L'heure de l'horlogerie
notation: +6+x

Le bâtard de Fabergé enrageait. Les outils volaient, les portes claquaient, les murs et les lattes du plancher vibraient. Dans sa colère, il hurla un flot de grossièretés tellement acides qu’elles auraient pu dissoudre la peinture déjà effacée du mur. Rejeté. Lui. LUI ! L’héritier des bijoutiers les plus prestigieux au monde, des faiseurs de merveilles que seuls les rêves peuvent montrer, jeté dehors comme un vulgaire mendiant. Qui plus est, jeté dehors par les mains d’un serviteur pathétique, bouffi et sans talent, sans que son cadeau ait pu atteindre ne serait-ce qu’une infime fraction du regard du Tzar.

Il jeta un marteau suffisamment fort pour l’encastrer dans un mur, fulminant, bavant d’une rage au vitriol. Son œuf, une parfaite représentation des légendaires œufs de Fabergé à présenter aux jeunes princes et princesses, gisait au sol, réduit en poudre fine. Il avait fallu presque une année entière pour le fabriquer, et cela au prix de ses finances personnelles, de sa vie privée et de ses nerfs. Étincelantes, enluminées d’or, de petites scènes miniatures gravées tout autour, sur chaque centimètre, décrivaient les histoires de Baba Yaga et de Kochtchéï l’Immortel, avec des diamants purs pour chaque œil, de petites perles pour chaque enfant effrayé.

Derrière un petit clapet caché dans l’illustration de la maison à pattes de poulet de Baba Yaga, s’ouvrait un nouveau chapitre de l’horreur. Lorsqu’on faisait s’ouvrir les délicates petites portes, la bataille entre le héros et le méchant apparaissait, le jeune homme au visage clair affrontant l’éternellement vieux et laid Kochtchéï. C’était horrible, mais parfait pour un jeune garçon à l’esprit cruel, et le jeune prince était connu pour en être un. Tout cela, écrasé en miettes, juste parce qu’un conseiller sans valeur avait été “offensé” par le jouet, et ne souhaitait pas que celui-ci “choque la délicate sensibilité du jeune seigneur.” Ce porc avec un faible cœur de pigeon, il avait eu l’audace de demander au garde de l’escorter brutalement hors du portail.

Sa rage s’éteignit lentement, son cœur pulsant à toute vitesse tandis qu’il s’écroulait à moitié contre un mur. L’atelier (qui lui servait aussi de chambre) était sens dessus dessous, seules les étagères les plus hautes ayant échappé à ce chaos. Il haletait et sanglotait doucement, les yeux fixés sur ses mains inutiles. C’était sa plus belle œuvre, et il savait qu’il n’en referait jamais de pareille. Ses yeux erraient sur les poutres de la pièce, cherchant d’un air vide laquelle serait la plus apte à supporter son poids.
Soudain, son regard se posa sur la rose mécanique qui se trouvait sur une des plus hautes étagères. Lorsqu’on faisait tourner la clef, elle s’ouvrait en corolle, puis se repliait sur elle-même pour devenir un oiseau chanteur. Il la fixa de ses yeux cernés de rouge et enfiévrés, tandis qu’une idée commençait à germer.

Il se leva, fit descendre la rose, la manipula et admira le ballet de sa transformation. C’était toujours la transformation qui amusait le public. Le secret qui se dévoilait. Avec les œufs, l’extérieur était presque ignoré, seule la recherche du secret à l’intérieur comptait. Les secrets. La métamorphose. Il se mit lentement à sourire – une expression inattendue sur son visage décharné et sinistre. Il allait leur fabriquer une merveille, d’un genre que le monde n’avait encore jamais vu, et qu’il ne verrait plus jamais. Il allait créer un trésor qui serait conservé et transmis à travers les âges bien après que les Tsars soient morts, partis et oubliés.

Il commença avec des pendules cassées. Rampant de fabrique en tas d’ordures, il rassembla chaque jouet, chaque outil, chaque horloge qu’il put trouver et qui contenait ne serait-ce qu’un seul rouage. Son atelier se remplit rapidement, avec des piles et des piles d’engrenages, de courroies, de rouages et de ressorts, triés par taille et entassés jusqu’au niveau des étagères. Ses plans grandissaient eux aussi, passant de deux feuilles à cinq, puis à huit, puis à vingt. Bientôt, il commença à tracer des schémas sur les murs, gribouillant des annotations sur le sol, dans le mince passage entre les tas d’engrenages.

