Même après l’homophobie, les frappes aériennes par drone et les lois sur l'impôt régressif, le gouvernement des US avait toujours une dernière façon de niquer le monde.

La meilleure idée de la Fondation pour une expérience était de coller vingt meurtriers dans la même pièce avec trois larbins qui savaient à peine jouer d'un instrument. La seule chose qui aurait pu être pire, c'était qu'ils commencent à jouer du Rush, ce qu'ils commencèrent en fait derechef, parce que la vie n'était qu'une série de blagues situationnelles.

Peut-être dans le cadre de l'expérience, ou peut-être comme torture, plusieurs instruments avaient été dispersés à travers la salle à l'intention du reste du joyeux groupe. Certains, de façon parfaitement inexplicable, avaient déjà commencé à massacrer Canada's Styx sans se soucier du reste du monde — et sûrement sans plus se soucier du solfège et de son application. Elle n'arrivait pas à imaginer comment qui que ce soit avec plus la moitié de son système nerveux en état de marche pouvait supporter quatre interprétations simultanées (formulation plutôt généreuse pour parler d'une poignée de tarés maltraitant leurs instruments) de 2112.

À chaque note décalée et étrange, le NP Rock mangeait le gouffre de son estomac et l’arrière de son esprit.

Veronica fut presque contente quand, après qu'elle se soit levée pour coller son poing dans la gueule du percussionniste, un des flics la traîna dehors.

***

Elle aurait pu être professeure en ce moment si elle n'avait pas été écartée de cette voie. Apprendre des équations d'ingénierie à des étudiants de premier cycle le jour, se défoncer aux champignons et baiser le prof de solfège la nuit. Peut-être même qu'Ashy serait encore en vie alors.

Son esprit vagabondait. Ça lui arrivait de plus en plus souvent ces derniers jours.

Ce n'était pas comme si le problème devant elle méritait son attention. C'était un problème de merde, écrit sur du papier de merde. Au moins, pour Veronica, c'était immédiatement clair que tout le processus était objectivement incorrect ; la théorie des nombres ne marchait pas comme ce petit enculé semblait le croire et plusieurs passages étaient parfaitement absurdes. Qu'ils attendent d'elle de faire une analyse du problème comme s'il avait un sens était à peu près tout aussi absurde. Mais là encore, les choses avaient rarement beaucoup de sens.

Veronica décida de prendre l'arcsin dudit nombre absurde et fut inexplicablement abordée par un grizzli énervé.


D-7294 leva les yeux vers la grande fille aux cheveux châtains (teints en bleu, bien sûr. Ça marchait toujours bien, particulièrement avec un travail de teinture aussi horrible) qui venait d'être lâchée dans sa cellule. Souriant, il posa son livre (Die Klavierspielerin, une petite récompense pour son bon comportement) à côté de lui en la détaillant. "Salut. T'es toujours 1285, ou est-ce que je parle à de la chair fraîche ?"

La fille eut un vilain rire, quelque part entre Baba Yaga et ces stars de la vidéo aux yeux morts qu'il avait l'habitude de regarder sur son temps libre, qui finissaient avec un sourire qui n'atteignait jamais leurs yeux. Les yeux pas exactement morts, mais pas totalement nets non plus ; mais bon, les Dispensables étaient rarement des gens "totalement nets". "Tu trouves que j'ai l'air fraîche ?"

"La fraîcheur est relative. Franchement, on dirait que tu as été shootée par une voiture mais que t'es pas morte." La seconde voiture viendrait assez vite. Les filles aussi fragiles tenaient rarement longtemps, particulièrement celles qui énervaient assez les RH pour finir en cellule avec D-7294.

"Ah ouais ?" 7294 aurait juré voir passer un reflet de surprise sur le visage de la traînée. "Tout juste." La surprise s'effaça rapidement du visage de la fille alors qu'elle s'affalait dans son coin. "J'attends juste le bon truc pour m'achever. Ils prennent leur putain de temps."

7294 ressentit presque quelque chose. Un vestige d'il y a une dizaine de réincarnations, peut-être ; les drogues mémorielles effaçaient rarement les souvenirs résiduels.

Quel stupide animal.

"Laisse-moi te gâcher la surprise, alors : tu vas pas partir comme ça." La fille réagit à peine ; elle connaissait probablement déjà cette partie. "Rien ici ne se contente de te tuer. Et si ça arrive quand même, tu iras en enfer comme tout le monde." Quelque part dans le "journal" qu'il tenait, 7294 s'assurait que l'enfer était une éternité passée dans le cadavre de quelqu'un. Il ne se souvient toujours pas pourquoi.

Un autre vilain rire. Elle résisterait certainement à être brisée.

"Ouais, peut-être. Mais laisse une pauvre femme rêver, veux-tu ?" 7294 était surpris : la chose la plus normale de la fille était son uniforme. Elle aurait pu être une tête plus grande, bien sûr, mais la Fondation l'avait rendue petite. Tel était sûrement le prix de gravir une montagne de papier de verre.

"Les rêves c'est pour les gosses. La Fondation brise les deux à un moment ou à un autre, donc je suggère de les rendre comme toi avant qu'ils commencent à te tourner vers les expériences plus… intéressantes. Mais c'est une discussion inutile. Je pense que ce sera ta prochaine qui te niquera."

Quand la fille releva enfin les yeux, D-7294 aurait juré pouvoir enfin voir quelque chose qui s'approchait de l'humanité sur son visage. "Tu crois ?"

"Eh bien, jeune dame…" Cette fois-ci, la fille ricana. "avec certaines personnes, tu peux juste le voir comme ça. Avec tous les éléments de contexte, bien sûr." La fille avait peut-être eu une moitié de la tête rasée à un moment donné ; même si les cheveux repoussaient, la contusion était immédiatement visible. Comment elle avait évité une commotion, c'était un mystère. "Vu que tu sembles pas être nouvelle, ça veut dire que tu dois déjà avoir passé pas mal de tests… dis-moi, c'est quoi ton nom ?"

