Chris.T est mort.
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22 Rue Paul Martin, dernière demeure de Chris Thoriz.

12 mai 2016.

10h45.

Son corps reposant dans un cercueil légèrement orné et couvert de coups de griffes, Chris Thoriz semblait heureux dans son sommeil uniquement dérangé par le gazouillement d’un oiseau sur sa table de chevet.

Son enterrement était prévu de longue date mais n’eut jamais lieu suite à des… difficultés techniques. Monsieur Thoriz était un grand homme d’un mètre quatre-vingt-dix-sept qui avait mené une belle vie. N’importe qui l’ayant connu avant qu’il ne soit dans ce cercueil vous le dira :

“Cet homme était le pire connard que la Terre ait porté et sa mort est une bénédiction divine.”

De multiples événements et une vie bien remplie ont conduit Chris à reposer dans ce cercueil, sûrement acheté dans une brocante vu son état déplorable et le chewing-gum goût menthe collé sur le couvercle reposant sur le sol. Sol qui, à la grande surprise de la famille si elle venait à entrer dans la pièce funéraire, était recouvert de cartons de pizzas et de livres intéressants tels que la nomenclature des pâtisseries de France, la campagne pour les nuls, ou encore une Sainte Bible présentant divers commentaires d’un dénommé C.I. Scofield.

Beaucoup de personnes l’ont connu et peu ne s’en souviennent pas. Pour Chris en revanche, sa mémoire sélective permettait de faire le tri entre le boulanger local et un tueur engagé par l’Initiative Horizon. C’était bien évidemment le boulanger qui était le seul à faire de superbes chocolatines, comparé à ce tueur qui manie mieux le couteau de boucher que celui à beurre. Et Chris avait déjà trop d’ennemis pour se soucier de quelqu’un ne sachant tenir une poêle. Donc il fera la queue pour le tuer avant qu’un autre ne le fasse avant lui. Et au vu du cercueil, il semblerait que ce soit la mort qui ait eu raison de lui.

Oui, Mr Thoriz s’était fait énormément d’ennemis durant sa carrière. Officiellement, il fut victime de la dissolution de son église et se reconvertit en commerçant dans une grande industrie agroalimentaire mondialement connue.

Officieusement, il détruisit sa propre secte et se reconvertit en ce petit vendeur qui reste à côté des morceaux de fromages gratuit que les clients du Carrefour discount prenaient avec des cure-dents. Un magnifique métier sans promesse d’avenir. Formidable pour Chris qui passait la majorité de son temps dehors à écumer les rues de Reims, et à se rendre dans des maisons appartenant à ses amis chrétiens.

Puis Chris quitta cette la "Ville des Sacres" pour se rendre en Hautes-Pyrénées, lieu où ses économies n’auraient pas à souffrir du train de vie luxueux de la capitale. Du moins, la raison officielle. Chris parvint rapidement à s’intégrer à une communauté siégeant dans une église locale où peu de personnes parvenaient à participer aux réunions à la gloire du petit Jésus.

Ces rassemblements se faisaient, la majeure partie du temps, deux fois par mois, mais peu de gens pouvaient y entrer et toutes les tentatives visant à construire une autre église avortèrent à chaque fois. Une véritable petite communauté de fervents chrétiens qui peinait à rassembler plus d’une vingtaine de membres. Étonnant vu la part chrétienne dans la petite ville d’Arreau, réputée pour ses magnifiques montagnes et son pâté local l’étant un peu moins.

Mais cette communauté hétéroclite était constituée, non pas de citoyens lambda, mais de grands banquiers et chefs d’entreprises connus pour leur athéisme plus que prononcé. Mais ces conclusions et ce scepticisme marqué ne furent observés que sur cinq habitants. La majeure partie du village ignorant jusqu’à l’existence de ce groupe.

Non pas car ils n’étaient pas attentifs, mais juste parce qu’ils n’étaient pas en retraite, n’avaient pas plus de 70 ans, et avaient autre chose à faire de leur vie que d’épier les déplacements des habitants suspects. Mais ce n’était pas le cas de tout le monde et les membres de SAPHIR s’en moquaient éperdument.

Michel, 82 ans, agriculteur célibataire, ou une Singularité, représentaient la même chose pour eux : un grain de poussière inexistant qui ne représentait donc aucun danger pour ceux qui savaient comment réagir à leur non-existence.

Dans le premier cas, il fallait juste ignorer ces petits vieux curieux, et dans le second, il fallait appartenir à SAPHIR. Et les procédures d’admission étaient assez strictes pour être sûr que les membres aient lu les guides. Enfin pas des guides comme un simple site Internet, mais le saint guide… non… plutôt le non-saint guide autrement connu sous le nom de GRENAT.

Derrière cet acronyme à rallonge se cachait l’essence même de SAPHIR. Au moindre risque, à la moindre suspicion, il fallait le détruire pour qu’il ne tombe pas entre les mains de ceux qui voulaient voir les leurs dans des menottes existant bel et bien.

Chris Thoriz regarda d’un air détaché les personnes l’entourant dans la petite église. Il venait de la Loge de Reims et ne connaissait pas ces homologues des petites villes du Sud de la France. Et ils le regardèrent en retour d’un air un peu moins détaché. Le lendemain, il reposera dans un cercueil. Mais ces hommes qui le regardèrent ne le savaient pas encore.

Bien que vêtu sobrement d’un manteau noir comme son pantalon, il portait une montre à gousset dans sa poche droite dont la face était incrustée d’une pierre précieuse, ainsi que d'une cravate tout aussi noire sur sa chemise blanche, qui était, elle aussi, ornée d’une pierre différente de la première. Mais là où un néophyte n’aurait vu qu’un simple style vestimentaire quelque peu luxueux, les membres de la Loge y virent un membre éminent qui pouvait, sans aucun doute, devenir un chef de la leur dans les prochaines années.

Chris était rassuré mais quelque peu déçu. Chaque membre de cette Loge ne possédait qu’un carré ou un octogone pour les plus âgés. Il ne pouvait s’attendre à plus dans une petite ville, mais ce qui le dérangeait un peu plus, ce fut l’homme en noir qui regardait avec une certaine incrédulité la jubile sur sa cravate, et la ceylan sur sa montre.

C’était assez malpoli de les regarder ainsi, et encore plus lorsque l’on sort un bocal entropique de sa poche intérieure. Vraiment, les campagnards ne savent pas ce qu’est la discrétion. Mais Chris n’avait pas quitté son appartement à Reims parce qu’il n’avait pas assez d’argent, ou parce que ses papilles réclamaient du pâté d’Arreau, mais bien parce qu’il avait une mission qu’il devait mener à bien. Et cette mission consistait en deux temps étant premièrement la…

-Monsieur Thoriz je présume ?

-Vous présumez bien.