Le peu d’amis qui lui restait commença à jaser. Il était devenu invraisemblablement plus décharné et hagard, ses yeux enfiévrés et fixes, et il parlait rarement plus fort qu’un marmonnement. Les rares personnes qui s’arrêtaient chez lui pour vérifier si tout allait bien pouvaient à peine franchir sa porte, et étaient rapidement submergées par l’odeur de l’huile et de la rouille. Sa production déjà limitée de bijoux et de jouets s’interrompit complètement, en même temps que ses revenus. Il commença à vendre ses meubles, ses vêtements, tout ce qui pouvait permettre de payer le peu de nourriture dont il avait besoin. Des murmures de possession et de magie noire commencèrent à le suivre partout où il allait.

La mauvaise réputation n’était pas une chose nouvelle pour lui, et quelque part, c’était presque un avantage. Il s’était toujours méfié de ceux qui étaient trop gentils, trop ouverts, et le besoin moqueur d’interactions sociales ralentissait son Œuvre. Depuis qu’il avait renoncé à la frivolité du sommeil, il avait gagné encore plus de temps à consacrer à l’Œuvre, les protestations pitoyables de ses voisins au sujet du tapage nocturne étant réduites au silence par son regard sinistre. L’assemblage commença à prendre forme, les millions d’éléments commencèrent à migrer des piles de composants vers la masse grandissante qui prenait la plus grande partie de l’espace de la petite pièce. Il somnolait parfois dans son cœur silencieux, aussi près du sommeil qu’il ait pu l’être depuis des semaines, et écoutait le tic-tac fantomatique qui annonçait la naissance à venir.

Il mit tout ce qu’il avait, tout ce qu’il était dans l’Œuvre. Il lui parlait, la cajolait, l’insultait, lui chuchotait des confidences, lui hurlait dessus. Il perdit des morceaux de sa chair à cause de courroies mal ajustées ou de rouages enclenchés par erreur. Il sua sang et eau sur des burins, des alènes et des tournevis tandis que ses mains se coupaient, se couvraient d’ampoules, guérissaient puis se coupaient de nouveau. Il posait des questions à la masse au sujet de la peau de bois qui se formait rapidement par-dessus. Cette fenêtre devait-elle être placée ici, ou plutôt une tourelle ? Un lapin ou un rat, derrière cet arbre ? La première fois qu’il la fit fonctionner, les vibrations et les chocs métalliques provoquant la chute de toute la poussière au plafond, il enlaça et embrassa l’horreur de bois et de métal avec plus de passion qu’il n’en avait jamais eu pour une femme.

Enfin, elle était prête. Si grande qu’il lui faudrait abattre un mur pour la faire sortir, si lourde qu’il faudrait trente hommes robustes pour la hisser, et il la toucha avec toute la délicatesse et l’adoration d’un père touchant les petits doigts de son enfant nouveau-né. C’était au-delà d’un simple cadeau ou d’une offrande aux puissants, à présent. C’était tout ce qu’il avait jamais connu. Amante, enfant, mère, il avait mis tout ce que son âme faible possédait dans cette magnifique, terrible création.


La parade était un évènement important, bien qu’ennuyeux. Pendant les cinq ans qui s’étaient écoulés depuis qu’un homme maigre et sinistre avait été jeté dehors avec son œuf orné, le Tsar et sa famille avaient très peu changé. Il y avait peut-être un peu plus de graisse sur le seigneur et son épouse, un peu plus de fermeté sur les traits du prince, et quelques courbes suggestives sur la princesse, mais à part cela, le portrait était identique. Même la parade d’anniversaire avait les mêmes chars fatigués, les mêmes attelages décorés. Lorsque la procession arriva dans une rue bloquée par une forme massive et une horreur émaciée, il fallut réveiller la princesse, qui somnolait déjà.

Le Fabergé fou se tenait devant une colline recouverte de bâches sales. Il n’avait pas passé les dernières années à ne rien faire. Ses membres étaient aussi maigres que ceux d’un épouvantail, ses muscles tels de fins câbles bougeant sous sa peau. Sa tête ressemblait à un crâne avec des expressions limitées sur lequel on aurait tendu un visage, et son sourire faillit faire défaillir la reine. Ses habits usés, en lambeaux, pendaient sur lui comme des sacs, se gonflant et ondulant tandis qu’il exécutait une révérence. Sa voix n’était plus qu’un léger souffle rauque lorsqu’il dit : “Monseigneur, en ce jour glorieux, permettez-moi de vous présenter mon cadeau.”

