Cold case
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Quelque chose l’avait réveillé. Il resta immobile, les yeux levés vers le plafond, dans l’obscurité totale.

Chelsea passa devant Jacques, de droite à gauche, mains enfouies dans les poches de son jean.

Un bruit. Du bruit. Mais non, la maison était silencieuse. Ah ! Ça recommençait. Un grattement.

Chelsea repassa devant Jacques, cette fois de gauche à droite, la mine plus renfrognée encore que précédemment.

Mark Pétrie changea de position et regarda du côté de la fenêtre. Danny Glick l’observait à travers la vitre. Sa peau était d’une pâleur cadavérique, ses yeux rouges et luisants comme ceux d’un animal sauvage.

Lorsque la jeune femme entra une énième fois dans son champ de vision périphérique pour un nouvel aller-retour, le mercenaire se résigna finalement à abandonner quelques instants son roman pour essayer de contraindre son associée au calme, expérience hasardeuse s’il en était.
Il ne fut cependant pas assez rapide pour l’empêcher de s’attaquer brusquement au secrétaire installé au bureau qui trônait face à eux.

« Bon, y’en a marre, le scribouillard ! lança-t-elle avec sa délicatesse coutumière, tout en frappant du plat de la main sur la surface en bois poli. On est déjà bien gentils de rappliquer quand votre bande de culs-serrés a besoin de notre expertise pour un travail un peu technique, alors si vous vous amusez à nous faire poireauter trois heures à chaque fois, ça va vraiment mal se mettre ! »

L’employé de bureau, un maigrichon d’une petite trentaine d’années aux cheveux noir corbeau et à l’air particulièrement scolaire, se détourna avec une lenteur calculée des documents qu’il était en train de parcourir, remonta délicatement ses lunettes le long de l’arrête de son nez, puis prononça d’un ton profondément calme où l’observateur attentif pouvait néanmoins facilement déceler une pointe d’agacement :

« En premier lieu, mademoiselle, sachez qu’à moins que vous ne fassiez l’objet d’une singularité temporelle, ce dont nous ne pourrions être tenus pour responsables, votre attente ne dure pas depuis trois heures, mais depuis un peu moins d’une demi-heure.
Ceci étant dit, je vais vous répéter exactement la même chose que lorsque vous m’avez… interpellé il y a une petite dizaine de minutes, à savoir que monsieur Autier est un homme très occupé et qu’il fait tout son possible pour vous recevoir dans les plus brefs délais. Puis-je à nouveau vous proposer de retourner vous asseoir en attendant qu’il soit disponible ? »

La Galloise fixa un moment son interlocuteur, semblant se demander s’il valait mieux lui exploser la tête contre son plan de travail avant ou après lui avoir décollé la moitié des dents d’un uppercut bien placé. Ce fut cependant la voix de la raison qui l’emporta, et elle retourna s’affaler sur une chaise entre le fringant quarantenaire Jacques Guillemin et Amaury Cahen, qui semblait pour l’heure plongé dans une intense discussion intérieure avec Amanda Amatore, la consœur italienne qui partageait son esprit depuis qu’il l’avait abattue.
Tout ce petit monde formait le quatuor de mercenaires à la réputation florissante qu’on commençait à connaître sous le nom de « Brochette de cinglés de Papy Jacques ».

« Primordial siffle et nous on rapplique, lâcha la rouquine après quelques instants de silence, plus renfrognée que jamais, à l’intention de Guillemin. C’est ça ta conception de l’indépendance, Papy ?

- Ce n’est pas à l’appel de Primordial que l’on répond, mais à celui d’un ami, répondit calmement l’intéressé tout en reportant son attention vers son roman. Je ne suis pas non plus ravi de me mettre à leur service, et tu le sais très bien. »

La mercenaire répondit d’un simple grognement. Jacques hésita un instant à se lancer dans un nouveau discours sur l’importance cruciale des relations et de la patience, atouts essentiels du mercenaire qui voulait réussir, mais il se convainquit bien vite de l’inutilité de la manœuvre : Chelsea était depuis quelques temps d’une humeur exécrable, et elle avait dans ces moments-là la tête plus dure qu’un bloc de granit. Il pouvait tout juste espérer qu’elle saurait prendre son mal en patience.

Fort heureusement, Grégoire Autier, homme robuste à l’air cordial de bientôt cinquante ans et accessoirement le fameux ami de Guillemin, apparut à cet instant sur le pas de sa porte :

« Désolé de vous avoir fait attendre, j’ai pas une minute à moi en ce moment. Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer… »

De la taille d’une petite salle de classe, le bureau du cadre avait de quoi impressionner une bande abonnée à une vie d’errance.
Le contraste entre des murs en béton nu et les meubles de haut standing, plutôt déstabilisant au premier abord, s’expliquait par la double nécessité de recevoir les clients de Primordial dans les meilleures conditions tout en laissant à l’occupant des lieux la possibilité de changer d’air rapidement si la situation l’exigeait.
Autier y avait néanmoins apporté sa touche personnelle en couvrant étagères et commodes de souvenirs de ses pérégrinations autour du globe. S’y côtoyaient statuettes primitives ou minutieusement travaillées, pièces de jeu qui se déplaçaient seules sur leur plateau et autres babioles plus ou moins anormales venues des quatre coins du monde.
Complétant le tableau, une sorte d’attrape-rêve dans lequel était enchâssée une pièce de verre transformait les rayons du soleil qui s’y aventuraient en d’hypnotiques lueurs rouges et bleues qui dansaient sur les murs et vous emplissaient d’un étrange bien être quand vous les contempliez.
Malgré leur expérience et leur volonté de ne pas se détourner de la raison première de leur visite, les mercenaires peinèrent à paraître complètement indifférents face à ces objets spécifiquement destinés à en mettre plein la vue au visiteur.

Mais si Jacques Guillemin était heureusement autrement plus raisonnable que sa jeune associée, il n’en était pas franchement un modèle de patience pour autant. Une fois l'émerveillement initial évanoui et l’échange des politesses d’usage terminé, il entra directement dans le vif du sujet :

« Bon, Greg, j’imagine que si tu as pris la peine de nous faire venir ici aujourd’hui, c’est que tu as un job qui en vaut la peine à nous proposer…

- On peut dire ça, d’une certaine façon, répondit l’intéressé, un sourire amusé aux lèvres. C’est un petit contrat à l’autre bout de l’Europe, pas très bien payé et assez dangereux, pour couronner le tout. Une vraie sinécure, quoi. »

Quand il jeta un coup d’œil circulaire à ses invités pour évaluer l’impact de son annonce, son expression enjouée se crispa.
Face à lui, son vieux camarade attendait ses explications mains jointes et expression fermée, le dénommé Amaury se massait les tempes en grimaçant et la benjamine, Chelsea, semblait bouillonner d’une rage difficilement contenue. Aussi s’empressa-t-il d’ajouter :

« Ceci étant dit, Primordial prendra en charge la totalité des frais liés à la mission, ce qui signifie en clair que l’intégralité de la prime ira directement dans votre poche. Et pour ce qui est du danger, vous devrez justement tout faire pour l’éviter. »

À l’entente de ces détails, ses interlocuteurs parurent nettement plus convaincus, à l’exception notable de la bien surnommée Bullet, qui semblait toujours au bord de l’explosion.

« Je préfère ça, convint Jacques. Et quel genre de boulot nécessite notre intervention en lieu et place de la vôtre, cette fois ? »

Grégoire eut un sourire en coin. Si son vieux frère d’armes n’avait dans l’ensemble pas beaucoup changé depuis l’époque où ils s’étaient connus, son expérience de mercenaire indépendant l’avait conduit à développer un certain sens des affaires qu’il exploitait parfaitement. En l’occurrence, il avait compris que Primordial ne faisait pas tout à fait appel à la « Brochette » par hasard, et qu’il pouvait en tirer parti.

