Chiaroscuro
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On avait l'impression que le brouillard ne finirait jamais.

Il s'était répandu sur tout le continent, terne et ordinaire. Il faisait partie d'un rythme de vie que les gens pensaient éternel, même dans ces moments où ils ramassaient les fragments de leur monde brisé. Dans un village de Suède, des gens décrochaient des vêtements qu'ils avaient mis à sécher, ressentant un agréable frisson de froid hivernal tandis qu'ils se pressaient de rentrer dans leur maison. De petites lueurs venaient des villages côtiers, s'estompant et se confondant avec le gris au-delà d'une certaine distance.

Il s'était répandu sur l'océan, les cloches tintant dans l'air, étouffées et lointaines. De petits bateaux naviguaient sur la mer, craignant les profondeurs glacées. Une vie entière passée à guetter ces nuances de gris, en espérant que quelque chose de plus tangible apparaisse à l'horizon.

Au sud, à travers les forêts et les villages qui se repeuplaient doucement, se trouvait une ville. C'était une ville brisée, plongée dans une sorte de stase où elle ne pouvait pas être réparée. Mais elle avait encore des lampadaires, des bâtiments publics pitoyables, des feux allumés aux coins des rues vides. Il y avait de l'ordre, en quelque sorte, car les soldats de quatre nations différentes s'y rassemblaient pour se disputer ses restes.

En cet instant, à cet endroit, ses citoyens guettaient le ciel pour leur salut. Les soviétiques diffusaient de la propagande dans les trois zones, et ils avaient tenté un putsch à l'Ouest quelques semaines auparavant. Les bâtiments étaient à moitié effondrés dans leurs propres décombres. C'était une ville qui ne tenait ensemble que par quelques ficelles et un fil de fer.

Staline affamait la moitié de la ville afin de faire pression sur l'Ouest. Et comme les Américains étaient trop bornés pour céder, ils survolaient le blocus à l'aide d'avions, de minuscules avions, des engins rudimentaires qui pouvaient parcourir des centaines de kilomètres dans les airs mais ne pouvaient pas atterrir dans une petite brume d'hiver. Dans leurs immeubles et leurs maisons, dans les décombres et les mausolées, les berlinois écoutaient le ronflement des moteurs qui tournaient en rond, encore et encore, à la recherche d'une issue.


Dans une autre partie de la ville, dans une petite tache de lumière, un homme était assis sur un banc. Il portait un long manteau sombre mais possédait très peu d'autres caractéristiques descriptibles. L'impression qu'il donnait était celle d'une personne sinistre et mal rasée, même si nul n'aurait vraiment pu dire pourquoi. Un lampadaire l'éclairait. Nul ne le remarquait en passant devant lui.

Essayer de voir était inutile, mais il pouvait encore entendre à travers la brume. Il y avait deux individus non loin de lui qui l'intéressaient. Il écoutait l'un d'eux en ce moment : un militaire américain, en permission, qui riait avec ses amis et flirtait avec une fille. Il essayait de flirter avec beaucoup de filles. Mais aujourd'hui, sa priorité semblait être les plaisanteries, la camaraderie, et les affaires de l'amitié. Il était merveilleusement creux et quelconque.

L'autre était, dans l'ensemble, insignifiant. Il suivait l'homme au long manteau en filature, et le faisait très mal. Cet individu-là était nerveux et crispé, s'efforçant de paraître discret et, ce faisant, échouant complètement. Il avait tellement de petits traits de personnalité complexes qu'on avait l'impression qu'il n'en avait aucun, tellement de bruit de fond qu'on ne pouvait rien entendre d'autre.

Celui-là serait facile à éliminer. L'homme au long manteau avait un piège déjà tout préparé qui n'attendait qu'une occasion de se refermer d'un seul coup sur la cible. Mais d'abord, il avait besoin d'un peu de temps pour écouter. La conversation de l'Américain était remplie de baseball, de la Grosse Pomme, du Minnesota au printemps. C'était des choses utiles, très utiles. L'homme au long manteau voulait tout savoir de lui, et l'écoutait tout en griffonnant encore et toujours dans son petit carnet. La reliure commençait à être marquée de nombreux plis.


Plusieurs heures plus tard, l'insignifiant entra dans une pièce mal éclairée.

L'appartement n'était pas vide - cela aurait été trop évident. Au lieu de cela, il était agréable et absolument banal. Une photo d'un couple souriant. Un tapis précieux ouzbek, acheté à Belgrade, à présent légèrement décoloré. Des romans de bon goût empilés soigneusement près d'une fenêtre.

Hans renifla et se recoiffa. Il passa un doigt ganté le long du haut de l'armoire. Pas particulièrement poussiéreuse. Quelqu'un était venu ici récemment.

