Cinq Et Sept

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Feulement-iod-sucre

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L’être me regardait en arrondissant ses organes visuels suintant d'une odeur de sel humide. Des « yeux » : une innovation organique limitée à quelques animaux fouisseurs sur ma planète natale, mais très répandue dans les organismes vivants par ailleurs. Dans ce monde, le plan d’organisation de ces organes m’évoquait un vestige d’une origine aquatique récente.

L’être se tenait à quelques reptations de moi, prudent même si les distances étaient moins concrètes dans les rêves. Il était la première créature avec laquelle j’entrais en contact après mon voyage ; une petite créature bipède, à symétrie planaire.

L'environnement était riche d'une odeur de chlorophylle sèche rythmée par un vent transportant de petits grains de farine de roche. L'environnement, que je percevais glacé sans en ressentir la morsure, devait être répandu sur la planète : son degré de réalisme ne pouvait être dû qu'à une expérience partagée par de nombreuses créatures.

L'animal qui me faisait face était de la famille des « Enfants de la nuit », l’espèce qui avait valu à plusieurs de mes coreligionnaires le surnom de « demi-Messagers ». Il était bien plus petit qu’eux, et je ne perçus un bruissement de poils épais qu'au niveau de sa tête. Par endroit, cette fourrure vibrait plus lourdement et s'accompagnait d'une odeur de terre ferreuse.

Une catégorie de bipèdes sapients avait effectivement pu être observée il y a quelques milliers d’années. Il en existait, de mémoire, au moins cinq types : trois proches qui se différenciaient par leur éloignement géographique, et deux qui étaient apparues par des isolation insulaire.

Celui qui me suivait se cachait maladroitement derrière des objets oniriques qui ne masquaient en rien son odeur ou ses vibrations, encore moins sa présence onirique. Il devait être d’un peuple ayant peu développé l’oniromancie. D'ailleurs, son apparence allait dans ce sens : il séparait peu son apparence éveillée de son apparence onirique. Ma radula fit un signe dans sa direction pour lui signaler que je l’avais vu.

« Qu’es-tu ? » s’exprimagina-t-il fièrement tandis que son nom m’apparut mentalement.

J’en perçus une traduction olfactive : "Aiok". De mes trois récepteurs chimico-vibrocepteurs, je sentis les mouvements de sa bouche, qui m’indiquait que l’être devait utiliser un langage sonore pour communiquer. Un bruit de fripement provint de son visage lorsqu’il comprit mon nom : Feulement-iod-sucre.

« C’est… Une odeur et une sensation ? m’interronfla-t-il.

-Oui, acquiesongeai-je. Chez moi, nous ne parlons pas comme vous.

-Tu viens de derrière la paroi ? »

Il était méfiant.

« De quelle paroi parles-tu ? émystifiai-je. »

Sa céphalisation faciale se tourna vers le sol, et sa volonté fit s’ouvrir la terre. Deux mètres plus bas, une barrière stricte s’élevait. Une frontière onirique, qui condensait en un espace fini une distance onirique immense. J’y perçus une activité onirique standardisée.

Cette barrière avait dû être créée par les Enfants de la Nuit. Munis d’une technologie organique, il ne devait pas leur être difficile de créer des dispositifs rêvant d’une idée fixe pour la rende concrète dans le monde des rêves.

Cette barrière était renforcée ; largement suffisante pour contrer tout le potentiel que pourrait jamais déployer un être tel que celui qui me faisait face. Elle servait soit à empêcher les enfants de la nuit rêvant d’en sortir, peut être pour entrer au minimum avec les êtres tels que mon interlocuteur, soit pour contrer une civilisation bien plus avancée oniriquement : une autre civilisation de leur espèce, une autre civilisation de cette planète, ou encore pour éviter toute intrusion onirique d’orthotans.

« Oh, cette paroi. Non, il y a sans doute des gens derrière mais pour ma part, je viens du ciel, dis-je alors qu’un de mes tentacules ventraux pointa la nuit qui nous dominait. »

Je sentis une foule de questionnements apparaître chez cet être : il fourmillait de curiosité.

Je remarquai que la version onirique de leur satellite arborait une odeur végétale que seul le rêve rendait perceptible. Au moins dans le monde des rêves, elle devait être peuplée. Je précisai donc :

« De mon côté, je viens de bien plus loin que la Lune. Il existe d’autres mondes ; dans le monde éveillé, si on va plus haut que les oiseaux volant le plus haut, on se rend compte que les monde sont ronds. Et si on s’éloigne suffisamment, on arrive dans d’autres mondes. »

Je perçus des émotions mêlant perplexité, curiosité et fascination.