Le gradé tendit un dossier aux freelances tout en commençant ses explications :

« Une mission d’escorte somme toute assez classique : il s’agit de mettre un VIP en sécurité pendant quelques jours, le temps que la situation se tasse pour le client. Ce qui est atypique, c’est justement l’identité de ce client : c’est à la division P du GRU qu’on a affaire…

- La division P du GRU ? s’étonna Amaury. Je croyais qu’elle n’avait jamais recours aux mercenaires…

- Et c’est pas pour rien, expliqua aussitôt Jacques. Avant 91, elle évitait de faire appel au milieu pour des raisons idéologiques et par fierté. Et maintenant… Sachant qu’ils ont déjà un mal de chien à payer leurs propres hommes, à ce qu’on dit, on peut comprendre qu’ils évitent d’avoir recours à des "intervenants extérieurs"… D’ailleurs, vous savez d’où ils tirent l’argent ?

- Absolument pas, et ça ne nous intéresse pas, répondit Grégoire avec un haussement d'épaule. Peut-être qu’ils ont trouvé une nouvelle source de financement, allez savoir ? Ce qui compte pour Primordial, c’est qu'il s'agit d'un nouveau client potentiel.
Le souci, c’est que c’est l’Insurrection du Chaos qui leur pose problème, et il est bien évidemment hors de question pour nous de nous mettre en froid avec un client aussi important pour les beaux yeux du GRU.

- Donc vous avez encore besoin d’ "indépendants de confiance" pour faire le travail, compléta Jacques.

- Je vous ai recommandés, sachant que c’est une période creuse pour la profession en ce moment. Qu’est-ce que vous en dites ? J’imagine qu’une bonne rentrée de fonds ne vous ferait pas de mal. »

Comme à leur habitude, les quatre mercenaires se concertèrent un moment dans leur coin avant de donner leur réponse. Quand ils se retournèrent, leur meneur annonça tranquillement :

« On marche, mais c’est bien parce que le travail se fait rare ces temps-ci… Et ça ne veut certainement pas dire qu’on accepte définitivement votre tutelle. »

Soulagé, Grégoire entreprit de leur dévoiler les détails de leur future mission. Primordial ignorait l’identité exacte du VIP à protéger, mais il s’agissait apparemment d’un être humain doté de capacités anormales convoitées par l’Insurrection du Chaos.
La prise de contact se ferait dans la région de Rostov, dans le sud-ouest de la fédération russe, et la mission était censée durer quelques jours tout au plus. Leur seul impératif serait de faire profil bas et d’éviter les ennuis. Un véritable jeu d’enfant, en somme.

À la fin du briefing, les deux hommes du groupe ainsi qu’Amanda – si on pouvait en croire Amaury qui lui tenait lieu de porte-parole – paraissaient nettement plus résolus qu’au début.
Chelsea, cependant, ne s’était pas départie de son air renfrogné, et l’homme de Primordial s’interrogea sur d’éventuelles tensions au sein de la bande. Ça n’aurait rien eu d’étonnant, vu la diversité d’âge et de caractère de ceux qui la composaient, qui était d'ailleurs à l’origine de chamailleries régulières. L’essentiel était que la mission n’en pâtisse pas.

Le moment de la séparation venu, il les raccompagna jusqu’à sa porte pour leur souhaiter bonne chance. Alors qu’il serrait la main de Jacques, il se fendit d’un ultime conseil appuyé :

« Et ne vous avisez pas de vous mettre bêtement en danger pour cette mission. La prime n’en vaut clairement pas la peine, et on aura sans doute encore besoin de vous à l’avenir. »


Sur la route qui la menait à son lieu de rendez-vous, la Brochette put constater que l’automne russe ne volait pas sa réputation de rigueur, bien au contraire. Malgré ses vaillants efforts, le système de chauffage de leur voiture était incapable de maintenir une température agréable dans l'habitacle, et ses quatre occupants, emmitouflés dans des vêtements chauds, devaient lutter chacun à leur façon contre le froid matinal qui les mordait implacablement.

Papy Jacques, par exemple, se concentrait sur la conduite plus encore que s’il avait été au volant d’une Formule 1 en plein grand prix, une technique aux effets malheureusement très limités.
Les Colocs, quant à eux, « discutaient » intérieurement dans l’espoir d’oublier la météo, ce qui n'était guère plus efficace puisqu’ils partageaient les sensations perçues par un même corps.
Bullet, enfin, se frictionnait vigoureusement les bras, produisant en continu un bruit de tissu froissé qui couvrait presque totalement la musique timidement diffusée par l’autoradio.

« La prochaine fois, quittes à bosser pour des communistes, on s’arrangera pour que ça soit des Cubains, lança-t-elle vers la fin du trajet. Au moins on se pèlera moins le cul. »

En entendant ça, Jacques et Amaury, tous deux assis sur les sièges avant, échangèrent un regard éloquent : si l’humour pince-sans-rire de leur jeune partenaire n’avait pas changé, l’expression morose qui l’accompagnait était inédite et, pour tout dire, franchement inquiétante.

Les Russes, au moins, avaient bien prévu leur coup. Cela faisait bien une demi-heure qu’ils roulaient sans avoir croisé d’autre signe d'activité humaine que l’interminable bandeau d’asphalte. À l’extérieur, le paysage se composait pour l’essentiel d’une succession de bois épais et de vastes plaines, qui avaient en commun le terne de leurs couleurs. Autrement dit, le risque de voir débarquer importunément un promeneur égaré ou un autre gêneur du genre était minimum.

Les quatre associés ressentirent un soulagement sincère quand ils virent le lieu de rendez-vous enfin apparaître au détour d’un bosquet. Il s’agissait d’une simple station-service probablement désaffectée depuis des décennies, mais elle leur fit l'effet d'une véritable oasis de civilisation qui les attendait au milieu d’un implacable océan d’arbres.

Jacques gara précautionneusement la voiture de l’autre côté de la route, et la Brochette s’en extirpa courageusement pour affronter les premiers signes d’un hiver qui s’annonçait particulièrement rude. En face d’eux, cinq ou six hommes en uniformes et en armes les observaient avec méfiance depuis le parking désert. Pas intimidée pour deux sous, Chelsea entreprit de traverser la route à grandes enjambées pour aller à leur rencontre.
Ses trois compères la laissèrent prendre un peu d’avance, puis, quand elle fut trop loin pour entendre, Amaury glissa à son aîné :

« C’est clair et net, y’a quelque chose qui cloche chez Bullet, Papy. On dirait que toute sa joie de vivre s’est évaporée et qu’il ne reste que son aigreur naturelle… Je croyais que ça lui passerait, mais ça fait bien deux semaines que ça dure, et ça n’a pas l’air de vouloir s’arranger.

- J’ai bien remarqué, et ça m’inquiète aussi… Vous avez essayé de lui parler ?

- Une fois. Mais elle s’est persuadée qu’Amanda la prenait en pitié et elle nous a envoyés sur les roses. De toute façon, la connaissant, je doute qu’elle soit partante pour une séance de psychanalyse… Sauf peut-être avec toi, Jacques. »

Le quarantenaire émit un soupir sonore. Par certains aspects, il était devenu une sorte de père de substitution pour ses trois associés et il lui appartenait désormais d’assumer cette responsabilité, même quand ça impliquait de se plonger dans la psyché de la fille la plus hargneuse de l’hémisphère.

« J’essayerai de lui parler quand on en aura fini avec ce job. Là, c’est vraiment pas le moment. »

La question momentanément réglée, ils se lancèrent sur les talons de la rouquine ; une des règles d’or de la Brochette était de ne jamais la laisser établir le premier contact avec le client, au risque que ça soit également le dernier.
Un seul des soldats vint à leur rencontre, les autres maintenant une distance de sécurité respectable. Il commença par lancer dans un anglais teinté d’un accent russe à couper au couteau :

« Human science fragments everything in order to understand it

- …kills everything in order to examine it, rebondit Jacques avec un accent français à tailler à la scie.

- Looks like everyone’s here, so let the fun begin… » ajouta Chelsea avec un accent gallois à débiter à la tronçonneuse.

L’échange du mot de passe contribua largement à faire descendre la tension d’un cran. Le meneur des mercenaires échangea une poignée de main avec leur interlocuteur et en profita pour le détailler physiquement : uniforme d’hiver, mitaines et foulard couvraient presque chaque centimètre carré de peau, ne dévoilant que deux yeux d’un bleu glace si intense qu’ils paraissaient capables de faire geler l’eau d’un simple regard.