Il faisait très attention. Pas d'empreintes digitales. Il ouvrit les portes et les tiroirs calmement, naturellement. Sa précision était une de ses fiertés. Il aimait le processus qui permettait d'accomplir quelque chose, les ordres minutieux et les étapes qui, suivis à la lettre, menaient à bien une tâche. Il avait besoin de ce genre de stabilité - après toutes les choses qu'il avait vues, ça l'aidait à se concentrer.

Il avait vingt-sept ans maintenant. Son histoire n'avait rien de remarquable. Il avait été un conscrit du front de l'Est, et comme tous les conscrits du front de l'Est, il avait vu des choses qu'il aurait préféré ne jamais voir. Il aimait prétendre qu'il n'y avait jamais participé, qu'il n'avait jamais fait aucune de ces choses lui-même. Qu'il avait juste été là.

Hans pouvait, avec difficulté, assembler une narration valable sur sa vie dans sa tête. Il avait souffert, il avait survécu, il avait été témoin. Oui, c'était ça, il était un témoin ; pas l'un des participants. Et maintenant, après avoir passé un certain temps à contempler les profondeurs auxquelles les hommes étaient capables de s'abaisser, il allait se Battre pour ce qui était Juste, pour une nouvelle Allemagne démocratique, pour la fin de la doctrine inhumaine du communisme et pour un certain équilibre entre, disons, à peu près tout.

Il s'arrêta. Un craquement dans l'escalier - il se figea - le bruit d'un couple qui riait. Il se détendit. L'homme au long manteau avait pris un train pour Potsdam ce matin même. Tout allait bien. Il essuya son front moite avec un de ses gants, et ouvrit un autre tiroir.

Là ! Son carnet noir ! Hans fit un grand sourire et l'attrapa. L'idiot l'avait laissé chez lui ! Il allait enfin pouvoir confirmer ses soupçons. L'homme était toujours non loin de ce groupe d'américains, toujours en train de prendre des notes dans ce petit carnet. Il l'ouvrit avec avidité. Il devait y avoir une preuve là-dedans, quelque chose d'important-

Le carnet était rempli de dessins de Hans.

Des croquis détaillés et minutieux. Des dessins de Hans dans son uniforme de la Wehrmacht. Des dessins de Hans dans le costume qu'il portait le jour de son mariage, en train de faire son jardin avant d'être conscrit, debout avec l'air sombre à l'enterrement de sa femme. Des dessins de Hans portant le manteau sale avec lequel il suivait l'homme.

Des dessins de Hans dans la neige, avec quelque chose d'indistinct derrière lui.

Hans laissa tomber le carnet. Il commença à trembler, ouvrit la porte, et se mit à courir.


Personne le vit sortir.

L'homme qui n'était pas là le regardait de loin à travers ses jumelles. Une intrusion rapide chez Hans pendant que celui-ci faisait ses courses lui avait fourni des photos idéales à recopier. Il avait été nécessaire pour lui de faire patienter l'allemand un peu avant d'abattre ses cartes, de perturber son sens de l'espace.

Il ne se sentait guère coupable. Avait-il enfreint les règles du jeu ? Eh bien, ça ne pouvait pas vraiment être le cas, sinon il n'aurait pas été capable de le faire. Pas d'interférence directe dans les événements. C'était bien son carnet personnel, laissé en guise de piège pour quelqu'un qui l'avait suivi personnellement. Il espérait que ce soit le dernier obstacle pour cette fois.

Personne replia les jumelles et se détendit un peu. Tout se déroulait parfaitement. Il admira un moment les petites poussières qui flottaient à travers les rayons du soleil. Il contempla le peu de lumière qui filtrait à travers la brume.

Le garçon américain avait 24, peut-être 25 ans. Il errait dans la ville comme un vide souriant, parfaitement agréable, parfaitement creux. Il flirtait, souriait et fumait, un éléphant stupide essayant de séduire un magasin de porcelaine. Il avait un certain charme yankee, mais au bout du compte, il n'était qu'un visage de plus dans la foule.

Il savait depuis un bon moment que l'Europe était finie. Les entrelacs du pouvoir étaient en train de se nouer de nouvelles manières, et du changement était nécessaire. Il était tout à fait en paix avec cela. C'était inévitable. Il ne voulait pas trop penser à ce qu'il deviendrait après, bien sûr, mais cela n'était rien en comparaison de ce qui devait être fait. L'image d'un homme en costume gris, déambulant le long d'une façade néoclassique sur Main Street – ça avait un certain sens, un certain poids.

