Générique d'Ouverture
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Le Pub du Jardin Noir à Sloth's Pit dans le Wisconsin
1er octobre

Alison Carol était dans le même pub pour la quatre-vingt-neuvième soirée d'affilée.

Elle songeait à ce fait alors que les mots revenaient dans sa tête à nouveau. Grouillant, comme un battement ou l'une des horribles blagues de Robert. Cet homme pourrait faire grogner Gears à l'une de ses vannes. Ils l'avaient rencontré une fois, à une conférence. Elle aurait juré que Gears avait au moins tremblé lors de la conversation.

"Comme d'hab' ?" lui lança le barman, un homme dans la trentaine arborant une impressionnante barbe noire.

"Ouais."

La piña-colada était la seule forme d'alcool que l'Agent Carol arrivait à digérer. Et malgré tout, malgré les essais de s'en débarrasser de ses pensées, cette foutue chanson revenait toujours dans sa tête.

L'obscurité n'est pas réelle, mais vous êtes aveugles sans clarté

"Ta gueule," siffla-t-elle.

Le froid n'est pas réel, mais vous serez gelés dans l'obscurité

"Non…" grogna-t-elle.

Les mots ne sont pas réels, mais vous savez comment rédiger

"Ta boisson." le barman fit glisser le cocktail jusqu'à elle alors que la dernière ligne du poème sonnait dans sa tête. Elle mit la pilule dans sa bouche et but cul-sec la boisson n'étant pas prévue pour être bue cul-sec. Dans une vague de chaleur, le goût fruité emplit son corps et le poème resta inachevé.

"Erk." Elle se pencha en avant et posa sa tête sur le comptoir. "Merci, Cecil."

Cecil le barman secoua la tête et s'accouda au comptoir. "Tu sais, j'vois des dizaines de gens dans ce bar tous les soirs. Le seul bon bistrot de toute la ville. J'ai vu des types fuir leur famille, des femmes fuir leur homme et des gamins fuir leurs études." Il se redressa et la regarda droit dans les yeux. "T'es la seule qui m'ait vraiment inquiété."

"Pourquoi ça ?" demanda-t-elle, essuyant l'alcool tombé sur son tee-shirt des Incubi, un groupe local qui, heureusement, ne faisaient que prétendre être des démons sexuels.

"T'es avec les gens de Plastiques. On n'est pas cons, tu sais— on sait que y a plus que ce qu'on voit de vous." Il prit un verre et fit semblant de le polir. "Je t'ai vu l'Halloween dernier à aider tout le monde à évacuer."

Alison gloussa. "C'est à peu près tout ce que je peux faire. Ma patronne dit que je devrais rester hors de la ville et m'occuper des habitants. Mais… bordel, ce qui est arrivé…"

"Ça, ça ne t'a pas effrayé. Quelque chose est arrivé et l'a fait." dit Cecil en penchant la tête. "Tu fuis quoi, Alice ?"

"Alison. Bon Dieu tu parles comme mon partenaire." dit-elle en buvant à la paille. "Et c'est… classifié."

"Je mets ça sur ta note alors ?" demanda Cecil, regardant les banderoles de chauve-souris vampires qu'il avait installées la veille.

"Ouais." Elle se leva, prenant la veste posée sur sa chaise. Merci encore, C."

"Reviens quand tu veux, Alice."

"Alison."

Elle détestait qu'on l'appelle Alice, surtout maintenant. Ça lui rappelait le fait qu'il y avait quelque chose au fond du terrier du lapin.


Sloth's Pit n'était généralement pas une ville où les gens avaient peur de s'y promener la nuit tombée.

La lumière fournie par la conception volée par Edison était plus que suffisante pour éloigner la plupart des créatures de la nuit et le chemin menant à S & C Plastiques était illuminé par les lampes placées le long de ce dernier étant impossibles à griller ou éteindre— une précaution installée suite aux événements de Halloween dernier.

L'Automne Noir, l'appelait-on, ou SCP-097-D, ou l'Équinoxe Noir. Alison riait à l'idée du dernier— on aurait dit le nom d'une putain de voiture. Elle avait presque ouvert un trou dans la réalité centrée dans cette foutue ville et ils l'avaient nommé comme un 4x4.

