Un visage trop jeune pour être le mien
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Nina Weiss avait été la directrice du Site-87 pendant presque trente ans. La plupart des directeurs ne restent pas plus de la moitié de ce temps, entre les politiques de la Fondation, les couteaux dans le dos (figurativement et littéralement), les scandales, et simplement la retraite. Cette dernière pendait au-dessus de sa tête comme une enclume alors qu'elle regardait sa réflexion dans l'écran de son ordinateur.

"Attendez, j'ai débranché mon écran par erreur." Weiss fouilla derrière l'écran, cherchant la prise électrique. Lorsqu'elle fut rebranchée, le visage de Tristan Bailey apparut sur l'écran. Il était assis dans ce qui ressemblait à une chambre d'hôtel. Weiss leva un sourcil. "Dr Bailey, je croyais que vous deviez être dans un avion à l'heure qu'il est."

"J'ai été dégagé, mais je serai de retour d'ici demain." Tristan ajusta la caméra de son ordinateur portable et tapota des doigts sur la table. "J'ai entendu que ça commençait à chauffer ici. Vous vous en sortez, directrice ?"

Weiss laissa s'échapper un bruit dérisoire. "Dr Bailey, ce n'est pas parce que je suis vieille que je suis complètement infirme."

Il fronça les sourcils. "Vous avez eu un infarctus il y a tout juste trois ans, m'dame. J'irais doucement à votre place. Sortez un peu de la ville, laissez le Dr Hennessy prendre le relai pendant un moment."

Weiss secoua la tête. "Le Dr Hennessy n'a pas les autorisations nécessaires et cela lui prendrait trop longtemps pour les obtenir. De plus, le Dr LaMarche va venir à Sloth's Pit pour inspecter l'Appareil de Penzance, vu que vous pensez qu'il interfère avec la Console de Transit."

Tristan frémit. "Désolé, directrice, mais rien qu'en parler me donne des frissons. On a une bombe destructrice de réalité sous le Site et vous en parlez comme si on avait une maintenance de chauffe-eau."

"Nous n'avons jamais eu à l'utiliser et ne l'utiliserons probablement jamais." Weiss tapota des doigts sur la table. "Ça s'échauffe ici, effectivement. Prenez le premier vol. Comment ça se passe à Portland ?"

"Hendrick et Jept m'ont invité pour boire un coup après qu'on en avait terminé ici. On a même trouvé un bar qui n'était pas rempli de hipsters, ce qui était agréable. Quant au travail…"

Tristan et Weiss discutèrent pendant vingt minutes avant de clôturer leur appel. Weiss se leva de son fauteuil, s'appuyant sur la table ainsi que sa canne. Peut-être était-il temps de penser réellement à la retraite.

En utilisant sa canne pour se stabiliser, elle s'approcha de la porte de son bureau, l'ouvrit—

Puis tomba dans le vide.


Weiss se sentait tomber la tête en avant, la lumière du soleil disparaissant rapidement de sa vue. Ses bras étaient enroulés autour du cou de son attaquant, bataillant contre lui lors de la chute. Un pistolet tira, puis s'échappa de la main de l'assaillant alors qu'elle lui griffa le poignet.

"Qui êtes-vous ?" grogna-t-elle. "Pourquoi avez-vous fait ça ?"

La seule réponse qu'elle reçut fut le sifflement du vent et le craquement de la pierre, ce dont le Gouffre Sans Fond de Sloth's Pit ne s'était prouvé être uniquement composé. Son attaquant atterrit lourdement, amortissant sa chute à elle, moins celle de sa colonne vertébrale. Weiss hurla, puis jura, avant de ramper loin du corps encore chaud de l'homme. Elle ne sentait plus rien en dessous de son genou gauche et elle remarqua que sa jambe se tordait dans un angle étrange, incapable de se réparer correctement.

"Attends," Weiss plissa des yeux. "C-C'est déjà arrivé. J'ai déjà vécu ça." Sa main se posa sur une flaque d'eau et la luminosité était suffisant pour qu'elle puisse voir le reflet de son visage ; quarante ans plus jeune, aucune ride quel qu'il soit, sa tresse grise pâle remplacée par une chevelure châtain coupée au bol. "Je—" Elle déglutit. "C'est quoi cette merde ?"

