Ceux qui restent
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« Ceux qui désobéissent | Ceux qui restent»

C’est aujourd’hui que tout se joue. Raven fait comme si de rien. La Rouquine aussi. Suis-je le seul anxieux ?

Le silence est pesant. On mange en silence. Notre dernier repas ensemble. Sauf si Raven en décide autrement. Mais il n’a pas changé d’avis.

Fynn ouvre la porte. Il s’assoit à table. Il fouille dans sa poche. Il sort un jeu de cartes. On lui sourit tous. Tristement.

« Finalement, on va la faire cette partie de carte. »

La voix de Raven est monotone, presque déprimante. Et dire qu’on en rêvait de cette partie.

On parie tous. Mais pas sur nous-mêmes. Demi-portion joue sa mise habituelle sur Raven. Je mise aussi sur lui.

C’est Fynn qui gagne. Au moment où il pose sa dernière carte, une alarme retentit. C’est l’heure. On se lève tous. On se dirige tranquillement vers la porte. Un exercice d’évacuation normal. On laisse nos quartiers en l’état, comme si on allait revenir.

Même pas un adieu.

Direction le bunker. Une main agrippe mon poignet. Je me laisse entraîner. Raven aussi. Il n’accorde pas un regard à ceux qui restent. Je peux pas m’empêcher de jeter un œil. Je vois les cheveux dorés de Fynn, le dos musclé de Demi-portion, celui plus élancé de Tronche Cassée, puis celui de la Fouine.

Combien de temps mettront-ils pour s’apercevoir de notre absence ? Des secondes ? Minutes ? Suffisant pour se faire la malle.

Tout le monde court vers le bunker. Sauf nous. On remonte le courant. On se dirige vers le petit parc. A l’endroit-même où elle nous a fait cette proposition. Le mur est haut. Il faut passer en dessous. On attend. La petite grille tombe. Une tête inconnue sort :

« On y va. »

Qui aurait cru que cela serait aussi facile de quitter Aleph ? Pas un garde. Pas un docteur aux yeux traînants. Je regarde Raven. Il me fait un signe.

Soit. C'est même tant mieux.

On rampe dans les égouts. La lumière. La sortie. Un véhicule nous attend à quelques kilomètres. On court sans un bruit parmi les arbres.

On monte dans le véhicule. Je ne vois personne d’autre. On roule sur un chemin de terre. Bientôt l’autoroute.

Un repaire. Ils sont bien cinq. L'endroit est conforme à l'idée que je me fais des petits groupes de pirates en mal de vérité.

Une explosion. La porte s’abat. Des agents entrent. Raven se baisse, je fais de même. Les agents de la Fondation entrent, sous le regard suffisant de mon ami… Mais ne font rien. Raven se relève. Moi aussi. On ne comprend pas. La Rouquine nous regarde tout en faisant un grand sourire :

"Test réussi. Vous nous avez prouvé que vous êtes loyaux à la Fondation."

Raven tressaille. Je sais qu'il en a marre des mensonges. Mais que serait la Fondation sans mensonges ?

La Rouquine se rapproche de mon ami et lui tend la main qu'il fusille du regard. Elle la laisse tomber piteusement puis déclare avec un faux ton enjoué :

"Je suis le professeur Luis, de l'agence de renseignement, accréditation de niveau quatre. Bon retour à la Fondation."

J'inspire puis expire profondément. Raven la regarde bouche béé. Il en oublie toute contenance. La Rouquine le rassure :

"Je suis une experte en mensonges et vous avez été malmenés durement ces derniers temps. Ne remettez pas en cause vos capacités, professeur Raven, vous étiez l'un de nos meilleurs éléments au sein du DCD."

Il reprend peu à peu de sa superbe. Son regard froid fond comme neige au soleil et il réussit à lui rendre un sourire chaleureux.

Je suis soulagé. Un poids se retire de mes épaules.

Raven a, pour une fois, fait le bon choix.


« Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ? Demande Fynn. »

Sa voix est inquiète, je le vois qui tremble. La Fouine et Tronche Cassée me regardent. Je hausse les épaules :

« Ils sont allés voir si l’herbe était plus verte ailleurs. »

Les autres acquiescent en silence. La Fouine le savait, il a refusé d’aller avec eux puisque je vois encore sa gueule de fourbe. J’sais pas c’qu’il projette mais j’m’en fous. Maintenant, c’est chacun pour soi et l’Enfer pour tous. Il n’y a plus de « Suicide Squad », encore moins de « Club des Cinq ».

Fynn, lui, ne savait rien. Il est triste de perdre le Chef. C’est un peu son père. Je me dirige vers lui et lui tapote l’épaule :

« T’inquiète, fils. Tu le reverras ptet’ un jour. »

Ouais, qui sait ?

Il prévient les autres agents que trois classes-D se sont enfuis. Ils préviennent les autres en tremblant. Z’ont peur des représailles.

Boucle d’or nous reconduit avec un autre agent à nos quartiers. Tronche Cassée se faufile vers la Fouine et lui murmure un truc. L’aut’ fourbe réfléchit puis s’arrête de marcher. Je lui fonce dedans :

« Eh ! Regarde où tu vas ! »

La Fouine se tourne vers moi, le regard livide, puis il se tord en deux de douleur.

« Bordel de…
- Agent ! Allez appeler un médecin ! Je reste avec eux, ordonne Boucle d’or. »

Je me penche vers la Fouine tandis que Tronche Cassée engueule l’agent qui ne sait pas quoi faire :

« ‘Tain mais vous voulez qu’il crève ? Pas de notre faute si votre bouffe est immonde ! Mais bougez-vous ! »

Boucle d’or lui dit une dernière fois qu’il nous surveillera. L’agent se précipite alors vers l’infirmerie la plus proche.

La Fouine est face contre terre. Je le mets sur le dos.

… Il se met à rire jaune puis demande d’un ton amer :

« Vous aussi vous partez ?
- Ouais, mais c’est pas la manière dont tu veux partir.
- M’en doute. De toute manière, j’ai des choses à faire aussi. »

Je le salue d’un signe de tête.

« Bonne chance les gars, dit-il. »

Puis il se remet face contre terre et recommence de gémir. Boucle d’or murmure :

« Bonne chance à toi. »

Je me redresse puis dévisagent les deux restants :

« Bon. On fonce ? »


La première chose que je vois d’Adam sont ses cheveux. Ils sont ternes. Je pensais qu’ils brillaient plus que ça.

Je m’avance, Demi-portion sur mes talons. Boucle d’or attend près de la porte. Je me penche vers lui et murmure de ma voix la plus douce possible :

« Adam ? C’est moi, Hartens. »

Il se tourne vers moi, les yeux encore fermés. Son visage s’est affiné, il a vieilli. Il n’a plus l’air d’un adolescent, ça lui va bien. Il pourrait presque être aussi beau que moi. Cependant, je remarque qu’il a beaucoup maigri. On le nourrit pas, ici ?

Il ouvre les yeux, doucement. Son regard, au départ vide, plonge dans le mien et son visage s’éclaire :

« Je suis mort, c’est ça ? Vous êtes un ange qui a pris l’apparence d’Hartens avant que je ne le touche ?
- Non, c’est moi. Je te le promets. »

Il se redresse et prend conscience de la réalité qui l’entoure. Non, il n’est pas mort. Il rêve encore moins.

« … Hartens ? Mais… C’est…
- Impossible. Il s’est passé beaucoup de choses pendant ces trois mois. »

Trois mois… Pourtant j’ai l’impression que c’était hier encore que je venais le voir pour l’étudier. Hier encore que je le touchais, que je perdais ma beauté. Que je devenais Tronche Cassée.

Les yeux gris d’Adam regardent derrière moi. Il a vu Demi-portion et le reconnaît. Son front se plisse, il ne comprend pas. Qui pourrait comprendre de toute manière ?

« Adam… Tu reconnais cet homme ?
- Oui. Il a des cicatrices de balles sur le torse. »

Demi-portion acquiesce en silence. J’avale ma salive, ma gorge est sèche. Je perds mon habituelle assurance mais je dois continuer… et je continue :

« Il veut te serrer la main. »

Adam bondit hors de son lit et nous fait face :

« Non ! Je peux pas faire ça !
- Nous n’avons plus beaucoup de temps ! Prévient Boucle d’or. »

Je supplie Adam du regard, les larmes me montent.