"Veronica."

"Je voulais dire ton vrai nom."

"Veronica. Si tu comptes être comme ça tout le temps, on va pas faire de bons colocs."

D-7294 soupira, principalement pour sauver les apparences. La réponse de la fille n'était pas si inattendue. "Ok. Moi c'est D-7294. Ton nom, c'était Veronica. Maintenant, c'est quoi ?"

"Oh, on part sur des métaphores niveau Le Prisonnier je vois. Eh bien, mon numéro c'est 952. Mon nom reste Veronica, ok. C'est un joli nom. Je l'ai choisi moi-même."

"Et ça ?" L'affectation était instinctive. Les habitudes symphoniques avaient la vie dure. "C'est pour ça que je sais qu'ils ne t'aiment pas. Qui que tu aies été, une vendeuse de moutarde vegan ou une doublure pour cascades de films de série b, ça s'est arrêté au moment ou t'as été condamnée à mort. Ici ? Tu es D-952. Tu es un rat de labo, et si tu refuses de traverser le labyrinthe ils te disséqueront à la place."

D-952 réagit à peine, toujours prostrée, alors que 7294 s'approchait d'elle. "Ils t'ont déjà fait tester les mauvais plans, hein ?" Elle ricana alors qu'il se dressait au-dessus d'elle, bien entendu — il ne pouvait pas dire qu'il n'aimait pas son entêtement, mais elle finirait bien par se briser. La fille n'avait pas l'air du genre à plier. "Eh bien, maintenant ils t'ont collée avec un féminicide en série." Elle grimaça à peine à ces mots. Elle était sûrement déjà contente de recevoir de l’attention. "Ensuite, ce sera juste un peu plus mortel que moi, et un peu moins agréable. Tu t'es acculée toute seule. Et te débattre ne fera que resserrer le cul-de-sac."

D-7294 reconnut le regard que 952 lui jetait. Un regard noir qui se voulait remplacer l'action et la rhétorique dans une situation où cette fille n'avait ni l'une ni l'autre. Ces derniers temps, 7294 se trouvait rarement en position d'en recevoir des comme ça.

"Veronica est morte et aucun de ses amis n'est là pour se soucier de D-952."

Sur ce, D-952 commença enfin à pleurer.

***

D-7294 faisait toujours flipper ses nouveaux compagnons de cellule. La plupart du temps, ils interrompaient sa routine quotidienne avec leurs bizarreries. Heureusement, D-952 était restée calme.

Le temps était difficile à mesurer à la Fondation, alors il comptait par événements à la place. Quatre séries d'étirements, deux cent abdos, une pause pour pisser, quelques chapitres de son livre préféré et trois inspections du "journal" (Mis à jour avec chaque rumeur et expérience personnelle depuis qu'on l'avait autorisé à avoir un stylo et du papier, bien sûr.) au cas où ils auraient eu besoin de lui pour quelque chose de particulier. Aujourd'hui n'était pas un dimanche alors il ne l'autoriseraient pas à accéder au portable mais ça aidait toujours de faire des exercices standards avec les doigts, juste pour garder la mémoire musculaire.

Ce ne fut qu'après qu'il ait commencé à fredonner inconsciemment un refrain qu'il se rappela qu'il avait une compagne de cellule.

"Hé, euh… tu pourrais faire un peu moins de bruit ?"

D-7294 ne put s'empêcher d'esquisser un sourire suffisant en se retournant vers l'amas débraillé qui lui tournait le dos sur le lit. Avec tout ce qu'elle avait probablement déjà dû affronter avec la Fondation, elle n'osait même pas faire face à son compagnon de cellule maintenant. "Je te dérange ?"

D-952 se retourna enfin. 7294 aurait juré que les poches sous ses yeux s'étaient creusées depuis qu'ils l'avaient collée ici, au point qu'elle ressemblait maintenant moins à un humain qu'à un énorme raton laveur pâle dans une combinaison orange. "Oui. Tu me déranges."

"Dommage."

7294 continua à fredonner alors que 952 se retournait dans son lit.

Le temps n'existait pas à la Fondation mais le petit-déjeuner si, et il venait toujours prudemment à travers un passe-plat au bas de la porte. Des œufs et de la saucisse de dinde, plus quelques fruits. Aujourd'hui était un jour à café pour eux deux, et, même si 7294 était content de sortir de la pièce, il avait presque pitié de 952. Appât à lézard était probablement le meilleur scénario envisageable ici.

La meilleure marque que le temps continuait à exister, cependant, était la ponctualité de la Fondation. Quelques unités de temps après le petit-déjeuner du jour à café (que 7294 avait commencé à appeler un "kafé"), des hommes en blouses blanches et en armures noires viendraient pour l'escorter, lui ou sa camarade, vers le truc contre lequel les hommes en costume gris avaient décidé de jeter des Dispensables. Le kafé venait toujours aux mêmes intervalles, bien sûr. Parfois, 7294 jurait même qu'il aurait pu s'en servir comme mesure.

Bien entendu, 7294 fut perplexe de ne trouver qu'une seule escouade d'accompagnement post-kafé à leur porte, et encore plus perplexe quand ils leur demandèrent de venir tous les deux.

Il se sentit presque désolé que les agents doivent tirer sa compagne de cellule à moitié morte vers ce qu'il ne pouvait que supposer être un moment mémorable.

