Confessions d'un vieil homme
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On peut s'attendre à tout au sein de la Fondation. Mais qu'importe l'âge, l'expérience, les diplômes, l'ouverture d'esprit, ou tous ces autres paramètres que l'être humain juge d'ordinaire utiles pour supporter l'indicible, personne n'est prêt. Et d'une manière personnelle, je peux affirmer qu'à moi non plus, les diplômes, les stages d'entraînement et les conditionnements ne m'ont été d'aucune utilité lors de mon premier contact avec un SCP.

On était tous prévenu pourtant qu'il était particulièrement difficile de traiter avec les sujets humains. D'ailleurs si on savait que j'employais le terme "humain" au lieu "d'humanoïde" je me ferais sans doute réprimander par mes collègues, mais mes convictions me hurlent que certains de nos sujets d'études sont résolument, intrinsèquement, des êtres humains, taillés dans le même bois que moi, faits de la même chair.

"Si certains parmi-vous croient en l'âme, alors considérez que les SCP n'en n'ont aucune" nous avait-on dit à moi et mes collègues. Et bien moi je crois en l'âme, et j'en ai définitivement vu une dans les yeux de plusieurs sujets. On a dû décréter, et répéter sans cesse que les SCP avaient un statut d'objets d'études, et non de personnes à aider. Y repenser me fait rire amèrement : et SCP-231-7, on en reparle ? Oui certains sujets sont des monstres, oui d'autres ne sont évidemment que des objets, mais je défie n'importe qui voyant SCP-053, SCP-239, SCP-509 ou même SCP-191 de me dire avec sincérité qu'ils sont autre chose que des êtres humains. Certains d'entre eux travaillent même avec nous ! Iris, et le vieil homme que l'on surnomme Dieu sont deux exemples probants.

En bref… comment adopter la neutralité et la rigueur exigées par notre travail lorsqu'on est confronté à la détresse de nos "pensionnaires" ? Comment aurais-je pu rester de marbre face aux larmes de ma propre sœur ?

Je venais d'être accepté au sein de la Fondation. J'avais quitté ma famille pour obtenir le diplôme de mes rêves, ce qui avait provoqué un conflit, puisque mon père désirait me voir reprendre son affaire. Je me suis débrouillé, j'ai obtenu une bourse, et j'ai été le meilleur en tout, pendant toute la durée de mes études. Je recevais régulièrement des nouvelles par ma mère, qui ne cessait de me faire part de l'état de santé de ma petite sœur qui se dégradait, à cause d'une fibrose pulmonaire. Moi je lui promettais de revenir les visiter, mais occupé, trop pris par mon travail et toujours fâché avec mon père, je ne le fis jamais. Seigneur, comme j'aurais dû…

La Fondation m'avait à l'époque contacté sous un nom de couverture, fait passer une batterie de tests déguisés en demandes de rapport sur des échantillons, avant de m’intégrer officiellement parmi eux après délibération du comité de recrutement, bref la procédure habituelle et encore largement en vogue aujourd'hui. J'étais tout fier, je me voyais comme une sorte de super héros de la science. Il faut dire qu'à l'époque j'étais grand lecteur de comics, on était en plein dans le silver age, et alors que Captain America luttait contre les vilains russes, nous on savait qu'on luttait contre la vraie menace : les SCP. Comme j'aimerais retourner à cette époque où je pouvais encore voir les humains tout blancs et le surnaturel tout noir.

J'ai déchanté lorsque j'ai lu le dossier du SCP qui venait juste d'être récupéré. En fait j'ai dû devenir tout blanc lorsque j'ai lu l'encart du lieu de récupération : l'adresse de chez mes parents. Une ligne plus bas la description du sujet. C'était le nom de ma sœur. Je n'ai pas voulu y croire, et j'ai nié l'évidence jusqu'à ce qu'elle arrive sur le site, camisolée et anesthésiée. On expliquait sur le rapport que sa maladie l'avait tuée, mais qu'elle s'était régénérée en "aspirant la vie" (faute de terme scientifiquement exact) de l'être humain le plus proche.

Ma mère y était passée.