« Lieutenant Filippov, 45e GCS, se présenta le militaire, toujours dans la langue de Shakespeare.

- Le 45e GCS ? s’étonna le Français. Les "tueurs d’Insurgés" ? Je croyais que c’était une sorte de légende qu’on racontait aux types de l’IC quand ils refusent d’aller sagement au lit… »

La « légende » éclata de rire.

« J’aimerais bien ! Ça serait sûrement beaucoup moins dangereux que ce que je fais actuellement, et ça doit pas être tellement moins payé, d’ailleurs… »

Jacques se fendit d’un sourire et se présenta à son tour :

« Papy Jacques, mercenaire… Et voici Bullet et Colocs. Vous nous excuserez si on s’en tient à nos surnoms, l’anonymat fait partie de l’éthique de la maison. »

L’officier approuva distraitement d’un signe de tête, puis les invita à le suivre sans plus attendre vers le bâtiment désaffecté près duquel la majorité de ses hommes montait la garde. Les freelances notèrent au passage que la tension restait palpable parmi eux, ce qui n'était pas bon signe.

« Autant vous le dire tout de suite, on ne vous refile pas le VIP de gaieté de cœur, expliqua Filippov. Ça fait maintenant plusieurs jours qu’on a toute une bande d’Insurgés dirigée par Ebbe Krinstensen en personne aux fesses, et il est hors de question qu’il tombe entre les pattes de ces putains de mudaks

- Attendez une minute, vous parlez DU Ebbe Krinstensen, le Bouvier danois ? l'interrompit le doyen.

- Celui-là même. J’imagine que vous comprenez un peu mieux l’urgence de la situation… »

Chelsea émit à cet instant un étrange bruit de gorge, sorte d’éclat de rire à moitié contenu :

« Le Bouvier danois ? Sérieusement ?

- Bullet…

- Non non, c’est rien, tant qu’on n’a pas affaire au Chihuahua de Tijuana, ou au redoutable Lapin nain de Liverpool… »

Si la jeune femme parvint à rester de marbre, Amaury ne put retenir un éclat de rire. Éclat de rire qui mourut très rapidement quand il remarqua les regards sombres que lui adressaient Jacques et le lieutenant. Le premier expliqua, avec une gravité qui ne lui était pas coutumière :

« Vous trouvez peut-être le surnom amusant, mais le type qui le porte n’a rien d’un rigolo. C’est un des gars auquel l’Insurrection a recours pour régler les situations… délicates, et ça n’est pas pour rien. Si la moitié de ce qu’on dit est vrai, il est aussi bon stratège que meneur d’hommes, et son palmarès est là pour le prouver. »

Son attention revint à leur contact :

« Ça, ça n’était pas dans le contrat, et ça change tout. On ne se frotte pas à Krinstensen à la légère, la prime que vous proposez est insuffisante.

- Ça tombe très bien, vous n’aurez pas à vous frotter à lui, répliqua le Russe. L’IC sait que c’est mon unité qui protège le VIP, et elle sait que c’est parce que nous sommes les plus à-même de la contrer. Mais même nous ne pourrons pas les tenir indéfiniment à distance, et c’est là que vous intervenez.
Le plan est simple : pendant qu’on engage Krinstenssen et ses hommes sur une fausse piste, vous vous planquez avec le VIP quelques jours, le temps que les choses se tassent, puis on fixe un nouveau rendez-vous et vous nous le remettez. Si tout va bien, vous ne verrez même pas l’ombre d’un Insurgé dans l'intervalle. »

Le meneur des mercenaires s’apprêta à réagir, mais son interlocuteur ne lui en laissa pas le temps :

« Et avant que vous ne demandiez une augmentation de vos honoraires… J’adorerais vous payer des milles et des cents, vraiment, mais la division P n’a pas les moyens de se montrer très généreuse avec ceux qui œuvrent pour elle et croyez-moi, j’en sais quelque chose. »

Le petit groupe atteignit à cet instant la porte du bâtiment principal de la station, et la négociation s’éteignit d’elle-même. L'officier frappa à une porte rouillée, puis prononça quelques mots dans sa langue natale, après quoi elle s’ouvrit sur un de ses subordonnés à l’air patibulaire, le visage barré d’une impressionnante balafre. Celui-ci s’effaça aussitôt pour laisser les nouveaux arrivants entrer.

Le comité d’accueil était composé d’une autre demi-douzaine de soldats sur le qui-vive et complété par une désagréable odeur, mélange de renfermé, de poussière et de rouille.
Assise derrière ce qui avait autrefois dû être un comptoir, une fille de quatorze ou quinze ans tout au plus pouvait facilement échapper au regard de l’observateur insuffisamment attentif. Sa peau d’une pâleur morbide contrastait singulièrement avec ses longs cheveux noirs, sa veste en cuir noir et son jean noir. Seul son maillot de corps blanc rayé de bleu, typique des forces armées russes, tranchait avec cette curieuse monochromie vestimentaire.

Il ne fallut pas bien longtemps au quatuor de freelances pour additionner deux et deux : sauf apparence trompeuse comme seul l’anormal savait si bien les créer, le « VIP » était une adolescente même pas majeure qui se retrouvait probablement embarquée dans quelque chose de bien plus gros qu’elle.

« Super nouvelle, Papy… grogna Chelsea. Toi qui disais que bosser pour Primordial nous aiderait à nous construire une réputation… Une jolie réputation de baby-sitters, ouais.

- Bullet, c’est vraiment, mais alors vraiment pas le moment… » grinça l’intéressé.

Trop tard cependant, car la barrière de la langue n’avait semblait-il pas empêché leur guide de remarquer l’altercation. Celui-ci demanda, suspicieux :

« Un problème ?

- Aucun, répondit vivement Jacques avant de changer prestement de sujet. C’est une anormale, à ce qu’on nous a dit ?

- C’en est une, en effet, répondit le Russe. Et vous n’avez pas à en savoir plus. De toute façon, ses… particularités ne devraient pas se manifester si vous faites correctement votre travail. »

Les mercenaires encaissèrent en silence la désagréable nouvelle. Trimbaler un peu partout un anormal dont on ne savait rien équivalait plus ou moins à se promener avec un plein baril de nitroglycérine dans les bras. Trop tard pour faire marche arrière, cependant.

Profitant du désarroi de ses nouveaux protecteurs, l’adolescente s’était discrètement approchée et se tenait maintenant devant eux, leur jetant de furtifs coups d’œil qui trahissaient sa curiosité pour ces nouvelles têtes.
Constatant avec un peu de gêne que l’attention se concentrait maintenant sur elle, elle interrogea le lieutenant dans la langue de Tolstoï, et celui-ci lui répondit d’un simple hochement de tête. Elle se tourna alors vers le quatuor et entreprit de se présenter dans un parfait anglais :

« Enchantée de faire votre connaissance, je m’appelle Varya. Je m’en remets à vous pour assurer ma protection au cours des prochains jours. Soyez assurés que je ferai tout le nécessaire pour ne pas représenter une gêne pour vous… »

L’éloquence de la gamine étonna toute la bande, y compris la rouquine qui en abandonna sa mine renfrognée pendant quelques secondes. Mis à part quelques originaux et une poignée de personnages désireux d’affirmer leur statut social, rares étaient les acteurs du milieu qui s’embêtaient à employer autant de mots pour dire quelque chose d’aussi simple.

Sans attendre de réponse, la gothique en herbe alla ensuite se placer résolument aux côtés de ses nouveaux gardes du corps, signifiant symboliquement le transfert de responsabilité du militaire aux mercenaires. Le premier tendit la main vers Jacques, vrillant ses yeux couleur glacier dans les siens.

« Les présentations sont faites, la petite est avec vous, alors inutile de faire traîner les choses en longueur. Plus on poireaute ici et plus on risque de voir les podonoks de l’Insurrection nous tomber sur le coin de la gueule. »

Un peu surpris par l’enchaînement rapide des événements, le Français saisit la main tendue et la serra.

