Ceux qui désobéissent
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« Celle qui observe | Ceux qui désobéissent»

Boucle d’or est un bon gars. J’le sais. L’est comme un fils pour nous tous. On est une sorte de grande famille. Mais lorsqu’il est revenu et qu’il a posé les yeux sur Tronche Cassée… J’ai eu soudainement l’envie qu’il se tire d’ici, qu’il aille voir ailleurs si la vie y était.
Car la vie n’est clairement pas ici.

Tronche Cassée est toujours Tronche Cassée. L’est encore brisé à l’intérieur. Plus qu’avant. J’ai jamais autant compris un gars que lui. Pourtant avant, on était pas très potes, j’dirai même que j’l’aimais pas du tout.

Ce n’était pas une bonne étoile. C’était pas un cadeau. Elle lui a fichu encore plus en l’air sa vie. Il n’y a plus rien de bon à tirer d’Hartens. Comme il n’y a plus rien de bon à tirer de ma carcasse. Nous sommes tous les deux des coquilles vides, rongées par le remord. Mais il fallait que ce Boucle d’or s’acharne. J’ai pourtant tout fait pour l’éloigner de nous. On l’a évité comme la peste, Tronche Cassée et moi.

Mais finalement, notre fiston s’est pointé, les bras croisés, le regard déterminé. Ce genre de regard qui fout la chair de poule. Il allait pas nous lâcher. Il a demandé ce qui était arrivé à Hartens, comment l’avait fait pour retrouver sa belle gueule. On lui a expliqué notre mission, ce qu’avait fait la créature. Puis il lui a demandé pourquoi il avait eu une tronche cassée.

C’est là que c’est parti en couilles.

Tronche Cassée ne voulait pas lui dire. Mais le gars était tellement borné qu’il a fini par céder.

Il a parlé d’Adam.

Me rappelle encore de ce qu’il s’est passé. J’étais sonné, je venais de tuer l’un de mes hommes. Ils m’avaient enfermé dans le même blindé que lui. Je l’ai juste frôlé et tout de suite, j’ai ressenti une douleur terrible. Le genre de douleur qui ferait chialer le mec le plus insensible de cette fichue planète. J’ai ressenti son agonie. Celle de l’enculé. Puis j’ai ouvert mon uniforme et j’ai vu. J’ai vu des cicatrices. Les mêmes blessures que j’ai infligées à l’aut’enfoiré. Passer une bonne dizaine de minutes face à un ado en pleurs, tout en essayant de digérer ce que j’avais fait et ce qu’il venait de se passer…
Ça a été les dix minutes les plus longues de ma vie.

Adam ne blesse pas. Nous nous infligeons nous-mêmes ces blessures. Les mêmes que nous avons infligées à la dernière personne que nous avons tuée. Plus le contact est long, plus la blessure grandit et plus on a de chance de crever.

Tronche Cassée lui a expliqué cela. Il lui a donc raconté, ainsi qu’à moi, ce qu’il avait fait.

Quand on grandit dans une cité, deux choix s’offrent à nous : soit on frappe, soit on se fait frapper.
Tronche Cassée avait fait son choix. Sa mère travaillait dur pour qu’il puisse sortir de c’t endroit. Et quand je dis « travailler dur »… Elle travaillait la nuit et c’était pas elle qui était dure.
Bref. Tronche Cassée a pété un câble sur l’un des clients. L’est mort.

Le manque de classes-D a fait que la Fonda a préféré court-circuiter la justice. Pas de chance. Vie de merde.

Et me voilà, à raconter à mon tour ce que j’ai fait. Je déballe toute ma vie, mon enfance avec mon demi-frère, la mort de son père, l’amour qu’on se portait, notre invincibilité… Puis ce qu’il s’est passé et enfin, ce que j’ai fait.

Boucle d’or nous écoute attentivement, sans nous juger. La Fouine ronfle à côté. Le Paresseux et le Chef sont dans une chambre. Doivent se raconter le bon vieux temps aussi.

Puis Boucle d’or pose une question étrange :

« Et maintenant ? »

Tronche Cassée répond sans réfléchir :

« Je ne veux plus avoir… ça. »

Il désigne sa belle gueule. Je comprends pas. Pourquoi voudrait-il avoir la même tronche que l’enfoiré qu’il a buté ? La réponse vient :

« Ce gars avait une famille. Et même si c’était un enfoiré, il avait des enfants. Des enfants qui ont dû aller identifier leur père à la morgue. La dernière image qu’ils ont de leur père, c’est un visage mutilé. Je me dois de partir de la même manière. La dernière image qu’on aura de moi n’est pas digne de ce visage-là. »

Je comprends. Boucle d’or comprend aussi puis se tourne vers moi :

« Et toi ?
- Je ne veux qu’une seule chose… »

Ma voix se brise. Je n’ai pas les tripes pour lui avouer que je veux juste crever. J’ai pas envie de le rendre triste mais il saisit les mots cachés. Un commandant qui a fait une erreur, se doit de la payer de sa vie.

