Ceux qui ont survécu à Yod
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« Celui qui a fait de son mieux | Ceux qui ont survécu à Yod »

On voit le pire. On entend le pire. On connaît le pire. On vit le pire. Nous sommes les Classes-D du site-Yod.

Après avoir survécu au nettoyage du vivarium de 025-FR, nous sommes devenus assez célèbres dans le milieu. Nous sommes cinq à survivre encore et toujours. La cellule B-206. Cinq gaillards, soudés comme les doigts d’une main. Demi-portion, la Fouine, Tronche cassée, le Paresseux et moi.

On se connaît depuis quelques mois, une éternité pour un Classe-D. Je connais pas leur vie, hormis le Paresseux qui est un ancien ami, mais sont comme ma famille. Des vrais amis. On en rencontre pas des comme ça dans toute une vie. La mort est proche et ça nous rapproche.

On a déjà eu des colocs, des petits nouveaux. Les gardes les foutaient là en espérant qu’ils crèvent moins vite. Ils pensaient peut-être que c’était la cellule qui nous rendait capables de survivre. Mais au bout du troisième Classe-D crevé après à peine une journée, ils ont finalement compris que c’était nous, les cinq Classes-D, ceux qui survivent.

On parle souvent aux gardes. Surtout un. Agent Fynn. Un gamin au plumage soyeux et aux boucles dorées. L’est facilement impressionnable ce type, mais je l’aime bien. Je lui ai raconté qu’une fois le Paresseux était allé dans la cellule de 173 et que c’était le célèbre skip qui avait cligné des yeux face à la patience légendaire de mon pote. Il y a cru, ce con. En même temps, survivre à 025-FR, puis à un 062-FR affamé, ça impose le respect.

La Fouine est revenu du nettoyage du vivarium de 025-FR. Toujours entier, sans grande surprise. Il n’y a que Demi-portion qui lâche comme toujours la moitié de son assiette à Tronche Cassée. Il est con ce type.

Fut un temps, on ne savait pas qu’on était des survivants. On se faisait chier comme des Classes-D morts dans notre cellule. Alors on s’amusait à parier sur qui allait sortir vivant d’un test et qui allait y rester. Mais comme on a rien hormis la peau sur les os et notre bonne vieille combi orange, on s’est mis à parier en part d’assiette. Au départ, c’était à celui qui en aurait le plus. Mais rapidement, je faisais exprès de perdre en pariant sur la mort de la Fouine par exemple afin de ne pas avoir à manger un morceau de plus de cet infect ramassis de merde que le cuisinier ose appeler purée. Au fil du temps, on a tous arrêté de parier sauf Demi-portion. Il s’appelle pas comme ça parce qu’il est petit. Au contraire, il fait un bon deux mètres de muscles et de force brute. Il s’appelle ainsi parce qu’il parie toujours la moitié de son assiette. Sauf qu’il parie que l’un de nous va crever. Tronche Cassée pense qu’il est stupide parce qu’il perd à chaque fois. Perso, je le soupçonne d’être plus intelligent que ça… Non mais sérieusement, qui veut de cette purée ?

« Suis rentré, les gars !
- Sans surprise, la Fouine. Toujours aussi rapide, dis-je d’un ton morne.
- Moi aussi je suis très content de te revoir, Chef. »

Ouais, je suis le Chef. Peut-être grâce à mon charisme légendaire ? Ou parce que je suis le doyen de la bande ? Ou peut-être parce que mon œil inexistant rappelle que j’ai réussi à survivre à 023-FR ? Ouais, ça doit être ça. J’ai juste perdu un œil alors que d’autres y perdent la vie. J’ai eu du cul. 4563 en revanche…

La Fouine s’affale sur ma banquette et avale comme un médoc la pâtée pour chien. Son petit nez se fronce tandis qu’il sent l’odeur infecte du plat servi trois fois par jour, tous les jours.

« Et sans surprise, c’est encore de la purée ! »

C’est Tronche Cassée qui vient de causer. Faut toujours qu’il la ramène lui. L’est assis en face de moi, à côté de Demi-portion qui regarde dans le vide. Il regarde toujours dans le vide ce mec. En vrai, je sais pas ce qu’il a fichu dans son ancienne vie mais il a toujours l’air nostalgique. Peut-être qu’il regrette sa famille ? Qu’importe, c’est nous sa famille maintenant.