Les bâches tombèrent, et toute l’assistance eut le souffle coupé. Un royaume de conte de fées était apparu au milieu de la rue. Autour de sa base, il y avait de petits arbres et des buissons, remplis de fées et de gobelins cachés. De petits ruisseaux et des lacs contenaient des sirènes scintillantes et des poissons souriants. Plus loin, un minuscule village de gnomes se tenait tout contre une chaîne de montagnes lilliputiennes, ses habitants figés en plein travail ou en plein jeu. Des oiseaux chanteurs et des dragons nichaient sur les hauteurs, et des formes sombres et suggestives guettaient dans les cavernes et les terriers.

Tout ceci faisait cependant pâle figure à côté du château. Avec ses spires s’élevant à près de vingt pieds de haut, il brillait telle une vision d’un autre monde. Deux larges, robustes vantaux étaient ouverts, des chevaliers en armure gardant l’entrée dans des heaumes emplumés. Sur les balcons, se trouvaient des dames d’une beauté surnaturelle, avec leurs suivants qui s’agenouillaient de dévotion devant elles ou les protégeaient d’horreurs venues tout droit des rêves les plus sombres des hommes. De grands bals et des fêtes étaient figés dans les salles intérieures, et un roi, avec un visage rayonnant de puissance, présidait un jugement. Les douves fourmillaient de créatures, et chaque pinacle servait de toit à tout ce qui porte des ailes.

Tout défiait la description. Chaque centimètre luisait et brillait de gemmes et d’ornements. Des cristaux irradiaient des arcs-en-ciel sur chaque surface, des feuilles d’or et des perles scintillaient comme dans un rêve.
Le créateur s’avança vers une ruelle et saisit un chien errant, avant de le faire passer doucement par la porte argentée de l’entrée gauche du château. Il la ferma, puis marcha vers un cercle de fées formé de champignons d’argent. A l’intérieur, se trouvaient de minuscules statuettes, et il en souleva une afin de la placer sur un petit autel de pierre au-dessus du cercle. Puis il introduisit une clef de bronze polie dans une serrure située en dessous de la pierre, et la tourna.

Instantanément, le royaume prit vie. Toute l’assemblée, jusqu’ici abasourdie, cria presque d’enchantement. Les poissons nageaient, les oiseaux chantaient, les chevaliers marchaient, les gnomes creusaient. Tout était mouvant, chantant, lumineux. Les branches des arbres remuaient sous la brise, les dragons grondaient, et depuis les profondeurs du cachot, on entendait un faible gémissement glaçant. Le roi tenait audience et prononçait son verdict, tandis que le Tsar et sa famille battaient des mains et admiraient tout ceci avec un immense plaisir. Le monde s’immobilisa de nouveau, et l’homme-épouvantail ouvrit la porte de gauche, montrant qu’elle était vide. Il sourit comme un dément, et ouvrit la porte de droite, relâchant un vol de minuscules colombes d’un blanc éclatant.

L’homme et sa machine furent transportés au palais en toute hâte. Son apparence repoussante, presque démoniaque, fut aussitôt oubliée à côté de l’amusement nouveau que son œuvre apportait. On dégagea une salle de bal, et un mur fut abattu pour y faire entrer l’énorme ouvrage. Puis, on y plaça des objets afin de les métamorphoser. Des merveilles au-delà de l’imagination naissaient à partir des objets les plus communs ; des perles luisantes avec une pierre, un chaton mécanique avec une vieille pendule, une gelée étrange qu’on ne pouvait ni couper ni perforer quelle que soit la force employée, à partir d’une simple carafe en céramique.

Il fallut arrêter deux fois le jeune prince, qui transportait un des chats royaux. Les choses passaient par une porte et ressortaient par l’autre, mais jamais on ne pouvait leur faire reprendre leur forme d’origine. Cependant, un canari fut sacrifié pour la bonne cause, et émergea sous la forme d’un parfait paon miniature. Le Tsar était enchanté au-delà de toute limite, et enlaça l’horrible carcasse puante du créateur de la machine comme si c’était son frère. Un dîner lui fut préparé ainsi qu’une chambre, et dans le cœur noir du bâtard de Fabergé, s’épanouissait un sentiment étranger, une joie pure et honnête.