Personne n'était pas très porté sur la contemplation. Il ne l'avait jamais été. Les fusils des Flandres l'avaient tuée en lui. La seule chose qui lui donnait du plaisir à présent était la tâche qu'il devait accomplir, sans jamais s'arrêter, sans jamais s'interrompre. L'éternel moteur cliquetant qui le poussait constamment en avant. Il avait un travail à faire. Qu'existait-il d'autre ?


Les bars, ceci dit, les bars étaient utiles. C'est un vieux truc : il est plus facile d'être repéré dans un endroit désert que dans un endroit bondé. Personne les appréciait sincèrement - surtout que le type qu'il surveillait aimait aussi les fréquenter.

Il n'était pas encore tout à fait sûr, bien entendu. Personne ne voulait pas d'un abruti. Il avait besoin de quelqu'un d'intelligent, mais pas nécessairement… d'introspectif. Il avait besoin d'un grand sens de l'observation, de tact, d'une capacité à la sournoiserie et à l'intrigue. Mais pas de quelqu'un qui puisse être amené à douter. Il y avait une nouvelle sorte de paix dans l'air, une paix remplie de mort et de machines, et la dernière chose dont il avait besoin était de quelqu'un qui persisterait à voir le monde en nuances de gris.

C'était une pièce sombre et bondée. L'air était épaissi par la fumée de cigarette qui montait en spirale le long des murs. On y voyait plus clair qu'à l'extérieur, cependant ; en entrant, on avait l'impression que le temps s'améliorait. L'électricité vacillait et était instable, alors des lanternes avaient été suspendues au plafond. Des GIs flirtaient avec des allemandes dans des coins sombres, tandis que de jeunes couples dansaient sur la piste, libres et heureux d'être en vie. C'était le genre d'endroit qui semblait plus grand de par sa nature exiguë, où chaque coin et chaque cavité était comme une pièce supplémentaire noircie par la fumée.

Les gens avaient besoin de ce genre d'endroit. Ils avaient besoin de centaines de moyens d'évasion, de milliers de chemins à travers le labyrinthe, de n'importe quoi qui les éloigne du froid, des décombres et de la crosse d'une arme. Le monde était brisé et il n'y avait plus d'histoires à raconter. Alors ils se saoulaient au whisky du marché noir dans des bâtiments en bois, en écoutant le vrombissement des avions qui passaient au-dessus de leurs têtes.

Et les Américains servaient le même objectif. Du glamour ! Du pouvoir ! L'armée conquérante avec ses cigarettes et ses flashs, un futur qui reviendrait pour les sauver. Peu importe ce qu'ils faisaient dans l'ombre, peu importe les regards que certains hommes leur lançaient - pour certains parmi les jeunes mécontents, ils semblaient irradier la lumière d'un avenir simple et compréhensible sur leur passage.

Personne était assis à sa table et regardait le GI. Le garçon ne l'avait pas remarqué, mais il avait vu… quelque chose. Plus que les autres. C'était exactement ce qu'il lui fallait. La mâchoire impressionnante du GI se fendit d'un sourire, montrant ses dents blanches. La fleur de la jeunesse.

Pour cette raison, Personne ne vit l'homme en blanc qu'une fois que celui-ci était déjà assis.


A sa décharge, il ne sursauta pas. Il resta assis, tout droit, tandis que l'homme souriait et sortait un étui à cigarettes de sa poche.

"Du feu ?"

Personne acquiesça, et sortit une petite boîte. Il alluma leurs deux cigarettes et s'assit à nouveau, toujours tendu. L'homme en blanc le considéra un long moment, laissant la fumée s'enrouler autour de son visage.

"Nouveau manteau ?"

"Un vieux. Je l’ai depuis l'Espagne."

L'homme en blanc eut un sourire moqueur. "L'Espagne ? Vraiment ? J'aurais dit le Japon. Tu aurais pu tellement mieux travailler là-bas."

"C'était l'échauffement. Vous avez vu ce qui s'est passé à Guernica?"

L'homme hocha la tête. "Et maintenant, tu es ici. Un peu tard pour la récolte, tu ne trouves pas ?"

Personne soupira, et prit une profonde inspiration. Une femme descendait une pinte pendant que des militaires l'encourageaient. Elle finit de boire et renversa la tête en arrière en riant. "Il y a des choses plus importantes qu'une seule vie."

Un autre sourire en coin. "Tu veux dire que tu ne regrettes toujours pas ce qui s'est passé ? Non, bien sûr que non. Tu n’es qu'un Personne de plus, après tout. Tu ne mérites pas d'autre nom. Même ceux qui ont une vague connaissance de votre existence pensent que vous êtes tous un conduit pour quelque chose d'autre, un simple vaisseau pour un but plus important que vous. Ils ne savent pas à quel point ton espèce est pathétique."