L’homme qui l’avait interrompu alors qu’il venait de quitter l’église fut celui qui l’avait regardé avec insistance durant toute la durée de la réunion bimensuelle. Autant dire que cela ne rendait que le ZIRCON encore plus sceptique quant à la suite de la conversation.

-Vous êtes bien celui de la Loge de Reims ? Celui qui a dissout son propre culte ?

-Et vous, vous êtes bien celui qui ne sait pas se présenter avant de poser des questions ?

Mouché par la répartie cinglante de son interlocuteur, l’homme en noir devint un peu plus sérieux et cessa d’arborer un sourire de fraternité pour revêtir celui du professionnalisme.

-Hum, vous permettez qu’on fasse un bout de route ensemble ?

-Si c’est une demande subtile pour vous épouser, la réponse est oui grand fou.

-…

-Que me voulez-vous ?

-Je suis celui envoyé par la Loge d’Arreau pour vous aider à…

-Je réitère ma première question : qui êtes vous ?

-On doit vraiment en parler ici ?

-Ma mère m’a toujours dit de ne pas suivre les hommes en noir qui m’accostent à la sortie de l’école.

-Nous sommes devant une église.

-C’est encore pire. Alors soit vous me montrer qui vous êtes, soit je risque de vous montrer autre chose.

Devant cette menace à peine voilée, l’homme en noir sortit de sa poche deux pierres précieuses : une navette et un octogone. Son regard se porta ensuite vers son interlocuteur qui lui retourna un regard suspicieux.

-Pourquoi cette navette ?

Son ton était beaucoup plus froid qu’auparavant. Bien que membre de SAPHIR, posséder une navette signifiait que son possesseur était un ancien croyant… ou un ancien membre d’un groupe ennemi.

-Avant d’intégrer SAPHIR, j’étais prêtre. Mais cela n’a plus aucune importance aujourd’hui. Je suis là pour vous aider dans votre mission. Alors soit vous faites cavalier seul comme d’habitude, soit je vous accompagne et vous donne des infos sur les sarkites qui ont élu domicile ici.

Le silence qui survint après cette réplique permit à Chris d’étudier l’apparence de son interlocuteur : un air honnête, un manteau gris mais recouvert de poussière le faisant paraître noir, ainsi qu’un exemplaire de GRENAT créant une bosse sous celui-ci et…

-Alors ?

Lui lançant un regard méfiant pour l’observer à son tour, l’ex-prêtre avança d’un pas en se détournant de son interlocuteur qui parvint tout de même à regarder son visage en détail et sa b…

-Hémovore ?

-On est vraiment obligé d’en parler ici ? Le soleil commence à taper sec.

Chris fit alors un signe vers son interlocuteur. Un signe de bienvenue chez SAPHIR : il tapota trois fois, puis cinq fois, puis sept fois sur son grade. C’était une invitation à suivre son interlocuteur, à pouvoir parler affaire avec lui.

-On devra un peu marcher, j’espère que t’as ta crème solaire.


11 mai 2016.

22h45.

Astolpho Dubé ne savait pas ce qu’il faisait là. Le ton de Chris s’était fait beaucoup plus sûr tandis qu’il lui révélait toutes les infos qu’il détenait sur le Culte Sarkique ayant élu domicile dans la région.

-… onze membres du culte dont un est modifié génétiquement.

Chris était aux fourneaux. Son camarade hémovore était, quant à lui, sur le petit canapé en face de la cuisine. Son interlocuteur était vêtu sobrement de gants de cuisine rose et blanc, et d’un tablier où figuraient les mots :

“Si Dieu existait, il mourrait d’extase devant ma cuisine.”

Sans se retourner et préparant les assiettes en plastique spéciales “repas de célibataire ne voulant pas faire la vaisselle”, il répondit à l’hémovore qui tenait dans sa main droite un petit cactus en plastique portant un sombrero.

-Faux. Il n'est pas modifié, c’est le biais qui te le fait croire. Et quand on appartient à SAPHIR, on ne croit pas, on sait. Et je sais que c’est un biais de type Bielefeld ou BIE pour les intimes. Et tu sais comment il faut réagir face à ça Monsieur le prêtre ?

-Je suis juste un informateur, mais j’ai lu le GRENAT, donc oui. Je suis pas assez taré pour laisser la Singularité m’approcher et j’ai mon arme au cas où je la croise donc aucun risque.

-Bien, parle-moi de ces bouseux de proto-sarkites.

-Et bien, comme tu le sais, ils ont en horreur tout ce qui relève de la technologie et…

-Je m’en fous de savoir s’ils ont ou pas Numericable, je te demande de quel genre de culte il s’agit.

-Les Solomonari.

Chris sortit le gratin de pâtes du four et le posa sur la table en bois à moins de deux centimètres du visage d’Astolpho. Puis il le regarda intensément en tentant de voir s’il disait la vérité. De savoir si elle existait pour lui.

-Attends le prêtre… on parle bien de la même branche ? On parle bien de celle qui a été décimée au Moyen-Âge par John Hunyadi ? On parle bien de cette branche sarkite composée de roumains qui ne savent pas tenir un râteau et mangent des bébés parce qu’ils ont la flemme de tuer une de leur vaches ? On parle bien des mêmes tarés qui s’habillent en peaux de bêtes et savent pas aligner trois mots sans dire “agrougrou” ? On parle bien des mêmes demeurés ?

-On parle bien des mêmes. Mais les proto-sarkites modernes ne sont pas ceux du Moyen-Âge, ils sont plus… évolués si je puis dire, et donc plus dangereux.

Tout en se dirigeant vers la fenêtre de sa maison, Chris passa ses mains sur son visage et sa barbe de trois jours tout en demandant, d’une voix calme et posée :

-Comment l'as-tu découvert ?

-Les loges se tiennent informées, tu le sais. On envoie souvent des membres comme moi pour voir un peu les croyances aux environs et agir en conséquence. Et si possible, repérer une Singularité. Tu veux les détails j’imagine.

-Oui.

Astolpho plissa les yeux. Aucune pique, aucune agression. Chris prenait la mission très au sérieux.

-Le 24 au soir, les paysans des environs se sont plaint de squatteurs dans une de leurs granges. Alors qu’ils devaient prévenir les autorités, ils ont préféré régler ça avec un fusil de chasse. Trois morts, et pas du côté des sarkites. Selon le père, il y aurait eu un grand cercle rituel et un des sarkites avait un troisième bras de cinq mètres au niveau des omoplates. Il a été victime du biais et il a cru voir sa famille mourir, écrasée par un bras géant avec des griffes.

-Que des biais de types BIE ?

-Oui, juste des modifications corporelles. Le taux de religiosité est plutôt faible de la part des sarkites ici. Et il n’y en a qu’un seul qui est modifié.

-Emporte le matériel nécessaire, je vais régler ça après-demain le temps d’avoir une confirmation de la Loge de Reims.