Au milieu de la nuit, deux petites silhouettes se glissèrent dans la salle de bal. L’une portant une chemise de nuit, l’autre une robe de chambre blanche, les deux formes s’avancèrent silencieusement dans le noir jusqu’au château de contes de fées. La silhouette en chemise de nuit, le jeune prince, chuchota et pinça la jeune princesse jusqu’à ce qu’elle s’approche du portail du château. Il lui avait murmuré des choses horribles à l’oreille pendant la nuit, et l’avait menacée de révéler deux secrets déplaisants à leurs parents si elle ne l’accompagnait pas et qu’elle ne faisait pas ce qu’il lui dirait.

Il n’était pas un garçon vraiment méchant, du moins pas plus que n’importe quel autre jeune garçon pouvait l’être. C’était la même pulsion qui l’avait poussé à mettre des grenouilles dans le coffre à jouets de sa sœur, à la poursuivre avec des serpents et à lui donner des coups de pieds dans les genoux pendant le dîner, qui le poussait à présent à vouloir voir ce qui lui arriverait une fois dans le château. La princesse le supplia devant le portail, priant son frère, en un murmure, de la laisser regagner son lit. Il la poussa en avant plus fort, souriant triomphalement pendant qu’il la menaçait de dire à leur père comment ses vêtements préférés avaient réellement été détruits. Elle pâlit, frissonna, et entra silencieusement par le portail, ses larmes coulant silencieusement.

Il ferma le portail, son petit cœur de démon dansant d’une jubilation mauvaise. Il bondit jusqu’au cercle, sélectionna la grenouille avec un ricanement à peine maîtrisé. Tandis qu’il tournait la clef, il se remémorait toutes les moqueries de sa sœur, ses remarques spirituelles et moralisatrices. Alors que le château chantait et grinçait, cependant, le prince commença à avoir peur. Si quelqu’un se réveillait, on l’accuserait certainement. Il essaya d’établir un mensonge peu crédible pendant que les personnages dansaient, s’entraîna à cligner des yeux comme quelqu’un qui est encore à moitié endormi, et établit une excuse selon laquelle il aurait été le premier à avoir été réveillé et à être arrivé sur place quelques instants avant le premier témoin. Il était toujours en train de répéter lorsque le château s’arrêta et qu’il ouvrit l’autre portail.

Le hurlement réveilla le Tsar et son épouse en premier, même si leurs chambres étaient très éloignées de la salle de bal. Comme tous parents, ils semblèrent savoir immédiatement que leurs enfants étaient en danger. Ils dépassèrent les servants et les gardes ensommeillés, le Tsar ressemblant à un fantôme inquiet en robes pâles. Il se jeta dans la salle de bal, les servants sur ses talons, la porte craquelant le mur qu’elle heurta sous la force du choc. Le jeune prince était roulé en boule près du château, sanglotant et murmurant, tremblant comme sous l’effet d’un grand froid. Alors que le Tsar s’avançait vers son jeune fils, il entendit un son provenant du château. Il jeta un coup d’œil, et il en oublia son fils.

L’enfer était né dans les bois enchantés. Une masse gargouillante, tremblante, tentait de ramper à travers les arbres, des écailles ressemblant à des dents raclant le sol tandis qu’elle avançait. Deux creux qui avaient dû être des yeux dégoulinaient d’un pus sifflant, sa bouche, semblable à une plaie, s’ouvrant et se fermant d’horreur. Ses pattes molles, humides, s’accrochaient au sol scintillant, des tubes et des pointes filandreuses ondulant sur son dos à chaque pas. La chose gémit en direction des hommes et des femmes rassemblés, les loques de la robe de chambre de la princesse toujours suspendues à son corps, piégées dans les plis de sa chair, sa petite tiare enfouie près de la fosse vide qui constituait son nez. Les servants étaient immobiles, figés par la peur, et pas un ne réagit lorsque l’épouse du Tsar fit un malaise et heurta bruyamment le sol. Le Tsar, lui, se leva, lentement, trop choqué pour être effrayé, et alla réconforter sa fille.

