Sortie de route, sortie de rails
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1er octobre
Bray Road, juste à l'extérieur de Sloth's Pit dans le Wisconsin

<…et pour conclure, mesdames et microbes, c'est officiellement octobre !> Le présentateur de la radio de nuit de KDAL-FM à Duluth avait l'air plus enjoué qu'il ne devrait l'être. <Je sais que cette année fut difficile, mais voici un peu de réconfort pour vous mes amis wisconsinois : personne dans le Comté de Douglas n'a encore annulé la chasse aux bonbons, donc Halloween pourrait encore avoir lieu ! J'ai une demande de la part d'un auditeur pour vous faire passer l'heure, ensuite nous reviendrons sur notre programme habituel…>

L'Agent Seren Pryce fouilla dans l'habitacle du camion et éteignit la radio en faisant attention de ne pas toucher le corps à l'intérieur. Elle avait vu beaucoup de sang fut un temps, mais cela s'inscrivait à peine dans ses registres— ou il le serait, si ce n'était pas pour la tête manquante.

"On dirait qu'elle a pu être retirée post-mortem." Malcolm Guillard, enquêteur en chef du Site-87, fronça les sourcils. "C'est déjà ça, je suppose."

Le camion entier— un véhicule du centre de distribution à la base à destination du Walmart de Sloth's Pit— avait fait au moins trois tonneaux avant de s'arrêter à cinquante mètres de la route. Des cavaliers en plastique jaune étaient disposés le long du parcours de l'accident, tout était signalé, de la boîte de costumes d'Halloween au morceau de pneu, jusqu'aux empreintes d'animaux. Il était à présent à l'envers, les bras du corps étrangement agrippés au volant— la rigidité cadavérique s'était déclenchée rapidement.

"Peu de choses dans le coin aurait pu faire ça." observa Seren. Elle fut brièvement éblouie par la lampe frontale d'un autre agent passant la forêt au peigne fin avec eux. "Et littéralement le 1er octobre… putain, ça arrive encore."

"On dirait bien." Guillard offrit à Seren sa thermos de café. "Mais j'ai reçu des rapports disant que rien ne nous gardait en ville cette année, alors on pourra évacuer si besoin."

"Si." Seren souffla du nez, rabaissant son masque pour accepter une gorgée de café, avant de le relever rapidement— l'un des seuls bons points sur le port du masque était qu'il couvrait sa cicatrice. "Bien. Je me souviens de lorsqu'on évacuait la ville à cause d'une attaque de zombies. Maintenant on a une délégation de connards plus cons qu'une chèvre qui pourraient dire que c'est un "faux virus" et nous tirer dessus si on essaye de les faire sortir."

"Et c'est pour ça qu'on surveille les habitants," dit Guillard. "Pour ne pas tomber sur une situation comme celle-là."

L'articulation où la remorque se trouvait auparavant grinçait sinistrement, alors qu'un camion de pompiers arrivait— aussi bien équipée que la Fondation pouvait être, les pompiers étaient bien au-delà de leur budget habituel et avec la quantité d'essence éparpillée sur la route, l'éventualité du besoin de leur présence était de moins en moins éventuelle à chaque seconde passée ici.

"C'est pas la Bray Road, n'est-ce pas ?" demanda Seren. "Genre, celle de la bête ?"

"Celle-là est dans le sud du Wisconsin." Il le prononça "Wiscansin", du ton le plus sarcastique qu'il pouvait avoir— quelqu'un devait entretenir la bonne humeur pendant ces temps troublés, sinon ils risquaient de perdre la tête. "Mais c'est la pleine Lune, n'est-ce pas ?"

"On en a une autre le jour d'Halloween," confirma Pryce. Elle se tourna pour regarder à nouveau Bray Road en elle-même. "Attendez. Il n'y est pas censé avoir un genre de bâtiment là-bas ? WisDOT Office ou un truc du genre ?"

"… T'as raison." Guillard fronça les sourcils, parlant dans sa radio. "À toutes les unités, bougez sur le côté ouest de la route. On a peut-être un Code… oh et puis merde les codes, on a peut-être un bâtiment disparu."

"J'arrive pas à croire que je l'ai remarqué," Pryce traversa la route, scannant avec son viseur à vision thermique retiré du fusil. "Il est fermé depuis mars. Je viens de m'en souvenir grâce à un officier en patrouille garé devant ce matin— peut-être pour contrôler ?"