-Tu ne me crois pas ?

-J’ai pas l’habitude de croire et c’est pas maintenant que je vais commencer à le faire. J’ai rien contre toi mais j’ai pas non plus l’habitude de bosser avec des prêtres alors reste dans un coin à prier pendant que je bosse, d’accord ?

-Tu te prends pour qui en fait ?

Astolpho se leva brusquement, faisant fuir le chat qui avait élu domicile sur ses jambes. Tout en lançant un regard noir et en levant la tête pour regarder dans les yeux son interlocuteur, il s’approcha de lui jusqu’à n’être plus qu’à cinq centimètres de son nez.

-Ça te plait de te comporter comme le pire des connards avec les gens qui bossent avec toi ?

-Doucement l’hémovore, t’as le sang qui te monte à la tête.

-TA GUEULE PUTAIN ! J’ai fait ma part à SAPHIR, d’accord ? J’ai cessé de croire et je me suis reconverti en athée pour être à vos côtés parce que vous êtes les seuls qui ne me traitaient pas comme un monstre de film d’horreur ! Je suis pas une putain de Singularité ! Je suis un humain comme toi qui a fait ses preuves dans la Loge et qui a voué sa vie à combattre ce qui n’existe pas ! Alors soit tu me laisses bosser avec toi Monsieur j’ai fondé une secte et je l’ai démantelé pour faire mes preuves, soit je me barre et je te laisse te faire buter par les hommes de cro magnon ! T’es un ZIRCON, pas un putain de RUBIS ! Tu sais parler mais tu vaux que dalle contre eux alors crois quelqu’un pour une fois dans ta vie et laisse-moi latter les hommes des cavernes avec toi.

-Le beau parleur, comme, tu dis a fait parti d’une opération et a été lui aussi un RUBIS. Et oui je sais parler maintenant, mais je ne le savais pas avant et c’est pour ça que mon équipe est morte par “ce qui n’existe pas”. Les Singularités peuvent tromper tes sens Monsieur le prêtre, mais moi je peux faire confiance à ma mémoire qui me dit que si j’avais su comment réagir à l’époque, Grant, Jim, Salomon et Mivna auraient survécu et la Singularité aurait pris conscience qu’elle n’existait pas. Alors je veux bien que tu fasses équipe avec moi sur ce coup l’hémovore, mais ne t’avises plus de dire que je suis un beau parleur, c’est compris ?

Astolpho hocha imperceptiblement la tête. Le silence se fit soudain lourd et alors qu’il s'apprêtait à rentrer chez lui, Chris lui demanda sans le regarder, une bouteille de bière à la main :

-Comment t’es devenu un hémovore ?

Sans un mot, Astolpho se pencha vers ses chaussures et sortit de la gauche une étoile et, de la droite, une fiole de ce qui semblait être du sang.

-Tu vas boire ce truc ?

-Non, c’est une fiole, tu crois sincèrement ne plus avoir soif après ça ? C’est juste pour me rappeler un peu qui je suis au cas où cette étoile ne me le rappellerait pas.

-Une Singularité.

-Je n’en suis pas une car j’existe moi.

-T’es pas le seul à le prétendre. Mais je me suis engagé pour lutter contre… qu’est-ce que tu as dit déjà ? Ah oui, "ce qui n’existe pas". Alors franchement, j’en suis pas à ça près et tu es toi aussi un BIE bien que tu ais un niveau de religiosité faible. Cependant, tu n’es pas le premier hémovore à intégrer SAPHIR, et sûrement pas le dernier, alors je veux bien, pour cette fois, te laisser me suivre.

-Hmpf, combattre le feu par le feu. Singularité contre Singularité. Ce qui n’existe pas se combat. Tu crois qu’ils ont un quelconque respect pour mon "espèce" tes supérieurs ?

-Je ne crois à rien Monsieur le prêtre. Mais j’ai encore plus de mal à croire que tu l'ais été alors que tu ne peux même pas approcher un crucifix à moins de trente centimètres.

-Je… je n’ai pas toujours été un vampire.

-Hémovore.

-Non vampire, c’est comme ça que ceux de mon espèce m’appelle, c’est comme ça que les autres m'appellent, ça sert à rien de trouver un nom latino-grec pour qu’on se sente normaux. Et d’ailleurs, pourquoi ce mélange ? On pouvait pas nous appeler hématophage ou hémophage quitte à nous donner un nom correct ?

-J’en sais rien et change pas de sujet l’hémovore. Comment tu es devenu un buveur de sang ? Tu t’es fait mordre ?

-Oui.

-Attends, ça marche pas comme ça. T’es une espèce, pas une caricature d’un livre fantastique.

-Tu sais ce qu’est le Fluxio Sanguinem ?

-Un sortilège ? Une Singularité hémovorienne ?

-C’est un changement sanguin lorsque les hémovores ne peuvent plus se reproduire.

-Développe.

-Quand un hémovore ne peut plus perpétuer l’espèce depuis environ une dizaine d’années, il commence à avoir des… pulsions. Et son sang se modifie pour contaminer les humains et ainsi, continuer à ce qu’il y ait des hémovores dans une région.

-En clair, vous pouvez contaminer les humains lorsque vous avez pas copulé depuis longtemps ?

-Oui. Et c’est comme ça que je me suis transformé.

-Elle devait être vachement moche pour pas pouvoir se reproduire pendant dix ans.

-Il. C’était un hémovore qui… tu vois ?

-…

-…

-Un vampire gay ?

-On peut dire ça. Triste souvenir… et… il n'a pas fait que me mordre si tu vois ce que je veux dire.

-… Wow. Et comment il t’a… mordu ?

-Avec ses dents.

-…

-J’étais encore un prêtre à cette époque et ce pauvre gars tout pâle dans la rue, je l’ai accueilli dans l’église et… bordel. Je peux te dire que tout a changé. C’est un putain de calvaire de raccrocher et de devoir fuir tous les hommes d’église.

-Des charlatans qui préfèrent croire qu’il faut croire en un papy barbu qu’en soi-même. Que des conneries.

-C’est très… Humaniste comme façon de voir les choses.

-On était pas si éloignés que ça avant qu’ils ne choisissent la mauvaise voie. Tss, ils sont trop… tain’ c’est vraiment con qu’ils aient choisi de croire… bref, comment tu as pu intégrer SAPHIR ?

-Ça c’est les pistons. Le… l’hémovore qui m’a mordu était un membre de la loge de Nice. J’étais pas vraiment accepté des deux côtés et le sang qui nous transforme nous donne un… un taux de religiosité élevé.

-C’est-à-dire ?

-C’est-à-dire qu’il n’est pas rare que je puisse voir par les yeux de l’autre… et il aime… s’amuser…

-… Je veux pas vraiment savoir sur qui il se fait les crocs.

