Chapitre 1 : Débâcle
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Équipe 11 : Harcko, Dmark et Seyph

Seyph

Une heure après la chute d'Aleph.

Tout ira bien. Il ne faut surtout pas paniquer. Continue à compresser le temps qu'on trouve des secours, un garrot ou n'importe quelle solution.
Putain. Il y a beaucoup trop de sang.
Ne pas paniquer.
"Tout ira bien Ana, ils arrivent bientôt."
S'il te plaît, tiens encore un peu. Tu peux pas m'abandonner comme ça.
"On est à l'abri maintenant, et j'ai envoyé une demande d'aide, il faut juste un peu plus de temps…"
S'il te plaît…
Réponds-moi.


La section de la Bibliothèque était redevenue silencieuse, et moi je trempais dans les tripes d'une femme que j'aimais.
Loin au dessus de nos têtes, la jonction avec l'univers A-569 était en train s'effondrer sur elle-même, en un nuage miroitant mêlé de fumée noire. Yggdrasil était en train de mourir, ses livres ravagés par les flammes, son écorce de données corrompue, ses enfants vagabonds noyés dans la poudre, l'huile et le sang.
C'était la fin du monde, et j'avais juste envie de me rouler en boule pour pleurer.
Mais ça aurait été une mort trop douce. Il fallait continuer. Il fallait savoir. C'était la seule chose pour laquelle nous étions tous dans la Bibliothèque, et à présent la seule chose qui me restait.
Je l'ai donc allongée pour qu'elle repose paisiblement, et me suis relevée. Son corps disparaîtrait en même temps que toutes ces répliques d'univers, en tombant dans le Néant. J'ai hésité, puis me suis à nouveau penchée un instant pour déposer un baiser amer dans ses longs cheveux blonds.
C'était vain.
J'ai arraché un fusil d'assaut des mains d'un cadavre à l'angle d'une étagère, et ai laissé derrière une partie de moi-même.


Les combats entre l'Insurrection du Chaos et l'Église du Dieu Brisé faisaient trembler des sections entières de l'arbre-monde. On pouvait à peine respirer dans le voisinage des noeuds, tant l'espace était saturé de gazs brûlants, et certaines Branches étaient devenues de telles fournaises que rien ne pouvait plus y accéder. J'ai traversé les veines de la Bibliothèque suppliciée en courant, entre les piles de livres éventrées et les fulgurances des attaques informatiques à grande échelle, qui laissaient derrière elles des pluies de lignes de code mortes.
Je ne sais pas comment j'ai fait pour arriver au point de rassemblement. Un miracle en plein enfer. Seules deux personnes avaient eu autant de chance que moi. Un échange de regards, et le premier se remit à panser le crâne de l'autre en faisant semblant de ne pas avoir vu les traces noirâtres de larmes sur mes joues. Je me suis effondrée, épuisée, près de l'entrée de la zone, la lourde arme entre mes bras. J'ai posé ma tête sur le métal froid et on a attendu que d'autres arrivent au point donné. Personne n'a réussi.
"Vous voulez un pansement pour votre genou ?"
Je n'avais pas remarqué la blessure légère qui barrait mon genou droit. Sûrement parce que j'étais trempée de sang en train de sécher. Ou parce que ça faisait trente minutes que j'étais comme dans un grand brouillard vide.
Le gars qui était soigné avant moi me tendit une bouteille d'eau avec un petit sourire de compassion.
"Tiens. Faut pas laisser ça coaguler dans les cheveux.
- Merci."
J'aurais voulu qu'ils me fichent la paix, mais j'ai quand même accepté les pansements et la bouteille. C'était toujours mieux que de devoir faire la conversation. Les bruits de lutte se rapprochaient.
Les autres avaient donc décidé de se battre pour la Bibliothèque, ou avaient succombé avec. Nouveaux regards. On avait attendu assez longtemps, il fallait évacuer vers le Tronc. J'ai frappé doucement ma tête contre l'étagère, avant de me relever.
Bouger.
Survivre.
La tristesse pourrait venir quand on aurait échappé au désespoir.