« Je peux ptet vous aider, finit par dire un Boucle d’or à la mine sombre. »

Je refuse net mais Boucle d’or s’entête. Je finis par lâcher :

« Tu sais comment je veux crever ?
- Ouais, en touchant Adam. Suis pas con, Demi-portion, lâche Fynn. »

Il a ptet que vingt-six ans, il en paraît dix de plus. La Fondation fait vieillir. On voit, on entend des choses qu’on ne devrait pas connaître à c’t âge. A vingt-six ans, on est censés étudier, aimer, déconner, fumer, boire, faire la fête. Pas causer d’la mort avec des classes-D.

Je regarde Tronche Cassée. Nous avons un même but : retrouver Adam. Moi pour crever, lui pour retrouver l’apparence qu’il veut. Un but impossible à atteindre…

« Il n’en est pas quest-, commence Tronche Cassée.
- Je vous conduirai jusqu’à lui.
- T’es complètement malade ! »

Ma voix est allée trop fort. Je me crispe mais personne n’entend. Je vois du coin de l’œil la Rouquine sortir de la chambre du Chef. Mais qu’est-ce qu’elle fout ? Elle me voit debout, les yeux écarquillés, prêt à frapper Fynn s’il continue à faire l’idiot. Je me rassois puis tousse. Elle hausse les épaules et s’enferme dans sa chambre.

Je me tourne à nouveau vers Boucle d’or et répète ce que je viens de dire un peu moins fort mais avec plus de gravité :

« Tu es complètement malade.
- Non, j’ai même déjà un début de plan. »

Je vois alors dans les yeux de Tronche Cassée une lueur d’espoir que j’éteins d’un regard réprobateur. Je me lève pour me diriger vers ma piaule :

« Tu ne risqueras pas ta vie pour nous. La discussion est terminée. »

Si seulement…


Je viens d’apprendre une chose étrange.

Le Chef, ce docteur Raven… C’est un ancien du DCD. Le Paresseux vient de nous l’dire.

J’sais pas trop quoi en penser. Si ce gars est bien celui à qui je pense… Bordel, moi qui pensais que celui qui avait tué mon demi-frère était six pieds sous terre…

J’ai l’air con. Je sais pas quoi faire. J’ai même pas envie de le tuer. Ce gars… C’est le Chef quoi, merde ! C’est un ami, même plus que ça, presque un frère et…


Il faut que je lui demande avant de m’emballer.

Le gars en costume nous accorde une sortie. Je veux attraper le Chef mais il se fait emporter par la Rouquine avec le Paresseux. De toute manière, Boucle d’or n’en a pas fini avec moi.

Il nous expose son plan, fier d’avoir élaboré en si peu de temps ce qu’il dit être une combine parfaite :

« Je connais des gars qui nous feront passer, ils couperont les caméras. On aura que quelques minutes avant que l’alarme se déclenche, ce sera suffisant. Demi-portion, tu te feras toucher en premier. Puis ce sera à toi, Tronche Cassée. Lorsqu’ils arriveront, je leur dirai que vous m’avez menacé avec mon arme pour venir jusque dans la cellule du skip, que je ne sais pas pourquoi vous vouliez aller voir ce skip. Je leur dirai que j’ai réussi à profiter d’une minute d’inattention pour te reprendre mon arme et que je t’ai tiré dessus, Demi-portion. Quant à toi, Tronche Cassée, tu raconteras ce que tu veux. J’imagine que tu t’en fous de retourner à Yod.
- Je ne crains plus rien maintenant, répond Tronche Cassée. »

Ce plan… Mentir, risquer des vies… Cela me fait penser au traquenard dans lequel a été entraîné mon demi-frère. Je peux pas l’accepter mais mon esprit est tourné vers le Chef, ma voix n’est pas aussi convaincante que je le voudrais :

« C’est de la folie…
- J’ai tout prévu, je te dis. »

Tronche Cassée me regarde avec plein d’espoir tandis que je fixe le Chef. Il est en pleine discussion animée avec la Rouquine. Je me demande ce qu'ils trafiquent.

J’aurais dû refuser net, mais mon esprit est ailleurs. J’ai juste la force de demander :

« Pourquoi ferais-tu ça ?
- Parce que vous êtes ma famille. »

Qu’est-ce que je ferais si le Chef est bien celui qui a tué mon demi-frère ? Je le tuerais ? Je le laisserais vivre ? J’en sais rien, putain !

Tronche Cassée répond à ma place. Une petite voix me dit d’être plus ferme mais j’y arrive pas. Je veux parler au Chef.

« Fynn… Si tu meurs…
- Si je meurs, ce sera en rendant service à ma famille. Celle que j’avais avant ne me parle plus depuis que j’ai décidé de les « abandonner » pour la Fondation. Quel homme je serais si je n’étais pas capable d’aider ma famille ? »

Leurs voix sont sourdes. Je remarque à peine que Tronche Cassée se lève pour serrer Boucle d’or dans ses bras en le remerciant. Je ne fais que fixer le Chef tout en sentant un furieux désir de vengeance qui oppresse mon cœur. Pourtant, mon amitié pour lui me permet encore de ne pas foncer vers lui pour fracasser sa tête contre le mur.

Mais je dois faire quoi, bordel ?