"Vous les laisseriez tous mourir ?" Personne fixa le fond du verre de whisky. "Je leur offre un choix. Ils viennent à moi de leur plein gré."

"Ils ne savent pas ce que signifie ce choix." L'homme eut un nouveau petit sourire narquois. Personne remarqua qu'il n'avait pas vieilli depuis la dernière fois ; les mêmes joues caoutchouteuses, la même rondeur d'autosatisfaction qu'il arborait depuis des années. "Mais toi non plus. Ce n'est que lorsque tu auras terminé ta tâche que tu t’en rendras compte. Quand tu ne seras plus ni Personne ni quelqu'un. Coincé au milieu. Est-ce lui que tu remercieras, ou moi ?"

Personne leva les yeux. L'américain était parti. "Vous n'êtes pas très doué pour parler de banalités, hein ?"

"Toi non plus. Maintenant, écoute-moi bien. Je t’ai suivi pendant des jours, toi et ces petits trucs d'amateur auxquels tu joues. L'espion n'est clairement pas ta cible, donc ce doit être l'américain. Tu t’es peut-être bien amusé à torturer ce pauvre Hans, mais le soldat n'est pas à toi. Tu ne vas pas le transformer en ton successeur. Il est sous ma protection, et si tu essaies de le prendre, je t’arrêterai, et je te tuerai."

L'homme se leva. "À bientôt, mon vieil ami. Essaie de ne rien casser d'autre."

Il s'en alla, et des heures plus tard, Personne était tout seul à la fermeture du bar. Le barman savait qu'une lanterne était toujours allumée, qu'une silhouette se trouvait sous la lanterne, mais d'une manière ou d'une autre, son cerveau estimait que c'était sans importance. Alors Personne restait assis, à la même place, tenant son verre. La fumée se dissipait rapidement, et les détails des objets réapparaissaient.

Lui - ou l'américain - devait être à Moscou dans une semaine. Il ne pouvait pas se permettre ça. C'était une distraction, une distraction cruciale, qui tombait exactement au mauvais moment. Il y avait tant à faire, et il était si fatigué. L'homme en blanc ne comprenait pas ce que c'était que de vieillir. Cet emmerdeur souriant était le même qu'à l'époque des tranchées - louche, beau parleur, irresponsable. Être Personne, assumer cette identité, était une nécessité - ce que l'on devenait après n'avait guère d'importance.

Il examina le verre à whisky. La lumière s'y réfractait en de nombreux motifs, jouant les uns avec les autres. Le rouge et le blanc de la nappe s'éparpillaient en mille nuances, une fugue amère qui dansait dans d'étranges lanternes.

Un rictus de rage tordit son visage et il jeta le verre au sol. Il paya son addition et s'en alla.


La chambre de Hans était miteuse et couverte de toiles d'araignées. Une collection de romans d'amour était éparpillée un peu partout sur le plancher. C'était presque une addiction pour lui. La photo ancienne et délavée d'une femme était posée sur sa commode.

Il avait vingt-sept ans maintenant. Son histoire n'avait rien de remarquable. Il avait été un conscrit du front de l'Est, et comme tous les conscrits du front de l'Est, il avait vu des choses qu'il aurait préféré ne jamais voir – mais non, ça n'était pas vrai, n'est-ce pas ? Il n'avait pas été conscrit. Il s'était engagé volontairement. C'était pour avoir à manger, bien sûr, pour avoir du pain et quelque chose qui le maintiendrait en vie, mais ça ne justifiait rien.

Et les choses qu'il avait vues en Biélorussie, dans la forêt…

Hans secoua la tête. Il ne les avait pas tués. Ce n'était pas son doigt qui avait appuyé sur la gâchette. Et il n'oublierait jamais la vue de leurs visages, leurs visages dans la neige. Il n'oublierait jamais. Il se raccrochait à ça comme à un canot de sauvetage, ou une ancre.

Il s'assit et regarda par la fenêtre. On pouvait voir un avion au loin, avec ses petites lumières clignotantes dans le brouillard. Le fil de la vie était si ténu. Tant de gens mouraient de faim. Tant d'autres franchissaient la ligne, vers l'Est, où ils distribuaient de la nourriture gratuitement. Il ne les détestait pas, c'est ça qui était curieux, alors qu'on lui avait appris à le faire. Même s'il aurait dû, il le savait, quelque part au fond de lui.

On frappa à la porte. Hans sursauta, terrorisé, agitant ses bras dans tous les sens. Il attrapa la première chose qui lui tombait sous la main, le cadre photo, et le brandit. "Allez-vous en", dit-il. "Pas aujourd'hui. J'ai payé mon loyer."

"Je ne suis pas là pour le loyer, Hans. Je crois que vous me cherchiez."