D-7294 avait bien sûr appris à garder le dos et le regard bien droits quand on l'envoyait dans ce genre d'excursions. Avoir l'air de coopérer était, après tout, tout aussi important qu'effectivement le faire. Bien sûr, il lui arrivait de jeter un regard en coin aux cellules de confinement, un aperçu volé des horreurs et merveilles qui évoluaient autour de lui. Peut-être aussi faire attention à ce taré de demi-chat qu'ils laissaient errer dans les couloirs, juste pour éviter de lui marcher dessus et d'énerver une bonne âme avec une vocation de défense de la justice.

Il n'y avait pas vraiment de raison de faire grand-chose d'autre, ceci dit, jusqu'à ce qu'ils soient les deux introduits dans une grande salle avec un petit pouf et une boîte. Typique. D'après l'expérience de D-7294, une combinaison d'objets au hasard était toujours la pire chose qu'ils pouvaient vous filer. En regardant vers-

… D-7294 n'était plus sûr de regarder la même personne.

La posture de D-952 avait complètement changé. Si elle adoptait auparavant la posture d'un koala déprimé, D-952 se tenait maintenant droite, un air de détermination inébranlable sur le visage. En plus, elle avait l'air… il n' avait pas de façon simple d'exprimer ça, mais "réceptive" semblait plutôt adapté.

Les interphones reprirent vie dans un crépitement. "D-7294, veuillez approcher et ouvrir la boîte."

Oh, marrant. Il devait la buter.

L'ouverture de la boîte n'eut aucun effet "journalisable", mais c'était bien de ne pas être mort sur le coup. L'intérieur était tapissé d'un rembourrage épais façon nouveau riche, lourdement imbibé d'un parfum doux écœurant. Il provenait principalement d'une fiole d'un truc doux et brun et oh mon dieu, ils voulaient qu'il boive ça, hein ?

"D-7294, prenez une gorgée de SCP-209 et décrivez vos sensations."

Eh bien, entre ça et servir de repas à une cacahuète surdimensionnée…

… c'était bon. Vraiment bon. Chaud, comme un bon whisky de quand il était encore un homme libre, bien que peut-être pas aussi corsé. Lisse, avec juste ce qu'il fallait de brûlure en avalant. En plus, ça le fit se sentir… bien. Tout frais tout neuf, ce genre de choses.

D-7294 se retrouva inconsciemment en train de s'asseoir dans le pouf. "… un peu frais."

Pendant tout ce temps, 952 était restée debout en attente du prochain ordre, immobile et complètement stoïque en apparence. Il l'aurait presque prise pour une partie de la salle sur le moment, si elle n'avait pas frissonné dès que les mots avaient franchi ses lèvres.

7294 prit une autre gorgée. "… vif, mais fruité."

Et c'est là qu'elle commença à devenir fébrile, ne tenant plus en place. Il n'en avait pas attendu beaucoup de sa compagne à demi morte, c'était sûr, mais c'était satisfaisant d'enfin l'arracher de sa semi-rigidité cadavérique. Elle ne bougea enfin qu'une demi-minute plus tard, faisant les cent pas, jetant des regards nerveux en biais à 7294 et à la caméra d'observation.

7294 envisagea de dire autre chose, juste pour la stresser un peu plus, mais le spectacle était assez amusant comme ça, particulièrement quand 952 porta les mains à son ventre et tomba à genoux.

Il pouvait dire une chose : il n'avait jamais vu personne vomir de la compote de fruits avant.

Il pouvait la tuer, bien sûr : ça semblait être le but de cet exercice, en fait. Ça faisait un moment qu'ils ne l'avaient pas laissé faire ça. Juste… dire quelque chose, comme "chaud comme le soleil" ou "c'est cool de boire quelque chose sans peau". Peut-être même qu'elle serait heureuse d'enfin pouvoir mourir. Ce serait sympa, se dit-il en sirotant sa boisson en silence.

Peut-être qu'il pourrait la plier un peu dans tous les sens. Oh, les hommes en costume gris adoreraient ça. L'enfant à problèmes brisé et changé en poupée obéissante, chaque contorsion d'agonie enregistrée pour la postérité par les hommes en blouse blanche. Peut-être même qu'il pourrait réitérer un jour ; ils feraient de lui un croquemitaine, effrayant les enfants pas sages. Ce serait sympa aussi, se dit-il en sirotant sa boisson en silence.

Ce ne fut qu'après avoir fini son verre et avoir été escorté à nouveau jusqu’à la cellule qu'il réalisa qu'il avait oublié de briser son silence.

***

"Pourquoi est-ce que tu ne m'as pas tuée ?"

D-7294 leva les yeux de son "journal" (enrichi d'une nouvelle entrée pour le truc qu'il venait de boire, quoi que ça puisse être) vers l'ancienne légume dans sa combinaison tachée de compote de fruits. "Je te demande pardon ?"

"Ok Bundy, laisse-moi poser ça simplement : toi, tu es une sorte de violeur en série, d'assassin ou de dieu sait quoi qui t'a fait finir ici. Moi, je suis une trans arrogante qui ne manquera à personne. On t'a donné les moyens de me tuer d'une façon horrible, et à la place je finis à vomir du smoothie pendant dix minutes. À quoi ça rime ?"

Est-ce que c'était pour ça que sa voix était aussi désagréablement erraillée ? "Je pourrais demander pourquoi t'avais l'air aussi peu motivée pour mourir."

Le passage soudain de charogne à enragée chez D-952 était pour le moins sidérant. Un effet secondaire du brandy? "Écoute, c'est pas important. Ça fait un moment que je suis au putain de bloc, et un taré comme toi sauterait sur chaque foutue chance de m'écorcher vivante. Alors, à quoi ça rime ?"

… D-7294 n'avait pas de réponse.