« Et… Toi et ton peuple venez souvent dans les rêves ?

-Même si les rêves réduisent les distances, chimèxpliquai-je, elles existent quand même. Mon peuple connaît le voyage onirique depuis longtemps, mais sans moyen dédié nous ne sommes pas capables de communiquer au-delà de notre système stellaire.

-Je ne comprends pas ce mot.

-Ce… C’est compliqué. Dis-toi qu’on a plusieurs Lunes, et qu’on peut parler avec les gens qui sont dessus.

-J’imagine que vous rêvez plus facilement que nous. » comprillusionna l’être.

Il m’inspectait même sous toutes les coutures, oscillant entre la curiosité, la fierté et la méfiance.

« Toutes nos colonies rêvent, oui. C'est grâce à cette bosse que nous avons sur la tête », dis-je en montrant mon céphalon onirique avec mon manteau.

Il sembla ne pas comprendre tout de suite le concept de « colonie », mais la porosité des concepts dans le monde des rêves dut lui faire comprendre qu’il s’agissait d’un concept proche de son système de famille.

« Ça m’a permis de continuer à communiquer avec eux pendant mon voyage. Mais pour la plupart des espèces que j’ai rencontrées, les êtres rêvent pour eux-mêmes. »

Dans le sol, une créature vermiforme s’agita. Aiok émit une odeur de panique :

« Attention, un esprit-serpent !

- Ne t’en fais pas, rassurai-je. Ce n’est qu’un Nohl-av, une créature qui se nourrit de réali… Enfin, une créature qui rend plus fine la frontière entre l’éveil et les rêves. Dans mon vaisseau, j’en ai tout un bassin pour voyager plus vite et rêver plus loin.

-Je ne sais pas ce qu’est un vaisseau.

-Ah, oui. Mon… Ma hutte, mais pour me déplacer entre les mondes, tentai-je en
cherchant des mots qu’il pourrait comprendre.

-Comme une barque de roseau ?

-C’est ça ! »

Une odeur de compréhension l’envahit.

« Si tu as besoin de trouver du roseau, quand ton… "vaisseau" moisira, je connais quelques endroits près de mon camp. Et, j’en demande peut-être trop, mais si tu peux nous enseigner le savoir secret qui permet de faire voler des barques au passage, je suis certain que tout le camp t’accueillera bien.

-C’est… Plus compliqué que ça, hésitai-je en cherchant une meilleure explication. »

Je me concentrai sur la structure de mon vaisseau, ses pièces et envoyai une image de ce dernier en train de voler.

« Je vois ! songerit Aiok. Je dois passer pour un idiot ! Il semble plus être fait dans une sorte de roche. Non, de pierre à feu. Et moi qui imaginai une barque géante en forme de hutte !

- Je ne pourrais malheureusement pas vous enseigner sa façon de le concevoir. Il a demandé les efforts de plusieurs colonies, d'autres huttes particulières pour le fabriquer. Ça vous prendrait beaucoup de générations pour faire quelque chose de semblable. »

Plusieurs autres Nohl-av se manifestèrent à la fois, creusant la réalité jusqu’au monde onirique.

« Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Aiok.

-Ca veut dire que ces animaux sont assez active pour me permettre de rêver jusqu’à mon monde d’origine. Je dois parler à mon… chef.

-Je ne comprends pas bien ce mot… J’ai l’impression que c’est proche du concept de « parent » ?

-C’est la personne qui me donne des ordres. »

Il parut paniqué.

« -Quoi ? Comment ça ? Il te manipule ? Tu es redevable auprès de ton chef, c'est ça ?

-Non ! cauchemarrigeai-je. Enfin, c’est la personne qui en sait plus que moi sur… Sur les esprits, et à qui je demande quand je ne sais pas quelque chose. »

Il parut comprendre un peu mieux le concept, même s’il restait dubitatif.

« J’imagine que je dois te laisser partir, oniregretta-t-il. J’ai encore des questions à te poser sur les rêves, tu sembles t’y connaître mieux que moi.

-Ne t’en fais pas, je repasserai. Ce n’est que l’affaire de quelques instants. »

Aiok acquiesça.