Elle tenta de se lever par réflexe, mais s'effondra par terre en hurlant. "Ou-ouais, je m'en souviens," Elle haleta. "Ma jambe est définitivement cassée. Putain…"


Plusieurs membres du personnel du Site-87 s'étaient réunis pour voir le gouffre sans fond qui s'était ouvert devant le bureau de la directrice au Sous-Sol 2. Il était déjà entouré, des crochets plantés directement dans les murs pour y préparer une descente.

"Tu penses que c'est une des manifestations dont tu as parlé ?" Blake Williams regarda Tofflemire, pouvant clairement lire l'inquiétude sur son visage. "Il n'y a… rien là-dessous, de ce qu'on peut voir. Ça doit sûrement être l'une de ces choses, hein ?"

Robert s'accroupit au bord et laissa glisser sa main le long de ce dernier, récupérant la terre singulière. Elle était noire, s'effritait, et sentait l'encre. "C'est la terre du Gouffre, c'est sûr. Ce doit être une manifestation." Il fronça les sourcils. "Quand est-ce que Weiss y a été jetée ?"

"L'été de 81."

"Mais tu penses qu'elle en a encore peur ? Genre, ça a dû être traumatisant, mais… ça fait presque quarante ans, ce qui a dû lui donner beaucoup de temps pour s'en remettre, en plus du fait d'avoir buté au moins cinq manifestations du Paresseux du Gouffre en 2018."

"Et elle a fait un AVC en 2017 qui l'a envoyé à l'hôpital à Duluth." Blake secoua la tête et se tourna vers le groupe. "Le matériel d'escalade est prêt ?"

"Les crochets ne rentrent pas !" se plaignit un agent de maintenance. "Les murs sont en béton armé, on va avoir besoin d'une perceuse à plasma."

"Hé bah chopez-en une !" Lança Blake. "Tu sais ce qui s'était passé dans le Gouffre ?"

"Les dossiers sont ultra classifiés. Mais vu que le directeur de l'époque a été trouvé mort de faim après avoir bu une tasse de café qui n'a jamais été testée et que Weiss était pharmacologue…"

"Ah." Blake regarda dans le Gouffre. "Elle… va sûrement bien, c'est ça ? C'est une dure à cuire."


"Putain de merde !"

La jeune Nina Weiss s'agrippa la jambe dans le but de faire une attelle là où elle lui faisait de plus en plus souffrir. C'était comme dans ses souvenirs. C'était une aberration qu'elle ne puisse absolument rien trouver en guise d'attelle ici-bas— elle n'avait pas atterri au fond du Gouffre, mais autre part.

Le badge de sa blouse avait été arraché dans la panique puis, après avoir échoué à trouver quoique ce soit sur le corps de l'homme l'ayant poussé, elle rampait au milieu de ce qu'elle supposait être les ruines d'une bibliothèque. Des livres aux pages abîmées et tachées étaient éparpillés de partout, elle dut écarter des débris et des morceaux de bois et de verre avant de pouvoir se déplacer, et tout ici sentait l'encre et la terre.

"O-Ok," elle haletait, rampant vers un coin. "Si c'est encore sur moi comme avant…" Weiss plongea les mains dans ses poches. Lorsqu'elle fut jetée pour la première fois dans le Gouffre Sans Fond et atterrit ici, elle transportait une drogue anormale— l'une des deux seules existantes à l'époque— avec elle, nommée SKRBRHNO (prononcée "scarabée rhino") qui, quand utilisée, conférait une force et une endurance hors du commun pendant environ une heure— puis affamerait à tel point qu'elle mourrait de faim en quinze minutes alors que son corps brûlerait toutes les calories disponibles.

"Je cherche pas à encore mélanger le bacon et le milkshake," admit-elle alors qu'elle fouillait dans ses poches. "Attends, où— où— qu'est-ce que, elle est où ? Elle est où ?!"

Elle avait un trou dans la poche de sa blouse qui n'avait pas été là trente-neuf ans auparavant. Son visage blanchit alors qu'elle regarda le ciel sans soleil, puis elle hurla.


Tofflemire tâtait méticuleusement le bord du gouffre sans fond miniature afin d'y attacher le matériel d'escalade. On lui avait donné trois cents mètres de corde assez résistante pour soulever un éléphant, ce qui allait donc normalement être assez long et résistant pour atteindre Weiss. Normalement.