Le sang de Hans se glaça. Il laissa tomber la photo, et se réfugia sur son lit, fixant la porte. "Non. Non, je suis - je suis désolé, je -"

La poignée de la porte tourna. Hans grimaça. Il avait oublié de la verrouiller. La porte s'ouvrit, et l'homme au long manteau se tenait là, la tête inclinée, examinant sa proie.

"Les dessins étaient un sale tour. Je suis désolé. C'est bien ce que vous vouliez entendre ? Je ne suis pas un espion russe, ni un nazi, ni personne d'autre. J'avais besoin de vous faire peur, et maintenant j'ai besoin de votre aide. Personne d'autre ne m'a vu depuis des mois, sinon je ne vous le demanderais pas."

Hans se détendit légèrement. "Quoi ?"

"Je ne suis pas un espion, Hans. Honnêtement." Il lui tendit la main et tenta un sourire. "Je m'appelle Personne, et je peux vous aider."

"Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous êtes ?"

"Je suis ici pour m'assurer - eh bien, pour m'assurer que tout se passe comme il se doit. Je ne peux pas vous en dire plus. Ce que je peux vous dire, c'est qu'en 1943, votre bataillon a massacré un village entier, et que vous êtes le seul à ne pas y avoir participé. Vous, dans un moment de choix entre la vie et la mort, avez choisi la vie. J'ai choisi la vie aussi, et je suis là pour vous aider, Hans."

Hans le regarda fixement. "Comment est-ce que…"

"Parce que je suis l'homme qui a toutes les réponses." Le visage de Personne s'éclaira d'un sourire, ou d'une grimace. "J'ai un objectif plus grand que ce que vous, ou vos contacts américains, ou les russes, pouvez comprendre. Le monde entier vacille actuellement sur le fil du rasoir, et on ne doit pas lui laisser une occasion de faire un faux pas. Vous voulez un nouveau but, un qui soit sans soviets, sans soldats et sans occupations. Vous voulez être le gentil de l'histoire. Alors venez avec moi."

Hans continua de le fixer, la bouche ouverte. Puis il secoua la tête, lentement. "Je ne comprends pas, je ne…"

Personne se maudit intérieurement. "Dans ce cas, je vais vous expliquer."

Et il le fit. Il poursuivit comme il avait commencé, plein de mensonges, de ruses et d'omissions de la vérité. Il s'appropria l'histoire que Hans avait racontée à ses supérieurs et s'en servit pour jouer sur sa culpabilité et sa fierté. Il ajouta des moments d'exaltation, des petits discours qui présentaient le monde en noir et blanc, un peu de flatterie pour les croyances de Hans et son besoin maladif d'expiation. Ce genre de manipulation l'aurait rendu malade autrefois, mais il ne s'en souciait plus depuis bien longtemps.

Lorsqu'il eut terminé, Hans le croyait tout à fait. Il existait un but cosmique, un flambeau et un devoir qui devaient être transmis, et lui, Hans, était un être élu. Il voulait aider Personne - il devait aider Personne. Il faciliterait le transfert de ce nom à la génération suivante, et garderait la liberté vivante pour toujours.

"Mais pourquoi moi ?", demanda Hans. "Pourquoi est-ce que je…"

"Parce que vous pouviez me voir quand personne d'autre ne le pouvait. Vous êtes spécial, Hans. Vous pouvez voir là où personne d'autre ne peut voir. Vous projetez de la lumière dans l'obscurité."

Cette dernière phrase était vraiment stupide, mais il fallait avouer qu'en fin de compte, Hans était une personne stupide. Ce type n'avait pu voir Personne que parce qu'il était un désastre paranoïaque et nerveux, et bien qu'il y en ait eu des dizaines comme lui partout où il allait, Hans s'était trouvé par hasard au bon endroit au bon moment. Personne l'avait choisi parce qu'il avait besoin de quelqu'un, sinon il aurait enfreint les règles.

Il attendit, patiemment, pendant que Hans tapait un code à son contact américain, pendant qu'il courait vers deux bureaux de télégraphe et en revenait, pendant qu'il faisait cliqueter une lampe de poche par la fenêtre. Des trucs stupides d'amateur, mais qui donnaient des résultats. "Il a quitté la ville", dit l'espion à bout de souffle. "Il s'est rendu dans une église, dans les bois à l'ouest de Potsdam. Quelque chose à propos d'un pèlerinage."

Voilà bien une chose à laquelle Personne ne s'attendait pas. Pourquoi ? Pourquoi visiter une église au milieu de nulle part ? C'était forcément quelque chose d'interne, de complexe. Il se mit à réfléchir, très fort et très vite.

Finalement, il sourit à Hans, d'un air chaleureux et encourageant. "Allez, venez. Il n'y a pas un instant à perdre."