Les être anguiliforme avaient suffisamment dévoré la réalité pour que je n’aie qu’un effort de volonté minime à effectuer pour projeter mon esprit vers d’autres régions onirique. D’un seul coup, je franchis des distances de rêve immense. Le monde des rêves avait ça de particulier que, si les planètes étaient bien séparées par les rêves mis en communs de leurs habitants, on n’y traversait jamais réellement une forme de cosmos. A la place, une nuit aux astres tassés, remplie d’atmosphère, que les créatures voyantes rêvaient baignée d’une lueur violette et pour ma part d’odeurs fruitées.

Je vis défiler tout autour de moi de nombreux mondes avant de plonger vers kalaphaste, site de mon rendez-vous. Je me retrouvai sur une immense plage de récifs constitués des exosquelettes de créatures multimondiales. L’île kalaphastienne était un monde unique, non pas dérivée d’une planète mais constituée des souvenirs de dizaines d’espèces sapientes oniristes. Partout, des ruines atemporelles mêlaient des styles fondamentalement différents.

Un vent frais chargé d’anemoia soufflait partout sur ce paysage universellement et radicalement étrange.

Mes rampements vers le théâtre en ruines où l’archiprêtre m’attendrait se firent prudents. Ici, mes mouvements étaient plus lents, gênés par les fragments de rêves multiples forçant à un réalisme proche de l'éveil.

Une silhouette fourmillant d’odeurs sucrées et ferreuses se trouvait au milieu du théâtre en ruines. Deux de mes coreligionnaires étaient à ses côtés. L’un était une sorte de tour vivante à l’odeur de sel dont sortaient plusieurs appendices bourdonnants. L’autre garde était de la même espèce que l’archiprêtre Koru Duib Onteus 14772, une large créature applatie, couvert d’une carapace protégeant un ventre protoplasmique sentant le cuivre.

L’archiprêtre avait de nombreuses altérations plus typiques d’autres espèces de l’Amas d’étoiles ouvert. Il avait hybridé sa conscience avec d’autres êtres avec le temps : des appendices comme ceux de son garde en forme de tour, une pince d’un fusiforme dodécastellarien. Il avait même une face osseuse semblable à mon espèce, bien qu’il fut bien plus grand. La légende racontait que le monde des rêves était l’endroit de sa véritable existence, et qu’il laissait constamment son corps physique être prélevé de son ichor, en offrande aux Saints. Il était l’une des plus hautes autorités oniriques de l’alliance de l’amas des étoiles ouvert.

« Mon cinquième demi-Messager, onirisa-t-il. Où en es-tu de ton trajet ?

-Je suis en orbite autour de la Terre, rêvpondis-je. Aucune activité de la vie silicée mentionnées par les archives du temple n’a été observée. Le satellite de cette planète compte encore une Zone de Rêve datant d’une civilisation que nous n’avons jamais rencontrée. Si j'en ai l'occasion, je me lancerai dans une expédition là bas. Les bipèdes velus sont toujours actifs ; la civilisation des Enfants de la nuit semble s’être exportée partout dans les massifs montagneux, et domine ce monde. Ils ont la technologie la plus avancée de cette planète mais, étant organique, on peut écarter la majorité des risques liée à une frappe vers l'espace. Les autres peuples sapients, des cousins humanoïdes, vivent en marge des Enfants de la Nuit. J’ai pu en contacter au travers de leurs rêves.

-Mh, j’espère que pour toi que ça suffira. Même si c’est peu commun, quelques peuples biotechnologiques stellaires ont été observés… Enfin, quoi qu’il en soit, ton initiative ne me permet pas de t’appuyer.

-Je sais. Mais vous ne m’en avez pas empêchë non plus. »

Son silence transcrit son inquiétude : le Saint Septième était malade, et chaque peuple converti à l’orthotanisme pouvait changer la donne. Comme tant d’autres missionnaires, je m’étais élancé vers de lointains systèmes de la Voie Lactée dans l’espoir de lui procurer assez de sang pour survivre. Ces missions, pour beaucoup risquées, auraient habituellement été interdites.

Pour ma part, j’avais choisi un monde déjà connu, qui avait autrefois accueilli une colonie orthotane, avant de disparaître. Depuis, les quelques contacts avaient été avortés par une civilisation belliqueuse de ce monde.