"Qu'est-ce que les gens ne comprennent pas dans "sans fond" ?" Blake grommela. "Je veux dire, bordel, ça a pris une demi-heure à toi et Carol pour atteindre le fond lors de votre première chute, ça fait… quelle distance ?"

"Treize kilomètres. C'est comme tomber de l'Empire State Building vingt-neuf fois d'affilée." Il réfléchit. "J'ai… fait le calcul bien avant qu'on soit revenus. Mais, de toute évidence, Weiss n'était pas plus loin que deux cents mètres dans le gouffre lorsqu'elle en était sortie."

"D'accord. Donc…" Blake déglutit. "On n'a plus qu'à espérer de pouvoir la récupérer."

"Les chutes dans le Gouffre n'ont jamais été fatales. C'est son bon côté." Immédiatement après, Robert sécurisa son matériel, le vérifia deux fois, puis s'approcha du gouffre sans fond.

Vers l'autre côté.

Blake et tout le personnel réuni fixaient Tofflemire. Il se regarda, marcha au milieu du Gouffre, puis regarda vers le bas. Rien ne se passa. "Tout ça pour une logique de Looney Tunes." Il tenta de frapper l'air du pied, qui semblait aussi dur qu'un sol d'acier. "C'est quoi ce bordel ? Non !" Il se retira du gouffre. "Weiss ! Directrice ! Nina !"


Après environ une demi-heure, sa jambe ne la faisait plus autant souffrir. Il y avait étrangement assez de lumière pour lire et elle se retrouva plongée dans un folio de Shakespeare. Elle pouvait tourner les pages sans que sa main ne craque ou que son poignet se casse, sans avoir à se réajuster constamment pour être assise confortablement. Sans rhumatismes ni courbatures.

Aussi horrible pouvait être sa situation, elle… avait oublié à quel point elle aimait être jeune. À quel point vieillir était terrible. Pas forcément grandir, juste… vieillir. Peut-être n'était-ce pas si mal, de mourir ici avec pour compagnie quelques livres, seule.

Elle secoua la tête. "C'est… débile, Nina." Elle soupira. "Des gens comptent sur toi. Tu as un Site à faire tourner. Tu n'as plus vingt ans et, à la grâce de Dieu, tu ne les auras plus jamais. Mais…" Elle pivota son poignet, ressentant sa liberté de mouvement. "Ce qui m'a fait ça… Il va probablement me le retirer si je remonte. Mais… Je n'ai pas de SKRBRHNO sur moi donc je ne peux pas." Elle regarda ses mains et soupira. "Comment dit la chanson déjà ? Passons le reste de la soirée comme si on allait mourir jeunes ?" Elle sortit un autre livre, fronçant les sourcils face à la couverture— c'était Orlando de Virginia Woolf. "… Le Manoir Sloth's a sombré en 1890. Ça n'a pas été publié avant…"

Elle entendit des cliquetis et une fiole en verre roula à ses pieds. Elle recula, grinçant des dents quand sa jambe la fit souffrir, avant de lever les yeux juste à temps pour voir un bras poilu disparaître dans l'obscurité. Puis, elle regarda la fiole ; elle contenait un liquide noir et semblait clignoter lentement. Elle ne pouvait pas lire l'étiquette, seulement les termes "BTL" et "TOXIQUE".

Elle sentit soudainement le poids d'une seringue dans sa poche. Elle savait qu'elle devait être vigilante. Une entité mystérieuse venait de sortir des ombres et lui avait montré une porte de sortie. Alors elle appela dans le noir. "Hé oh !"

Depuis les ombres, une silhouette distinctement familière émergea, quoique légèrement décolorée. Elle mesurait presque deux mètres, surmontée d'une paire de cornes, son visage était pour le moment plus humanoïde que caprin, et elle était couverte de haut en bas de fourrure noire, portant une hache. "Directrice," dit calmement l'Homme-Chèvre. "Désolé pour, comme vous dites, les conneries clandestines. Mais j'ai jugé bon de me faire discret."

"… Est-ce que j'ai vraiment envie de savoir ce que vous faites ici-bas ? Et— en quelle année sommes-nous ?"

