Conférence 796, Partie 2 : Réalité, Gravitation et Confinement
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Rebonjour à tous. J'espère que vous avez apprécié le repas. Ils avaient un excellent gratin dauphinois, aujourd'hui, à ce qui parait. Je n'ai pas vérifié, mais je crois sur parole vos collègues et… je vais arrêter de m'éparpiller.

Avant de commencer cette seconde partie, j'aimerais éclaircir un point. J'ai reçu une question à la fin de la séance précédente. Une question qui me demandait pourquoi je traitais d'imbéciles ceux qui considèrent le temps comme la quatrième dimension, et je vais éclaircir mon propos.

En effet, penser que le temps est une dimension supérieure n'est pas une idée bête en soi, étant donné qu'il s'agit d'une direction supplémentaire dans laquelle vous ne pouvez pas vous déplacer. Mais réfléchissons un peu. Prenons l'exemple d'un Deuxdéen, que nous nommerons Un Carré, en référence à cette merveille de littérature qu'est Flatland. Un Carré recherche la troisième dimension, et finit par se demander si celle-ci n'est pas le temps, car il s'agit d'une direction dans laquelle il ne peut pas se déplacer. Mais il a tort.

Vous comprenez mon raisonnement ?

Le temps est très probablement une dimension, comme je l'ai dit, mais une dimension primordiale. Une dimension supérieure à toutes les autres. Personne ne peut se déplacer dedans dans la dimension d'où il vient, ou alors c'est une personne anormale. Enfoncez-vous ça dans le crâne.

Enfin bref. Cette seconde partie s'intitule "Éther, Réalité et Gravitation", et non pas "Temps et Imbécillité des Troisdéens". Commençons donc par développer le concept d'éther. Jusqu'à une certaine époque, le concept de vide était inimaginable. Les scientifiques trouvaient aberrant que des choses comme l'attraction gravitationnelle ou la lumière puisse se répandre sans support matériel. Ils ont donc imaginé une matière qui remplirait l'espace. L'éther. Au bout d'un certain temps, son existence a été plus ou moins réfutée, du moins en temps que matière.

Mais l'éther existe bel et bien. Il existe dans le vide, dans la matière, partout. L'éther s'oppose au néant. Le néant, c'est l'endroit où il n'y a rien, et où il ne peut rien y avoir. L'éther, c'est la matière composant les univers. Là où vous avez de l'éther, vous pouvez avoir des ondes ou de la matière. Là où vous avez du néant, vous ne pouvez pas aller, vous ne pouvez ni poser de la matière, ni voir l'intérieur de cette "anti-zone". Lorsque j'ai arraché le blondinet, j'ai arraché l'éther dans lequel il était situé, en laissant un trou dans votre univers. Un trou composé de néant.

Vous devez sûrement vous demander en quoi comprendre le principe d'éther vous aidera à confiner des anomalies quadridimensionnelles. Eh bien sachez que l'éther, lorsqu'il compose un univers tridimensionnel, possède une très légère épaisseur dans la quatrième dimension. Pour vous donner une idée, chaque univers plan possède une épaisseur dans la troisième dimension, de l'ordre du millimètre. Et au plus un univers est épais, au plus il est dur pour un être de la (et je dis bien "la" et pas "les") dimension supérieure de le traverser. Vous voyez où je veux en venir ?

La première étape pour confiner une anomalie quadridimensionnelle est d'épaissir votre univers. Pour cela, nul besoin de pubs étranges trouvées sur des sites encore plus étranges qui vous proposent d'augmenter la taille de votre univers. Combien d'entre vous ont déjà entendu parler des Ancres à Réalité de Scranton ? Oui, les engins permettant de fixer le niveau de réalité d'une zone. Vous êtes-vous déjà demandés de quoi dépend le taux d'Humes d'une personne ou d'un endroit ?

Pour ceux qui ne connaissent pas encore le principe même de réalité, ou d'Humes, je vous invite à lire le formulaire de questions-réponses posé sur votre table.

Cela ne dépend que d'une chose. L'épaisseur de l'éther. Si votre zone possède un fort taux d'Humes, c'est qu'elle est épaisse dans la quatrième dimension. Et si votre éther est fin, c'est que votre environnement possède une réalité faible.

Comme vous le savez, une zone à faible réalité possède plus de chance de voir des anomalies apparaître. Tout comme une matière très dense protège plus efficacement d'un rayonnement radioactif qu'une feuille de papier, un univers épais est plus protégé des perturbations et vents anormaux qu'un univers fin.

Mais ça n'est pas avec un seul mur, aussi épais soit-il, que l'on enferme quelque chose.

On peut faire une deuxième chose avec l'éther : le plier. Vous êtes-vous déjà demandé d'où peut provenir la gravitation ? Je vais vous l'expliquer. Prenez une feuille et un crayon.