- Moi non plus… mais je suis obligé de regarder.

-…

Alors que le silence revint plus pesant qu’auparavant, Astolpho se leva du canapé et regarda en direction de son collègue, une peur infime dans les yeux.

-Chris, je pense pas qu’on devrait y aller. Laissons faire les RUBIS.

-J’étais un ancien RUBIS et c’est pas un prêtre qui va m’empêcher d’avorter leur plan. T’as la trouille de vingt hommes de cro magnon qui ont peur des voitures façon Visiteurs ? C’est pas un péché la couardise ? Dieu va être très triste.

-J’emmerde Dieu. S’il existait vraiment, tu crois sincèrement qu’il aurait laissé un homme d’église se faire mordre par ce qu’il qualifie de péché ? Je crois pas.

-Haha, Dieu se retournerait dans sa tombe s’il t’entendait.

-Il est pas censé ne pas exister ?

-Si mais ce serait drôle de le lui prouver. SAPHIR l’a sûrement fait un jour.

-L’homme qui prouva à Dieu qu’il n’existait pas. Ça mériterait bien une jubile ça. Comment tu as reçu la tienne d’ailleurs ?

-Par un "acte exceptionnel".

-Merci, j’avais oublié ce que signifiait ce grade.

-… C’est de l’ironie ?

-Non, c’est le buveur de sang du coin de la rue.

-… Bien joué. Mais tu as encore des choses à apprendre en la matière. Vin ?

Chris s’était dirigé vers son petit frigo pendant sa tirade, et, tout en sortant une bouteille de Penfolds de celui-ci, prit un verre dans le placard au dessus de son évier et se dirigea vers la petite table basse au même moment où Astolpho sortit de son manteau une bouteille remplie d’un liquide rouge.

-Non merci, je ne bois pas d’alcool. Et toi tu devrais arrêter de boire, c’est ta quatrième bouteille de bière, t’es complètement bourré !

Sur ces mots, Chris arracha le bouchon de la bouteille de vin avec les dents et en but une rasade à même le goulot.

-Je suis pas bourré, je suis un hémovore qui suit les conseils de Jésus.

-Mais qu’est-ce que tu dis ?

- “Buvez mes amis, ceci est mon sang.” Jésus, c’est le premier gars qui dit que l’hémovorisme, c’est bien. La Bible dit des conneries après et “Ne tuez pas votre prochain.”, ça s’applique pas quand ce prochain veut respecter les paroles de Jésus et boire son sang.

-Mais dors putain, t’es complètement torché.

-Il avait une carte de donneur de sang en plus de celle de donneur de leçons le petit père. Tain, je vois des étoiles.

-… T’es bourré Chris.

-Non, c’est des Singularités ! Elles existent pas putain ! Et je vais le leur prouv…

Sur cette tentative de prouver que l’alcoolisme était une Singularité associée aux étoiles, Monsieur Thoriz s’écroula sur le canapé de son salon. Assistant à cette piètre tentative du ZIRCON, Astolpho Dubé porta le corps jusqu’à ce qui semblait être sa chambre et l’allongea dans son… “lit”.

L’étonnement et l’incompréhension de son coéquipier hémovore se firent ressentir lorsqu’il prit conscience que ce “lit”… était en fait un cercueil.

-Putain de taré.

Puis il regarda dehors et vit qu’il neigeait… en mai. Alors Astolpho dut rester pour la nuit et farfouilla dans un placard pour y déceler une couverture qu’il installerait sur le canapé du salon. Mais alors qu’il cherchait dans le living, une photo tomba au sol. Elle représentait Monsieur Thoriz dans une grande pièce où il était en premier plan, une jubile à la main et un dégoût subtile dans les yeux, tandis que le reste de la Loge de Reims le regardait avec fierté et… oui. Avec jalousie.

Une petite lettre de caractère officielle et une page du GRENAT étaient tombées également, mais Astolpho ne les regarda pas. Chaque personne a ses petits secrets et certains ne sont même pas connus de soi-même. Alors il est contre-nature de savoir des choses sur quelqu’un, si celui-ci renie l’existence même de ces choses. À plus forte raison lorsqu’on appartient à SAPHIR et que renier est dans sa nature.

Alors Astolpho ne lut pas la lettre ainsi que la page du GRENAT, mais il eut l’occasion, tout de même, de regarder pendant environ cinq millisecondes le contenu de la lettre dans son intégralité. Il ne la lut pas, mais voici ce qu’il vit sur la lettre :


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Loge rémoise de SAPHIR :


"La dureté de l'esprit se communique au cœur."


Communiqué à destination de Mr Chris Thoriz, membre éminent de SAPHIR, fondateur de la division ZIRCON-B de la Loge de Reims.



Cher Monsieur Thoriz, au nom de toute la Loge rémoise, nous vous remercions pour avoir servi la Cause durant ces dix longues années. Pour vous démontrer notre gratitude, voici ci-joint une jubile, gage de votre implication sans faille dans l’établissement de la Juridiction des Amnésiques Spécifiques à la Prestidigitation de l’Expression (JASPE).

Cette juridiction exclusive à la Loge rémoise nous a permis de nous démarquer de la Fondation francophone par l’utilisation des dons oratoires de nos membres dans le cadre de la diffusion globale de la Cause.

Ayant personnellement assisté à la création de celle-ci, je puis vous assurer que cette équipe composée de nos meilleurs ZIRCON parviendra à imposer la vérité de SAPHIR à ceux voulant l’ignorer.

La Coalition nous a taxé de charlatans nous voilant la face quant à la réalité des Singularités. Cette réalité est illusoire et l’histoire nous a démontré à de nombreuses occasions que la vérité n’est pas celle du plus nombreux, mais celle de celui la recherchant. Votre équipe permettra de faire connaître et de faire accepter notre vérité à nos membres les plus sceptiques ainsi qu’à ceux doutant du bien fondé de notre cause.

En tant que chef de la Loge rémoise, je puis vous affirmer que la JASPE a de beaux jours devant elle et que ceux ayant émis des réserves quant à ce qu’ils appellent de la manipulation oratoire, se fourvoient quant à ce qui n’est en réalité que la diffusion de la Vérité au plus grand nombre.

Encore une fois, la Loge rémoise et moi-même vous remercions de l’engagement que vous avez jusqu’à présent montré à la Cause, et j'espère, personnellement, que la JASPE ne sera pas la seule institution voyant le jour ces prochaines années.

Cordialement,


- Jean Mélenwoon, chef de la Loge rémoise de SAPHIR.

Cette lettre était accompagnée de la page du GRENAT… relative aux manipulations de la vérité de toutes sortes.


12 mai 2016.

10h45.