Alison s'était vue recevoir des amnésiques il y a des mois, elle le savait. Elle avait commencé à reconnaître les symptômes quelques jours après l'administration— nausées, vertiges, pertes de la notion de temps. Même maintenant l'intérieur de son bras portait encore la marque de l'injection. Robert savait ce qu'il s'était passé, mais il lui avait été ordonné de ne rien lui dire. Pourtant des flashs lui revenaient de temps à autre : un gouffre, un homme au fond, eux dans une forêt de bambous, une ombre géante—

"Sandwichs au Nutella au pain complet avec du babeurre et des Cheetoes. Sandwichs au Nutella au pain complet avec du babeurre et des Cheetoes. Sandwichs au Nutella au pain complet avec du babeurre et des Cheetoes…."

Ce mantra devait être récité à chaque fois qu'elle sentait l'un de ses souvenirs revenir. À chaque fois qu'elle le sentait commencer à s'extirper—

Le Paresseux du Gouffre n'est pas réel—

Alison Carol s'appuya contre le poteau, sa tête la faisant souffrir affreusement. Elle continuait de répéter le mantra, comme lui a conseillé le Dr Palmer. Quelque chose sur lequel se concentrer pour éloigner le son. Le son de quelque chose dont elle ne devait pas se souvenir mais qui n'arrêtait pas de s'infiltrer à nouveau.

Le Paresseux du Gouffre n'est pas réel—

Elle s'assit sous le lampadaire inéteignable, la lumière vacillant au dessus d'elle. Elle n'était pas censé s'éteindre, mais maintenir le réseau 24/7 peut résulter en quelques petits soucis, comme des clignotements.

Le Paresseux du Gouffre n'est pas réel—

"Ta gueule !" hurla Alison, les mains sur la tête. Une ombre lui tomba dessus.

La lumière au dessus d'elle clignotta et l'ampoule explosa alors que les pensées d'Alison se terminaient.

—mais il vous arrachera un cri.


2 octobre

La police avait bouclé la section de Main Street— ou plutôt, la section où Main Street était absente. Deux grandes fissures dans le sol marquaient la dernière position de l'agente Alison Carol. Son manteau posé au pied du lampadaire, une tache de sang sur la manche gauche. Il n'y avait aucun autre signe d'elle.

Face à cette scène se tenait Robert Tofflemire, tripotant la flasque à sa hanche. Il la porta à ses lèvres et but une grande gorgée. La vodka lui brûlait la gorge mais calmait le poème bourdonnant dans sa tête bien mieux que le café.

"C'est impossible."

À côté de Robert se trouvait Katherine Sinclair manipulant un Détecteur de Fluctuations Narratives Pickman-Sinclair qui faisait l'inverse de son travail— ne détectant aucun changement narratif. Ou aucun narratif d'ailleurs.

Sinclair passa le détecteur sur d'elle et prit des mesures de référence. Puis, elle le passa au dessus de la route et le détecteur resta silencieux. Elle fit signe à Robert de venir.

"Tu vas bien, Tofflemire ?"

"Ouais, j'suis opérationnel." Il sortit une seconde flasque, celle-ci contenant de l'eau. "Alors, Alice est—"

"Si elle était là, elle n'a plus l'air d'y être." Sinclair se rapprocha de la veste d'Alice sous la lampe inéteignable. L'affichage fit quelque chose qu'il n'aurait jamais dû faire, pour laquelle il n'avait pas été programmé— il alla dans les nombres négatifs.

"..est-ce que… est-ce que ça dit qu'elle n'existe plus ?" demanda Robert en reculant et déglutissant. "C'est pas possible. Alice… est-ce que les mesures disent qu'elle est partie ?"

"Je ne sais pas ce que ces mesures disent, mais je pense que nous savons tous les deux ce qui a causé cela." Sinclair regarda les traces de fissures dans le sol face à elle. "J'aurais aimé que Bailey soit là— il a aidé à développer cette technologie. Combien de temps avant qu'il rentre de 19 ?"