« Bien. Fais de ton mieux, et sois prudent, me souhaita l’archiprêtre. Les Trois derniers Saints puissent-ils te guider. »

Je me dressai en montrant mes pseudopodes ventraux en signe de respect.

Je me préparai à contacter une dernière fois ma colonie avant de prendre contact avec la Terre, mais n’eus même pas le temps de me lancer dans un nouveau voyage. L’île se brouilla tout à coup, et je me retrouvai à nouveau dans les rêves terriens. Aiok n’était plus là, et avait dû se réveiller. Je l’imitai aussitôt pour comprendre se qui se passait.

Je repris conscience dans ma cabine de pilotage, entourë d'instruments vibrants et odorants. Ma radula activa le vibolfactographe. Il m'indiqua que le vaisseau venait d’être touché ; les Nohl-va ne mangeaient plus, trop paniqués par les secousses.

Si tôt ? Je m’étais pourtant protégë des attaques en me plaçant à distance de la planète. Une série de tirs en provenance de la planète me confirma que, si les Enfants de la Nuit étaient peut-être dépourvus de locomotion spatiale, ils n’en étaient pas moins capable d'utiliser des armes à l'encontre des objets spatiaux.

Le système interne de mon vaisseau réagit : le bolide qui l’avait touché se développait en un être biotechnologique cuirassé, prêt à saborder mon vaisseau. D’ores et déjà, il coupait des câbles, éventrait les tuyaux et bousillait tout mon système. Même mon système de régénération nanorobotique ne suffisait pas à compenser les pertes.

Une vibration sourde et continue, le signal du vaisseau, m’informa que le vaisseau était dans une trajectoire chaotique. Je regardai mes instruments : un immense trou avait été creusé par la créature dans la soute. Je ne pouvais faire feu sur elle sans bousiller une grande partie de mon vaisseau. En revanche, si je plongeais vers l’atmosphère, il était tout à fait possible qu’elle soit aspirée dehors. Peut être même que l’atmosphère la désintègrerait. Il ne me restait qu’une chose à tenter.

Ma radula s’approcha du pavé de commande, et ordonna la descente atmosphérique.

Indomance

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Les ailes de l’autoptère bruissèrent encore avant que le biovéhicule ne finisse de se poser. Mon apprenti.e et collègue, Pouturce, descendit de l’immense chauve-souris biotechnologique. Iel frissonna en quittant sa chaleur corporelle. Notre fourrure, déjà épaisse, avait été renforcée par une prise d’hypertrichotique. Malgré cela, la différence de température entre les confortables allées souterraines des cités himalayiennes et le vent froid de la Steppe-toundra rendait chaque expédition dans le Jour difficile.

Je descendis à mon tour. Le vaisseau abattu par nos arme stellaires trônait au milieu d'un large cratère. Mon œil artificiel tressautait d’un élément à un autre, tandis que le ganglion nerveux associé interprétait les données ; il devait appartenir à une espèce privilégiant la vibroception et l’odorat aux autres sens.
Alors que j’analysais la structure, je sentis que Pouturce n’était pas très attentif. Iel avait compris que l’extraterrestre n’était plus dans son moyen de transport.

« Tu sais, signai-je pour lae rassurer, les contacts avec les êtres du Jour comportent toujours un risque, mais généralement ça se passe bien. C’est juste un boulot : on trouve le vaisseau, on s’assure que l’extraterrestre n’ait pas survécu, et on nettoie tout pour éviter que les humains ne jouent avec. »

Iel se frotta les mains pour les réchauffer.

« Qu’est-ce que tu en sais, Indomance ? Tu n’as jamais fait face à cette civilisation. »

Il en était conscient par mes souvenirs qui lui avaient été injectés. Les miens, et ceux de mes prédécesseurs, pour assurer une transmission des savoirs à longue échelle.

« On a les rapports des contacts avec les précédents missionnaires orthotans, ne t’en fais pas. Et même si tu n’en as pas les réflexes musculaires, j’ai combattu des faes. Nous avons l’avantage. Si tu commences à stresser, tu vas juste te gâcher la vie. »

Iel ne parut pas convaincu.e, se contentant de passer ses mains dans la fourrure et de jeter un regard peu rassuré aux alentours. Il ressortit ses mains pour exprimer ses craintes :

« Tu n’as pas peur que des humains viennent ici ? J’ai entendu dire qu’ils étaient capables de perturber notre technologie. »

J’interrompis mon analyse.