Lieu de sortie : Syrie, Damas. Ancienne Madrasa ‛Âdiliya. Habituel Musée National. Actuelle ruine.
Dure journée pour les lieux de savoir.
Les sons des coups de feu s'estompèrent pour faire place à un silence qui n'augurait rien de bon.
Le gars avec la trousse de secours jeta un regard circulaire aux alentours et se passa la main dans les cheveux avec lassitude.
"On dirait que la Fondation est tombée avant nous… J'espère que vous connaissez vos bases en thaumaturgie."
L'autre grimaça en regardant le squelette de dinosaure carnivore et particulièrement vivace pour une espèce éteinte qui venait de repérer en notre personne d'appétissantes futures proies.
"J'ai rien en stock pour la situation. Et vous ?
- Que dalle.
- On serait morts à la moitié du dessin du glyphe."
L'anomalie rugit, et se mit à galoper, l'air étrangement allègre. Ça devait faire longtemps qu'elle n'avait pas pu se payer une telle partie de chasse.
Le passage s'était déjà refermé et je doutais que les armes à feu soient utiles contre un sac d'os ambulant.
Plan B.
"COUREZ !"
Avec un peu de chance on pourrait vivre le temps de chercher de quoi ne pas se faire bouffer. Dans le pire des cas ça serait un sursis.
Le poids mort de l'arme cisaillait mon épaule, mais c'était dérisoire par rapport à l'avantage stratégique qu'elle représentait. J'ai donc renoncé à m'en débarrasser, même si elle gênait mes mouvements. Heureusement, j'étais plutôt endurante : on avait beau passer son temps dans les bouquins, la vie dans le multivers était parfois loin d'être un pique-nique. Aussi je me faisais assez peu de soucis pour mes camarades d'infortune et rassemblais toute ma concentration pour ne pas m'étaler sur le sol couvert de bris de verre, de blocs de pierre et de crevasses béantes. Le prédateur réduisait la distance à grandes enjambées, une chute signifierait probablement un aller simple vers la dentition parfaite de son crâne creux.
On a passé en dérapant un angle de mur branlant, avant de déboucher sur la rue. Personne ne s'attarda sur le paysage urbain déchiqueté. On aurait le temps d'être choqués après. Pour l'instant, la fuite primait sur tout le reste.
Le gars à la tête bandée poussa un cri de victoire asthmatique en apercevant un scooter sur béquille, encore chevauché par la moitié inférieure de son propriétaire. Il dégagea le cadavre et tourna vivement la clé. Le T-rex défonça un des rares murs encore debouts derrière nous, et balaya joyeusement le portail de lourdes pierres taillées.
"Montez !"
J'ai croisé les doigts en espérant qu'il sache conduire, avant de m'accrocher. L'engin démarra en trombe, et le fossile fit claquer sa mâchoire de frustration, tandis que ses proies s'échappaient dans les lambeaux de la capitale syrienne.
J'ai vite regretté d'en connaître assez sur les dieux. Parce que là j'aurais bien aimé en prier un. La métropole millénaire était un chaos sans nom, le ciel rouge et les rues impraticables. Mais apparemment on n'avait pas tous la même définition du mot "impraticable". Tandis que le scooter slalomait comme un fou en faisant hurler son petit moteur, on n'en menait pas large. Celui avec qui je partageais le siège récitait fébrilement des formules apotropaïques depuis qu'on avait dévalé un escalier de la vieille ville à 70 km/h. De mon côté j'avais eu trop peur de lâcher une main pour prendre mon bloc-notes, mais il fallait avouer que je me serais sentie plus à l'aise avec quelques runes de protection. D'autant plus que la ville grouillait d'anomalies, pour la plupart hostiles.
J'allais faire une blague sur un quelconque film catastrophe, mais un cratère au beau milieu de la route en a décidé autrement. J'ai fait abstraction du goût de fer et ai fermé ma gueule.


On avait à présent quitté les zones les plus peuplées et on s'enfonçait dans l'arrière-pays. Il y aurait statistiquement moins de risques là où il y avait moins de monde. Évidemment, à présent plus aucun endroit n'était sûr. C'était la Fin avec un grand F, après tout.
Le pauvre scooter avançait en crachotant sur une route usée par le temps. À part les amortisseurs, un bout du pot d'échappement et le garde-boue, on n'avait déploré aucune perte, ce qui était inespéré.
On croisait beaucoup de gens sur la route. Certains fuyaient vers des destinations inconnues, avec le canapé sur le toit. D'autres étaient à pied ou à vélo. Il y avait ceux qui transportaient de lourds sacs de boîtes de conserve et ceux qui vendaient des rouleaux de papier toilette à la sauvette.
Par moments on tombait aussi sur des macchabées. Le moteur toussait alors de plus belle, alors qu'on accélérait pour mettre de la distance avec la zone.