Se levant doucement du cercueil aménagé où il reposait, Chris se dirigea lentement vers la porte de sa chambre, ne se retournant que pour observer l’oiseau qui avait jugé bon de dormir sur sa table de chevet alors que la fenêtre était ouverte. Un vent frais et humide chargé de la rosée du matin parvenait à refroidir la pièce comme dans une morgue. Ajoutez à cela le couvercle du “lit” où un chewing-gum était collé, et vous aviez un décor à la fois morbide et synonyme de tranquillité.

Mais Chris était un être tumultueux qui préférait ne pas vivre comme les autres. Et ce cercueil était un exemple de sa philosophie de pensée car, selon lui :

“Dormir dans un cercueil, c’est comme désacraliser une culture funéraire et faire des doigts d’honneur quotidien à la mort. Soit globalement une manière de me mettre de bonne humeur.”

Ajoutez à cela qu’il soit justement un membre de SAPHIR soit la plus grande insulte envers le Très-Haut, et qu’il ait eu ce cercueil d’occasion à moins de cinquante euros, et vous aviez un être composé principalement de cynisme et de mauvais goût en matière de femmes, de cultures et de pâté en croûte. Il est à noter que celui d’Arreau est tout simplement excellent mais ne divergeons pas.

Tout en se grattant subtilement le fessier d’une main, réservant l'autre à tenir sa tête douloureusement de l’autre, il se dirigea vers le salon où un hémovore dormait actuellement sur un oreiller à l’effigie d’un tournesol désormais bien arrosé par la bave de celui-ci.

Posant doucement son pied sur son visage, il le secoua pour le réveiller de son sommeil quelque peu agité au vu des tremblements et grognements de ce dernier.

-Wow, réveille-toi l’hémovore ! On doit se préparer.

Celui-ci ouvrit alors ses yeux qui virèrent au rouge, avant de mordre le pied de celui qui l’avait dérangé. Chris hurla de douleur et envoya un coup de coude sur le nez de l’hémovore qui se fendit sous l’impact avant de reculer sur ses jambes et de tomber sur les fesses, le tout en essuyant du revers de la main le sang sur son visage, dont une partie n’était pas le sien.

-Chris ?

-PUTAIN MAIS…

-J’suis désolé ! J’suis putain de désolé Chris ! J’ai pas l’habitude !

-T’AS FAILLI M’ARRACHER LE PIED ESPÈCE DE TARÉ ! PUTAIN, QU’EST-CE QUI T’AS PRIS ? T’ES UNE BÊTE OU UN HOMME ?

-J’suis désolé ! Je voulais pas !

Tandis que Chris gémissait de douleur en s’asseyant sur le canapé désormais vide, Astolpho gémissait de tristesse, ses larmes inondant son visage où des larmes de sang coulèrent désormais sur le plancher en bois de chêne.

-Putain… ça t’arrive souvent de mordre ceux chez qui tu dors ?

-J’suis désolé Chris, je voulais pas.

-Je sais, tu te répètes mon vieux.

-J’suis désolé tu sais.

-Ferme ta gueule un peu s'te plait et explique-moi pourquoi tu m’as mordu ?

-C’est… un réflexe.

-Ah oui, chez les humains, on utilise le test du marteau sur le genou et chez les hémovores, le test du pied du docteur que le patient doit mordre ?

-Je… désolé c’est… désolé de t’avoir fait mal.

-Tain ça va, ça pisse le sang mais je vais nettoyer, c’est pas ça le soucis. Le soucis c’est de savoir si tu vas te passer tes crocs sur moi quand on ira chez les Sarkites. Et dans les deux sens du terme.

-Je… Non ! Non, je vais pas faire ça !

-Y'a intérêt… putain, tu commences bien la journée l’hémovore. Espérons qu’on ne coure pas cette nuit sinon je suis dans la merde. Et si je le suis, tu l’es aussi Monsieur le prêtre.

-Oui je… désolé Chris…

-Tu te répètes un peu. Espérons que tu ne fasses pas pareil avec tes crocs… bref passe-moi la carte sur la table. Oui, celle-ci.

Alors qu’Astolpho se dirigeait vers ladite carte, le ZIRCON en profita pour se bander le pied et le nettoyer à l’antiseptique. Deux traces de dents sanguinolentes étaient présentes sur celui-ci et la cicatrice était encore visible.

Puis tout en s’asseyant sur le canapé du salon, il attendit Astolpho qui, tenant sous le bras la carte, lui lança encore une fois un regard désolé qui énerva au plus haut point son interlocuteur.

La carte devant ses yeux révélait la campagne aux alentours avec une légende montrant diverses infrastructures et bâtiments. Une vache ainsi qu’un mouton étaient également représentés sur le coin gauche de celle-ci.

Chris pointa du doigt la ferme des Hendrick où les Solomonari avaient élu domicile auprès du fumier et des vaches de l’Arreau. Un cercle rouge entourait cette portion de la carte et un symbole était représenté en gros à l’intérieur de celui-ci grâce aux informations détenues par Astolpho. Un acronyme plus précisément. Un acronyme représentant une tâche colossale pour un ZIRCON. Mais surtout une tache de sang si celui-ci ne parvenait pas à accomplir celle-ci :

BET

Cet acronyme représentait un biais de type BET soit une Singularité présentant un taux de religiosité élevé. Et il était là pour indiquer que la tâche que devrait accomplir les deux membres de SAPHIR en cas d’échec serait de prouver à une Singularité qu’elle n’existait pas. Chose un peu moins aisé quand ladite Singularité est vénéré par des proto-Sarkistes de type homme des cavernes.

-Une BET donc…

-Je te le rappelle, c’est dans le pire des cas. Seulement si on ne parvient pas à les neutraliser avant que ce truc n’arrive de sa dimension illusoire remplie de trucs comme lui.

Chris fronça des sourcils en imaginant la tâche qu’il devrait accomplir… si ça tournait mal.

-Improbable et impossible ne sont pas les mêmes termes Monsieur le prêtre. Le taux d’improbabilité et celui de religiosité sont deux choses différentes. L’un est rare, l’autre n’existe pas. Et la mission de SAPHIR est justement de traquer ce qui n’existe pas. Nous ne sommes pas des chômeurs, au contraire. Connais-tu beaucoup de personnes pouvant se vanter de changer la mentalité et de montrer la Vérité à ce qui n'existe pas ? Nous sommes des sauveurs, des bienfaiteurs. Pas des charlatans se fourvoyant sur la réalité des Singularités.

Cette dernière phrase fut prononcée d’un ton beaucoup moins sûr par le ZIRCON. La raison ? Vous la connaissez sûrement.

-Nous montrons la Vérité ! Nous ne l’inventons pas ! Les Singularités n’existent pas et nous devons accomplir notre mission sans nous justifier ou tenter de modifier la Vérité à notre avantage ! Ça, c’est le lot des autres ! Des hérétiques ! Des hommes de foi qui préfèrent confier leur vie à une chose inexistante !