Dessinez un cercle A. Partons du principe qu'il s'agisse d'un univers en une dimension. Cet univers est fini, mais ne possède pas de bord : où que vous alliez, vous reviendrez dans cet univers. Prenez un point de ce cercle. J'ai dit "du cercle", le blondinet, pas "du disque".

Ce point est un trou noir, avec une densité très élevée, il attire les corps autour de lui de manière très forte. Comment représenter ça ? Eh bien partons du principe que le centre de votre cercle agisse comme le centre d'une planète. Déformez la surface du cercle pour que le trou noir soit proche du centre du cercle, et pour que la "pente" formée devienne de plus en plus forte car, comme vous le savez, l'attraction gravitationnelle est inversement proportionnelle à la distance au carré.

Vous devriez obtenir la figure qui va s'afficher sur le projecteur. Beaucoup d'entre vous n'ont pas obtenu ce résultat. Mes instructions étaient simples, pourtant.

Comme vous le voyez, un univers est très proche d'une planète. Il est presque circulaire, et possède un centre attirant tout objet sans jamais lui permettre de le toucher.

Vous devez sûrement vous demander d'où provient la gravité du centre du cercle.

Imaginez maintenant que le cercle A se situe à la surface d'une sphère B, et que le centre de A soit en fait une étoile à neutrons bidimensionnelle, et extrêmement lourde. Elle déforme donc la sphère pour se rapprocher de son centre. Et cetera. Pour faire simple, la gravité de chaque dimension provient de la dimension supérieure, mais le phénomène de gravitation est en soi inexplicable. Toute masse déforme l'éther. Au plus cette masse est importante et concentrée, au plus elle le déforme.

On pourrait se dire qu'il suffit donc de placer une Ancre à Réalité à proximité d'un objet extrêmement dense pour réaliser une prison. Mais vous n'obtiendrez qu'un entonnoir. Un entonnoir épais certes, mais tous les entonnoirs et toute la bonne volonté du monde ne suffiront pas à enfermer une anomalie. En travaillant dans le domaine de l'étude des anomalies multidimensionnelles, votre but sera de trouver une manière de déformer à volonté un univers pour lui faire englober une entité, ou alors de perfectionner la méthode que la Fondation utilise actuellement pour les confiner, très compliquée à mettre en œuvre.

Cette méthode utilise des univers sécants. Non, pas des univers parallèles.

Imaginons que des Deuxdéens, dont l'univers est situé à la surface d'une sphère, décident d'enfermer un humain. Trois choix s'offrent à eux. La première est d'attirer l'humain à l'intérieur de la sphère et de l'épaissir entièrement, ce qui est impossible. Essayez de placer des ARS partout dans votre univers…

La deuxième serait de déformer la surface de leur univers pour faire un furoncle pouvant recouvrir l'humain, et dont la sortie serait aussi fine qu'un chas d'aiguille, puis épaissir ce furoncle. Malheureusement, comme je vous ai dit, nous ne sommes pas capable de plier un univers à notre guise. Nous ne pouvons le plier qu'en forme d'entonnoir.

La dernière, celle des univers sécants est la plus simple en théorie, mais très complexe en pratique. Il s'agit pourtant de la seule applicable avec les moyens de la Fondation. Pourquoi ne pas faire rencontrer la sphère-univers avec une autre de manière à ce que l'espace délimité ait la taille requise pour confiner l'humain ? Il suffit ensuite d'épaissir les parois de cet espace, et le tour est joué.

Allez, je vous laisse un exercice de pensée. Le dernier. À quoi ressemblera la prison du point de vue des Deuxdéens ? À partir de la réponse que vous trouverez, conjecturez la forme de la prison d'une entité quadridimensionnelle telle que vous la verriez.

Je vois que beaucoup d'entre vous ont l'air de sécher. C'est normal, votre cerveau tridimensionnel est très limité, par rapport à ceux de mon espèce.

L'intersection des deux sphères du point de vue de la surface ressemblera à un cercle, bien qu'elle ait en réalité la forme d'une lentille convergente, mais les Deuxdéens ne peuvent voir que ce qui est situé dans leur univers, on ne peut pas leur en vouloir.

De ce fait, la prison telle que vous la verriez aurait la forme d'une sphère, comme celle présente dans le fond de la salle depuis le début de la séance. Sans vouloir vous effrayer, vous êtes à proximité d'un chien Harduck, un prédateur terrifiant de mon univers, et qui adore jouer avec les Troisdéens comme vous. Ceux qui se sont adossés à la sphère ont dû entendre ses murmures. Aux concernés, je vous conseille d'aller rapidement consulter un psychiatre si vous ressentez des effets indésirables.

Cette conférence est donc terminée, je vous laisse rencontrer vos supérieurs, et-

Hm, il y a un voyant rouge clignotant sur l'ARS. Je ne m'y connais pas en ingénierie, mais je pense que vous devriez courir. Non pas que vous puissiez vous cacher, mais vous pourrez peut-être dépasser vos collègues.

Roh, faites pas cette tête, je plaisante. Aucun humour, ces Troisdéens…

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