« Une chose encore, poursuivit le soldat. Vous devez à tout prix éviter qu’il lui arrive quelque chose. Pas la moindre égratignure. À choisir, mieux vaut qu’elle tombe entre les mains de l’IC plutôt que sa vie soit mise en danger, vous saisissez ? »

Les freelances opinèrent gravement du chef. Jacques se sentit obligé d’ajouter :

« Ne craignez rien, nous sommes des professionnels, la petite ne risque rien avec nous. »

Puis, dans un élan de sympathie pour ceux dont l’argent avait fait ses alliés du jour, il ajouta :

« Bonne chance. Vous en aurez besoin, avec le Bouvier aux basques…

- Bonne chance à vous, répondit l’autre dans la langue de Molière, à la surprise générale. Essayez de ne pas vous faire trouer la peau bêtement. »


La planque mise à disposition par Primordial était un ancien appartement communautaire niché dans le centre d’une petite ville russe morose. Conformément à une conception toute soviétique du confort, il se composait d'une pièce centrale qui s’apparentait plus ou moins à un salon et donnait sur deux chambres, une cuisine et une salle d’eau.
Certainement pas le grand luxe, mais plus que suffisant pour des mercenaires de passage en quête d’un point de chute.

Jacques occupait pour l’heure seul la pièce commune, affalé dans un canapé défoncé en quête d’un second souffle. Il avait à peine plus de quarante ans et prenait généralement les piques de ses trois compagnons sur son prétendu grand âge par-dessus la jambe, mais force lui était de constater que, physiquement, ses meilleures années étaient désormais derrière lui.

Sa tâche la plus éprouvante de la journée se dressait cependant toujours devant lui ; quelque chose clochait avec Chelsea, et il lui appartenait de déterminer quoi. La connaissant, ça n’aurait rien d’une sinécure.
Pourtant, au-delà de l’inquiétude induite par son attachement sincère, presque paternel, à la jeune femme, il ne pouvait se permettre de la laisser plus longtemps mettre en péril la réputation de leur bande devant des clients importants. Il n’avait donc plus le choix, il fallait qu’il clarifie la situation.

La Galloise émergea peu après de la salle de bain en tentant sans grand succès de dompter sa crinière aux reflets pyriques à grands coups de serviette. Faisant mine d’observer une pile de magasines dans diverses langues abandonnés par la procession des précédents occupants, véritable tour de Babel littéraire, son aîné décida d'attendre qu'elle soit dans les meilleures dispositions possibles pour engager la conversation.
Mais Bullet le connaissait décidément trop bien, car elle comprit que le moment de la confrontation était arrivé au premier coup d’œil. Laissant ses bras lourdement retomber le long de son corps, elle balaya la pièce du regard à la recherche d’une quelconque échappatoire et, quand elle fut convaincue qu’il n’y en avait aucune, elle s’approcha et se laissa tomber plus qu’elle ne s’assit à ses côtés.

« Je suis désolée, Papy, commença-t-elle avant qu’il n’ait pu décocher un mot. Je sais que j’aurais pas dû réagir comme ça devant les russkovs, tout à l’heure. Mais j’commence à en avoir ma claque qu’on se fasse refiler les missions pourries de Primordial…

- On sait tous les deux que ça n’a rien à voir, Chelsea, coupa aussitôt Jacques. Tu étais comme ça avant même que Grégoire nous contacte. Qu’est-ce qui cloche ?

- Je te jure que je ferai plus gaffe, esquiva-t-elle, mains enfouies dans les poches de son jean. On peut pas en rester là ? T’as franchement pas la fibre assistante sociale, sans vouloir te vexer. »

Avant qu’il ait pu réagir, elle avait déjà de nouveau disparu dans la salle d’eau.
Retrouvant une position plus confortable dans le fauteuil, le mercenaire poussa un grognement chargé de tout l’agacement accumulé ces derniers jours. N’ayant jamais eu d’enfants, il s’était toujours dit que ça lui éviterait au moins d'être confronté à la classique crise d’adolescence, et voilà qu’il se trouvait face à une situation similaire sans avoir le début d’une idée de la façon dont il devait gérer la chose.
À bien y réfléchir, avoir l’une des pointures de l’Insurrection aux trousses était-il vraiment son principal problème du moment ?

Il fut heureusement tiré de ses sombres pensées par une série de coups secs donnés à un rythme bien précis sur la porte : les Colocataires étaient de retour. Après s’être saisi de son arme de poing au cas où, il alla ouvrir et découvrit effectivement un Amaury trempé, piteuse victime de la bruine qui avait commencé à tomber une heure plus tôt.
Jacques le regarda se débarrasser en vitesse de son blouson, frissonnant de froid, attendant son rapport.

« RAS, annonça finalement le trentenaire en s’ébrouant. On est resté en planque pas loin pendant une bonne heure sans rien voir de suspect. Si on a été suivi, c’est par une bande de putain d’hommes invisibles. »

Dans un autre contexte, cette précision aurait été une simple pointe humoristique, mais quand on fricotait avec l’anormal, c’était une des hypothèses qu’on n’osait jamais vraiment écarter.

« Bon, vous avez fait du bon boulot, vous allez pouvoir vous mettre au sec… apprécia le meneur de la Brochette en gratifiant son cadet d’une légère claque sur l’épaule. Et… tiens, qu’est-ce que vous nous ramenez ? »

Il désigna du menton le sac plastique rebondi qui pendait au bout du bras droit de leur corps partagé.

« On s’est dit que ça serait dommage de carburer qu’aux conserves pendant les prochains jours, alors on a fait un crochet à la supérette, histoire de faire le plein… »

Jacques eut un sourire. On reconnaissait bien là la patte d’Amanda, de très loin la membre la plus prévoyante du groupe malgré son manque d’enveloppe charnelle.
Pourtant, cette initiative ne devait pas faire oublier les règles élémentaires de prudence :

« Quelqu’un s’est rendu compte que vous n’étiez pas Russes ? Mieux vaut éviter qu’on sache que des étrangers viennent de débarquer en ville…

- Aucun risque, on n’a pas décoché un mot. Ça risquait pas de toute façon, la vieille qui tenait la boutique avait l’air aussi aimable que Chelsea au saut du lit.

- Tant mieux. Allez, filez-moi ça, je vais essayer de nous préparer quelque chose de sympathique pour célébrer notre emménagement. »

Une fois dans la cuisine, Papy déballa soigneusement les victuailles, jetant à l’occasion un coup d’œil circonspect aux caractères cyrilliques qui ornaient leurs emballages, mais parvint à réunir le nécessaire pour se mettre à l’ouvrage.
Alors qu’il mettait de l’eau à bouillir, Amaury, qui l’avait suivi, lui demanda comment allait leur protégée.

« Pas bougé de sa chambre depuis qu’on est arrivé, répondit-il avec un haussement d’épaules. On dirait qu’elle médite, ou quelque chose du genre…

- Qu’elle médite ? Je la croyais pas du genre zen… »

Jacques voyait parfaitement ce qu’il voulait dire : si elle s’était montrée particulièrement discrète au début du trajet, les convainquant rapidement qu’elle était au choix particulièrement timide ou complètement dépassée par les événements, elle n’avait pas tardé à les surprendre en les noyant sous un flot ininterrompu de questions, la plupart tournant autour de leur statut de mercenaires.
Elle se faisait de toute évidence une idée très romantique de la profession et semblait avide d’aventure et d’inconnu, et son enthousiasme s’était avéré si contagieux qu’elle avait réussi à dérider Bullet le temps de quelques anecdotes bien senties.

Mais le leader de la Brochette n’avait pas limité son examen à cet aspect de sa personnalité ; au vu de son très bon niveau d’anglais et de son vocabulaire un peu guindé, il s’était rapidement convaincu qu’ils avaient affaire à une fille ayant reçu une éducation soignée, peut-être même issue de la bonne société, ce qui rendait ses liens avec la Division P encore plus inexplicables.
Filippov et ses hommes étaient-ils ses anges gardiens ou ses geôliers ? Impossible à dire, et ça n’était de toute façon pas à eux de poser les questions.
Mais ses doutes ne se limitaient pas à ça…

« Y’a quelque chose qui sent méchamment le soufre, dans cette histoire… lâcha-t-il finalement.