-Je sais tout ça Chris.. pourquoi tu t’énerves ?

Suite au regard inquiet que lui lança son collègue hémovore, Chris se calma d’un coup et reprit un dialogue plus serein et plus centré sur leur mission. Sur ce cercle rouge luisant comme une pierre. Comme une gemme. Comme une jasp…

-Reprenons l’hémovore. À vingt-deux heures tapantes, on frappe à la porte des hommes de cro magnon, on les fait dégager à grands coups de barre à mine et on efface le pentagramme sur le sol.

-Pourquoi ? Il n’a aucun effet non ? Ça n’existe pas…

-Je le sais bien mais eux, non. Alors si on efface le pentagramme, ils vont croire que leur pseudo rituel est incomplet et leur subconscient ne créera pas de biais. C’est comme ça que ça fonctionne pour les rituels. À partir du moment où celui qui l’exécute croit qu’il fonctionnera, alors il fonctionnera. Pour lui et pour les autres autour de lui. Crois-moi, j’ai vu assez de rituels pour te dire que le biais ne se limite pas seulement à son subconscient, mais aussi à celui de ceux qui le combattent. Les membres de SAPHIR ont tous ce don et le reste du monde se fourvoie car nous, on a vu la Vérité. On l’a recherché. Alors la nature nous a octroyé ce don qu’est de voir ce qui n’existe pas… et de le savoir. Les membres de SAPHIR sont des élus, les pionniers qui reconnaissent ce qui n’a aucune apparence dans le milieu matériel, mais uniquement une apparence et donc un effet sur nos sens.

-Comment les Singularités peuvent affecter nos sens qui eux sont réels ?

-Car on ressent des émotions en regardant un film. Tu peux comparer les Singularités à des… comment on appelle ça ? Des « creepypastas ». Les anomalies sont des pâtes effrayantes qui se veulent réalistes pour que le lecteur y croit et ait peur des choses qui elles, existent bel et bien. Les Singularités sont juste plus réalistes que les contes pour enfants.

-Pourquoi ?

-Car l’Homme évolue. Tels les effets spéciaux au cinéma, les creepypastas sont la version de Méliès, et les Singularités la version de Steven Spielberg.

-Mais nous ? Nous sommes aussi dans ces films et nous existons… pourquoi pas eux ?

-Car les acteurs dans les films sont sur le tapis rouge. Les Singularités, non. As-tu déjà vu un tyrannosaure, King Kong, ou Godzilla à Cannes ? Pas moi. Mais tandis que celles-ci veulent avoir une place sur le sentier de la gloire, SAPHIR joue le rôle de videur et n’accepte que la réalité. Que la Vérité. Voici ce qu’est SAPHIR et peu importe les critiques ou les coups, nous nous relèverons car nous savons les ignorer. Nous savons regarder droit devant nous et enlever le bandeau, tandis que les autres le portent toujours. Et devine qui sont les bandeaux ?

-Les Singularités ?

-Exactement. Ces Singularités sont autant de bandeaux noirs qui cachent les yeux des Hommes. Et SAPHIR doit les détruire. Pour que l’Homme voie. Pour que l’Homme n’ait plus sa vue entravée par des illusions. Pour que l’Homme atteigne la Vérité qui luit dans l’ombre. Elle lui paraît dure, elle lui paraît froide, elle lui paraît brillante. Car elle l’est. La Vérité est une pierre précieuse. Et l’Homme peut l’atteindre car nous l’avons fait. Car nous avons détruit le bandeau et avons touché cette pierre. Maintenant nous sommes cette pierre et nous luisons dans l’obscurité pour que les derniers bandeaux soit envahis de notre lumière. Car nous sommes la pierre. Car nous sommes SAPHIR.


Sur le chemin menant à la ferme des Hendrick.

21h58

Une flamme. Un immense feu illuminait le ciel sous la forme de quelque arabesques de fumée aux contours flous et… anormaux.

En voyant que le rituel avait déjà débuté, les deux membres de SAPHIR commencèrent à courir. Astolpho plus rapide que son collègue dû à sa blessure au niveau du pied, commença à ralentir bien avant celui-ci car la scène qui se peignait sous ses yeux était… anormale oui, c’était le mot.

Sept hommes, trois femmes et un BIE au centre du cercle rituel qu’ils avaient composé ensemble. Non pas en se tenant la main, mais en effectuant un sacrifice dans le sang. En effet, chaque homme se tenait devant une femme et deux hommes se tenaient face à deux autres. Ils avaient tous un couteau dans la main et se préparaient déjà à commencer en parlant dans une langue qu’un néophyte n’aurait certainement pas reconnu comme étant de l’akkadien ancien, mais plus comme une bouillie de mots ne voulant, au final, pas dire grand chose.

Mais Chris n’était pas un néophyte et savait donc que le rituel avait commencé. Une étrange fumée était apparue au-dessus de l’humanoïde à la troisième main se tenant au centre du pentacle.

Le feu augmenta en intensité. Il était trop tard. Beaucoup trop tard. L’entité allait apparaître dans les prochaines secondes. Dans une veine tentative purement chrétienne de multiplier les pains, Chris fit manger à l’humanoïde au centre, son corps. Celui-ci était comme en transe et le balaya de sa troisième main vers le mur de la ferme qu’il percuta. L’hémovore était terrifié. Ils avaient commencé à se mutiler, à offrir leur sang au pentacle ensanglanté, à se tailler le visage dans des cris de douleur qui étaient masqués par les incantations que psalmodiait l’humanoïde.

Se relevant péniblement et marchant tranquillement vers celui-ci, Chris Thoriz couvert de sang et peinant à ne pas afficher un rictus de douleur, commença à se préparer mentalement car il savait que la Singularité apparaîtrait bientôt.

Et elle apparue.


22h03

Dans un fracas chthonien, le biais de type BET sortit du pentagramme en démembrant complétement l’homme aux trois bras. Elle était immatérielle mais la fumée du feu au centre de la grange formait une sorte de petite bête possédant huit bras et une aura de pure terreur que les Solomanori aux alentours ne voulurent côtoyer plus longtemps.

Mais les choses ne sont pas toujours ce qu’elles nous paraissent.

Alors que l’entité prenait autant de place dans l’air ambiant qu’un gros chat, la grange tremblait de même que la Terre aux alentours provoquant une fissure dans celle-ci coupant le pentacle en son milieu.

L’aura était impressionnante de même que le grognement qui sortit de l’entité se dirigeant lentement vers les membres de SAPHIR.

Le contraste entre la Singularité et les deux hommes lui faisant face était impressionnant également. Tandis que l’hémovore regardait autour de lui pour de possibles possibilités de fuites, l’entité avançait sans se presser et le grognement de colère se transforma en grognement de satisfaction. Elle était enfermée depuis trop longtemps dans sa dimension infernale et elle avait enfin l’occasion de se défouler sur des humains. Sur des humains dont un s’approchait d’elle…

-Tu peux arrêter de t’avancer et te réfugier dans un lieu sûr ? Un tremblement de terre est en train de se produire à l’instant-même où l’on parle et s’approcher de moi en rigolant n’est pas la meilleure façon de réagir face à une catastrophe naturelle.