"Peut-être que je voulais te regarder souffrir encore plus." 7294 regarda à nouveau son "journal" et ne parvint plus à se concentrer sur les mots. "Qui sait, peut-être que tu es Celle qui doit miraculeusement m'amener à 'voir la lumière'. Peut-être qu'on 'fait l'amour' dans une scène de sexe au style terriblement amateur, qu'on se tire de la Fondation dieu sait comment et qu'on adopte une famille d'adorables chiots qui réparent ta myriade de problèmes, qui comme par hasard découlent tous de ton infertilité. Ou peut-être, juste peut-être, que j'en avais pas envie."

7294 n'était pas sûr s'il la préférait à moitié morte ou à moitié cinglée, mais il était sûr d'une chose : il ne l'aimait pas. "Et nom de dieu, qu'est-ce qui t'est arrivé ? Il y a à peine une heure on devait te racler de ton lit à la spatule."

Heureusement, ça lui ferma le clapet pour un moment.

Le repas finit par arriver. Du poisson-chat frit et des haricots verts, plus un rit jauni probablement composé de plus de grains de sel que de riz. Un des gardes avait glissé une canette de jus de canneberge dans l'un des repas, soit comme une blague soit comme une récompense ; dans tous les cas, le jus de fruit ne l'attirait pas beaucoup en ce moment.

7294 avait appris à apprécier le silence pendant son repas ; les banalités valaient rarement quoi que ce soit à la Fondation. Heureusement que 952 était une mangeuse silencieuse. Dommage qu'il ne lui ait fallu que la moitié du kafé post-repas pour ruiner le calme.

"… J'ai vu un bureau."

"Comme nous tous, non ?"

"Ok, ta gueule. Je veux dire une salle avec seulement un bureau, prise en sandwich entre deux salles avec une chaise chacune."

7294 soupira, jetant un regard en coin à son "journal". "Et je suis sûr qu'ils ont une très bonne raison pour ça." Il y avait quelques rumeurs de couloir, bien sûr, mais ça ne voulait pas dire grand-chose tant que leurs descriptions étaient aussi disparates que ça. "Et ça te dérangerait de me dire ce que ça a à voir avec toi, ou moi, ou que sais-je ?"

"C'est parce que…" 952 s'interrompit. "… ok, ça va avoir l'air vraiment stupide, mais ce bureau a une fée qui exauce les vœux dedans."

952 avait raison, bien sûr : c'était stupide. Plusieurs secondes s'écoulèrent avant que 7294 s'arrête de rire.

"Qu'est-ce qu'il y a de si foutrement drôle, hein ? Tu viens de finir de me faire gerber avec du whisky que tu buvais, mais visiblement les fées c'est trop 'absurde'."

L'idée n'était plus aussi hilarante quand il y repensa. "Je peux croire que le surnaturel existe. Je peux croire que, par certains moyens, on est capables de modifier le monde en l'utilisant." 7294 poussa son "journal" de côté. "Ce que je ne crois pas, par contre, c'est que tu partages une histoire avec une ouvrez les guillemets 'fée qui exauce les vœux' qui se trouve inexplicablement dans un bureau dans l'exacte même prison où tu es actuellement enfermée."

"Mais… Je veux dire…" La fille croyait certainement à son délire, en tout cas. Ça ou elle avait une carrière gâchée dans la scène. "Je sais qu'il est ici ! J'ai eu des amis qui… il y a une entaille dessous, en forme de croissant, et mon… mon ami, Jack… il en faisait partie ! Putain de…" D-952 interrompit ses tours, réalisant à quel point tout cet échange était ridicule. "… écoute, mon ami a fait un foutu mauvais vœu avec une partie de ce truc. Il… on l'a utilisé pour faire du mal à des gens. Il est… il est encore là-dehors."

"Ensuite je… eh bien, je l'ai utilisé pour des conneries et de la paperasse et…" D-952 frémit encore. "Et merde, j'en sais pas grand-chose, ni comment formuler ça bien. Mais je dois retrouver ce bureau, pour…"

952 se rassit sur son lit. "Merde, je déteste devoir même dire ça. Mais… je m'imagine pas que tu vas croire quoi que ce soit de ce que je viens de dire. Mais quand même, est-ce que tu penses que tu pourrais… je sais pas, m'aider ?"

Aider. L'aider, elle.

Bien sûr qu'elle avait besoin de son aide. Une imbécile instable, qui se recroquevillait comme un mouchoir mouillé au premier signe de résistance ; et malgré ça, elle avait visiblement encore besoin de foncer sur tout ce qui lui tapait dans l’œil. Putain, il aurait dû l'avoir tuée quand il en avait l'occasion, quand elle aurait vraiment pu servir à quelque chose. Elle n'était jamais qu'un bipède sans plumes avec des troubles émotionnels, bien sûr qu'elle avait besoin de quelqu'un pour l'écraser et lui rappeler sa place.

"… bien. Peut-être." D-7294 se leva. "À une condition."

"Est-ce que ça implique des trucs sexuels bizarres ?"

"Je dis pas nécessairement non à des trucs sexuels bizarres, c'est juste-"

7294 tenta de soupirer assez fort pour interrompre 952, mais le son produit ressemblait plus à un grognement frustré. "Ta gueule. Juste… ta gueule, pour une fois. Bon dieu, qu'est-ce qui va pas chez toi ?"

952 marmonna quelque chose, pas assez fort pour que 7294 puisse l'entendre mais ce n'était pas comme s'il en avait quelque chose à foutre après tout.

"Je peux t'aider à survivre assez longtemps, si c'est ce que tu demandes. Peut-être même que je pourrais t'aider à être assignée à ce… bureau exauceur de vœux. Mais !" 7294 fit une longue enjambée pour se dresser une fois de plus devant 952. Elle ne fit pas la moue cette fois, et pour une raison ou une autre il trouva ça pire. "Tu devras m'obéir entièrement. Si un gros dur vient m'emmerder pendant l'exercice ou la pause, tu devras attirer son attention sur toi. Si j'ai besoin de plus d'énergie, tu devras me donner un peu de ta nourriture. Mais surtout, ferme ta putain de gueule quand on est seuls."