- Quoi donc ?

- Le Bouvier. Toutes les rumeurs que j’ai pu entendre sur ce type s’accordent sur le fait qu’il a toujours deux temps d’avance sur ses proies, un véritable artiste dans son domaine. À ce qu’on dit, on fait difficilement mieux dans le genre chef de meute, la Louve mise à part, peut-être…

- Et on a ce type aux trousses ? La gamine doit valoir son pesant d’or…

- Exactement. Elle ne paye pas de mine au premier coup d’œil, mais il doit y avoir une sacrée bonne raison pour que l’Insurrection et le GRU se la disputent comme ça. On va devoir rester sur nos gardes. »

Amaury accueillit ces mots avec un silence gêné, se grattant la nuque dans une tentative désespérée pour se donner une contenance. Même si lui et Amanda avaient saisi depuis un moment que quelque chose clochait dans cette affaire, se voir confirmer leurs craintes n’avait rien de très agréable.

« Notre plus gros problème, pour l’instant, c’est que je doute fort que les Russes s’en tirent en vie.… poursuivit Jacques, au milieu des claquements cadencés de son couteau de cuisine. Pas avec quelqu’un comme le Bouvier aux fesses. Et s’ils se font tous descendre, il n’y aura plus personne pour récupérer la petite.

- Je doute que toute la division P serve d’appât pendant qu’on fait le pied de grue ici, tempérèrent les Colocs, un peu surpris par le pessimisme de leur associé.

- Va savoir… La division P est plus une accumulation de factions servant leurs propres intérêts qu’une force unifiée, à l’heure actuelle. Et une bonne partie d’entre elles mange plus ou moins gaiement dans la main de l’IC. Autrement dit, on risque bien de finir dans une impasse.

- Bah, dans le pire des cas, on applique la procédure standard : on refile le VIP à Primordial, et ils se chargent du reste. »

Moyennement convaincu, le quarantenaire répondit par un simple grognement.
La conversation semblait terminée, mais il était évident qu’un autre sujet taraudait les Colocs. Et Jacques imaginait sans peine de quoi il s’agissait.

« Et… Bullet ? finirent-ils par demander, un brin hésitants.

- Rien à en tirer. J’ai à peine ouvert la bouche qu’elle est partie se réfugier dans la salle de bain. »

Il faillit s’arrêter là – après tout, c'était presque exactement ce qui s'était passé – mais ces quelques mots, tels un premier domino entraînant les suivants dans sa chute, avaient fait émerger tout un flot de réflexions qu’il devait extérioriser.

« Je croyais qu’elle me faisait confiance, que j’étais un des rares à la comprendre et à voir autre chose en elle qu’une tête brûlée grincheuse et sarcastique. Et qu’elle le savait. Bref, qu’elle se confierait à moi sans hésiter… J’avais tort, de toute évidence. »

Face à ces aveux pour le moins personnels, Amaury hésita un instant, tendit la main dans un geste de compassion probablement initié par Amanda, avant finalement d’abandonner et de battre en retraite vers le salon. Jacques ne s’en formalisa pas, préférant rester seul pour un moment.


Chelsea ne trouva le courage de quitter son sanctuaire improvisé que quand une raison lui permettant de garder la face se présenta, à savoir l’annonce que le dîner était prêt.

La logique aurait voulu qu’elle sorte bien plus tôt pour aller s’excuser pour sa brusquerie. Au moins. Après tout, Papy ne voulait que l’aider et elle avait bien trop fait étalage de son humeur massacrante pour pouvoir lui reprocher de s’être mêlé de ce qui ne le regardait pas.
Mais chaque minute passée dans sa coquille avait attisé ses remords et sa honte, et elle n’en avait pas eu la force.

Le regard appuyé que lui jetèrent ses compagnons quand elle quitta la salle de bain lui fut affreusement désagréable. Il était plus porteur d’inquiétudes et d’interrogations muettes que de véritables reproches, mais il ne lui en donna pas moins l’impression que quatre lames de scalpel, ou plutôt six, s’échinaient à la mettre à nu. Comment pouvaient-ils ne pas la haïr elle, l'imbuvable lunatique qui avait presque fichu en l’air un contrat majeur par caprice ?

« Tu peux aller porter ça à Varya, s’il te plaît ? »

La demande, aimable mais teintée d’autorité, émanait de Jacques, qui lui tendait une assiette de soupe fumante.

« Pourquoi moi ? répondit-elle sèchement du tac au tac, ce qu’elle regretta presque aussitôt.

- Parce qu’Amaury et Amanda ont acheté les provisions, et que je me suis occupé de la cuisine, répondit calmement le quarantenaire. Il me paraît donc normal que tu assures le room service.

- Ça me va. »

Sur ces mots, elle attrapa l’assiette qu’on lui tendait, finalement heureuse de pouvoir redorer un peu son blason en rendant service et surtout de pouvoir échapper quelques instants aux regards inquisiteurs de ses camarades, et se dirigea vers la porte de la chambre qu’elle partageait avec leur cliente.

La pièce était seulement meublée de deux lits de camp, de deux armoires et d’un cadre où un grand esprit du siècle avait cru amusant de glisser la photo d’une des grandes figures de la profession qui adressait un doigt d’honneur rageur à l’objectif.
Simple mais apparemment suffisant pour Varya, qui était assise les jambes croisées sur son matelas. Quand elle vit sa protectrice entrer, elle l’accueillit avec un sourire et réceptionna avec gratitude l’assiette brûlante qu’elle lui tendait.

Ravie d’avoir une excuse valable pour ne pas retrouver trop tôt ses associés et leurs questions muettes, la rouquine se laissa tomber sur son propre lit et regarda un moment l’adolescente absorber précautionneusement le contenu de sa cuillère dans l’espoir de ne pas se brûler.

« Vraiment délicieux, complimenta-t-elle avec un claquement de langue appréciateur. Ce qu’on dit est donc vrai, les Français sont les champions incontestés de la grande cuisine… »

À moitié perdue dans ses pensées, Chelsea répondit par un vague hochement de tête.

« Vous traversez une mauvaise passe, pas vrai ? »

Le brusque changement de sujet, et surtout le caractère intime de celui qu’elle abordait eurent un effet à peu près similaire à celui d’une claque sur la mercenaire, la tirant brusquement de ses errances introspectives. Une fois la surprise passée, elle lâcha, piquée au vif :

« Je doute qu’on se connaisse suffisamment pour que tu puisses dire quand je vais bien ou pas, gamine…

- Ça pourrait être votre état… « naturel », je vous le concède, répliqua l’adolescente, assez peu sensible à l’aura presque électrique qui se dégageait de son interlocutrice. En vérité, c’est le comportement de vos amis à votre égard qui me pousse à formuler cette hypothèse. Ils sont clairement inquiets pour vous, et il paraît évident que votre humeur sombre y est pour quelque chose. »

Désarçonnée par cette démonstration, Bullet se mura dans le silence. Luttant contre une indescriptible envie d'envoyer promener la psychanalyste en herbe, elle dut en plus faire abstraction de son regard insistant.
Comprenant peut-être qu'elle n'aurait pas de réponse, Varya finit par reporter son attention sur son plat, et Chelsea se crut tirée d'affaire. À tort.

« Vous doutez d'être à votre place ? »

La réaction de la Galloise fut encore plus violente que précédemment :

« Bon, y'en a marre de tes conneries, petite ! Tu peux lire dans la tête des gens, c'est ça ? Te fous pas de ma gueule !

- Pas du tout ! se défendit l'anormale. C'est juste que… »

Elle hésita quelques instants, consciente d'avoir blessé celle qui devait la défendre.