« Il ne peut pas supporter de vivre, Adam… Je t’en prie, rends-lui ce service. Tu es quelqu’un de bien, alors sois-le. Accorde-lui sa dernière volonté. »

Demi-portion s’avance et tend sa main, sereinement. Il accepte entièrement son sort.

« Content de vous revoir, Adam, dit-il d’une voix grave et profonde. »

Adam secoue la tête, il refuse de le faire.

« Adam ! Il mourra de toute manière ! »

Ma voix est parfaite, un mélange de douceur, de supplication et de fermeté. Je sais que mon visage l’est tout autant. Je me déteste encore plus, je suis minable. J’utilise les sentiments qu'a Adam pour moi afin de lui demander quelque chose de terrible.

Adam me regarde une dernière fois, en larmes. Puis il s’oblige à soutenir le regard de Demi-portion.

« Moi aussi, je… Suis ravi de vous revoir, dit-il d’une voix faible. »

Il lui serre la main. Les cicatrices se rouvrent, le sang coule à flots. Demi-portion tombe à terre mais continue de s’agripper à la main d’Adam qui est obligé de se mettre à genoux.

« Merci… »

Mon ami part, un sourire aux lèvres.

Le silence se fait. A mon tour à présent. Mais Adam se recroqueville sur son lit, le plus loin possible de moi.

« Ne me demande plus rien, Hartens ! Je t’en prie… »

Je me mets à genoux devant lui, dos à Boucle d’or qui ravale un sanglot. Le corps sans vie de Demi-portion gît à côté de moi.

« Adam… Je veux te toucher une dernière fois… Je ne veux pas partir tout de suite mais, laisse-moi te toucher. Je t’en prie.
- Tais-toi ! »

Il pose son visage sur ses genoux et évite mon regard.

Soudain, la porte s’ouvre à la volée. Des agents entrent. Une première salve de tirs. Boucle d’or est celui qui est près de la porte. Il tombe.

Je n’ai pas le temps de me retourner, je sens soudain quelque chose de froid dans ma poitrine. Je ne parviens plus à parler. Adam se redresse et hurle. Je tombe.

Je vois trouble, des larmes me brouillent la vue. Une ombre se penche au-dessus de moi. C’est Adam. Je ne parviens pas à voir son visage. Je veux me frotter les yeux pour le voir une dernière fois mais mon corps ne veut plus bouger.

Ses mains touchent les miennes, les serrent. Je souris.

C’est en posant ses lèvres sur les miennes qu’il me libère.


Je suis horriblement seul. La salle commune paraît bien grande sans eux. J’espère que là où ils sont, ils sont heureux.

Je sais que c’est le cas. J’en ai l’intime conviction.

A mon tour d’être heureux.

Je me dirige vers la porte et hèle un agent :

« J’aimerais voir mon supérieur. »

Rien que le fait de dire « mon supérieur » me donne envie de vomir.

L’agent me regarde avec des yeux ronds :

« Ouais bien sûr, et pourquoi pas la reine d’Angleterre ? Retourne dans ta chambre et laisse-le bosser. »

Je soupire. Encore un qui se croit plus malin que le reste. Malheureusement, je ne peux rien faire. Un agent arrive en courant :

« Son supérieur veut le voir. »

C’est providentiel. Je suis les deux agents comme dans un rêve. Un pied devant l’autre, j’avance. Je me prépare. Il n’y a plus qu’une seule chose qui me fait tenir maintenant.

Arrivé devant la porte de son bureau, je tapote dans le dos de l’agent qui se croit plus malin que le reste et lui dis :

« Un jour, va falloir apprendre à te détendre, mon gars. »

Ouais, je vois pas pourquoi il devrait s’inquiéter. Vraiment pas.

