Chapitre 1 : Un Miracle en Enfer
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Équipe 9 : Haures, Aloices et Zap

Haures

Jour de la chute d'Aleph

C’est la douleur qui m’a fait émerger.

Une douleur vive mais périodique. Je la sentais aller et venir sur mon flanc droit au rythme de ma respiration. C’était forcément mes côtes. Mon seul réconfort, en tant que médecin, était d’espérer qu’elles soient fêlées et non cassées, ce qui m’éviterait peut-être de me perforer un poumon au moindre mouvement. Je ne pouvais pas mourir. Pas maintenant. Je devais rentrer chez moi pour la retrouver, je le lui avais promis. Lorsque j’ai commencé à regarder autour de moi, il ne m’a pas fallu énormément de temps pour comprendre où j’étais.

La carcasse d’un avion fraîchement écrasé.

C’est en tournant ma tête sur la gauche que j’ai vu les deux jambes inertes d’une personne assise sur un siège.

Ariane.

D’un geste que la douleur n’oublia pas de me rappeler comme trop brusque, je me relevai, appuyé sur un accoudoir pour m’approcher du siège de ma collègue. Je la découvrais, inconsciente, dans son siège, ses cheveux blonds se mélangeant au sang qui coulait d’une blessure à la tête. Instinctivement, je me rapprochais et pris son pouls, sifflant au moindre mouvement de mon torse. Je sentis une pulsation. Un soupir de soulagement plus tard, j’essayais de l’interpeller pour la réveiller, n’étant pas vraiment en état de la transporter à l’extérieur. Elle réagit, se réveillant progressivement, ses yeux mi-clos me scrutant moi et la cabine de l’avion pour essayer de se souvenir où elle était.

"Ariane ? Ça va ? Comment tu te sens ?"

"J’ai l’impression que ma tête va exploser."

"Je pense qu’après un crash on peut considérer ça comme normal. Laisse-moi prendre la trousse de secours."

Me retournant pour atteindre le porte-bagage au-dessus de mon siège, je tendis mon bras gauche pour attraper une sacoche de taille moyenne, mais conséquente, renfermant tout un tas de matériel médical et quelques éléments basiques de survie.

"Qu’est-ce que tu fous avec ça ?"

Tout en sortant des compresses et en les imbibant de désinfectant afin de lui passer sur la tête, je lui expliquais pourquoi je me trimballais avec un kit d’urgence énorme en permanence.

"Je sais pas si t’as remarqué, mais on est en permanence entourés de saloperies qui pourraient provoquer la fin du monde en un rien de temps si elles réussissaient à s’échapper. Donc ça me semblait plutôt utile de pouvoir parer à toutes les éventualités. Du coup j'ai acheté un kit de survie et j’ai rajouté quelques trucs. Même si, pour le moment, ça m’a plutôt servi pour des accidents à la con… Et un crash d’avion du coup.”

Le silence s’installa pendant quelques minutes le temps de terminer les soins.

"On devrait sortir de l’avion maintenant, non ?"

"Ouais, c’était déjà suffisamment risqué de rester dedans pendant quelques minutes vu les possibilités de départ de feu. Tu arrives à te lever ?"

"Ouais à peu près, ça devrait aller."

"Pars devant, j’arrive dans quelques secondes, juste le temps de rassembler les affaires, on pourrait en avoir besoin."

Une fois qu’elle avait le dos tourné, j’en profitais pour attraper des analgésiques pour calmer mes côtes lourdement endolories quand j’entendis Ariane m’interpeller depuis l’extérieur.

"Flau ? Je crois qu’on va avoir un problème."

Rassemblant rapidement les affaires pour pouvoir la rejoindre, j’eus le souffle coupé par la vue qui s’offrait à moi. Non seulement parce que le spectacle qui m’était offert était beau, moi qui n’avais pas tellement eu l’occasion de voyager, mais surtout parce qu’il représentait un obstacle immense pour notre survie. Devant nous se trouvait une étendue de sable immense ponctuée de montagnes rocheuses de tailles et de formes diverses. J’avais deux problèmes avec ce paysage : le premier était que cette étendue semblait être sans fin, le deuxième était la position du soleil qui se trouvait juste au-dessus de nous, et si le soleil était au beau fixe, alors la température aussi.

"Va falloir qu’on te protège du soleil."

"Tu sais, je pense pouvoir y survivre."

Farfouillant dans le sac à la recherche de ce qui pourrait nous aider, je lui expliquais en même temps les raisons de mon inquiétude.

"T’as eu un traumatisme crânien, j’ai aucun moyen de savoir si ça a donné lieu à une commotion ou une contusion, ni la gravité que ça a eu. T’as pas l’air trop mal en point, mais ce genre de trucs ça peut avoir des effets même des heures après, et une insolation, c’est typiquement le genre de trucs qui pourrait aggraver la situation, et c’est pour ça qu’on va utiliser ceci."