« J’ai toujours vécu enfermée, vous savez ? Je suis la fille de quelqu’un de spécial et ça fait de moi quelqu’un de spécial, alors j’ai grandi entourée de scientifique et de soldats aussi loin que je me souvienne, dans un lieu isolé de tout.
Je ne savais pas grand-chose du monde extérieur jusqu’à récemment, au point que l’existence des dragons ne me paraissait pas plus improbable que celle de la tour Eiffel ou de la Grande Muraille de Chine.
Mais certains de mes éducateurs étaient très attentionnés, ils me parlaient du monde extérieur que je ne pouvais contempler de mes propres yeux, et les histoires de mercenaires étaient de loin mes préférées. Ils étaient si… libres ! Pas de drapeau devant lequel saluer, pas de règles à suivre à la lettre, pas de dogme à honorer, ou seulement ceux qu’ils avaient choisis ! »

Chelsea laissa échapper un soupir méprisant :

« Si tu savais…

- Je sais, répondit Varya, la lueur rêveuse qui hantait son regard soudainement éteinte. Un jour, un des docteurs qui s’occupaient de moi m’a avoué que la vérité était toute autre. Les mercenaires doivent se plier à d’autres contraintes, accepter toutes sortes de tâches peu reluisantes pour gagner leur vie. La liberté totale est illusoire, seule la prison change.
Il m’a aussi expliqué qu’on ne devenait pas vraiment mercenaire par choix, qu’il y avait en fait deux portes d’entrées dans ce milieu : s’y échouer plus ou moins par hasard après avoir travaillé pour une entité plus classique, ou y naître. Vous imaginez ma déception quand j’ai appris que les modèles qui m’inspiraient tant étaient au fond aussi captifs de leur destin que moi… »

Gênée de ces aveux, Bullet n’était pas encore décidée à laisser la main :

« Et le rapport avec moi ?

- Vu votre jeune âge, je me suis dit que vous apparteniez à la seconde catégorie. Désolée si j’ai appliqué à votre cas un raisonnement trop simpliste, cerner des inconnus est un exercice encore assez nouveau pour moi… »

Sur le coup, Chelsea faillit mettre fin immédiatement à l’échange, l’idée de servir de sujet d’étude à une gamine en pleine expérimentation sociale n’ayant rien de très séduisant.
L’impulsion initiale fit cependant très vite place à un semblant d’hésitation. Puisqu’il était hors de question pour elle de se confier à ses compagnons de route, elle pourrait difficilement rêver meilleure confidente qu’une inconnue qui sortirait de sa vie d’ici quelques jours, emportant avec elle ses états d’âme.
Le regard bienveillant de l’adolescente acheva de faire fondre le semblant de réticence qui lui restait.

« Mes parents étaient tous les deux mercenaires, avoua-t-elle, les yeux dans le vague. Ma mère était dans un petit groupe, genre vingt gars, avec sa sœur, et mon père bossait pour la Colorado. Je l’ai à peine connu, il a coupé les ponts du jour au lendemain quand j’avais six ans, plus jamais eu de nouvelles.

- Vous savez ce qui lui est arrivé ?

- Aucune idée. Mort, peut-être, mais ma tante est persuadée qu’il en a juste eu sa claque de ses responsabilités parentales. Honnêtement, qu’il soit six pieds sous terre ou sur Mars, je m’en cogne royalement.

- Et j’imagine que si vous parlez de vos deux parents au passé, c’est que…

- Ma mère est morte. Tuée en mission. J’avais onze ans.

- Je suis navrée de l’apprendre…

- Bah… Les risques du métier, comme dirait l’autre. ‘Fin bref. Ma tante et le reste du groupe m’ont plus ou moins élevée à partir de là, mais il était hors de question que je joue les poids morts. Je faisais de la reconnaissance, des p’tits trucs comme ça, pas trop dangereux. Et quand j’ai eu l’âge, j’ai commencé à me former pour de bon. À me servir d’un flingue par exemple.

- Mais vous auriez aimé faire autre chose, c’est ça ? »

Chelsea hésita quelques instants : pour la première fois depuis qu’ils l’assaillaient, ses doutes semblaient se matérialiser clairement face à elle. Se livrer aurait au moins eu le mérite de lui clarifier un peu les idées, ce qui n’était pas du luxe.
C’est donc avec un certain soulagement qu’elle expliqua :

« Même pas. Je le sens dans mes tripes, que je suis faite pour ce job. L’adrénaline quand tout commence à péter, la gueule des guignols en uniforme quand ils s’aperçoivent que nos méthodes fonctionnent mieux que leurs procédures à la con, juste… jamais savoir ce que le lendemain te réserve. C’est ça qui me fait vibrer.
Et pourtant, ce qui m’emmerde, c’est que… j’ai jamais vraiment eu le choix. Je sais que c’est débile, mais des fois je me demande ce que ça aurait donné si j’avais pas eu les deux pieds pris dans le béton dès le berceau. J’ai… peur de passer toute ma vie bien au chaud dans une petite boite remplie de coton et de crever trop tôt comme ma mère sans jamais avoir su ce qu’il y avait au-dehors. C’est tout. »

Varya lui jeta un regard plein de curiosité, tête légèrement penchée sur le côté.

« Pourquoi ne parlez-vous pas de tout ça à vos compagnons ? Ils tiennent à vous, c’est évident, peut-être pourraient-ils vous aider.

- Ça, jamais. Quand j’ai eu dix-huit piges, j’ai voulu me tirer du groupe de ma mère. Rester, ça aurait été un peu comme crécher chez mes parents jusqu’à la fin de mes jours, et c’était hors de question. Mais ma tante et le chef du groupe refusaient de me lâcher dans la nature sans quelqu’un pour veiller sur moi.
Un jour, ils ont demandé à un indépendant en qui ils avaient confiance s'il serait partant pour me prendre sous son aile, et il a accepté. Ce type, c'était Jacques.
Il se foutait une sacrée épine dans le pied, parce qu’il allait devoir changer ses habitudes, me former, faire gaffe à moi vu que j’étais assez… turbulente, mais il a accepté. Et je voudrais pas qu’il croit que suis une foutue ingrate qui se torche avec ses sacrifices en rêvant d’ailleurs.
Quant aux Colocs, même pas la peine d’y penser. Une morte et le type qui l’a tuée qui partagent le même esprit, c’est d’un autre niveau question déterminisme malsain. J’aurais l’air de quoi avec mes états d’âme à deux balles ? »

Un sourire compatissant étira joliment les traits du visage de l’adolescente :

« Ça va peut-être vous paraître présomptueux, mais je comprends ce que vous ressentez, dans une certaine mesure. Comme je vous l’ai expliqué, j’ai grandi dans une bulle et la notion de choix est longtemps restée pour moi essentiellement un concept littéraire.
Je persiste à croire que vous devriez en parler à vos collègues, mais si vous acceptez mon avis, avoir le choix ou non n’a pas grande importance tant que vous savez que vous faites ce qu’il faut. Et si ça n’est pas le cas, il y a toujours une échappatoire, même quand toutes les portes semblent fermées. »

La Galloise hocha mécaniquement la tête. Le discours de sa cliente ne la convainquait pas pleinement, mais avoir mis des mots sur ce qui la tracassait avait un peu allégé le poids qui pesait sur son cœur.

« Merci, je suppose, glissa-t-elle.

- Ne me remerciez pas, répondit l'adolescente, espiègle. Bon, je pense avoir suffisamment travaillé, que diriez-vous de rejoindre vos collègues ? Ça fait des années que je rêve de rencontrer des mercenaires en chair et en os, maintenant que j’en ai l’occasion, je me dois d’en profiter ! »


L’ambiance qui s’installa dans le petit appartement ce soir-là fut étrangement bon enfant, compte tenu de la menace hypothétique qui planait sur ses occupants.

Amaury ayant abandonné l’idée de dénicher un programme dans une langue intelligible par lui à la télévision, il avait passé la main à Varya qui avait opté pour l’universalité d’une chaîne musicale où succès russes et hits internationaux s’enchaînaient.

Chelsea s’était installée à la table à manger et nettoyait avec application son Beretta tout en lâchant de temps à autre un commentaire aussi acide que comique sur ce qui passait à l’écran.
Ses trois compagnons d’armes avaient constaté avec soulagement qu’elle était sortie transformée de la conversation qu’elle avait dû avoir avec leur cliente. Ils ignoraient pourquoi précisément, mais ne s’en réjouissaient pas moins.