« C’est vrai. Ils en sont capables, mais ils sont peu nombreux. Même sans notre technologie, nous avons nettement plus de force qu’eux. Et ils vont rarement aussi loin au Nord. Quelques groupes l’ont fait jusque-là, mais ils sont toujours repartis vers le sud. Éventuellement, la variété africaine en serait capable, mais les individus les plus proches n’ont été observés au mieux qu’à des centaines de kilomètres d’ici. En plus, aucun d’entre eux n’a été vu pratiquant le cannibalisme. Au mieux, tu as un petit réseau de communauté au sud-est d’ici, mais on aura bien réussi à résoudre la situation d’ici là, non ? »

Il regarda tout autour. Un barrissement lointain de mammouth pleurant la mort d’un congénère tué par l’explosion le fit sursauter.

« N’empêche, ils progressent de plus en plus en Asie. Si ça continue, ils finiront par arriver sur les continents vides.

-C’est possible. C’est l’argument de la société des chasseurs des Andes pour avoir le droit de mener des battues à l’humain. Mais une fois sur deux ne mène qu’à plus de dispersion de nos chers cousins. Et puis, ça prendrait de toutes façons des milliers d’années avant de les retrouver en Amérique du Nord. »

Je le taquinai :

« A la rigueur, le plus grand risque pour nous c’est l’ermite cinquiste. Son campement n’est pas plus loin que l’aire d’habitat des humains les plus proches. »

Les yeux de Pouturce s’arrondirent. Il comprit que je le vannais, mais le doute s’insinua en lui. L’ermite cinquiste était le seul survivant d’une secte cinquiste. Ils s’étaient lancés dans le braconnage d’humains, il y a des années, afin d’en collectionner les mains. Nous avions remarqué qu'il existait toujours cinq cultes cinquistes et, pour éviter qu'un autre n'émerge spontanément, nous avions laissé un unique survivant.

Il y avait fort à parier qu’il chercherait à trouver cet objet tombé du ciel ou son passager ; c’était une des raisons qui motivait les « Affaires du Jour » à agir. Si un cinquiste mettait la main sur des technologies orthotanes, la Norme Souterraine en serait perturbée. Or, nous nous dressions dans le Jour pour permettre à société des Enfants de la Nuit de suivre son chemin, sa Norme Souterraine.

Mon œil gauche vibra. Son analyse terminée, il avait déduit que son habitant s’était extrait du module spatial pour s’enfoncer dans la steppe. Le peu de sang, s’il indiquait une blessure, pouvait cacher une capacité de régénération.

Mais d’autres éléments d’analyse se dessinaient ; ainsi, le vaisseau était muni d’une cuve contenant des animaux vermiformes. Les souvenirs du précédent missionnaire m’informaient que cette créature extraterrestre avait déjà été observée. Je dégageais la cuve remplie d’eau, et vis la nuée d’anguilles s’agiter dans l’eau. Si nous les laissions là, nous prenions le risque d’une contamination biologique de notre planète. Les microorganismes étaient déjà suffisamment dangereux comme ça.

« Pouturce, informai-je mon collègue, vas m’analyser le sang qui traîne au sol. Avec de la chance, on pourra en déduire si notre invité.e est compatible avec l’environnement de notre planète. »

Pouturce s’exécuta. De mon côté, je repartis vers l’autoptère. Je plongeai ma main dans sa commande cérébrale, et lui demandai d’ouvrir son sphincter de stockage latéral droit. Le sas organique libéral un grand proboscis relié à une poche.

Guidé par mes pensées, il serpenta vers le vaisseau. J’activai le jet, et un liquide, concentré semblable à celui produit par les scarabées bombardiers, jaillit. Le vaisseau était résistant, mais les anguilles étaient déjà mortes à leur contact. Pouturce s’éloigna après que je l’eus prévenu.e : j’allais passer à une méthode de destruction plus radicale à l’aide d’un bain chimique d’enzymes et de d’acides. J’en aspergeai l’engin spatial. Après une première réaction explosive, le bruit blanc de la sublimation chimique commença. Nous devrions veiller ici une heure, deux tout au plus, avant que ce vaisseau ne soit complètement détruit.