"Pas avant le 12." répondit Robert en se grattant l'arrière de la tête. "Je serais bien allé dans son bureau mais il avait parlé de pièges avec des fléchettes en mousse qui attendent toute personne essayant d'entrer."

Sinclair hocha la tête et rangea la baguette. "Il n'y a pas grand chose que je puisse faire, Robert. Je suis désolée."

"Quoi ?!" Robert écarquilla les yeux. "Mon amie— ma partenaire ! —a disparu ! Et tu dis que tu peux rien faire ?!"

"Ce bruit venant du Gouffre signifie que quelque chose arrive, si ce n'est pas déjà là. Toi et Carol y étiez tous les deux exposés… Je pense que c'est ce qui l'a enlevée. On marche sur des œufs là." Sinclair se frotta le front. "J'aimerais aider plus que ça. Mais c'est… c'est ton domaine maintenant, comme avant."

"Ok." dit Robert en se frottant le visage et sortit sa tablette. Avec un léger son continu, il activa l'application de traçage. Il y eut un petit bruit blanc tandis que les puces GPS de sa partenaire se connectaient.

Les agents de la Fondation se devaient d'avoir six puces GPS sur eux— une sur le torse, une implantée dans la nuque et une sur chacun de leurs membres. De cette manière, si l'une de leurs parties du corps était séparée, ils le sauraient. Les six puces d'Alice étaient intactes, au même endroit.

Le seul problème était que le "même endroit" était à deux endroits différents en même temps— à deux extrémités de la ville. Il devint pâle et montra ses données à Sinclair.

"Bordel." Elle sortit son téléphone et commença à tracer Alison elle-même. Mêmes résultats, même bilocation. "Ok, heu. Je suis pas sûre de ce que ça veut dire."

"Ça veut dire qu'on a besoin de deux détachements. J'irai avec les Wonder Twins et tu appelles… d'autres personnes, je m'en fous." Il fit demi-tour et se rendit à son véhicule, une main sur sa radio. "Ici Agent Tofflemire aux Agents Blake et Ruby Williams."

"On t'reçoit, Bob." dit la voix de Blake sortant de la radio, aussi claire que le son des feuilles mortes sous les pieds de Robert. "Qu'est-ce qu'il y a ?"

"Retrouvez-moi à ces coordonnées dans dix minutes." Il lui transmit l'une des deux positions du GPS d'Alice. "C'est urgent. Amenez des chargeurs de Scranton et des détecteurs narratifs."

"Une urgence." Il pouvait entendre le froncement de sourcils de Ruby à l'autre bout du fil. "Est-ce que c'est à propos de—"

"Est-ce que t'as vraiment besoin de demander ?" Robert grimpa dans son 4x4 et claqua la porte, démarrant le véhicule et se dirigeant vers la forêt.


Même en plein jour, la forêt de Baby Bone Woods était menaçante.

Peut-être étaient-ce les citrouilles sauvages qui poussaient toujours ici, un rappel de l'influence de l'Automne Noir. Peut-être était-ce le calme dû à la proximité avec la Lande Désolée— un morceau de terre dénué de couleur dont on disait qu'elle cachait le Hidebehind. Peut-être étaient-ce les ruines des maisons qu'on disait avoir été brûlées par l'Homme-Chèvre des décennies auparavant.

Robert se considérait comme un type comique. Alice le trouvait peut-être agaçant et elle n'était pas la seule, mais il était apprécié. Il essayait d'ajouter un peu de cette bonne humeur ici, avec Blake d'un côté et Ruby de l'autre. "Alors, heu, Dipper, Mabel, comment ça va ?"

Ruby ajusta sa ceinture de munitions et regarda sa tablette. "Ça m'impressionne que tu arrives encore à nous trouver de nouveaux noms."