"Ça vaut le coup d'aller y jeter un œil," ajouta Guillard, affichant une carte sur son téléphone. "Ok. À toutes les unités, le bâtiment était localisé environ 700 mètres dans la zone du Nexus du côté ouest de la route."

"Ça se situe environ là où le camion a commencé à déraper." Seren fixa son viseur sur son fusil, le gardant pointé vers le sol, le doigt loin de la détente. "Tu en penses quoi ?"

"Ça ne peut pas être une coïncidence."

La vue d'un parking en bitume sans aucun bâtiment était perturbante. Il y avait des lignes blanches là où des voitures devaient être et la pelouse qui l'entourait avait toujours l'air entretenue. Mais le bâtiment marron à deux étages ayant été autrefois un bureau de WisDOT avait à présent disparu.

"Flippant." Seren s'arrêta pour inspecter le goudron, posant ses mains dessus. Le sol sous ses pieds ses soulevait et s'affaissait de manière régulière— trop lent pour être un pouls, donc… "Le sol respire."

"Fantastique !" soupira Guillard, se tournant vers sa radio. "Pouvons-nous avoir une unité de confinement à notre posit—"

"Annule tout !" lança Seren en regardant Guillard. "Réfléchis : des bureaux de WisDOT disparaissent à l'endroit exact où un camion a fait une sortie de route. Tu veux vraiment faire venir des véhicules ?"

Guillard réfléchit, regardant le tronçon de route face à eux. "WisDOT gère aussi les déchets le long des autoroutes, non ?"

"Si, et ?"

Guillard plongea la main dans sa poche et en sortit une barre énergétique. Il mordit dedans, avala, puis indiqua à tous les agents de s'éloigner. Puis, lorsqu'ils furent tous retirés, il lança la barre sur la route et partit en courant.

Ses jambes furent brisées au moment de l'impact alors que le sol explosa sous ses pieds, l'envoyant rouler sur le sol. Une présence chthonienne en sortit, faite de pierre, de briques et de verre, et frappa la barre de céréales en faisant voler de la terre, du bitume et Dieu sait quoi d'autre avec. Elle n'avait pas de membres mais plutôt des vrilles faites de câbles et de tuyaux— de son flanc droit, des étincelles fusaient des câbles électriques, tandis que de son flanc gauche coulait de l'eau usée.

"Contact, contact, contact ! Repli !" Elle prit Guillard sous le bras et commença à l'emmener. Il avait une vilaine plaie au-dessus d'un œil et ses jambes étaient pliées de manière étrange. Elle avait réussi à le porter de telle manière qu'il ne s'appuyait pas dessus, avant de s'éloigner lentement avec lui, hurlant dans sa radio. "Site-87, ici l'Agent Pryce. On a besoin d'une frappe aérienne sur ma position. Je pose un signal tout de suite."

Les agents se replièrent dans le désordre dans toutes les directions. Seren alluma la fusée éclairante et la lança sur l'être, dans l'espoir qu'il s'y attache quelque part dans la panique en surveillant la route— ou du moins, c'était ce que Seren pensait qu'elle faisait. À la place de ses yeux, c'étaient les portes des anciens bureaux de WisDOT.


À 800 mètres de là, Robert Tofflemire et Alison Carol regardaient le massacre à travers leurs jumelles.

"Putain de bordel de merde." Alice écarquilla les yeux. "La ville a fait ça ? Est-ce que c'est— comment on appelle ça, les monstres dans Godzilla ?"

"Un kaiju, ouais." Robert posa ses jumelles. "Viens, on devrait s'éloigner. Je ne pense pas qu'ils vont faire un tapis de bombes, mais on sait jamais."

"Il y a un abri à quatre-cents mètres d'ici dans les bois. Il peut supporter quelques mégatonnes." Alison sortit sa lampe torche d'épaule, seulement pour remarquer qu'elle ne fonctionnait plus. "Quoi ? Je viens juste de changer les piles."

"Peut-être que la ville essaye de te faire flipper." Robert sortit son téléphone et lança une musique, chantant en chœur. "Voulez-vous voir un monde étrange, où l'on aime les démons mais pas les anges ?"

Robert s'arrêta alors que son action— qui était hautement puérile et allaient potentiellement lui attirer les foudres de sa partenaire— n'avait pas fait réagir Alison. "Désolé."