D-952 opina silencieusement. Son calme soudain était agaçant, mais si l’alternative était quoi que ce soit d'autre de sa part il l'accepterait volontiers.

Se rasseyant enfin, 7294 retourna à son journal. "Je te donnerai des conseils demain, si tu veux bien très gentiment me donner une portion de ton repas. Ne t'inquiète pas, ils s'attendaient à ce que tu meures aujourd'hui alors aucune chance qu'ils te collent ailleurs tout de suite.."

Le repas était composé de trois six tranches de dinde trop assaisonnée et de purée de patate douce.


Salut. Ton nom est Zeke Don, mais on t'appelle D-7294. Ce n'est pas la première fois que tu lis ça, mais ça pourrait aussi l'être. On t'a sûrement effacé la mémoire. Rappelons quelques choses de base :

1) Le Surnaturel existe. Oui, ça fait un choc pour toi qui t'es fait effacer la mémoire. Les fées existent, il y a des monstres sous ton lit et Al Gore est probablement un reptilien. Mais malgré ça, les lois de la physique existent en même temps et ces démons ne peuvent rien contre elles.

Chaque fantôme, monstre ou artefact existant fonctionne sous un ensemble de règles propres à chacun d'entre eux. Ça veut dire que pour chaque horreur qui aimerait bien t'arracher les jambes, il y a tout un champ d'étude dédié au combat contre ladite horreur. Certaines méthodes peuvent être plutôt ésotériques et d'autres peuvent ressembler aux histoires que tu as entendues en grandissant. Mais le fait est toujours que par certains comportements, tu peux t'assurer, avec une certitude de presque 100 %, de ne pas mourir. Le savoir est le pouvoir.

Donc : Note chaque rumeur que tu entends, souligne chaque vérité et trace chaque mensonge.


Veronica avait supposé que celui-ci était censé la tuer, mais à moins qu'une liasse de papiers de la collection d'un artiste raté ait la capacité de lui sectionner la jugulaire, ça devrait bien se passer.

"D-952, veuillez observer le document."

Eh bien, ça ressemblait à une étude de personnage de oh putain non. Veronica avait peut-être été assez stupide pour s'associer avec Jack et, par extension, l'Homme aux Bandages, mais les pictogrammes de 7294 étaient assez putain de clairs sur ce qu'il ne fallait pas faire maintenant.

"Veuillez décrire le contenu du document."

Veronica parla en métaphores visuelles de métaphores visuelles en ne pensant à rien.


À sa grande surprise, D-952 fut rejetée dans sa cellule partagée sans la moindre égratignure. 7294 leva les yeux de son exemplaire des Misérables juste à temps pour voir la porte se refermer en claquant. "Je suis surpris que tu aies réussi à survivre. Qu'est-ce qu'ils t'ont envoyé dessus ?"

952 commença à se tortiller comme une anguille avant de placer un doigt devant ses lèvres et de secouer la tête.

"Ça en explique un peu, mais pas vraiment sur ce avec quoi ils t'ont mise. Bon dieu, tu peux pas être normale ?"

"Eh bien, excuse-moi d'avoir été jetée dans une pièce avec un…" 952 s'interrompit. "C'est, merde, euh… danger-sensitif, c'est ça ? Le truc sur lequel tu ne peux rien savoir ? Et merde." Les ressorts du matelas de 952 craquèrent quand elle se laissa retomber sur le lit, mais ils ne les autorisaient pas à huiler ces foutus trucs, pas vrai ? "'tain, parfois j'ai l'impression de vivre le cauchemar de Kafka."

"Va falloir t'y habituer."


2) Tu travailles pour la Fondation. Pas de ton plein gré, bien sûr, mais ça ne change pas grand-chose. Peut-être qu'ils te relâcheront un jour. Mais pour l'instant ? Tu es un simple rat de laboratoire.

Ton boulot est de fournir des informations sur ce qui se passe quand ceci interagit avec cela, avec le plus de détails possibles sur quoi, pourquoi et comment. Parfois c'est quelque chose d'aussi simple que faire tourner une cassette, et parfois tu te retrouves à nettoyer des déjections sur les pieds d'une statue. C'est important de garder la tête froide si tu ne veux pas finir le squelette tordu en bretzel.

Bien sûr, tu ne peux pas être trop prudent non plus puisque tu es censé apporter des informations. Si tu ne peux pas leur fournir les informations qu'ils cherchent, tu n'es pas utile pour les tests. Si tu n'es pas utile, ils te tuent.

Donc : Sois prudent, mais joue le jeu. Si les choses vont trop vite, improvise.


La combinaison de D-952 avait l'air un peu brûlée, comme sa peau. Dans tous les cas, la Fondation avait échoué à la tuer aujourd'hui, ce qui était bien… principalement parce que D-7294 pourrait tirer plus d'informations d'une maniaco-dépressive que d'un cadavre.

D-7294 prépara son stylo. "Sur quoi est-ce qu'ils t'ont envoyée aujourd'hui ?"

"Ok, euh…" Pour l'esclave d'un esclave, à plus forte raison couverte de brûlures chimiques, 952 avait l'air plus vivante que 7294 ne l'avait jamais vue. "Alors c'est un chien, ok ? Et il mange des trucs. Mais, eh bien, il les mange en les corrodant."

"Intéressant." Chien corrosif, testé sur les fauteurs de troubles. "Dis-moi, pourquoi je suis encore en train de te parler ?"

"… pardon ?"

Ça en valait à peine l'effort. "Tu as survécu à une attaque de chien corrosif. Je te demande comment ça se fait que tu es encore là."