L’entité s’arrêta devant un Astolpho complètement terrifié avant de se tourner vers un Chris observant les marques laissées par la fissure dans le sol meuble de la grange.

-Qatālu ?

Les paroles qui sortirent de la “bouche” de l’entité provoquèrent un autre tremblement, avant que celle-ci ne s’approche en plaçant ses huit bras de telle sorte à former huit rayons comme un soleil terrifiant.

-Oww de l’akkadien ancien. Non, tu dois erēqu, tu dois fuir. Pas qatālu, c’est pas bien de tuer. Surtout que c’est toi qui va mourir si tu restes planter là à baragouiner un mot à la fois. Enfin tu ne risques rien vu que tu n’existes pas, mais j’ai toujours aimé aider les autres.

-Awīl-um ward-am i-ddāk !

La Singularité commença à tourner ses bras de plus en plus vite vers “l’homme esclave qu’elle doit tuer”, provoquant une bourrasque vers celui-ci.

-D’accord, fallait s’y attendre dans cette région mais un vent violent se lève ! Alors je te suggère de disparaître avant que la grange ne s’effondre.

-Agrūtu batqu ! SOKLEAINDRA BABĀLU ALAKU !

-Bon je me fiche de savoir qu'un quelconque contrat a été rompu alors tu retournes dans le néant et t'arrêtes de vouloir boire du sang comme un hémovore, j'en ai déjà assez avec un seul.

Sokleaindra était un peu confuse. Depuis de très nombreux siècles, elle était un démon supérieur. Sa tâche en tant que telle était de se détendre en terrorisant les humains qui n’avaient pas trouvé la lumière ou l’ombre… sur Terre. Car depuis de très nombreux siècles également, il se trouvait que les complexes divins et ceux du Tartare avaient entreprit de s’allier contre Mr Kalendra, un humain non croyant qui était pourvu d'une Singularité hors du commun :

Il pouvait faire ressentir ses émotions aux personnes l’entourant ainsi que sa douleur. Celle-ci pouvait également être renvoyée à ses bourreaux sans que celui-ci ne ressente, ne serait-ce, qu'un picotement. Depuis ce jour, il avait été viré des enfers car peu importe ce qu’on lui faisait, il renvoyait la douleur aux petits diablotins essayant de lui faire payer ses péchés. Car Kalendra en avait une bonne centaine à son actif : gourmandise, luxure et l'avarice en temps que grand businessman de 1967.

Car oui, le temps s'écoulait différemment dans l’autre monde et une année sur Terre équivalait à un siècle là-bas. Temps suffisant pour qu’il se fasse virer des Enfers, intégré au Paradis puis viré également car “c'est chiant d'être gentil”. Il fonda finalement une ville dans les Limbes où il fit fortune en développant une entreprise d’import-export avec l’autre-monde en recrutant les morts comme employés.

Devant le vide significatif des domaines divins et infernaux, les deux ennemis s'allièrent pour combattre ce businessman post-mortem. Rassemblant leurs armées respectives, ils chargèrent vers Limbes York mais malheureusement, durent se battre contre leurs familles car le businessman véreux les avait recruté contre des armes et des soupes terrestres. Dieu et Satan parvinrent à limiter les pertes des deux côtés puis à créer une Limbisation des lois du marché : chacun sa part et on s’ignore. Mais Kalendra ne l’entendit pas de cette oreille et exigea des parts du marché en la personne des anges et démons supérieurs. Ainsi, Saint Pierre s’occupait du tourisme post-mortem et Belzébuth des bains public.

Sokleaindra, quant à elle, choisit de mener le Mouvement de Libération des Anges et Démons Opprimés et Pauvres, soit MLADOP, pour trouver un moyen de vaincre le grand capital et lutter contre Kalendra qui était en train de construire un parc à thème au Paradis et des bordels aux Enfers. Les Sarkites et les Terriens en général ne s’imaginaient pas que l’autre-monde était capitaliste, et continuèrent à prier un Dieu qui n’avait plus le temps de s’occuper de la Terre, mais uniquement de Kalendra. En réalité, Dieu était mort de l’intérieur et regrettait d’avoir obligé les humains à travailler pour une pomme croquée car, désormais, c’était lui qui bosse pour la Grosse Pomme.

Mais revenons à nos démons en la non-personne de Sokleaindra qui était revenue sur Terre contre son gré. D’ailleurs, le contrat dont elle parlait n’était pas en rapport avec les Solomanori, mais bien avec Kalendra.

-Humains perfides de Kalendra ! Sokleindra tuer pour venger ! Sokleindra veut sang et argent pour le mouvement !

-Tu parles donc français également. Enfin non tu ne parles pas vu que tu n’es qu’une fumée. Mes sens doivent être sûrement affolés par les produits toxiques libérés par cette fissure due à un tremblement de terre et le vent intense m’ayant cinglé le visage. D’ailleurs il serait peut-être temps d’en finir avant que ces sens ne me montrent un saumon portant un parapluie en volant dans le ciel, signe évident que j’aurais perdu pied.

-Tu es misérable. Ton espèce n’est constituée de rien d’autre que de cafards sans but qui s'incrustent sur les terres des autres !

-Fascinant. Je ne me savais pas porter une haine aussi farouche à mon espèce, l’esprit humain est un vrai mystère.

-MISÉRABLE MORTEL ! NOUS TROUVERONS UN MOYEN DE TE FAIRE PÉRIR DANS LES FLAMMES DE L’ENFER ! FAIS TES PRIÈRES ET MEURS !

-Ce n’est pas mon style de prier, et mourir est une chose naturelle de nos jours, alors il serait peut-être temps que je consulte un psychologue pour ma dépression refoulée. Assez parlé de moi, parlons de ma conscience. D’ailleurs j’avais raison quand à mes sens vu qu’il se trouve que je vois actuellement de la fumée prenant la forme d’un serpent géant.

En effet, Sokleaindra avait revêtu sa forme primaire depuis leur dialogue. Une forme ressemblant étrangement au basilic terrestre des légendes nordiques. Ses huit bras se collèrent à son corps et s’allongèrent pour former une queue de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Les éclairs fourchèrent sur sa silhouette primale en formant des…

-Je ne suis pas psychologue mais si ça ce n’est pas un besoin sexuel refoulé, je mange mon chapeau.