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Il était peut-être presque invisible en pratique, mais sa voiture ne l'était pas. Elle était élégante et stylée, le genre de voiture que l'on saluait là où d'autres étaient ignorées. Elle filait dans la nuit berlinoise, serpentant par les routes de campagne.

Les bois étaient plantés de pins, et étouffaient le ciel. Un mince croissant de lune se frayait un chemin à travers l'obscurité et dessinait de fines entailles de lumière sur la route. Le brouillard avait disparu à présent. De froides étoiles scintillaient occasionnellement au-dessus d'eux.

"Je ne comprends toujours pas pourquoi nous faisons ça."

"Parce que l'homme en blanc ne s'y attend pas. Il pense qu'il m'a déstabilisé, comme il l'a fait lors de notre dernière rencontre. Que je vais jouer la sécurité, battre en retraite, et aborder le problème sous un nouvel angle. Ce à quoi il ne s'attend pas, c'est que je vous recrute, que je traque l'autre type ce soir, que je vous utilise pour le kidnapper et qu'ensuite, dans le confort d'une pièce verrouillée, je le persuade de m'aider lui aussi. Ça ne lui viendrait jamais à l'esprit."

Hans regarda devant lui pendant un bon moment. "Et vous ne pouvez pas-"

"Non, parce que je ne peux pas interférer avec le monde réel. Pas vraiment, en tout cas. Les choses qui ont un rapport direct avec moi - comme être surveillé - ou les choses qui n'affectent que moi, là oui, je peux interférer dessus, bien sûr. Tout ce qui s'apparente à de l'autodéfense, par exemple. Des petites choses discrètes. Mais je ne peux pas kidnapper quelqu'un, ou assassiner quelqu'un, ou conduire cinq cent kilomètres dans un but aussi précis. C'est là que vous intervenez. Est-ce qu'elle vous plaît, cette voiture ?"

Hans haussa les épaules. "Je ne regarde jamais vraiment les voitures."

Ils continuèrent en silence. Les arbres défilaient. Il n'y avait aucune autre voiture sur la route ce soir. Personne songeait à de la musique, et construisait une machine dans sa tête. Une machine faite de temps et d'évolution. Un développement se déroulant sur des décennies. Une élégie d'équilibre parfait, de contrepoint, de -

"C'est l'église de Sainte-Hélène."

Personne cligna des yeux. "Quoi ?"

Hans ne sembla pas remarquer sa question. "L'église, celle où il va. Sainte Hélène. Elle était la mère du roi Constantin. Elle a récupéré un morceau de la Vraie Croix."

Personne tourna la tête et regarda son compagnon. Il n'avait jamais vraiment regardé son visage de près. Des cheveux clairsemés, lissés par la sueur. Un visage trop rond, avec un petit menton presque comme une cerise. Des joues jadis souriantes dont les os des pommettes ressortaient maintenant, les rendant frêles et décharnées.

"J'y suis allé, une fois." L'espion semblait s'être plongé dans une rêverie. "Mes amis et moi, nous étions en… en voyage scolaire, je crois. Au début des années 30, quand tout commençait à peine. On s'était bien amusés ce jour-là, je crois. Mais je me suis perdu et je me suis retrouvé dans les bois. Ils m'ont cherché pendant des heures."

Hans clignait des yeux à toute vitesse. Il se lécha les lèvres et ajusta ses lunettes.

"Et j'ai marché dans les bois, et tout était silencieux. Mais c'était un genre de silence complexe, vous savez ? Ça n'était pas qu'il n'y avait rien, plutôt - plutôt que tout fonctionnait si bien ensemble que rien n'avait besoin de faire de bruit. J'ai gravi la colline, dans le froid, seul, et il y avait une petite église tout en haut. Avec une petite croix en métal au sommet."

La voiture gravissait aussi une colline, mais Personne ne pensait pas que ce pouvait être la même. Les bois étaient clairsemés par ici, et des lattes métalliques bordaient la route. Ce n'était pas un endroit romantique.

"Je suis entré dans l'église, et il y avait de la lumière. Un vieux pasteur. Il faisait la messe, et il n'y avait personne. Il n'avait pas l'air de le remarquer. Alors je suis allé m'asseoir pendant qu'il faisait son office. Il m'a vu à ce moment-là, mais a continué quand même. Nous avons atteint la communion, et je me suis agenouillé devant l'autel, et lui - il pleurait. Je ne sais pas trop pourquoi. La messe s'est terminée et il est sorti par une porte à l'arrière, et puis…"

Hans s'interrompit, et fit ralentir la voiture. "Laissez tomber. On est arrivés."