"Je l'ai gardé pour ce moment de l'année," admit Robert. "J'ai jamais eu l'occasion de l'utiliser l'année dernière à cause—"

"Sois juste content d'avoir été à Duluth plutôt qu'ici." Blake se frotta la nuque— juste sous ses cheveux, à la base de son crâne, un morceau d'Ambre Sarkique était encore présent. Il avait pris le chemin le plus long de 1969 à 2017 et tout n'était pas parti.

"Sur une échelle de 1 à 10 avec un étant le premier avril et dix le Règne du Satyre—"

"Ne blague pas," lança Ruby. "On a perdu de bonnes personnes l'année dernière, Bob. On… c'est plus la meilleure période de l'année. Pas encore en tout cas." Elle serra les dents.

Confus, Tofflemire regarda Blake. Ce dernier expliqua, "Elle… avait travaillé avec l'Escouade 9. Celle qui a disparu au Pyramid."

"Oh." Robert regarda le sol, évitant une citrouille sauvage. "Je savais pas. Désolé."

"C'est rien," mentit Ruby. Elle s'arrêta, levant la main. "Vous entendez ça ?"

Les deux autres s'arrêtèrent, tendant l'oreille. Robert entendit des voix familières au loin mais il ne pouvait pas savoir d'où elles provenaient. L'une d'entre elles était une femme. "Alice ?" appela-t-il, s'élançant au loin.

"Toff, attends !" l'appela Blake. "C'est peut-être une chimère ou—"

Robert était déjà loin. La position d'Alice se rapprochait de lui sur son radar. Cinquante mètres. Quarante. Trente. Vingt.

Puis, il rentra en collision avec quelqu'un d'autre. Ses yeux étaient tellement fixés à la tablette accrochée à son bras qu'il n'avait pas remarqué la fine silhouette blonde de Seren Pryce, tireuse de précision de Sigma-10. Il chuta, se releva, puis se frotta la tête. "Qu'est-ce que tu fous là ?!"

"Je pourrais te poser la même question !" rétorqua Seren, ajustant son fusil ; la crosse lui avait coupé le souffle. À ses côtés se tenaient Nicholas Ewell et Alexander Carracos. "Vous étiez censés vérifier la bordure sud de la ville !"

"Mais c'est la bordure sud !" protesta Ruby, arrivant à leur niveau, regardant sa tablette. "… à moins que…"

Le visage d'Ewell jaunit de frustration alors qu'il réalisait ce qu'il se passait. Il alluma sa tablette et activa le traceur d'unité personnelle. Il fit un cercle autour du groupe et son radar le montrait passer de la bordure nord à sud de Sloth's Pit.

"Putain," râla Ewell. "Une boucle. On est dans une foutue boucle spatiale !"

"Comme Pac-Man," plaisanta Robert, reniflant et se frottant le visage. "Fait chier."

"Si je devais deviner, elle commence pile là où le tracker de ta partenaire se trouve." dit Carracos en tournant dans les bois. "On doit être juste au dessus d'elle."

"À moins qu'elle soit juste au dessus de nous." lança Seren en fouillant dans le sac de son fusil, sortant un viseur thermique. Elle l'alluma et le porta à son œil, observant la cîme des arbres. "Si elle avait été sous terre les traceurs n'auraient pas été visibles du tout."

"Ça aurait pas été du luxe s'ils avaient mis un altimètre là dessus," dit Robert alors qu'il marchait à l'ombre. En même temps que Seren, il réalisa que l'ombre dans laquelle il se tenait n'avait pas d'arbre pour la projeter.

Il regarda au dessus de lui et son visage se déforma d'horreur. Pryce fit tomber sa lunette dont le verre se brisa.

"Putain de bordel de merde."

Alison Carol pendait au dessus d'eux, suspendue dans les airs. Du sang flottait dans les airs autour d'elle, comme si elle était dans un sac en plastique transparent. Deux longues traces de griffures étaient visibles sur son dos. Son visage était livide, ses yeux vitreux, mais sa bouche bougeait. Robert pouvait lire sur ses lèvres.

"Le Paresseux du Gouffre est réel. Le Paresseux du Gouffre est réel. Le Paresseux du Gouffre est réel. Le Paresseux du Gouffre est réel. Le Paresseux du Gouffre est réel."

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