« Et c’est qui le prochain, maintenant ? Demande Tronche Cassée.
- On en sait rien, mec. »

Paresseux vient de parler de sa voix lente et grave. L’est sur la couchette du dessus. Il se lève doucement et s’assoit au bord, faisant pendre ses pieds en face de Tronche Cassée qui se met à grogner :

« Eh ! Pousse tes guibolles de là ! »

Le Paresseux les retire avec encore plus de lenteur puis se remet à parler tout en me fixant :

« Tu devrais demander à Boucle d’or. Le sait ptet’. »

J’acquiesce d’un coup de tête et me lève d’un coup. Je toussote un peu, replace le bandeau noir que Fynn avait eu la bonté de me rapporter quelques jours après ma glorieuse victoire contre 025 puis me prépare à faire mon petit numéro de Classe-D impressionnant. Je suis assez doué pour raconter des bobards, mais ça, je le raconterai une prochaine fois.

Je toque à la porte. Fynn m’ouvre directement. Ouais, il m’ouvre. On s’en fiche qu’il n’y ait qu’un agent alors que nous sommes cinq. Si on se cassait, la moitié du site-yod nous tomberait dessus. Je tiens à ma misérable existence. Puis bon, Fynn est un pote, me fait penser au fils que je n’ai jamais eu en plus blond et plus naïf. La surveillance s’est un peu relâchée autour de la cellule B-206.

« Salut, fiston. Ce sera au tour de qui, demain ? »

Fynn consulte le planning. J’en profite pour regarder derrière lui. Y a d’autres cellules, des cellules de faiblards qui crèveront dans deux heures à peine. Y a un nouveau qui passe. L’est menotté, c’est la première fois qu’il vient ici. Ah non. Pas un nouveau. Une nouvelle. Une petite rousse au regard perçant. Sa tête me dit quelque chose mais m’en rappelle plus. Je me fais vieux et ma mémoire n’est plus ce qu’elle était. Et mon ancienne vie est si loin maintenant…
Elle se tourne vers moi et j’ai l’impression qu’elle sonde mon âme. Brrrr, elle a un regard à vous flanquer des sueurs froides. Me rappelle alors où est-ce que je l’ai vue. Vieux souvenir de ma vie antérieure.

Fynn suit mon regard et se tourne vers elle :

« Une nouvelle. J’sais pas qui c’est.
- C’est personne. »

Nous ne sommes personne ici. Nous n’existons plus. Cependant, son arrivée m’intrigue. Drôle de coïncidence…

Je me tourne à nouveau vers Boucle d’or et je finis par m’impatienter :

« Bon, fiston. T’as un nom ?
- Demain, y a rien.
- Pas possible ça, fils. »

Les autres s’approchent tandis que la rouquine se retrouve enfermée dans la cellule en face de nous. Même le Paresseux daigne se lever.

« On a rien à faire d’main ? Demande la Fouine.
- On va bien se faire chi-
- Te plains pas, Tronche Cassée, le coupe le Paresseux. Ça nous fera des petites vacances. »

Je me retourne vers le Paresseux tout en réfléchissant. Il surprend mon regard et fronce les sourcils.

Drôle de coïncidence, ouais…

« Qu’y a-t-il, chef ?
- Rien. »

Je me tourne à nouveau vers Boucle d’or :

« Bah fiston, on va drôlement s’emmerder demain, comme le dit Tronche Cassée. T’as pas quelque chose à nous donner ? Un jeu ? De quoi boire ? »

L’Agent hausse les épaules :

« Je me fais chier tout le temps, perso. Si j’avais une partie de carte, je vous aurais démolis.
- Tssss, ramène ça un jour, je tiens les paris ! »

Je lui fais un clin d’œil de mon unique œil puis me recule. L’Agent ferme doucement la porte. Au moment de la claquer, il hésite un instant et la rouvre :

« J’ai peut-être une info pour vous.
- Ah ? »

On se rapproche de lui. Je m’adosse au mur.

« Raconte, fiston.
- Y a des bruits de couloir. Apparemment, un mec important est arrivé sur le site.
- Qui ?
- Un mec important. Du genre tellement important qu’on a triplé les effectifs. »

Tronche cassée siffle. Demi-portion fronce les sourcils et prononce ses premiers mots de la journée :

« Vous avez renforcé la garde ? En triple ? La vache, la dernière fois qu’on a triplé les effectifs sur un site, c’est quand un O5 s’est pointé sur Aleph. Les gars du DSI doivent être sur les dents. »

On se tourne tous vers lui avec incompréhension. Mais qu’est-ce qu’il raconte ? La Fouine lui demande, l’air intrigué :

« T’étais au DSI ? »

Demi-portion se renferme dans son mutisme. Le Paresseux me lance un regard entendu.