Joignant le geste à la parole, je lui tendis une couverture de survie.

"C’est très simple à utiliser, une face argentée qui réfléchit la chaleur, une face dorée qui ne l’absorbe pas, si la face argentée est tournée contre toi, elle réfléchit ta propre chaleur pour te réchauffer…"

"Et si elle est de l’autre côté, elle réfléchit la chaleur des rayons du soleil."

"Voilà."

Fière d’avoir compris le fonctionnement, elle souriait. Un comportement quelque peu enfantin, mais c’était peut-être ça qui faisait d’elle une bonne pédopsychiatre. Examinant au départ la couverture de survie, son regard commença à se balader sur la carcasse de l’avion, et son sourire disparu. Je compris alors qu’elle paniquait quand j’entendis sa respiration s’accélérer et qu’elle commença à trembler.

"Wow, qu’est-ce qu’il t’arrive ?"

"Je sais pas… Je viens de me rendre compte que… qu’on a survécu à un crash d’avion, on avait toutes les chances d’y rester, on aurait pu mourir !"

"Ok. On se connait pas non plus énormément, je connais pas spécialement de techniques pour te calmer. Mais, il faut que tu te détendes, on peut vraiment pas craquer maintenant. Donc je sais pas, respire, pense à quelque chose qui te fait du bien ou quoi que ce soit qui pourrait te calmer, mais faut vraiment que tu tiennes.”

Se concentrant sur sa respiration, Ariane réussit peu à peu à retrouver son calme.

"Bon, va falloir qu’on trouve par où aller maintenant."

Examinant les alentours, je laissais Ariane mettre en place la couverture de survie sur sa tête. C’est en passant sur le côté de l’avion que j’aperçus une colonne de fumée au loin, auparavant camouflée par une montagne.

"Ariane, je crois que j’ai trouvé."

Elle se rapprocha, tentant tant bien que mal de se déplacer dans son tout nouvel accoutrement.

"Un incendie ? Probablement pas de forêt vu ce désert, et c’est assez gros pour être un village. Il doit être à une vingtaine de kilomètres. Y aura peut-être des gens."

"C’est ce que je pense aussi."

"Donc, on a le choix entre partir dans n’importe quelle direction et espérer tomber sur de la civilisation au plus tôt, ou aller par là-bas, en étant sûr de tomber sur quelque chose au bout de 5 ou 7 heures ? Je sais pas toi, mais je pense qu’on a suffisamment tenté la chance pour aujourd’hui."

"C’est pas faux. Tu seras capable de tenir aussi longtemps ?"

"Ouais, si on meurt pas de déshydratation avant."

"Y a de l’eau et des rations de survie dans la sacoche."

"Mais comment tu peux avoir tout ça ?"

"C’est un kit de survie, pas une valise de vacances. Bon, va falloir qu’on se mette en route, en cas de problèmes, je veux que tu marches près de moi et que tu me dises si tu as des vertiges ou si ton mal de tête s’intensifie."

Elle acquiesça et ce fut ainsi que nous avons pu commencer notre périple de plusieurs heures au sein d’un désert que nous ne connaissions pas, en suivant la direction d’une colonne de fumée dont on espérait que l’incendie qui en était à l’origine était lié à la civilisation.

Les premières heures furent rudes. La sensation de lenteur nous aurait presque désespéré si nous n’avions pas ces quelques moments de répit, à l’ombre de ces immenses roches éparpillées çà et là. Nous profitions de ces rares instants pour nous désaltérer et nous reposer avant de partir et que la chaleur, à nouveau, pèse sur nos épaules. Nous marchions silencieusement pendant tout ce temps, chacun de nous immergés dans ses propres pensées, n'avançant que machinalement, jusqu'à ce qu'Ariane brise ce silence.

"Comment peux-tu être aussi… Calme ?"

"Parce qu’actuellement ma seule motivation, c’est de sortir de ce désert pour rentrer à Aleph, retrouver ma fille et m'asseoir avec elle devant un film, comme avant.”

"T’as peur de pas pouvoir rentrer ?"

"C’est pour éviter ça que je marche."

Quelques secondes de silence passèrent.

"Je peux être honnête avec toi ?"

"Vas-y."

"Écoute, avant de travailler pour la Fondation, j'ai eu l'occasion d'aider beaucoup d'enfants qui avaient des relations compliquées avec leurs parents, mais pas seulement. Il y a un risque qui est encore plus présent chez les familles monoparentales que chez dans les familles plus classiques. C'est celui d'une… relation trop… fusionnelle…"

Elle avait articulé ces derniers mots comme pour essayer de faire passer la pilule le plus en douceur possible avec toute la gêne qu'elle pouvait ressentir. Mais ma réaction fut d'autant plus vive.