"C'est pas toi. Je suis juste… stressée par plein de choses." Elle descendit une pente en faisant attention à sa jambe. Robert sauta, atterrissant sur un tas de feuilles humides.

"Beurk !" Robert grogna. "Je crois que j'ai une limace sur moi."

"Garde-la si possible. Le Dr Grant rassemble des échantillons et il a mis une prime sur elles."

Ils entendirent un avion passer au-dessus d'eux, sûrement un de la Fondation tentant de s'occuper de l'entité. Derrière eux sonnaient des tirs ainsi qu'un cri étrange. Le son de l'avion était assez fort pour qu’Alison doive s'appuyer sur un arbre pour ne pas tomber, mais elle remarqua que sa main était mouillée. "Quand a-t-il plu pour la dernière fois ?"

"Heu. Il y a, genre, une semaine ?"

Alison renifla le fluide sur sa main. Avec le clair de lune, elle pouvait voir une entaille couverte de fluide noir dans l'arbre et, à sa base, une pierre blanche et lisse à moitié enterrée.

"Je crois que j'ai quelque chose. Couvre-moi." Elle s'accroupit face à l'arbre et commença à sortir la pierre à mains nues.

Robert sortit une truelle de sa poche et la lui lança. "Je ne voudrais pas que tu gâches ta manucure."

"Va te faire voir," lui répondit-elle en souriant.

Après quelques minutes, la pierre fut sortie du sol. La forme lui était familière, mais elle ne pouvait pas mettre le doigt sur quoi entre le clair de lune, le bruit et la sensation d'être dans une forêt sombre la nuit. Puis, elle entendit un souffle, un sifflement— le bombardement.

Alison se figea alors que l'explosion autour d'elle éclairait la pierre dans ses mains, lui permettant de savoir ce que c'était. Elle chercha sa radio en tremblant et bégaya : "M-Mal, Tofflemire et m-m-moi avons trouvé la tête. T-terminé."

<Guillard est tombée.> Répondit la voix de Seren Pryce. <L'entité aussi. On se rapproche de votre position. Aucune particularité physique ? Tu peux me la décrire ?>

"Je ne sais pas." Alison déglutit. "E-elle—"

<Est-ce que la tête montre des propriétés anormales ? Est-ce que c'est antimémétique ? Est-ce—>

"ELLE N'A PAS DE PUTAIN DE VISAGE !"


Lorsqu'elle entre enfin en ville, Bray Road rencontre Main Street en angle droit. C'était au coin de ces deux rues que l'Agent Raymond February avait des problèmes avec sa voiture.

Il était sorti de la ville pour une course lorsqu'il avait reçu l'appel à propos du camion et était sur le chemin du retour vers le site pour récupérer son matériel, lorsque son moteur avait décidé de le lâcher. Et, comme les pompiers, le service de dépannage ne faisait pas partie du budget habituel de la Fondation.

February tapotait sur son volant, considérant de les appeler à nouveau. Une voiture de police passa à faible allure de l'autre côté de la route. Le cœur de February manqua un battement. Voir une voiture de police était en soi suffisant pour le rendre anxieux, mais ensuite il vit au-dessus de la roue arrière gauche un autocollant représentant un crâne stylisé. "T'arrête pas, t'arrête pas…" marmonnait-il.

La voiture traversa la rue et vint se garer derrière lui, son gyrophare allumé. Son vœu de ne plus jurer fut mis à rude épreuve et il fouilla dans sa boîte à gants pour en sortir sa carte grise et son assurance. De son portefeuille, il sortit son permis civil. "J'ai pas le temps pour ça," grogna-t-il. "Me faire arrêter par des flics aigris à la manque avec le logo du Punisher sur leur caisse…"

Le policier vint à sa fenêtre, sa lampe-torche éblouissant February. "Vous savez qu'il y a un couvre-feu, jeune homme, non ?" dit-il avec le même accent que n'importe quel policier de petite ville américaine.

"Je suis en train de rentrer chez moi, officier." Il lui tendit son permis. "Je suis juste parti de la ville pour quelques courses."

"Hmm." marmonna le policier. "Ce permis n'est pas le vôtre."

"Quoi ?" February cligna des yeux. "Si."

"Raymond Isaac February ?"

"Oui ?"

"Né le 31 juillet 1983 ?"

"Ouais ?"