Drôle de coïncidence…

« Bah on verra bien demain. Si ça se trouve, c’est pas pour nous. Bonne garde, fiston. »

Je refais un clin d’œil à Fynn. Ce dernier nous dit au revoir puis ferme la porte pour de bon.

Tronche cassée tourne son visage qui semble avoir été fracassé contre un pare-brise vers Demi-portion. Il va ouvrir la bouche mais je suis plus rapide que lui :

« Je crois qu’on va tous aller se pieuter. J’ai vu Demi-portion bailler… Non, ne tente pas de nier, m’en fous que t’aies envie de dormir comme un bébé. »

Le Paresseux me fait un clin d’œil, comprenant mon manège. On se connaît depuis notre vie antérieure lui et moi. Demi-portion me regarde avec des yeux ronds, se demandant certainement à quel moment il avait baillé. Je hausse les épaules. J’ai l’habitude de raconter des bobards et j’ai clairement ni l’envie ni le temps de parler de nos histoires respectives. Non pas que je déteste sortir les violons mais j’ai pas envie de réfléchir ce soir.

Je m’endors avec pour unique pensée le regard perçant de la rouquine.

N’empêche…
Drôle de coïncidence…


Le lendemain matin pique un peu. Réveillé par les ronflements sonores de Tronche Cassée, je somnole tranquillement quand la porte de notre cellule s’ouvre à la volée sous les cris indignés de Boucle d’or. J’ai même pas le temps de me lever que des Agents nous prennent par le col et nous passent des menottes sans ménagement. Je tente de calmer le jeu :

« Du calme, les gars. On va pas chercher la bagarre. »

Mais rien à faire, ils continuent de se conduire comme des brutes, pensant qu’il y a certainement quelqu’un à impressionner ici. Ce qui n’est pas vraiment le cas.

Quand je passe la porte, Fynn me regarde d’un air désolé. Je comprends alors qu’il avait voulu nous prévenir mais qu’il ne pouvait pas. Je lui fais un énième clin d’œil, signe que tout est ok.


La pièce est assez grande. Nous sommes tous les cinqs assis sur des chaises, alignés. A un mètre de nous se trouve une grande table. Entre elle et nous, il y a quatre agents dont les mains sont nerveusement agrippées à leurs armes. Une dizaine d’agents sont répartis autour de nous. Derrière la table est assis un mec en costard, propre sur lui, rasé de près. J’ai l’air con avec ma combinaison orange et mon vieux bandeau. J’étais si coquet autrefois… Les autres aussi sont pas mal dans le style « Classe-D prêt à mourir et ne se préoccupant pas du tout de son apparence physique ». Nous sommes décalés dans cette salle, cet univers, et pourtant, je me sens chez moi.

Les secrets, la conspiration, les hommes en costard dans l’ombre… Toute mon ancienne vie, ça. Je me demande quelle accréditation a le gars en costard. Vu la nervosité des agents, je dirai au moins quatre, si ce n’est cinq. Un grand ponte, si ce n’est l’un des treize grands pontes.

L’homme nous fixe de ses yeux bleus. Il attend quelque chose. Mais quoi ?

Soudainement, une porte derrière nous s’ouvre et deux agents entrent, apportant la rouquine. Je la regarde du coin de l’œil. Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? L’est pas dans le « club des cinq ».

L’homme finit par se lever et contourne la table pour s’asseoir dessus, face à nous. Il me regarde attentivement. Je soutiens son regard. J’entends quelqu’un s’agiter à côté de moi. C’est la Fouine. Le Paresseux lui lance un regard agacé. L’homme en costard surprend sa gêne et ouvre la bouche. Une voix lisse et froide en sort :

« Bien le bonjour ex-docteur Campbell. Cela fait bien longtemps. »

Mais qui est ce docteur ? Je me tourne alors vers la Fouine qui continue de fixer l’homme en costard comme s’il voyait un fantôme.

Drôle de coïncidence…

Mais depuis quand on appelle un Classe-D par son ancien nom et titre ? Et depuis quand la Fouine était un docteur de la Fonda ?

« Bordel de merde, murmure le Paresseux. »

Mon ami a compris. Ça pue le traquenard à plein nez. Nous sommes tous là, assis dans la même pièce. Des Classes-D, anciennement…

« Bonjour ex-agent Davenport, ex-docteur Hartens, ex-professeurs Raven, Ortens et Luis. »

Tour à tour, Demi-portion, Tronche cassée, moi-même, le Paresseux et la Rouquine le regardons avec stupeur.

Ça pour une coïncidence, c’en est une sacrée.

On voit le pire. On entend le pire. On connaît le pire. On vit le pire. Nous sommes les Classes-D du site-Yod, anciens membres du personnel de la Fondation SCP.

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