Le silence est pesant. Personne n’ouvre la bouche. On mange ensemble mais on est ailleurs. Je fixe le Chef pendant tout le repas. Je remarque à peine qu’on a cette fois-ci des pâtes. Et je ne parie pas ma demi-portion habituelle. Pourtant je pourrais parier sur la mort prochaine de Tronche Cassée, de la mienne ou encore de Boucle d’or. Mais je m’en fiche. Tout ce que je veux, c’est parler au Chef.

Chacun se lève, tour à tour. Je reste assis. Le Chef se lève et va dans sa chambre. J’attends que tout le monde aille dormir pour me diriger vers la chambre du Chef. Il est temps que je sache la vérité.

J’ouvre la porte doucement puis la referme derrière moi. Le Chef fixe le plafond, allongé sur son lit, lumière allumée. On dirait qu’il m’attend. Et c’est le cas :

« Je sais pas ce que je t’ai fait, Demi-portion… Mais je suis là pour en discuter. »

Il se redresse et m’invite à m’asseoir près de lui. Je reste debout, droit comme un i, presque au garde à vous. Je le regarde dans les yeux et prononce juste un nom :

« Naurtaud. »

Je vois tout de suite une ombre passer sur son visage. Je vois de la culpabilité. C’est suffisant. Ma raison, mon amitié sont balayées par un sentiment puissant. Le sentiment de vengeance.

Je me jette sur lui, le plaque sur le lit. J’utilise le poids de mon corps pour l’empêcher de se relever. Mes mains serrent son cou :

« Sale enfoiré ! T’as buté mon frère !
- Demi-portion… Arrête… »

Il n’arrive plus à parler. Son visage devient rouge puis violacé. Je continue de serrer. Je vois son regard suppliant. Bordel…

« Donne-moi une bonne raison de te laisser vivre, connard. »

Il essaye de parler mais il a plus d’air. Je desserre un peu pour qu’il puisse l’ouvrir. Mais je me prépare à lui tordre le cou. Rien de ce qu’il dira ne pourra me faire changer d’avis. La vengeance brûle mes veines, fait battre mon cœur, je vois rouge. Je veux qu’il crève.

« Parce que tu ne veux pas d’une autre mort sur la conscience. »

Je ne savais pas qu’une phrase pouvait avoir autant d’effet. L’est fort ce con. L’était pas du DCD pour rien. Il sait trouver les mots. Ça me donne encore plus la rage. Pourtant, j’sais qu’il a raison.

Enfoiré.

Je recule. Il se redresse et s’assoit sur le lit tout en massant son cou. Je m’assois aussi. Je sais plus quoi faire. Je tremble de partout, de colère, de tristesse, de remords… Je vais exploser…

« Frappe-moi. »

Qu’est-ce qu’il vient de dire ?

« Frappe-moi, répète-t-il. Casse-moi le nez. Je ne crierai pas, les autres ne viendront pas. Fais-moi saigner une seule fois. Si tu recommences une seconde fois, je hurlerai. »

Sa voix est éraillée mais calme. Il remet sa vie entre mes mains. Il sait pas que je suis capable de le buter. Lui briser la nuque…

Je serre mon poing, prêt à frapper et… je vise à côté. Je laisse lamentablement ma tête tomber sur l’épaule du Chef et je me mets à chialer.

Je suis qu’un lâche. Un lâche incapable de venger mon frère.

Une main se pose sur mon dos. D’autres larmes se mêlent aux miennes. On pleure tous les deux en silence.

Après quelques minutes… Ou heures ? Je me redresse et ose affronter son regard. Je ne ressens plus rien hormis un sentiment de vide. Ma vie est finie, je n’ai plus rien à faire ici.

Le Chef veut dire quelque chose mais les mots restent bloqués dans sa gorge. Je parle à sa place :

« Ouais, moi-aussi je suis désolé.
- … Qu’est-ce que tu vas faire ?
- Je vais finir ma vie.
- Boucle d’or est un bon gars, j’espère qu’il reviendra. »

L’est pas con ce type. Il l’a jamais été. Sauf une fois, et ça a coûté la vie de combien de personnes ?
Boarf, j’en ai marre d’être en colère. Je veux juste arrêter de souffrir. Je suis étrangement calme lorsque je lui réponds :

« Je ne te le ramènerai pas. Ptet Tronche Cassée le f’ra… M’enfin, compte pas trop là-dessus.
- Je sais. »

Lui-aussi est calme. Il semble avoir pris une décision, mais elle ne me concerne pas. Je lui demande alors :

« Et toi ?
- Je vais rester avec Ortens. Quant à la suite… »

Il jette un coup d’œil aux caméras puis reprend :

« Quant à la suite… On verra bien. Mais je compte survivre. Encore et toujours. »

Je sais que ça a quelque chose à voir avec la Rouquine. J’ai le sentiment qu’il va tenter de se faire la malle. Grand bien lui en fasse. Il a choisi de survivre, j’ai choisi de mourir. Nos chemins se séparent.

Je me lève, il fait de même. On se serre la main :

« Bonne chance, Demi-portion.
- Bonne chance,… Chef. »

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