Sokleaindra regarda dans la direction du petit homme en-dessous d’elle. Elle regarda cet humain qui pensait à copuler en regardant sa forme première. Sokleaindra était un démon supérieur mais elle n’avait pas l’habitude ni l’envie de parler de reproduction. Les Humains étaient beaucoup plus inventifs sur ce sujet et cette discussion la dérangeait au plus haut point soit 178 mètres actuellement.

-Je n’irais pas me vanter de posséder un anaconda mais c'est la première fois que ma conscience revêt la forme d’une bit…

Sans lui laisser le temps de finir sa tirade, l’entité fendit le ciel pour écarteler cet humain pervers et gênant.

Chris quant à lui, évita de très près un éclair tombant en cet instant même sur Sokleaindra qui gémit de douleur. Elle devait rentrer, il était temps. Mais avant…

-Humain ! Tu es allé trop loin ! Tu as osé m’insulter et prendre les Enfers, ma maison ! Je te tuerais pour cette avarice digne de ton espèce inférieure !

-Les Enfers ? C’est un concept un peu vieillot je trouve. Il faut croire que je crois encore à un endroit rempli de démons nus qui n’ont que ça à faire que de piquer le corps d’hommes. Honnêtement pour moi, les Enfers ressemblent plus à un truc du style capitalisme où l’on doit travailler jusqu’à notre mort… enfin c’est comme ça que je les voient vu que, honnêtement, la douleur n’est pas le meilleur moyen d’être efficace. C’est intéressant d’imaginer ce qu’il y a après, dommage que certaines personnes préfèrent plagier un livre écrit par un auteur de SF des temps anciens, plutôt que leur conscience.

Sokleaindra était confuse. Pour cet homme, l’enfer c’était le travail. Pour cet homme, l’enfer était un prolongement de la vie terrestre après la mort. Pour cet homme, l’enfer… c’était Kalendra.

Mais elle ne devait pas s’attarder. Un système divin avait été mis en place pour les démons ayant adopté leur forme primaire. Et ce système divin prenait la forme d’éclairs zébrant le ciel et se dirigeant vers le démon. Mais Kalendra avait pris le mégapole de cette technologie et s’en servait à tort et à travers. Si bien qu’une bonne dizaine d’éclairs chaque jour, étaient dus à cet homme. Mais il n’avait plus le temps de s’occuper de cela et laissait cette technologie à ses sous-fifres pour punir n’importe quel démon ou ange parvenant à entrer dans le globe terrestre. Car Kalendra restait un humain avant tout et voulait épargner à ses futurs employés de se faire tuer prématurément. Alors si le démon s’obstinait à rester, il deviendrait lui aussi… un futur employé.

-Humain… tu es pire que nous. Je dois apprendre auprès des pires. Oui. Je serais châtiée et je réussirais à devenir un véritable humain.

Sokleindra avait compris. Elle avait compris qu’elle devait se jouer du système de punitions et devenir une humaine. Mais avant, elle devait forcer les éclairs à être moins performants. Car les éclairs effaçaient la mémoire avant la réincarnation. Donc elle ferait dérailler le système grâce à ses flammes. Dans un rugissement contrôlé, le démon supérieur envoya toute sa puissance vers le ciel sous la forme de flammes écarlates et incandescentes.

La scène se peignant sous les yeux rationnels de Chris était plus qu’impressionnante : Sokleaindra fut foudroyée par un éclair rouge avant de mugir et de cracher ses dernières flammes vers le ciel froid, raccourcissant ainsi le temps restant aux iceberg et aux ours polaires de l'Antarctique avant qu'ils ne meurent d'en d'atroces souffrances, sa BA de la journée en quelque sorte. Puis elle finit par regarder vers Chris d’un air satisfait et implosa en sept traces de fumée se dispersant à travers les cieux pour se réincarner le lendemain en une petite fille du nom de Khidri Gensa, au Congo. Mais cette petite fille garda en tête tous ses souvenirs. Elle était Sokleindra avant tout. Et elle devait faire pire que le businessman.

Et elle réussira à faire pire que Kalendra car elle avait vécu au meilleur siècle : troisième guerre mondiale, premier contact hostile avec les aliens, naissance de la technologie permettant de ressusciter pendant quelques semaines un homme. Et Raspoutine, Johnny Hallyday et Marco Polo furent les pires dictatures de la fin du vingt et unième siècle.

Oui, elle réussira, car elle avait appris tout ce qu’il fallait savoir. Car elle avait appris à être la meilleure parmi les pires. Car elle avait appris à être horrible. Car elle avait appris… à être humaine.

Alors lorsqu’elle parvint à renverser le capitalisme de Kalendra et à fonder un nouvel Enfer, Sokleaindra lui dit en souriant :

“Salut, et merci pour toutes ces leçons.”


Sur le canapé de Chris Thoris.

23h58

Sortant une bonne bouteille de vin rouge pour l’occasion, Chris contacta la loge de Reims pour la prévenir de la réussite de sa mission.
Pendant ce temps, Astolpho vomissait tripes et boyaux dans les toilettes de la maison d’Arreau. Toutes ces actions, toute cette histoire seront passées sous silence et oubliées par les deux protagonistes qui ne se souviendront pour l’un, que d’une grosse frayeur, et, pour l’autre, d’un…

-Besoin sexuel refoulé et un certain talent pour l’akkadien ancien… c’était une belle mission bien qu’un peu étrange.

Chris Thoriz était un membre de SAPHIR et l’un des ZIRCONs les plus bornés de la loge de Reims. Peu adepte du spiritisme, de la vie après la mort et des anacondas de 178 mètres, il garderait tout de même une séquelle de cette mission en la personne d’Astolpho Dubé.

-Argh, je me sens pas bien du tout Chris.

-Vise pas à côté Monsieur le prêtre !

Ayant recouvert le combiné d’une main, il la retira pour adresser son “prix” à la Loge rémoise et recevoir les "instructions" pour une nouvelle mission, en Asie.

-Un partenaire. Oui. Oui je sais que c’est une Singularité. Oui. JASPE attendra mon retour, vous savez vous faire discret des autres Loges. Oui. C’est pour la Cause je le sais, mais ça s’oppose à la politique de SAPHIR. Oui. Oui on verra ça à mon retour. Ça va, vous n’allez pas mourir pendant la mission. Oui. Oui au revoir Monsieur Masclet.

-C’était qui ?

Astolpho venait de sortir des toilettes et s’essuyait la bouche avec des feuilles de papier. Son teint était un peu blanchâtre mais il semblait se remettre de la mission.

-Patrick, de la loge rémoise, mais aucune importance. On part de suite sur les traces d’une Singularité que la Fondation a dans le viseur en Asie.

-Pardon ? Mais on vient juste de…

Chris lui adressa un sourire carnassier et satisfait devant sa mine ahurie.

-Ordre de la Loge, tu pars avec moi. On va dormir dans le jet.

-Un jet ? Mais le jet vers où bordel ?!

-Vers la Corée du Nord, monsieur l’hémovore.

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