Le plus ironique c'est qu'elle était toujours malade, et qu'elle allait de nouveau mourir dans peu de temps, et qu'elle serait maintenue en vie le temps d'être confinée. Là, quelqu'un serait affecté à l'étude de son don. Ce quelqu'un ce fut moi. D'ordinaire, la Fondation n'aurait jamais autorisé qu'un de ses nouveaux employés mêle ainsi travail et vie privée, mais j'ai réussi à falsifier deux ou trois dossiers, et comme les services de surveillance ne me connaissaient pas encore très bien, c'est passé comme une lettre à la poste, même si ce fut bien moins facile et bien plus risqué que je ne veux bien l'entendre. J'ai pu me porter volontaire pour les expérimentations.

Au prix des vies de plusieurs classe-D, j'ai pu déterminer qu'elle ne se régénérait qu'avec la vie des personnes au groupe sanguin compatible avec le sien. Au bout d'une semaine je ne dormais plus. Les classe-D je m'en foutais, j'en avais à la pelle. Une sœur j'en avais qu'une. J'étais déterminé à la faire renaître autant de fois que nécessaire, pour trouver un moyen de la guérir de sa maladie une bonne fois pour toutes. Faut dire qu'à l'époque on n'avait pas encore mis à jour SCP-500. Et une fois, une fois seulement, elle a pu me parler.

Ça a tout changé.

Elle venait de se réanimer en absorbant la vie d'un homme que Guantanamo nous avait confié, et elle était à peu près stabilisée. C'est à dire qu'elle allait tenir à peu près 72 heures avant d'expirer à nouveau. Les classes-D sortaient en rang de la salle, et moi j'allais lui remettre une dose d’anesthésiant. Je savais que j'étais surveillé par des caméras de sécurité, et je ne pouvais pas me permettre d'engager la conversation avec elle, même si j'aurais tout donné pour que ça soit possible, même une minute. Alors que j'approchais la seringue de sa carotide, j'entendis sa voix m'appeler dans un souffle :
- Fais que ça s'arrête…
Mon cœur rata un battement. Sa voix était si fragile. Ma propre sœur, si joviale et si énergique… Depuis des semaines elle restait suspendue dans une interminable agonie.
- La camisole me fait mal… et respirer me brûle les poumons… Les messieurs en prisonniers… à chaque fois que je me réveille, je sens une vie s'éteindre à cause de moi… je n'en peux plus. Tu peux… m'aider à partir pour de bon ?
Il y avait des larmes dans ses grands yeux qui me fixaient. Il y en avait aussi sur mes joues je crois. J'ai quitté la cellule après administration du sédatif. Sans rien lui dire. Comme j'aurais voulu pourtant.

Un "je t'aime" nous aurait suffi.

Qu'auriez vous fait à ma place ? La famille c'est sacré, même à la Fondation. J'ai fait en sorte que ça s'arrête. Pour sa prochaine mort, je n'ai posté dans sa cellule que des classe-D incompatibles. Devinez quoi : ça a marché. Ils sont tous sortis de la cellule en vie, et j'ai donné la consigne que personne de groupe sanguin B- ou O- ne s'approche à moins de 8m de la zone de confinement, la portée estimée de son "vol de vie". Au bout de 5 jours et 1h, j'ai envoyé un classe-D la détacher. Pour vérifier si elle avait bien expiré, j'avais pris soin d'en sélectionner un compatible. Rien ne s'est passé. C'était fini.

Ma sœur est morte définitivement ce mois de juin 1973. Mon innocence s'est évanouie avec elle.

Cela fait plus de 40 ans, et j'en ai vu des saloperies au sein de la Fondation, mais rien ne m'horrifie plus, aujourd'hui encore, que de devoir faire enfermer un être humain pour l’examiner dans le moindre détail, avec son accord ou non. La Fondation est froide, terriblement froide. La chaleur de l'humanité a disparu depuis bien longtemps ici. O5 ou pas, je ne peux rien y changer, car je sais que nous ne faisons jamais que le nécessaire. Mais la nécessité est terrible et intransigeante, et je suis sentimental mais pas irresponsable. Je crois que je vais prendre ma retraite. Je suis fatigué de revoir ma chère Gwenn dans les yeux tristes de chacun de nos pensionnaires "humanoïdes".

Je devrais probablement aller reprendre une tasse de "souvenir heureux" à la cafétéria.

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