Il est assis à son bureau, comme à son habitude. Costard impeccable, cheveux bien coiffés. Il est en train de boire un verre. Je m’assois poliment face à lui puis lui demande :

« Vous vouliez me voir ?
- J’ai cru comprendre que vous étiez le dernier, dit-il d’un ton calme.
- Apparemment.
- Vous êtes increvable, hein ?
- Pire que de la vermine. »

Les deux agents sont juste dans mon dos. Celui qui a fait son malin porte machinalement sa main à sa ceinture. Il s’agite. C’est le moment.

Une tape dans le dos, détournement d’attention et le tour est joué. Je serre le couteau dans ma main droite.

Rapide comme l’éclair, la lame fuse et tranche la gorge de mon supérieur. Puis je veux me le planter dans la poitrine mais l’agent se jette sur moi. Il plaque mon visage contre le bureau. Je peux voir mon supérieur dans les yeux. Des yeux qui s’éteignent peu à peu. Son sang se répand sur le plan de travail, sur mon visage. Cela me fait un bien fou. La seule ombre à ce magnifique tableau, c’est que je n’ai pas réussi à me tuer. Je vais devoir passer l’éternité à Yod.

De retour dans la cellule B-206. Seul. La cellule qui, au départ, me paraissait petite, est bien grande.

Deux jours plus tard, de retour du vivarium de 025-FR qui n'a toujours pas daigné me tuer, je m'aperçois que la cellule n'est plus vide. Nouveaux colocataires. Avec un peu de chance, j'arriverai à les former pour les maintenir en vie.

Avec un peu de chance.


Je regarde les classes-D en face de moi. Sont tous un peu effrayés. Ah mais… Y a des têtes connues ici ! Je leur fais un petit clin d’œil. Eux aussi ont fait une connerie.

En même temps, l’erreur est humaine.

Je lisse la cravate assortie à mon tout nouveau costume, cadeau d'un ancien collègue du DCD, toussote pour échauffer ma voix puis commence mon discours d'introduction :

« Première leçon que vous devrez retenir. Ici, tous les entraînements du monde ne pourront pas vous sauver. Les plus forts d’entre vous ne seront pas forcément les survivants. Il n’y a plus de docteurs, plus d’agents qui tiennent. Les anciennes formations ne comptent plus. Vous devez oublier tout ce que vous avez appris. Car désormais, vous êtes des classes-D. Il n’y aura pas de soutien, pas de secours. Si vous crevez, c’est tant pis pour vous. Vous ne pourrez compter que sur vous-mêmes et surtout, sur vos semblables. Certains étaient peut-être des grands pontes, des gens importants. Vous ne l’êtes plus. Partez du principe que vous n’existez plus que pour une seule chose… »

Je sens la lettre de cet Adam contre mon cœur, sous mon tout nouveau costume. Je venais juste de la recevoir avant d’entrer en scène. Je sais que là où ils sont, Demi-portion et Tronche Cassée sont heureux. Le seul qui me fait de la peine, c'est Boucle d'or. L'est mort pour nous. Je sais pas si on le méritait. J'ose croire qu'il est au paradis. Ortens est dans la pièce d’à côté, il donne les dernières recommandations aux plus anciens. Il a eu des nouvelles de la Fouine. Apparemment, l’est occupé à survivre à Yod en compagnie d'autres classes-D qui semblent tenir la route. Sa tête de fourbe me manque un peu. Je l'oublierai jamais.

La Fondation me fait à nouveau confiance. Ils avaient même pensé à me remettre dans le DCD. En bas de l'échelle.

Mieux vaut être le premier dans son village, que deuxième à Rome.

Du coup, je suis resté dans la formation des classes-D anciennement membres du personnel de la Fondation. J'aime ça. Et je me sens utile. Ma vie devient de plus en plus respirable au fur et à mesure que la Fondation lâche la bride.

Cependant, tout ce que j'ai vécu restera gravé à jamais dans ma mémoire. Tout ce qu’on a vécu ensemble, les fameux classes-D de la cellule B-206.

C’est avec émotion, tout en pensant à toutes ses péripéties, ses amitiés qui vont au-delà de la séparation et de la mort, que je conclus mon discours d’introduction :

« Vous n’existez plus que pour une seule chose. Survivre. »

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