"Je te demande pardon ?"

J'ai vu à son regard que le ton sec que j'avais employé la faisait plus paniquer qu'autre chose, mais elle décida malgré tout de prendre son courage à deux mains pour me dire ce qu'elle pensait.

"C'est juste que… Je pense que tu la couves trop. Tu m’as dit que la séparation avait été difficile avant que l’avion décolle, et je pense que c’est une des conséquences de ce comportement. Le problème majeur que ça peut poser, c’est qu’elle est alors entièrement dépendante de toi, et si ça continue, elle finira par ne pas savoir se débrouiller par elle-même. Je sais que le deuil d’un parent est très lourd à porter pour un enfant, mais à force tu risques de l’étouffer, et lorsqu’il y aura une séparation plus importante, ça risque d’être encore pire, autant pour elle que pou-"

"Stop. Je pense pas t’avoir demandé de conseils sur la manière d’élever ma fille."

"Non mais c’était juste mon avis."

"J’ai dit stop."

Vexée, elle attendit quelques secondes pour me répondre.

"Eh, je te rappelle que je suis pédopsychiatre, je sais ce qui est bien pour un gosse et ce qui ne l’est pas."

"Mais tu n’as pas d’enfants ! Il y a une grande différence entre ton métier, et le mien. Le tien c’est d’analyser des gosses pour savoir ce qui a planté dans leur développement, tu le rencontres quelques fois, tu discutes vite fait avec lui, tu vois ce qui cloche et tu passes au suivant. Moi mon boulot c’est d’élever et d’éduquer ma fille, tous les jours de sa vie pour qu'un jour elle puisse se débrouiller sans moi et être heureuse. Pour le moment, ma priorité c'est qu'elle soit heureuse. Elle a perdu sa mère, était seule et n’avait personne, elle avait énormément de mal à faire confiance, elle m’avait jamais vu et ça m’a pris très longtemps pour qu'elle m’accepte comme son père. Si j'avais pas réussi à créer cette relation avec elle, elle aurait pas été dépendante de moi, effectivement. Mais je peux t'assurer qu'elle aurait été tout sauf heureuse. C’est peut-être pas la meilleure situation du monde qu'on soit aussi proche, mais, pour le moment je pense que c’est ce dont elle a besoin. Un foyer. Quelqu’un qui l’aime et qui est là pour elle. Avec le temps ça changera, mais, en attendant, c’est comme ça et pas autrement."

"Tu penses vraiment ce que tu dis sur moi ? Que je m’en fous des enfants dont je m’occupe ?"

"Non. Je sais que tu t’attaches à eux. Mais ça n’a rien à voir avec une relation de parent à enfant. Je sais que le but d’un pédopsychiatre c’est d’être extérieur à la situation, mais là tu mets pas les sentiments de côté, tu les effaces totalement de l’équation. Si j’avais pas agi comme je l’ai fait, elle se serait probablement complètement refermée sur elle-même. Et ça, je n’aurais jamais pu l’accepter."

C’est avec un retour au silence que nous continuâmes notre marche pour les dernières heures, mon esprit vagabondant entre inquiétude et pensées inintéressantes, je voyais la colonne de fumée se rapprocher de plus en plus au fil de notre avancée, et des montagnes apparaître au loin. Nous étions si proches de la source de l’incendie qu’il nous semblait presque insupportable de ne pas déjà y être. C’est en grimpant une dernière dune que nous découvrîmes un spectacle que nous pensions impossible.

C’est à ce moment-là que ça m’est revenu en mémoire : Le crash. On s’était rendu compte qu’il y avait un problème à cause des nombreuses turbulences que l’avion subissait depuis plusieurs minutes alors que le ciel était dégagé. Disant à Ariane de rester attachée dans son siège, je me dirigeais vers la cabine pour demander au pilote s’il y avait un problème. Quand j’ouvris la porte qui séparait la pièce du reste de l’avion, je trouvai le pilote inanimé dans son siège, je vérifiai son pouls. Rien.

Je me précipitai vers les sièges pour m’attacher en hurlant à Ariane de ne pas bouger, mais il était trop tard. L’avion s’était crashé et j’ai été propulsé contre le mur de la cabine, mes bras protégeant ma tête, mon flanc fut frappé de plein fouet et après avoir ressenti une vive douleur, le vide.

Et c’était ici, face à cette vision que tout m’était revenu, pas comme si j’avais oublié, mais plus comme si j’avais occulté ça de mon esprit tout ce temps. Et ce fut là, face à cette vision que je m’en rendis compte.

"Ça n’était pas un accident."

De cet instant, je n’oublierais rien. Que cela fût ma prise de conscience ou cette image qui resterait gravée à tout jamais dans ma tête.

Cette image du Site-Beth en train de brûler sous un coucher de soleil.

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