"Oh, j'ai juste essayé de lui apprendre quelques tours. Je l'ai nourri de morceaux de ma combinaison quand il fallait. Je crois qu'il sait s'asseoir, maintenant. "… tu sais, je suis pas sûre comment ça se fait que je sois encore en vie."

"Intéressant." Idiote surnaturellement chanceuse, testée sur moi. "Pour quelqu'un qui voulait autant mourir, tu te débrouilles affreusement mal."

D-952 haussa les épaules. "J'ai de l'espoir, maintenant. J'évite de le gâcher."


3) Tu es entouré d'humains.

Les humains ne sont pas guidés par la raison pour prendre des décisions. L'homme est un être entièrement émotionnel, mû seulement par ses impulsions et sentiments. Si la "vérité" n'a pas l'air "vraie", les humains la verront comme le "faux". Il n'y a aucune exception à cette règle.

Il est extrêmement facile de faire confiance à quelqu'un que tu apprécies, même s'il devrait être clair que ce qu'il dit n'est pas vrai. Après tout, personne ne veut admettre qu'il a gâché du temps et de l'énergie avec quelqu'un en qui il ne peut pas avoir confiance. La "vérité" populaire est donc définie par le raisonnement qui oppose le moins de résistance.

Donc : Rends-toi sympathique.


"Alors, euh, comment c'est ?"

La chercheuse qui la surveillait leva les yeux de sa paperasse vers la cellule de confinement, et plus spécifiquement vers la Veronica. "Je… vous demande pardon ?"

"Vous savez. Comment c'est de bosser ici ? J'ai toujours été plus MERDE-" Veronica lâcha les pinces et avec elles la souris vivante qu'elle tenait et le mille-pattes qui commença à remonter en rampant. "… désolée ! Il y en a un qui a commencé à grimper et… vous savez, je vais juste, euh, le récupérer. Juste maintenant." Elle reprit après que les insectes aient fini de manger. "Vous savez, j'avais des lézards avant. Je sais pas s'ils ont jamais mangé autant que ça."

"Je suppose que la plupart de l'énergie va dans leurs pattes. Je ne sais pas très bien, j'ai étudié la biologie marine." Eh bien, au moins ce n'était pas une réprimande.

"Ça se tient. Je sais pas pourquoi ils vous ont collée aux mille-pattes. J'aurais cru que vous seriez chargée d'une sorte de soggoth monstrueux ou je sais pas trop quoi."

"Je ne crois pas que les shoggoths existent."

"Ohhhh j'ai quelques histoires à vous raconter, Mlle…"

"… Paternoster."

***

FORMULAIRE D'ÉVALUATION DE PERFORMANCE DE CLASSE-D

AUTEUR : Ariel Isabel Paternoster

OBJET OBSERVÉ : SCP-363

PERSONNEL ÉVALUÉ : D-952

DATE : 19/07/2020, 0:00-2:35

RÉSUMÉ DE PERFORMANCE : D-952 a reçu l'instruction de nourrir SCP-363 comme spécifié et obéi. Ensuite, D-952 a discuté en détail d'une variété de sujets tels que [CENSURÉ]. Ces allégations sont en cours d'étude.

OBÉISSANCE PRÉSENTÉE : A

COMPÉTENCE PRÉSENTÉE : A-

RECOMMANDEZ-VOUS L'ÉLIMINATION : Non


4) Par-dessus tout : NE FAIS CONFIANCE À PERSONNE.


D-2677 avait aperçu D-952 pour la première fois à l'un des "récitals" hebdomadaires de violoncelle, quand elle tournait les pages pour lui. C'est ce que 2677 lui avait dit en tout cas. Elle était assez sûre de l'avoir déjà surpris en train de l'observer auparavant.

Après quelques recherches, il l'avait revue dans la Cour. Ils avaient passé un bon moment, bien sûr. Ils avaient parlé, parlé et parlé en long et en large. Elle lui avait raconté l'histoire de sa vie, son enfance à "Chicago", comment accorder un instrument à cordes et ce genre de choses. Il lui avait parlé de la vie derrière les barreaux, de ce qu'il faisait pour se distraire, merde, même quelques trucs sur comment fabriquer, utiliser et cacher un surin. Elle avait filé en vitesse malgré tout.

Un jour, quelqu'un lui glissa une photo, et quand il voulut la complimenter il n'était plus là.

***

Les jours se changèrent en semaines.

Ils avaient arrêté d'essayer de la tuer, enfin bordel. Au moins, D-952 Veronica se sentait rarement en danger. Maintenant, c'était de l'assainissement qu'elle était chargée. Bien sûr, elle devait parfois aller nettoyer la cellule d'un ogre ou transporter une boîte en verre remplie de goudron et de masques, mais c'était une grande fille et elle savait se tirer de ce genre d'affaires. Ils la collaient même parfois avec des êtres étranges comme le gars avec l'ours en peluche bizarre ou la femme avec un masque de Bane. Bien sûr, elle n'était pas autorisée à beaucoup leur parler, mais c'était toujours mieux de les voir eux que le béton lisse. Et on se sentait toujours un peu plus sûr avec un surin.

Dommage qu'ils durent rarement plus d'un mois. Ils lui filaient quelques drogues de temps en temps, pas assez pour la laisser avec la bave au coin de la bouche mais suffisamment pour lui faire oublier certains des trucs les plus importants qu'elle avait vus — mais c'était à ça que servait le journal de 7294. En plus, le bureau n'était pas dans leurs enregistrements de toute façon, alors ils ne savaient pas qu'il restait ce petit bout à supprimer.

Elle avait presque l'impression de s'habituer à la musique de D-7294. Bien sûr, elle était dissonante et dépressive, mais un peu comme Highway Ash finalement. Et puis : il l'aidait à retourner au bureau.

Les semaines se changèrent en mois.