La princesse mit des heures à mourir. Sa chambre fut scellée et la porte condamnée, le corps qui se trouvait à l’intérieur étant trop mal formé et tordu pour être enterré. Le jeune prince était brisé, tel une coquille vide. Sa capacité à s’exprimer se dégrada pendant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un fantôme errant, qui fixait pendant des heures les fenêtres et les murs. Le Tsar était dans un état à peine meilleur. Il marchait de long en large, fixant parfois son trône comme s’il n’avait pas la moindre idée de quoi il s’agissait, se laissant parfois aller à des crises de larmes ou de rage acide. Le public n’était au courant de rien, les servants présents cette nuit infernale ayant été menacés de mort s’ils révélaient ne serait-ce qu’un souffle de la vérité.

Le Fabergé fou fut celui qui s’en tira le moins bien de tous, à part la princesse, peut-être. Il fut tiré de son lit par six gardes, un sac fut enfoncé sur sa tête et un poing armé lui percuta l’estomac. Puis, il fut jeté dans une cave froide et y resta un jour entier, attaché et bâillonné. Souillé et épuisé, il fut traîné sur le sol et lorsque le sac fut retiré, il ne rencontra que le regard hagard, dément, du Tsar. Le Fabergé fou eut à peine quelques instants pour s’exprimer, et dès que le poing du Tsar acheva de briser ses dents déjà abîmées et qu’il les utilisa pour lacérer sa langue, cela devint de toutes façons impossible. Il continua à le torturer pendant presque deux jours. Finalement, il ordonna que les mains sans doigts de l’homme soient tranchées, que l’œil qui lui restait soit arraché, et qu’il soit enfermé dans la fosse la plus profonde et la plus noire jusqu’à ce qu’il y pourrisse.

On enleva le palais féerique de la salle de bal. Malgré toute la colère du Tsar, il ne pouvait se résoudre à le détruire. Sa simple vue ou sa seule évocation, pourtant, le submergeait de frissons et de migraines. L’objet fut donc péniblement descendu au sous-sol d’une aile désaffectée du château, et oublié. Au fil du temps, les dorures furent grattées, les joyaux retirés, les statuettes volées. Après plusieurs années, la coque de bois nue se déforma et éclata à cause du changement des saisons. On déplaça l’objet, puis on le déménagea encore, et il finit par trouver place dans une résidence d’été de la famille royale, enterré aux côtés d’autres trésors oubliés et ignorés.

Une légende commença à se répandre autour des bois et du château. Les arrières-petits-enfants du Tsar mort depuis bien longtemps se racontaient des histoires terrifiantes au sujet de l’objet, se mettant au défi de s’introduire dans le débarras pour le toucher. Un majordome très âgé finit enfin par raconter une version déformée de l’histoire, et ce scandale fit le tour des bars et des auberges pendant des jours. Certains finirent tout de même par s’inquiéter de l’existence de l’objet, et lors d’une révolte, le palais d’été fut brûlé jusqu’aux fondations. A cette occasion, de nombreuses œuvres d’art furent détruites, de même que la coque de bois de la machine, emportant la forêt sculptée et le palais féerique. Tandis que les braises refroidissaient, un mécanisme d’horlogerie, enterré, était ignoré et oublié de tous.


L’érudit découvrit l’existence de la machine dans un livre ; le journal oublié d’un serviteur, laissé à pourrir dans les archives de l’Université, acquis en tant que partie d’un lot d’une vente domaniale. Il ne remit jamais en doute sa véracité, même lorsque sa proposition rencontra la dérision de la faculté. Il puisa dans ses propres fonds, engagea d’autres ressources à la légalité plus douteuse, et décida de la retrouver. Après huit semaines de recherches et de fouilles, l’érudit se tenait, puant et sale, au-dessus de la cause déterrée du chagrin d’un Tsar.

Deux semaines de plus furent consacrées à la préparation du transport. La machine était impossible à désassembler, et l’érudit ne voulait pas prendre le risque d’abîmer davantage l’engin déjà fortement endommagé. Il fut soulevé entièrement de la fosse, emballé et rembourré soigneusement, et envoyé chez l’érudit avec un luxe de dépenses. Une fois là-bas, deux pièces furent éventrées et évidées, et la monstrueuse carcasse de métal y fut placée.