Pouturce, de son côté, faisait goûter à l’autoptère le sang de l’alien. L’interface bimanuelle l’informa que la créature était une vie à base carbonée. C’était attendu : quelle que soit l’espèce, les missionnaires orthotans que nous avions observé étaient de cette base. Le monde de la recherche se demandait même si une implication orthotane n’était pas à suspecter dans le remplacement de la vie théienne silicée par une panspermie carbonée.

« La créature vient d’un monde plus fortement oxygéné, me renseigna Pouturce. Notre atmosphère ne met pas sa vie en péril, mais elle doit faire des pauses régulières pour stocker de l’oxygène dans son sang ; ce dernier lui permet de stocker de l'oxygène, comme les arénicoles. C’est une créature avec un cycle de vie complexe, majoritairement herbivore avec une possibilité de carnivorie. »

Je finis d’asperger le vaisseau de liquide corrosif. Le temps que la destruction des preuves commence, je me décidai à envoyer les informations recueillies au Centre de l’observatoire du Jour et du maintien de la Norme Souterraine.

J’ouvris l’autre sphincter, y saisit nos condensés nutritifs et invitai Pouturce à partager ce repas. Éclairés par les braises chimiques magenta, nous nous collions à notre autoptère pour profiter de son endothermie.

Je venais à peine de commencer à manger que mon œil gauche tressauta. Un mouvement l’attirait dans sa vision périphérique. Un discret signe de la main me permit d’en informer Pouturce.

Nous nous raidîmes, prêts à bondir vers le sphincter pour y saisir nos armes.

Pouturce bondit. Merde, trop tôt. Un dard interrompit sa course.

Le tireur se détacha de l’ombre. La lueur mauve dévoila un.e Enfant de la Nuit monté sur un autovaran qu’il pilotait de sa main gauche, tandis que la droite était enrobée d’une Holotuerie. Les bandes roses et les petits yeux sur le manteau de la bio-arme, le canon pouvait suivre nos mouvements, et il n’aurait aucun mal à nous abattre s’iel le souhaitait.

Iel était sale. Sa fourrure, moins épaisse que la notre, était massée en petite mèches au gré des blessures, coupures, infections qui parsemaient sa peau. Parfois, elle disparaissait pour laisser place à des pans de peau nue ou scarifiée en forme d’étoiles, de cinq barres parallèles ou de pentagones. Le plus impressionnant était sa tête : le haut de son crâne avait été remplacé par une greffe, et cinq appendices surmontés d’yeux remplaçaient les globes oculaires conventionnels.

Iel suait et tremblait. Peut être à cause des infections et maladies qu’iel semblait avoir contracté.

Sa main sortit de la commande cérébrale de l’autovaran pour nous menacer :

« On ne bouge pas, d’accord ? Je ne veux vous nuire. Tout peut bien se passer. »

Pouturce me jetta un coup d’œil. Le polycule qui l’avait élevé, des gardes-jour, avaient été tués par le culte dont l’ermite qui nous faisait face était le dernier survivant.

Le cinquisme jeta un coup d’œil au feu chimique qui brûlait la structure spatiale.

« Pourquoi… avez-vous fait ça ? Ç’aurait calmé le Nortal ! C'était proche du kqive ! La couronne va me torturer ! »

Malgré sa mémoire injectée, Pouturce ne sut pas répondre. Je vis l’ermite s’impatienter. Avec son instabilité manifeste, il risquait de tirer s’il n’avait pas de réponse.

« C’était dangereux, expliquai-je. Si ça reste ici trop longtemps, on court le risque que les humains le trouvent et l’utilisent d’une façon ou d’une autre. »

Notre interlocuteur se mâchonna les lèvres, incertain.

« Vous avez tué ce seppttt. J'aurai dû le faire ! Le nortal me rendra tlazs ! »

Sa main tremblait. Il tirerait si on ne faisait rien.

« On a sa trace ! intervint Pouturce. Il est parti vers le sud, ok ? C’est juste son vaisseau qui a brûlé ! »

La main du cinquiste cessa de trembler.

« Vous avez de la chance. Partez ou je vous tue. Je vous en conjure, pitié. Ne le détruisez pas. Je dois le faire. Et le collecter pour moi. Le ffvik, pour aller mieux. J’ai besoin de calme. »

Une souffrance traversait chacun de ses signe, entrecoupés de mains étendues pour afficher le nombre cinq. Il nous garda en joue quelques instants avant de replonger sa main dans l’autovaran, puis replongea dans le noir.

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