Deux heures plus tard, la nuit tombait sur le ciel vermillon.
L'air était plutôt doux, malgré l'odeur persistante de pneu fondu et de souffre. Le scooter contourna doucement une remorque de poids-lourd renversée, tandis que je barrais une énième fois ce que je venais d'écrire. J'étais mauvaise pour composer des épitaphes.
Une femme nous fit signe alors que l'on passait devant sa maison isolée. Elle nous demanda si on avait croisé son mari en venant. On n'avait vu personne durant les trente dernières minutes. Elle parut inquiète, nous jaugea un instant en s'arrêtant sur nos têtes d'étrangers, le véhicule défoncé et le fusil qui pendait piteusement à mon flanc.
Elle nous demanda alors d'où nous comptions dormir, et nous proposa gentiment de venir partager le dîner avec ses autres hôtes. Elle avait dû conclure qu'on n'était pas une menace et même peut-être qu'on pourrait servir en cas de nécessité. Une femme avisée.
J'ai passé la porte pour arriver dans une salle à manger joyeusement bruyante, un peu gênée par mes vêtements tachés et mon arme en bandoulière. Les deux autres n'étaient pas plus reluisants. Couverts de poussière et et l'air épuisé, ils avaient exactement l'air de ce qu'ils étaient : des rescapés perdus après une débâcle.
Le conducteur semblait particulièrement crevé. Son front continuait de saigner un peu malgré le bandage serré. Ses cheveux bruns bouclés étaient en bataille et son T-shirt déchiré. Ses yeux se posèrent sur le plat fumant qui exhalait une délicieuse odeur de viande mijotée.
Il n'était pas le seul à avoir faim. L'autre aussi glissait un regard furtif sur les victuailles en tripotant son bracelet de cordelette rouge. Si on faisait abstraction de la crasse, c'était un homme d'apparence plutôt soignée, typé asiatique. Sa chemise blanche sentait la fumée et une partie de son manteau était sérieusement cramée, mais il avait réussi à garder une certaine classe malgré les circonstances. La malette en cuir remplie de matériel médical aidait certes à maintenir cette impression.
La maîtresse de maison demanda à son fils de ramener des chaises et le gamin revint avec deux tabourets et des coussins. Une des femmes déjà attablées demanda avec un sourire curieux ce qui nous amenait ici.
"Eh bien nous sommes des…"
Mon dieu, je parlais l'arabe comme une vache espagnole. C'était l'inconvénient d'apprendre dans les livres.
"… bibliothécaires, je suppose ?"
Haussements de sourcils perplexes de l'assemblée.
"C'est pas comme si ça avait une importance maintenant. Disons qu'on a été obligés de fuir et que ladite bibliothèque est en train de brûler.
- Oh, c'est dommage.
- Ouais."
On resservit du ragoût.
"D'abord la guerre et ensuite ces choses étranges. On vit une époque dangereuse. Mais -elle ajouta sur le ton de la plaisanterie- il faut faire avec, et tant qu'on entend pas les trompettes, je ne crois pas à l'Apocalypse !"
Un silence s'abattit sur la pièce.
J'ai reporté mon regard sur mon assiette, la gorge nouée. Le compagnon aux cheveux ébouriffés se leva et demanda d'une voix un peu tremblante si il y avait des toilettes. L'hôtesse remit avec empressement une cuillérée de sauce dans l'assiette la plus proche et passa à un autre sujet de conversation.
Le repas se poursuivit tranquillement. Il avait dû mettre en place une Bulle en allant vomir, car aucun des bruits inquiétants qui rôdaient alentours ne troubla la discussion paisible partagée par des inconnus autour d'un ragoût. On évita cependant d'aborder à nouveau les sujets eschatologiques.
La nuit était bien entamée quand trois sonneries stridentes fendirent l'espace de la salle. C'était un son bien connu. Il voulait dire "urgent, prioritaire et absolu". La dernière fois que je l'avais entendu, c'était dans la section A-320, juste avant que tout bascule. Avant qu'elle… avant le début de la Fin. Je ne voulais plus y repenser.
J'ai sorti mon téléphone en serrant les dents.

Serpent mort, conscience numérique compromise, zone très réduite reste sous notre contrôle. Base établie à l'endroit que vous sav113-B.
Communications ont cessé d'être sûres, détruisez les terminaux.

Vous avez 80 jours, faites en sorte qu'il y ait un avenir.

F.

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