Jacques n’en perdait pas leur mission de vue pour autant. Posté à une fenêtre, il gardait discrètement un œil sur la rue en contrebas en quête du moindre mouvement suspect, habité par un mauvais pressentiment.

Longtemps, seul le roulement régulier de la bruine troubla le calme de la ville assoupie.

Jusqu’à ce qu’une berline surgisse un peu trop rapidement dans son champ de vision, à l’angle d’un immeuble.

Le quarantenaire se tendit instantanément. Il adressa aussitôt un discret signe aux Colocs, qui se redressèrent légèrement sur le canapé avant de transmettre à Chelsea, qui remonta son arme en vitesse. Varya ne parut rien remarquer.

Un crissement de pneus apprit au mercenaire qu’un autre véhicule s’était engagé dans la rue depuis l’autre côté. Trop gros pour être un coup du hasard, après plus d’une heure sans avoir aperçu l’ombre d’une voiture. Il porta cette fois la main au holster de son arme accroché à sa ceinture, mettant définitivement ses associés en alerte. Cette fois, l’adolescente remarqua leur manège, mais ne lâcha pas un mot.

Les deux véhicules se rejoignirent juste devant l’entrée de leur l’immeuble et se garèrent en travers de la route. Six individus armés en sortirent aussitôt dans un concert de claquements de portières.

« Ces salopards nous ont trouvés, lâcha Jacques. On se tire ! »

En bon quatuor de professionnels qu’elle était, la Brochette s'était préparée à cette éventualité : quatre sacs à dos contenant leurs effets personnels et suffisamment d’argent pour tenir quelques jours les attendaient alignés le long du mur de l’entrée.
Jacques, Amaury, Chelsea et Varya se saisirent de leurs bagages respectifs dans un calme relatif et sortirent aussitôt sur le palier. En contrebas, les assaillants s’attaquaient déjà à la porte.

Toutes les planques de Primordial offraient au moins une sortie de secours potentielle à leurs occupants, et celle-là ne faisait pas exception. Plutôt que de descendre comme on aurait pu s’y attendre, les mercenaires et leur protégée gravirent les escaliers quatre à quatre jusqu’à se retrouver face à une porte en métal qui donnait accès au toit.
Jacques, jouant les arrière-gardes, entendit les bruits de pas de leurs agresseurs résonner sur le carrelage du hall d’entrée au moment où il la franchit.

Dès l’instant où elle fut à l’extérieur, la troupe fut violemment agressée par un vent quasi polaire qui les mitrailla de gouttelettes de pluie glacées. Sans demander leur reste, ils se pressèrent vers l’immeuble qui faisait angle, passant maladroitement de toit en toit. Là, une autre porte non verrouillée leur permit de retrouver quelques temps la tiédeur bienfaitrice d'un intérieur, puis de déboucher dans une rue théoriquement à l’abri du regard des intrus.
Commença alors leur fuite éperdue dans les ruelles sombres de la cité anesthésiée par le froid.

Quand il eut mis deux pâtés de maisons entre lui et la menace, le groupe s’arrêta quelques secondes pour reprendre son souffle et faire le point sur sa situation :

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? lâcha Amaury en s’ébrouant comme un chien. Comment est-ce qu’ils nous ont trouvés aussi vite ?

- Ils ne nous cherchaient pas, affirma Bullet, grelottante. Ils SAVAIENT où on était. »

Après avoir avalé quelques goulées d’un air désagréablement froid, l’aîné exposa l’explication qui lui paraissait être la plus plausible :

« L’Insurrection a dû mettre la main sur les russkovs et les a forcés à parler…

- Ils ne savaient pas où on serait planqués exactement, répliqua le porte-parole des Colocs.

- Non, mais ils savaient qui avait les choses en main. S’ils ont dénoncé Primordial, l’IC a pu faire pression pour les forcer à nous balancer. »

Ses deux cadets encaissèrent le coup. L’institution qui était sensée les défendre les avait peut-être trahis. Ils étaient perdus au beau milieu de la nuit dans un pays étranger dont ils ne connaissaient pas la langue, poursuivis par les représentants d’un des groupes d’intérêts les plus influents, dans des conditions quasi sibériennes, le tout avec une anormale de quinze ans aux capacités inconnues sur les bras.

« Qu’est-ce qu’on fait ? finit par demander Amaury. On n’a plus nulle part où aller. »

Retrouvant les réflexes d’une vie militaire antérieure, Jacques s’efforça d’établir posément un plan d’action :

« D’abord, mettre un maximum de distance entre eux et nous. On ne pourra pas récupérer la voiture, du moins pas tout de suite, mais si on se planque en ville suffisamment longtemps, ils finiront peut-être par abandonner les recherches.
Ensuite, il faudra contacter Primordial, mais pas avant qu’on soit en sécurité, au cas où j’aurais vu juste. Aucune envie qu’ils nous vendent deux fois pour protéger leurs arrières. »

Ses trois acolytes approuvèrent silencieusement. Sans plus attendre, ils se relancèrent dans le dédale urbain, mais il ne fallut pas plus de quelques minutes pour que leurs maigres espoirs soient mis à mal : ils évitèrent de justesse une autre voiture, puis un van noir, tous visiblement à leur recherche.
Le Bouvier danois avait bien l’intention d’honorer sa réputation d’efficacité, et leurs chances de passer entre les mailles du filet s’amenuisaient de minute en minute.

Ils furent finalement repérés aux abords d’un secteur plus industriel de l’agglomération. Les phares d’une voiture les auréolèrent subitement de leur lumière crue, les immobilisant quelques secondes comme un groupe de daims surpris par un 38 tonnes.
Un échange de coups de feu sporadique plus tard, Ils échappèrent à leurs poursuivants, du moins momentanément, en s’engouffrant dans le parc de ce qui avait dû être autrefois une usine ou un entrepôt.

« On est cuits, marmonna finalement Amaury en contrôlant le chargeur de son arme. Ils savent où on est, on n’a aucun véhicule pour se tirer d’ici et dès que le jour sera levé, ils nous localiseront comme pour rire.

- Je suis persuadée que si on en bute suffisamment, ils ne seront plus si sûrs que Varya en vaut vraiment la peine… affirma Chelsea avec un air mauvais.

- Même si on en descend une demi-douzaine chacun, ils seront toujours trop nombreux pour nous, contra Jacques. Sans compter que ces types sont sûrement plus que compétents dès qu’il s’agit de défourailler à tout va.

- Il faut que vous me laissiez, intervint alors leur cliente avec une froide détermination. C’est la seule solution. »

Les regards de ses protecteurs convergèrent vers elle, puis se croisèrent, manifestement gênés.

« On a pour mission de vous protéger, mademoiselle, répliqua finalement « Papy ». Et on va s’y tenir…

- Filippov a bien dit qu’il fallait éviter à tout prix qu’il lui arrive quoi que ce soit, rappelèrent les Colocs. Quitte à ce qu’elle tombe entre les mains de l’Insurrection.

- Vous n’en avez tué aucun pour l’instant, ils n’ont aucune raison d’en avoir après vous, compléta l’adolescente. C’est moi qu’ils veulent. Si vous vous acharnez, le résultat sera le même, à ceci près que vous ne serez plus de ce monde. »

Jacques hésita quelques instants, sa fierté de contractant luttant contre son plus élémentaire instinct de survie.
Incapable de se décider, il se tourna vers son ancienne « apprentie », la seule à ne pas s’être encore exprimée. Celle-ci était en train de sonder silencieusement la jeune anormale qui soutenait son regard avec une admirable fermeté. Après plusieurs secondes, la première se détourna et déclara :

« Elle a raison. On n’a rien à gagner à jouer les héros à ce stade, si ce n’est quelques grammes de plomb dans la peau. »

Le quarantenaire fixa à son tour la fille qui lui avait été confiée. Ses yeux gris lui parurent bien trop sérieux pour une enfant de son âge, mais on y lisait sans doute possible beaucoup de courage et de… confiance ?

« Alors c’est décidé », décréta cette dernière à cet instant.