L'église était en bois. Il semblait qu'elle n'avait pas été utilisée depuis des années, mais une lumière vacillante émanait de l'intérieur. Hans se sentait nerveux. L'endroit était si différent, maintenant, après tant d'années qui l'avaient vieilli lui aussi. Il s'était perdu à l'époque, et il n'y avait pas de neige.

Personne lui fit signe d'entrer en premier. Hans s'exécuta. Une rangée de bougies éclairait l'abside, et un homme était là, en prière. Il portait un uniforme militaire. Il ne leva pas les yeux. Il était agenouillé devant l'autel, les cheveux coupés court.

Hans s'approcha et sortit son revolver. Il le tenait par le canon. Un coup court et rapide sur la tête avec la crosse leur éviterait bien des ennuis. Les bancs semblaient se refermer sur lui comme une foule agglutinée autour de sa taille et ses jambes, mais Hans était trop concentré sur la tâche à accomplir pour s'en préoccuper.

Mais peut-être qu'il n'avait pas à s'en préoccuper. Peut-être qu'il pouvait être un héros. Peut-être qu'il pouvait accéder à la rédemption, après tout. Peut-être qu'il n'aurait plus besoin de mentir à propos de-

L'homme près de l'autel glissa de côté et s'effondra sur le sol. Hans courut vers lui, et vit ses yeux grands ouverts, sa blessure par balle en pleine poitrine. Il regarda tout autour de lui, et l'homme en blanc se leva de sa cachette derrière un banc, tenant un fusil de chasse.

Hans se figea net. Il leva les mains lentement. Le sourire de l'homme en blanc était triste, presque mélancolique.

"Tu sais, Hans, ça me déçoit vraiment quand les gens se laissent avoir par ses répliques. Il t'a sorti le vieux truc du héros, c'est ça ? Depuis que je le connais, il a manipulé des centaines de personnes pour qu'elles fassent ce genre de choses. Pas autant que son prédécesseur, à bien des égards, mais le résultat final est toujours le même quoi qu'il en pense."

Hans s'humecta les lèvres. Il ne pouvait pas voir où était Personne, mais l'église était sombre et exiguë. Il y avait un grand nombre de cachettes possibles. Pouvait-il distraire l'homme ? Le raisonner ? Il avait juste besoin d'un instant, n'importe quel instant, pour saisir la crosse du revolver et faire feu.

"Il ne voit pas ce que toi et moi voyons, Hans. J'ai entendu dire que tu étais le seul homme de ton unité qui n'avait pas tué de civils. Tu peux voir l'importance de la vie, Hans. Tu vois des endroits comme celui-ci, et tu n'y vois pas seulement du bois et du feu, mais un endroit où la vie des hommes se joue, où l'identité se forge et se construit. Je ne voulais pas tuer ce garçon, mais je n'avais pas le choix. Personne ne s'arrête jamais, tu sais. Tôt ou tard, il l'aurait eu."

"Vous vous inventez des excuses." Il suffisait de l'énerver un peu, juste un peu et -

"Oh ? Et toi, c'est quoi la tienne ?" La phrase jaillit comme un sifflement, et l'homme resserra ses doigts sur le fusil. "C'est quoi ? Tu n'as jamais tué ? Tu n'as jamais connu la guerre ? Je fais ce qui doit être fait. La mort vaut mieux qu'être pers…"

Hans jeta le revolver au visage de l'homme et courut, se ruant vers la porte latérale. Il se souvint du pasteur, marchant lentement, presque révérencieusement vers la porte, sa vieille tête inclinée. Mais Hans bondit, saisit la poignée de la porte -

Le coup de feu retentit en écho dans la nuit. Hans s'effondra sur le sol, inerte et inutile. Une partie de sa tête s'éparpilla sur le sol de pierre.

L'homme soupira et ferma les yeux de Hans. Il détestait ça. Il voulait en finir. C'était la seule chose importante. C'était comme - comme une ancre, qui le gardait en sécurité. Personne voulait que tout ça continue, et lui voulait que ça se termine. Ils étaient fondamentalement différents.

Il s'avança doucement et ramassa le revolver. C'est étrange. Il n'y avait qu'une seule balle dedans, et elle n'était même pas chargée.

Il était toujours en train de regarder l'arme lorsque la poutre en bois s'écrasa sur sa tête.


L'obscurité. Non, pas tout à fait - le clair de lune. Le bruit d'une pelle qui travaille la terre.

L'homme en blanc grogna et essaya de se relever. Ses mains et ses pieds étaient attachés très serré. Il regarda autour de lui, encore un peu étourdi, et ne vit que des arbres. Il chuchota un juron.

Le bruit de la pelle persista. Il était presque apaisant. Qui l'avait frappé ? Où avait-il - non, non, il ne voulait pas répondre à cette question maintenant. Il regarda la lune fixement. Tellement de cratères.

