Un étudiant
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Un après-midi se terminait dans l'amphithéâtre bondé. Le bruissement de l'assemblée rappelait celui des feuilles sous une brise légère. Les élèves prenaient des notes avec plus ou moins d'assiduité. Certains faisaient semblant. Certains observaient juste les autres.
Il n'y avait pas grand-chose de remarquable au sujet du jeune homme à la sixième place du quatrième rang. Cheveux bruns courts, lunettes rectangulaires. Habillement plus que banal. Souvent en train de griffonner dans un carnet à la couverture austère. 
C'était quelqu'un de bien intégré, qui faisait profil bas. Jamais aucune embrouille, un fantôme sans opinions extrêmes et sans histoires. Il faisait en quelque sorte partie du décor. Quelqu'un de sympa, pas un ami, mais tout de même familier.
Ceux qui croyaient le connaître évoquaient une personne plutôt agréable, qui aimait bien la fête. En réalité il ne voyait pas trop l'intérêt de se torcher à la vodka sur des musiques populaires passables. Mais sous l'effet de l'alcool, les gens étaient… binaires, plus faciles à cerner. Ça se révélait utile. Mais il préférait les personnes sobres : plus de profondeur, plus de nuance.
Il préférait la subtilité des comportements de tous les jours. 
Un léger mouvement souleva les commissures des lèvres de l'étudiant. Dans l'amphithéâtre, le cours continuait, dans un ronronnement paisible. Au fond, il y avait des bavardages. Une bonne partie du devant dormait. Journée normale, cours normal, toute la banalité d'un cursus de psychologie. Avec ses petits secrets, ses dérapages inavouables et inavoués, bien cachés. Celui-là avec les cheveux en bataille et le t-shirt trop long, il trompait sa copine avec le "meilleur pote" commun. Nouvelle esquisse de sourire. Il l'avait aidé, maintenant il le faisait danser dans sa main. La fille devant, elle, elle était plus intéressante. Tendance pyromane refoulée, tellement facile à faire ressurgir. Joli feu de joie d'ailleurs. Et celui-là, drôle à étudier aussi. Et celui-ci, et l'autre qui machouillait son stylo…
Il connaissait ces élèves par coeur. À vrai dire il les aimait bien. Des amas d'émotions aux schémas de réflexion parfois bancals et au fonctionnement complexe. Des sortes de pelotes enchevêtrées dont il s'amusait à tirer ou couper quelques fils choisis. Juste pour voir le résultat. La psychologie était un domaine d'études rêvé, et les autres élèves des sujets de test idéals. 
Quelque chose clochait chez lui. Mais ça faisait longtemps qu'il le savait. Quelqu'un qui comprenait aussi bien les replis de l'esprit ne pouvait pas ignorer ses propres tendances psychopathiques bien longtemps. 
Il n'avait pas fait partie de ces enfants qui arrachent les pattes des sauterelles par jeu. Au contraire, ce genre de petites cruautés juvéniles ne l'avaient jamais amusé. Il préférait regarder les fourmis aller et venir sur un brin d'herbe. Rapidement, les fourmis étaient devenues lassantes, et il leur avait préféré les humains. Il ne savait pas quand le gamin empathique était devenu un prédateur, mais il avait toujours eu cette passion dévorante pour ce qu'il se passait dans la tête des autres. 
Une curiosité qui était devenue toxique. Une tentative de suicide et quelques autres affaires sordides en furent les premiers résultats notoires. 
Il avait découvert qu'il suffisait d'ouvrir les bonnes portes pour transformer une personne ennuyeuse et sans histoires en bête à visage humain. Mais la méthode était grossière, les conséquences trop voyantes. À présent il était plus subtil. La manipulation, le chantage discret, et Internet. 
Le blog donnait des résultats passionnants. De plus en plus de monde s'y exprimait et débattait, et son propriétaire s'émerveillait de voir à quel point l'anonymat révélait la psyché. Régulièrement, le site devenait un rassemblement d'opinions nauséabondes de tout poil. Néo-nazis, fanatiques religieux et athées, xénophobes, extrémistes divers, membres de groupes violents, le tout s'exprimant sans retenue dans une haine commune. Réellement fascinant. Il ne faisait rien pour limiter les débordements, il posait juste des questions. De temps en temps il orientait la conversation, juste pour voir le résultat. C'était toujours surprenant. 
Le professeur clôt sa présentation par la bibliographie, et le ronronnement de la salle se transforma en bourdonnement affairé. Le cours était fini, les chaises claquaient et les manteaux bruissaient dans le brouhaha des conversations. Le carnet noir fit un petit bruit sec en se refermant, avant d'atterrir dans le sac de l'étudiant. Il était temps d'aller rendre visite à une autre expérience. Mêlé à la foule insouciante, un monstre invisible pensait à sa prochaine proie.

Une épaisse buée recouvrit pendant un instant ses lunettes, quand il franchit le pas de la porte. Il faisait encore froid, même si mars était bien entamé. Le jeune homme mit les mains dans les poches, rentra la tête dans les épaules et pressa le pas pour retourner chez lui au plus vite. Ses doigts fins rencontrèrent les clés. Aah…cette expérience-là était déjà remarquable. Il avait hésité un long moment avant de la tenter. Il risquait gros, mais elle était trop excitante pour qu'il y renonce. C'était un angle de recherche inédit et il était comme un gosse à l'idée d'en voir les résultats. 
Pourquoi vouloir comprendre ce qui se passait dans les pensées des autres ? Qui sait. La réponse n'avait aucun intérêt à ses yeux. La question qu'il préférait se poser était plutôt "pourquoi les autres ne le cherchent-ils pas ?". Conscience, morale, codes, il cherchait les limites avec un certain cynisme. Jusqu'à quel point ces barrières étaient solides ? Ces interrogations que personne ne se posait jamais pratiquement, formaient une sorte d'ancre. Pour les résoudre, il pouvait feindre d'être normal. Il pouvait faire semblant d'avoir une vie sociale sans intérêt, d'être inoffensif, il pouvait suivre les règles. Il lui fallait juste une raison, et sa curiosité lui permettait de supporter de rentrer dans le rang, du moins en apparence.
Pendant les dix minutes de trajet, il réfléchit à la prochaine question à débattre sur le blog de la grenouille. La discussion précédente était bloquée dans un dialogue de sourds qui tournait en rond. 
Il monta les six volées de marches de l'escalier vieillissant et arriva devant le petit appartement sous les combles. 
La porte s'ouvrit dans un clic, sur une pièce plongée dans la semi-pénombre. Recroquevillée dans un coin, une silhouette frêle releva la tête, laissant apparaître de grands yeux effrayés. 

Ça y est, il avait trouvé la question à poser.

Blog du Dr Frog, entrée du 17 mars :
"Si la personne est consentante, peut-on parler de torture ?"

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