D-952 n'était pas une femme heureuse, bien sûr. Mais quand même, elle était plus heureuse qu'avant… ou elle en avait le sentiment, au moins. Elle devait être plus heureuse, pas vrai ?

Son incapacité à faire autre chose que de l'exercice et dormir (les livres demandés étaient donnés à 7294), combinée avec de longues heures de tests et de couvre-feu planifié, empêcha D-952 Veronica de faire grand-chose d'autre que rester en forme et garder un bon cycle de sommeil. Elle avait même perdu un peu de poids.

Veronica D-952 était en revanche forcée d'admettre que les expériences devenaient un peu plus bizarres. Vérifier le câblage de projecteurs étranges, trouver des moyens de cuisiner un énorme poisson à l'air défoncé, faire du thé avec les racines d'une statue. Mais ils ne l'avaient pas tuée et c'était tout ce qui comptait. Ils ne l'avaient toujours pas amenée jusqu'au bureau pour l'instant, bien sûr, mais… eh bien, elle n'était pas vraiment sûre de ce qu'elle y aurait fait de toute manière.

Les mois se changèrent en années.

Veronica D-952 était réglo avec ceux autour d'elle et ils étaient réglo avec elle aussi. Peut-être pas tout le monde, mais ils arrêtèrent assez vite d'être "autour d'elle".

Enfin, peut-être pas avec elle-même. Elle était devenue maigre et nerveuse avec le temps, en résultat de… quelque chose ? Peu importe, elle mangeait ce dont elle avait besoin et ne mangeait pas le reste. Ses yeux, aussi. Un peu morts, bien sûr, mais elle ne connaissait aucune autre meuf trans à avoir des yeux vifs. Un truc assez rare pour…

Peu importe.

Elle avait rarement à s'inquiéter ces jours-ci. Peut-être bien qu'ils la forçaient de temps en temps à manger du gâteau au biscuit ou à boire de la soupe de poulet fade dans un bol détestable qui rejetait sur elle la honte de ses choix de vie, ou à jouer sur une aire de jeux pour enfants. Des choses assez classiques venant de quelque chose dont l'existence n'est attestée nulle part hors du deep web. Mais elle faisait son boulot, et elle le faisait bien. Après tout, elle devait continuer pour…

… quelque allait de travers ici. Mais elle était allée de travers toute sa vie.


"7294, veuillez prendre un siège."

Le Superviseur Jared Green était un homme à l'air avenant, pour un meneur d'esclaves en tout cas. Mais après neuf (?) ans à la Fondation, on s'habituait à certaines choses auxquelles on n'aurait jamais pensé pouvoir s'habituer. "Charmant bureau". Le bureau était dans un état lamentable, rempli de posters de Garfield affichant des citations inspirantes et de babioles, mais il était mieux qu'une cellule. "Excusez-moi de demander, mais est-ce que c'est une occasion spéciale ? Du genre, une libération ? Une extermination ?"

"Oh !" Le Superviseur Green eut un gloussement agaçant. "Non, rien qu'aussi dramatique. Non, ce n'est qu'une formalité. Votre compagne de cellule, D-952, est… enfin, elle vous en a déjà parlé ?"

"Quelque chose à propos d'un 231 ?" 7294 était surpris. Vu… tout, il aurait pensé qu'elle se suiciderait à la première mention d'un transfert.

"Si vous savez ça, nous allons devoir faire une petite séance d'amnestication plus tard dans la journée, mais globalement oui. Au cours des deux dernières années, D-952 a fait preuve d'une compétence et d'une loyauté remarquables, avec une tendance proactive à la découverte et au perfectionnisme. Elle a aussi, en quelques occasions, assisté la Fondation en dehors des expériences standards, principalement par des conseils et un profil riche d'ingénierie et d'anart. Elle est sans aucun doute une Classe-D modèle."

Entièrement grâce à lui, bien sûr. Dommage que son rêve soit mort, mais il était mort dès le départ.

"Cependant, au vu de la nature sensible de son assignation, j'ai bien peur qu'il reste quelques procédures que la Fondation doive mener à bien." 7294 dut étouffer un gloussement quand Green se coupa sur une feuille de papier. "Et maintenant : tout d'abord, depuis combien de temps partagez-vous votre cellule ?"

"Deux ans au total. Surpris qu'on ait tenu tout ce temps." Enfin, elle. 7294 n'avait pas survécu à 9 ans de service par simple chance.

"Intéressant. Et comment s'est-elle comportée quand vous l'avez rencontrée pour la première fois ?" Le Superviseur Green baissa les yeux vers sa liasse de papiers. Déjà, un des coins était taché d'une goutte de sa propre négligence. "Si je comprends bien, son transfert était… peu importe." Il passa rapidement la première feuille à l'arrière du bloc, mais pas assez vite pour que 7294 ne remarque pas le tampon "COMITÉ D'ÉTHIQUE". "Dans tous les cas, je suis amené à penser qu'elle n'a pas toujours été… coopérative."

"Pas du tout."

"Bien," Green n'avait aucune raison de retirer ses lunettes pour regarder 7294. Il voulait probablement juste avoir l'air "cool". "Que pensez-vous avoir été le… l'élément décisif, pour ainsi dire ?"

D-7294 s'était attendu à ne pas se souvenir des détails, bien sûr. Mais son sens développé de la frustration, teinté de déception, les lui ramena à l'esprit sans qu'il s'y attende. L'empreinte que laissait ses souvenirs s'effaçait rarement. "Je crois qu'on venait de revenir d'une expérience. On s'est disputés sur quelque chose de pas important." Un mensonge, mais un qu'il ne pouvait pas démentir lui-même. 7294 réalisa qu'il n'arrivait pas vraiment à regarder Green dans les yeux. "et elle m'a dit que…" Mais la digue de sa mémoire céda et le flot des souvenirs se libéra. "… elle avait vu un bureau, elle disait qu'il y avait une sorte de… lutin exauceur de vœux dedans."