Le bruit s’interrompit. Une silhouette s'approcha et le regarda fixement. Elle sourit.

"C'est drôle, n'est-ce pas, ce qu’on peut justifier comme étant de la légitime défense."

L'homme en blanc cracha dans sa direction. "Va te faire foutre."

Personne se mit à rire, un ricanement rauque entrecoupé de hoquets. "Tout s'est passé si parfaitement, vous savez. Vous pensiez m’avoir tendu un piège. Vous avez tant à apprendre. Vous êtes encore pire que Hans."

"Je… t'ai empêché de…"

"Quand j'ai réalisé qu’il était prêt à tout lâcher pour voyager des kilomètres dans un pays qu'il ne connaissait pas, tout ça pour trouver une église en ruine au milieu des bois - quel genre de personne ferait ça ? Il ne convenait pas à mes objectifs. Je vais en trouver un autre. Il y en aura toujours d'autres. Je savais que vous tenteriez quelque chose de stupide, mais je ne m'attendais pas à un désastre aussi parfait que celui-ci."

Personne sortit son étui à cigarettes. Il n'en restait que quelques-unes - il devrait en acheter d'autres avant d’aller à Moscou. Elles ne valaient vraiment rien en Russie. Il regarda l'homme en blanc tenter de s'asseoir et échouer.

"J'ai tué Hans. Tu as perdu ton petit assistant."

"Et alors ? Je vais en trouver un autre. Vous saviez ce qu'il était, non ? Ce qu'il a fait ? Il a assassiné une douzaine de villageois avec son unité en Biélorussie. Il a convaincu ses supérieurs, et lui-même d’ailleurs, qu'il n'avait été qu'un simple spectateur. Il a eu une sorte de rupture psychologique pendant la dénazification. La culpabilité a fini par l’avoir. Je ne pleurerai pas pour lui. Trouver la paix en piétinant la mémoire des morts est une façon abominable de vivre."

L'homme en blanc gémit et tenta de mieux voir les alentours. Il y avait là une tombe, large et profonde. De la neige commençait à tomber.

Personne alluma une cigarette. "C'est ça le truc. Les gens comme vous, vous êtes tous les mêmes. Vous vous racontez tous vos petites histoires, vous réécrivez vos vies pour pouvoir mieux dormir le soir. Vous avez essayé de m'arrêter tellement de fois, en vous pavanant avec l’étendard suffisant de votre morale à deux balles. Vous essayez de prétendre être un individu à part entière. Mais vous ne l'êtes pas. Vous n’êtes rien. Un assemblage de nerfs et de poussière qui se croit tellement plus fort que le reste d'entre nous. Vous n’avez aucune idée de ce que c'est de vraiment servir un but."

Il commença à traîner l'homme en blanc vers la tombe. "Cela ne vous gardera pas hors jeu indéfiniment, bien sûr, même en vous tirant dans les rotules. Je sais que ce n'est pas si simple. Mais j'espère que ce temps passé sous terre avec Hans vous tiendra à l'écart de mes affaires pendant un certain temps. Il faudra un moment avant que vous parveniez à me retrouver, mon vieil ami."

L'homme se débattait et l’insultait. Son costume était souillé de terre. "Tu les assassines ! Tu leur enlèves tout ! Tu verras. Personne se transférera à quelqu’un d’autre, et tu vas rester en arrière, et tu n’auras même plus de nom-"

"Je m'en fiche. J'aurai contribué à tout garder en ordre. Comme sur des roulettes. Avez-vous la moindre idée d’à quoi ressemblerait ce monde si Personne n'était pas là ?"

Il jeta l'homme dans la tombe. Sous lui, Hans commençait déjà à empester. "Vous savez que ce petit salopard m'a raconté une histoire en venant ici ? Il a visité la même église une fois, il y a des années. Il y avait un pasteur à l'intérieur. C'était une histoire tellement spécifique, le genre de chose que l'on raconte par coeur des années plus tard et que l'on imagine être d’une grande profondeur. Il semblait y trouver un sens. Ça l'a marqué, en tant qu’individu. Et ensuite, il a assassiné douze personnes de sang-froid. Vous pensez que je veux m'accrocher à une - une identité ? J'ai abandonné la mienne dans les tranchées. Ce qui compte, c'est la tâche à accomplir, pas la main qui s’en charge."

Deux coups de feu, suivis de hurlements. Puis le bruit devint de plus en plus étouffé, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la pelle. Au bout d'un moment, on vit un homme en long manteau marcher à travers une forêt. Puis vint le jour, puis la nuit, puis le vrombissement des avions. Puis le temps changea à nouveau.

On avait l'impression que le brouillard ne finirait jamais.


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