Remontant son sac sur ses épaules, elle fit quelques pas avant de se retourner, un sourire ému aux lèvres, en direction des mercenaires qui l’observaient, comme paralysés.

« Merci de m’avoir protégée, même si ça n’a duré que quelques heures. J’avais toujours rêvé de rencontrer d’authentiques mercenaires de l’anormal, et grâce à vous c’est chose faite. Et surtout, ne vous avisez pas de culpabiliser, d’accord ? Adieu… »

Et elle disparut dans la nuit, comme engloutie par les ténèbres.


Tout comme le recrutement de la Brochette, le débriefing de la mission se déroula dans le luxueux bureau de Grégoire Autier.
Cependant, là où le cadre de Primordial s’était montré plutôt ouvert et amical lors de leur précédente rencontre, il évitait désormais soigneusement leur regard, préférant se concentrer sur des piles de documents parfaitement anodines devenues suprêmement intéressantes.
Il était désormais clair pour les freelances qu'on leur cachait quelque chose, mais comme ils ne savaient pas encore exactement quoi, Jacques préféra faire comme si de rien n’était :

« J’imagine que tu es déjà au courant, mais la mission a foiré, Greg. On s’est retrouvé avec une bonne vingtaine d’Insurgés aux fesses, et la gamine a préféré se rendre plutôt que de nous faire courir des risques inutiles. »

Pour la première fois depuis leur arrivée, les yeux de leur hôte s'attardèrent véritablement sur eux.

« Au moins vous allez bien, constata-t-il. Vu les circonstances, ça aurait beaucoup plus mal tourner…

- Arrêtez de vous foutre de nos gueules, vous saviez exactement ce qui allait se passer, coupa brusquement Chelsea. Les types de l’IC savaient parfaitement où on se planquait, et je parle même pas de tous les petits avertissements façon « allez pas prendre trop de risques » que vous nous avez tous sortis. Qu’est-ce que c’était que ce bordel ? »

Grégoire laissa échapper un long soupir de résignation, puis se retourna complètement pour faire face à ses interlocuteurs, croisant les mains devant lui.

« Avant tout, je vous garantis que les intentions de Primordial à votre égard étaient tout sauf mauvaises. Il nous fallait des individus suffisamment sérieux et expérimentés pour mener la mission à bien dans un premier temps, mais aussi suffisamment raisonnables pour l’abandonner quand la situation l’exigerait. C’est pour ça que je vous ai expressément recommandés pour ce travail. »

Il fixa un moment Jacques, cherchant à le convaincre de sa bonne foi, puis reprit ses explications :

« Il y a quelques semaines de ça, la Division P nous a contactés pour mener à bien deux tâches. La première consistait à répandre discrètement des rumeurs selon lesquelles elle détenait une anormale aux capacités particulièrement… intéressantes, dirons-nous, notamment pour l’Insurrection du Chaos.
La seconde, elle, était de faire en sorte que l’Insurrection capture ladite anormale sans s’apercevoir que c’était exactement ce qu’on attendait d’elle. Les Russes pensaient que ça serait plus "crédible" qu’elle soit abandonnée sans combat par une poignée de mercenaires qui auraient eu moins de scrupules à sauver leur peau. Et c’est là que vous interveniez.

- Ils voulaient faire un cadeau empoisonné à l’IC, si je comprends bien… réagit Amaury. Mais dans quel but ?

- Ça, je ne peux malheureusement pas vous le dire. Les détails de l’affaire doivent rester secrets pour des raisons évidentes, et je suis loin de tout savoir moi-même.

- Ç’aurait été la moindre des choses de nous prévenir, s’agaça le doyen de la Brochette. On aurait tout aussi bien pu se faire buter en voulant bien faire, tout ça pour des clopinettes.

- Les Russes tenaient à ce que vous agissiez aussi naturellement que possible : il était crucial pour eux que les Insurgés n’aient aucun soupçon et là-dessus, vous avez été irréprochables. J’ai tout de même insisté pour que vous ne soyez pas mis en danger inutilement, et j’ai essayé de vous mettre en garde discrètement. L’important, c’est que vous vous en soyez tirés indemnes et que la mission soit un succès. »

Retrouvant le sourire, Autier tira alors une enveloppe rebondie d’un tiroir de son bureau.

« Et ça n’est pas tout : j’ai négocié comme un fou pour vous obtenir une petite… compensation pour le préjudice subi. Ce sera sans aucun doute l’ "échec" le mieux rémunéré auquel j’aurais assisté de toute ma carrière ! »

Une demi-heure après, la Brochette, un brin amère d’avoir été manipulée de la sorte, quittait le bureau de son contact le plus sûr au sein de Primordial. Aucun de ses membres n’osa pourtant se plaindre ouvertement, car ce dernier ne s’était pas moqué d’eux sur au moins un point : une fois la somme reçue rapportée à la durée du job, celui-ci était de loin l’un des plus rentables qu’ils aient mené.

Ce fut finalement Bullet qui brisa le silence en marmonnant :

« J’espère au moins que la gamine va bien. »

Les autres approuvèrent aussitôt dans un bel ensemble.


Quelque part dans une station-service désaffectée perdue au milieu de nulle part, plusieurs coups retentirent à la porte d’un petit bâtiment qu’occupait une demi-douzaine de soldats. L’un d’entre eux l’entrebâilla prudemment, avant de l’ouvrir complètement quand il eut confirmé l’identité de leur visiteuse.

Varya entra, couvée du regard par les cinq hommes et la seule femme présente, remarqua le lieutenant Filippov installé derrière l’antique comptoir où elle avait elle-même attendu son escorte quelques jours plus tôt et se dirigea vers lui d’un pas assuré.
Une fois devant lui, elle se mit impeccablement au garde-à-vous.

« Mon lieutenant… commença-t-elle.

- Repos, repos, répliqua celui-ci, visiblement mal à l’aise face à ce zèle protocolaire. Alors, tout va bien ? Comment ça s’est passé ? »

En guise de réponse, l'adolescente déposa devant lui énergiquement – et non sans une certaine fierté – une liasse de documents surmontée d’un disque dur qui firent tourbillonner un nuage de poussière à l'atterrissage.

« Informations diverses sur leurs activités dans la région, liste de leurs agents de terrain, des politiciens et responsables locaux corrompus et des anomalies qu’ils ont en ligne de mire actuellement, énuméra-t-elle. Plus quelques petits extras.

- Et le Bouvier ? »

L’anormale, qui semblait presque avoir oublié ce « détail », tira de sa poche une carte d’identification tâchée d’éclaboussures de sang séché au nom d’ « Ebbe Krinstensen » et la jeta négligemment au sommet de la pile.

« Ça n’a pas été trop difficile ? interrogea l’officier, qui osait à peine y croire.

- Quelle raison aurait eu le Bouvier danois de craindre une fillette de 15 ans ? » répondit simplement l’intéressée avec un haussement d’épaule.

Filippov éclata de rire.

« Je dois t’avouer que j’étais pas très chaud à l’idée de travailler avec une enfant de ton âge, même en sachant qui était ton père, mais tu viens de mettre le plus magistral coup de pied dans les couilles qu’on ait infligé à l’Insurrection depuis des mois. Les choses vont enfin bouger dans notre sens. Je serai plus qu’honoré de t’accueillir dans mon unité, si tu es prête à en assumer les risques.

- Merci, mon lieutenant, mais je ne fais que mon devoir, répondit l’adolescente, solennelle. Vous pouvez compter sur moi, je ne vous décevrai pas. »

Le supérieur s’appliqua à compulser quelques-uns des documents, puis, semblant se rappeler de quelque chose, il reporta de nouveau son attention sur celle qui promettait de devenir son nouvel atout :

« Tiens, d’ailleurs, ça s’est bien passé avec les mercenaires ?

- Très bien, mon lieutenant. Ils ont joué leur rôle à la perfection, et je crois qu’ils s’en sont tirés sans problème. »

Elle hésita quelques instants, puis ajouta sur le ton de la confidence :

« Ça va sans doute vous paraître déplacé, mais… Je les apprécie beaucoup, j’espère les revoir un jour. »

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