Ces derniers temps, 7294 avait rarement le temps de regarder les posters. Ceux de mauvais goût avec Garfield ravivaient toujours ses souvenirs de quand il apprenait la musique à des enfants, quand il était libre. Il n'avait jamais compris comment ce gros félin orange pouvait avoir séduit autant d'enseignants autour du globe, mais bon dieu il avait bien trouvé son chemin jusqu'à la masse grouillante de la pop culture impopulaire.

En revenant au Superviseur Green, D-7294 se trouva face à face avec le visage d'un homme qui aurait aussi bien pu tomber à l'instant sur son patron, sa secrétaire et son chien en train de baiser sa femme.


De : AHarper2@Scipnet (Directeur de Site Anderson Harper ; Niveau de Classification XK-4; Numéro d'Employé 1285)
À : YYarkoni@Scipnet (Chercheur Senior Yehezkel Yarkoni ; Niveau de Classification XF-3; Numéro d'Employé 2677)
Re : Re : Interrogation infructueuse
Date : 25/09/2022

Je ne vais pas gâcher des mnésiants sur un ancien sujet de ••|•••••|••|• qui d'une façon ou d'une autre n'est pas X~X.

Collier d'explosifs. Posée avec 738. Dix minutes pour s'expliquer. Faites-lui sauter la tête dès qu'elle dit quelque chose qu'elle ne devrait pas.

Voyons si ça lui ravive la mémoire.


D-952 fut poussée dans un fauteuil, le cou entouré d'un collier encombrant. La dernière fois que c'était arrivé remontait à six ans, et le collier ne bipait pas, et la machine ne ressemblait pas à un… bureau ?

Veronica D-952 se dit qu'elle aurait dû être heureuse, mais elle ne vivait pas ça comme un moment heureux.

C'était un très beau bureau, pour sûr. Acajou, capitonné de velours, l'ensemble enveloppé d'une aura élégante mais oppressante, pas exactement arrangée par le trône actuellement aligné avec tout le reste. Si D-952 avait dû deviner, cet ensemble semblait avoir été piqué dans la propriété d'une sorte de connard de PDG pété de thune, probablement remplacé par autre chose d'aussi ostenta-

Et d'un coup, le trône fut occupé par une magnifique femme vêtue d'un pardessus. "Yarkoni ! Comment ça va ? Combien ça fait, huit ans depuis que je suis de nouveau en service ? Comment va Katz ?"

L'interphone bourdonna. "Hors-sujet. D-952, reconnaissez-vous-"

"Est-ce que ça va vraiment encore se passer comme ça ? Vous n'avez peut-être pas mis un imbécile sur le fauteuil, mais je sais reconnaître le désir quand je le vois. Dommage que ce soit un horrible sac à merde, mais je ne suis pas juge, juste avocate."

"D-952. Reconnaissez-vous la personne en face de vous ?"

D-952 cligna des yeux et secoua la tête.

"Bien sûr que non, chéri, je porte la peau de ta femme morte." Pour la première fois depuis le début de l'échange, elle établit un contact visuel, laissant à Veronica D-952 une sensation de chaleur peu naturelle. "Maintenant on peut faire affaire. Allez. Promotion O5 ? Immunité à SCP-3211 ? Ou qu'est-ce que tu penses, juste maintenant, de savoir plus de choses sur ce-" La femme se fendit d'un grand sourire, intensifiant la sensation de chaleur de D-952. "… Ça fait combien de temps, Joshua ? Sympa, le truc du testament. Dommage que ça doive t'en coûter."

"Yarkoni, dis-moi." Soudain, D-952 ne regardait plus une femme. Elle regardait un homme enveloppé de la tête aux pieds dans des bandages, alors que la chaleur était supplantée par une horrible fraîcheur. L'empreinte des souvenirs s'effaçait rarement.

"Je vais tout te dire. Un seul prix : tu changes ses documents d'après ce que je te dis."

D'un coup, D-952 Joshua Veronica Katherine Fitzroy se souvint pourquoi elle voulait autant voir ce bureau.

Bandages recommença à parler avec Yarkoni, mais quoi qu'il dise, c'était vil et lâche, et si elle continuait à l'écouter elle perdrait sa chance ou mourrait. Veronica ouvrit le tiroir du bureau et fouilla dedans.

Veronica repensa à tout. Chaque foutue chose qui l'empêchait d'être une personne normale, sans rien de tordu.

La façon dont son cœur hurlait à Veronica d'arracher Joshua de sa peau à chaque instant, une insuffisance étrange que rien ne venait atténuer ; la façon dont les gens autour d'elle essayaient de faire de cette insuffisance une arme, son père par dépit, le Dr Hartly par dégoût ; la façon dont même ceux qu'elle aimait ne l'avaient jamais vraiment vue comme une femme intacte, normale, et la façon dont chaque blessure performative faite en leur nom la brûlait maintenant. La façon dont elle ne reverrait plus jamais Ashy, ou Brad, ou merde, Jack ou Izzy ou Sara ; la façon dont le pardon restait toujours hors de sa portée alors qu'elle mourait assez certainement dans une tombe brillamment éclairée de terre, de béton et d'acier, ne restant que de quelques saloperies et un monument à son propre échec pour que le monde se souvienne d'elle.

Et en l'espace d'une seconde, tout ça disparut quand Veronica tira un ouvre-lettres du tiroir et l'enfonça dans le putain d’œil suffisant de l'Homme aux Bandages.


Ce conte a été fait pour le Tournoi des Personnages Originaux organisé par PeppersGhostPeppersGhost. Merci à WrongJohnSilverWrongJohnSilver pour m'avoir laissée utiliser D-7294 ! Retrouvez son conte sur Veronica [BIENTÔT]

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License