"Y'a pas de 31 juillet. Sortez du véhicule."

"Mais bien sûr que si !" February grogna et sortit de la voiture. "Écoutez, officier, il y a eu un malentendu, je—"

Il entendit le clic de la sécurité du pistolet que le policier dégaina. La lumière éblouissait toujours February qui leva les mains. "Que—"

"Vous êtes armé."

February devint pâle. Il portait son arme de service dans un étui d'aisselles. Elle aurait dû être cachée sous sa veste, mais elle était ouverte, ayant dû le dévoiler lors de sa sortie du véhicule.

"J'ai un permis pour ça." February déglutit. "Il est avec mes papiers dans mon portefeuille. Je vais le prendre pour vous le montrer." Il parlait clairement, calmement, essayant de ne pas trembler.

"Calme-toi, jeune homme, j'vais pas te buter." Le policier ricana, sa voix était devenue rassurante. "J'veux dire, sans personne pour filmer, qui va en parler à qui que ce soit ?"

"Quoi ?"

Il fallut quelques secondes à February pour comprendre qu'il s'était fait tirer dessus. À chaque fois que cela lui arrivait, il portait une veste pare-balles. La souffrance était telle qu'il ne se rendit pas compte de la fracture de sa clavicule. Il se mordit la langue, soufflant entre les dents. Il dût empêcher sa main d'atteindre son arme de service, l'utilisant à la place pour empêcher l'hémorragie.

"Bordel, même après t'être fait tirer dessus tu ne jures pas ?" Le policier se mit à rire. "Voyons si quelques doigts cassés marcheront."

February leva les yeux vers le visage de l'agent de police et vit que… quelque chose n'allait pas avec son crâne. Il avait autrefois appartenu à un homme bien plus maigre, mais avait été étiré pour s'adapter au visage de ce qui était en dessous— et February était certain que cette chose n'était pas humaine.

"Qu'est-ce que vous êtes ?" lança February.

"Tout ce que tu ne voudrais pas que je sois," lui répondit le policier, levant le pied.


Alison Carol et Robert Tofflemire se tenaient à côté du lit d'unité de soins intensifs dans lequel était gardé leur ami. Le Site-87 avait étendu son infirmerie au cours des six derniers mois pour y ajouter des dizaines de lits supplémentaires, juste au cas où.

February n'avait pas bonne mine du tout. Il allait vivre, mais quant à sa guérison… si le Dr Pine pouvait se remettre d'un fémur en pièces et boiter à peine, tout était possible. Mais ses doigts avaient été disloqués individuellement, son nez avait été écrasé et ils n'avaient toujours pas réduit assez ses gonflements pour pouvoir voir ses yeux.

"C'est presque comme si ce n'était pas lui dans ce lit." Tofflemire déglutit. "Genre… Je m'attends à le voir entrer d'un moment à l'autre et s'asseoir à côté du lit pour peut-être lire la Bible et prier pour s-son rétablissement." Il se mit à rire, mais de manière plus noire et amère que le café le plus serré. "C'est quoi ce bordel, Alice ? On ne dirait pas lui ! On-on dirait qu'il a un genre de masque mal fait !"

Alison croisa les doigts en les serrant assez pour que cela lui fasse mal. "C'est vrai qu'un flic lui a fait ça ?"

Tofflemire secoua la tête. "Je n'y crois pas. Tous les policiers du Comté de Douglas ont nos visages et nos plaques d'immatriculations marquées comme "à ne pas arrêter". Je ne pense pas qu'un flic puisse être assez con pour arrêter l'un d'entre nous."

"Ça ne peut pas être un truc de la ville non plus. Le Nexus est grincheux, mais… il n'a jamais été aussi activement agressif."

Robert se mis la tête dans les mains. "Jusqu'à ce qu'il le soit. Je…" Robert déglutit. "Weiss va bientôt faire une réunion de mise au point. Je… ne vais pas y aller, je ne pense pas."

Alison posa sa main sur son épaule. "Je peux rester ici, si tu veux. Tu récupéreras le compte-rendu auprès de Sera plus tard."

"Pourquoi quelqu'un ferait ça ?" marmonna Robert, hésitant sur les mots. Pourquoi qui que ce soit ferait ça ?"

Les deux agents restèrent sur place, regardant leur ami respirer à travers un tube, incapable de répondre à leurs questions.

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