"Deux-mille-vingt. Comme tous les jours de cette année maudite." Il croisa les bras. "Vous avez fait quelque chose de différent avec votre coiffure ?"

"Heu. Peut-être." Elle regarda à nouveau la fiole. "Comment êtes-vous arrivé ici ?"

"Je pourrais vous poser la même question. Je suis sorti de Koch's Hovel et me suis retrouvé dans ma f— plutôt, la vieille bibliothèque de Jackson Sloth. Cette chose était coincée sous mon sabot pendant presque toute la journée jusqu'à ma chute ici avec—" L'Homme-Chèvre se retourna, sans apercevoir le cadavre. "Heu…" Il la dévisagea des pieds à la tête. "Vous n'êtes pas en état de marcher, encore moins de grimper hors de là. C'est ce que vous comptiez faire avec ça, n'est-ce pas ? J'ai entendu vos grommellements à ce propos."

"Heu. Ouais." Elle regarda sa jambe. "Le SKRBRHNO accélère la guérison, mais… Je ne sais pas. Hum."

"J'ai grimpé ce trou des dizaines de fois." L'Homme-Chèvre sourit, dévoilant des dents pointues et pernicieuses. Il referma rapidement les lèvres. "… Désolé. Le prochain film basé sur Krampus sort à Noël. Ça fait toujours des choses bizarres à mes dents."

"C'est rien !" lança Nina, sans l'ombre d'un trouble. "Hé bien, allons… heu. Comment voulez-vous qu'on fasse ça ?"

"Montez sur mon dos et accrochez-vous bien fort." L'Homme-Chèvre s'approcha et l'aida à se relever. "Si je puis me permettre, vous avez plutôt bonne mine, Directrice."

"Quel dommage que ça ne soit plus le cas une fois à la surface." Weiss secoua la tête. "Enfin, on ne peut pas être jeune à jamais."

"C'est bien vrai."

C'est avec ces mots que l'Homme-Chèvre souleva Nina Weiss sur son dos, commençant à grimper.


Tristan Bailey déboula à l'étage administratif presque quelques secondes après s'être garé sur la plaque S&C Plastiques face au Site-87. Pourchassé par des agents, des chercheurs paniqués et une assistante administrative ayant l'air de passer une très mauvaise journée qui lui bafouillait des mots comme quoi Weiss était portée disparue, possiblement morte au combat, et qu'il leur fallait un nouveau directeur. Ils l'emmenèrent droit au bord du gouffre sans fond— ou du moins, là où la séparation en béton avait été placée.

"Est-ce que vous pouvez tous vous calmer ?" Tristan se tourna vers la foule. "Et parlez les un après les autres, putain ! Que se passe-t-il ?"

Alison Carol s'avança. "La Directrice Weiss est tombée dans le gouffre, hier. À notre connaissance, elle y est toujours. On ne peut pas y entrer et, à notre connaissance, c'est exactement la même chose que le Gouffre Sans Fond, donc—"

Plusieurs exclamations se firent entendre derrière Carol alors que la foule commençait à reculer. Une voix bêlante appela, "Elle est blessée !" au moment où plusieurs agents hurlèrent, "Brèche de confinement !" et Bailey lança, "Attendez !"

Plusieurs agents visaient la silhouette velue et noire de l'Homme-Chèvre portant une femme d'une trentaine d'années sur son dos, ses jambes pointant dans des directions anormales. Elle souffrait, mais était toujours consciente et regardait Bailey avec des yeux d'un vert intense. "Dr Bailey," dit-elle entre deux respirations essoufflées. "Ne— restez pas là. Venez donc aider une vieille femme."

Si la mâchoire de Tristan pouvait tomber encore plus, elle se serait détachée. S'il avait tenu une tasse de café, elle se serait brisée au sol. S'il avait eu une pression sanguine faible, il se serait évanoui. Il reconnaissait la femme face à lui grâce aux photos de famille et les quelques diners de Noël lorsque lui et ses frères étaient de bien plus jeunes hommes.

"Directrice Weiss ?" Il déglutit. "Vous— semblez différente. Très différente."

Weiss tourna sa main pour en regarder le dos— elle était dénuée de rides, de boutons, et d'autres signes de l'âge, tout en étant dénuée de craquements. "Il semblerait." Elle déglutit. "Il semblerait."

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