Pendant des semaines, l’érudit examina et tâta la masse de rouages… mais ne put rien en déduire. Ses expériences sûres et mesurées laissèrent bientôt place à des théories plus étranges et moins bien raisonnées, même après qu’il eut fait installer un tableau de commande avec des indications plus simples et plus directes, pour remplacer celui qui avait été détruit depuis longtemps. Son travail universitaire et ses autres recherches en pâtirent et furent ignorés. Il eut de plus en plus tendance à ruminer et à hurler des théories farfelues, marmonnant constamment “J’ai presque compris comment ça marche.”

Les autres l’évitaient de plus en plus, comme s’il était porteur d’une peste qu’ils pouvaient contracter. L’érudit ignora ce mépris, puis les lettres de réprimandes, puis celles de renvoi. Toujours, toujours, c’était certain, le tour de clef suivant serait celui qui résoudrait le puzzle, et qui donnerait du crédit à son histoire… toujours le prochain test, le prochain vase, le prochain chien, le prochain matériau… c’était toujours le suivant qui allait révéler la logique. Et si ce n’était pas celui-là, ce serait celui qui viendrait ensuite. Ou le suivant, certainement.

Il se détruisait à la tâche, mangé de l’intérieur d’abord par l’obsession, puis par la rage. Il imposerait une logique à la carcasse de métal, il lui ferait payer toute la souffrance qu’il avait investie dans cette tâche. D’une manière où d’une autre, il le ferait.

La police le découvrit presque par accident. Trois filles de joie avaient disparu dans le secteur la semaine précédente, et deux policiers faisaient leur ronde sans montrer ni espoir ni intérêt. La porte s’ouvrit silencieusement lorsqu’ils y toquèrent, le calme à l’intérieur les invitant à entrer en dégainant leur arme. Ils le découvrirent dans la cuisine, pendu au bout d’une corde. Épinglée sur sa poitrine, se trouvait cette note :

J’ai touché la main de Dieu
Elle est comme celle du Diable
L’enfer nous cerne tous
Pardonnez-moi ce que j’ai fait.

Les deux policiers fouillèrent la maison après avoir appelé du renfort, ne s’attendant pas à trouver autre chose que l’ennui et le regret qui accompagnaient tous les processus de suicide. Personne ne sut exactement ce qu’ils trouvèrent dans le sous-sol. Un seul des officiers remonta, et il ne parla plus jamais pendant les quelques années qui lui restèrent. Quoi qu’il eût vu là-dedans, cela avait laissé des cicatrices étranges sur son visage et laissé ses os plus fragiles que du verre. Les autres policiers qui étaient venus sur place déclarèrent que la maison était déjà en train de brûler à leur arrivée, sûrement en raison d’un court-circuit, ou d’un four laissé allumé par une victime de suicide distraite. Les gémissements et les gargouillis qui semblaient monter du cœur des flammes ne pouvaient être dus qu’à une fuite de gaz ou à du métal qui se tordait.

Ils ne savaient pas quoi faire de la masse de rouages noircis qu’ils trouvèrent après avoir dégagé le reste des débris. Lorsque les hommes du gouvernement vinrent, ils étaient plus qu’heureux de les laisser en prendre possession. C’est sans doute ce soulagement qui les empêcha de regarder de trop près leurs badges d’identité ou de suivre cette affaire de plus près. L’histoire fut oubliée également, comme n’importe quel autre incendie tragique dû à une victime du stress professionnel.


La Fondation était ravie, d’autant plus qu’elle venait d’apprendre qu’elle avait acquis l’objet quelques heures avant Marshall, Carter et Dark.

A présent, ils étaient assis, touchant et tâtant cette chose dans un isolement contrôlé, s’émerveillant de cette œuvre née de la folie. Ils apprirent de plus en plus, et plus ils apprenaient, moins ils comprenaient. Ils glissèrent peu à peu dans la confusion et la colère, leur folie équitablement répartie entre plusieurs personnes, certes… mais ils y glissèrent tout de même. Ils continuèrent à tester et à théoriser, tentant de chercher une logique à la folie.

Tentant de comprendre les secrets de l’univers grâce à un jouet d’enfant.

Auteur original: Dr GearsDr Gears
Titre du conte: Clockwork Time
Source Originale: The SCP Foundation.
Date: 15/01/2012
Lien: http://www.scp-wiki.net/clockwork-time

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License