Celle qui observe
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« Ceux qui risquent leur vie | Celle qui observe»

J’observe la Rouquine. Elle dort. Je me demande si cela passerait inaperçu si je l’étranglais, là, maintenant, dans son sommeil. Mais un rapide coup d’œil aux agents prêts à intervenir au cas où je déciderais de faire une connerie m’en dissuade tout de suite. Suis pas fou.

Suis seul dans cette chambre d’hôpital avec pour seule compagnie des malabars et elle. Celle qui a volé ma vie. Du moins, c’est ce que m’avait glissé Ortens. Perso, je savais pas trop quoi en penser. C’est vrai que je l’aimais pas trop, elle a un regard à vous flanquer une sacrée frousse, mais j’avais d’abord pensé qu’on l’avait juste croisée par hasard dans les couloirs juste avant de remettre ce satané rapport. Mais lorsque je vois la culpabilité dans ses yeux lorsqu’elle me regarde… Pas de doute possible, c’est bien elle.

Dans le camion, j’ai cru que j’allais la fracasser. Heureusement qu’on était arrivés à destination. Rien que de m’imaginer, mes mains serrant son cou blanc… Je n’ose même pas imaginer la satisfaction que cela pourrait me procurer de le faire.

L’entrée d’Ortens dans la petite chambre coupe court à mes rêveries.

« Salut Ortens, dis-je d’un ton morne. »

Il écarquille les yeux puis se glisse à côté de moi et demande d’une voix inquiète :

« Cela fait bien longtemps que tu ne m’as pas appelé ainsi… Ça ne va pas ? »

Pour toute réponse, je regarde d’un œil sombre la belle endormie. Ortens suit mon regard puis remarque sur un ton agacé :

« Si nous sommes là, ce n’est pas de sa f-
- Ouais, pas de sa faute, mais de la mienne. Merci Ortens de me renvoyer ma monumentale erreur dans la tronche. »

Mon humeur devient massacrante. Ortens pose une main compatissante sur mon épaule. Une larme coule de mon unique œil :

« Tu crois que j’ai pas suffisamment payé ? J’ai tout perdu.
- Oui, mais ce n’est pas une raison pour lui faire porter le chapeau. Notre chapeau. »

Je me tourne vers lui, je suis sur le point de craquer, je le sens. Les agents nous jettent des coups d’œil curieux. Suis à fleur de peau en ce moment. Je repousse sa main d’un coup d’épaule et hausse les miennes :

« De toute manière, c’est fait. T'as raison, vais pas lui en vouloir. C’est de ma faute.
- De la nôtre, Raven. J’y étais aussi. C’est moi qui ai écrit le rapport. »

Je croise les bras et m’adosse au mur, face au lit. Cela a pour effet de m’éloigner d’Ortens et lui montre que je veux changer de sujet. J’aime pas quand ça devient trop sentimental. Les violons, très peu pour moi ! Pourtant, je ne peux m’empêcher de remercier silencieusement mon ami de porter ce lourd fardeau avec moi. Il aurait très bien pu me laisser supporter seul le poids de la culpabilité. Ça, c’est un vrai pote.

Je toussote pour me donner une contenance puis demande de ma voix la plus égale possible :

« Sont où les autres ?
- Sont avec Tronche Cass… Hartens.
- Ah ouais. Va falloir lui trouver un autre surnom à celui-là.
- Gueule d’ange ?
- Parfait. »

Soudain, il y a du mouvement dans le lit. La Rouquine se réveille. Je me dirige vers la porte en poussant mon ami vers la sortie, mais trop tard, elle nous a vus. Sa voix, à moitié réveillée, résonne dans la pièce :

« Raven ? Ortens ? »

Je n’ai pas envie de me retourner. Même si la petite discussion avec Ortens m’a permis de me calmer un peu, je sais qu’il suffit d’un seul regard vers son visage pour voir à nouveau rouge. Je peux pas m’empêcher de lui en vouloir. Je l’entends qui se redresse. Mon pote me regarde d’un air interrogateur. Non, j’ai clairement pas envie de tailler une bavette à cette connas-

« Je suis vraiment désolée. »

Ma réponse fuse comme l’éclair :

« Rien à foutre de tes excuses, la Rouquine. »

Ortens me foudroie du regard puis se tourne vers elle :

« Vous avez fait votre boulot.
- Un jour, je vous expliquerai pourquoi j’ai fait ça.
- Il vient de te le dire, dis-je d’un ton sec. Tu as fait ton boulot. »

Je décide de me tourner vers elle, prêt à la tuer d’un seul regard. Mais ma volonté vacille. Elle a l’air vraiment peinée. Elle se lève difficilement et me fait face. Elle est obligée de lever les yeux pour me regarder, je la dépasse d’une bonne tête. Ouais, suis plutôt grand. Me permet de défier au mieux les petits cons. Sauf que là, elle n’a pas du tout l’air d’une petite conne. Ou alors d’une petite conne désolée. Elle jette des coups d’œil furtifs vers les agents. Apparemment, elle veut nous dire quelque chose mais sans les gardes. Encore des cachotteries ? Bordel, j’ai l’impression que ma vie entière est une immense cachotterie maintenant.

D’autres agents entrent. Apparemment, on a à faire. Avant qu’on nous embarque, elle a juste le temps de me glisser à l’oreille :

« Cela n’a jamais été une bonne raison. »

Je suis intrigué. Qu’est-ce qu’elle cache ?


Ah ouais merde. On a réussi notre mission, c’est vrai. On est des pros maintenant. Le gars en costard nous félicite. La Fouine continue de le regarder comme si ce mec allait se transformer en monstre et nous avaler tout rond. Faudrait que je lui demande ce qu’il lui a fait pour qu’il ait autant les chocottes. Les chocottes et… Oh, mais serait-ce de la colère ? Intéressant. Il va falloir que j’enquête. Tout comme que j’enquête du côté de Tronche Cass- Gueule d’ange et de son tout nouveau joli minois. J’aurais bien aimé avoir droit à une bonne étoile moi-aussi. Mon œil me manque.

Bref, je disais donc. On a réussi notre mission, ce qui veut dire qu’on doit former des classes-D. La grosse blague.

« Comme nous n’avons pas assez de classes-D, on va faire en sorte qu’ils meurent moins vite. Donc, il nous faut des gars qui savent survivre. Et vous savez survivre. Montrez-leur ce que vous savez faire, conclut Monsieur Costard. »

Avant, j’en avais un comme lui. Un tout beau, tout neuf, sans aucun pli. Assorti à une belle montre et une belle caisse. La belle vie, quoi. Bordel, ça me manque…

Comme le gars attend une réaction de notre part et que je suis le Chef, j’acquiesce d’un air professionnel :

« Ouais, on vous fait ça.
- La Fondation vous fait confiance.
- Ne vous inquiétez pas. »

Je lui compose mon visage le plus confiant possible. Je croise les doigts pour qu’il gobe le mensonge… Ah, il l’a avalé tout rond avec la couleuvre, la pilule et le verre d’eau. Cul-sec. Il me sourit. Dieu que je suis un mythomane de génie.

Il s’en va. Les agents nous accompagnent vers nos nouveaux quartiers. Des cellules de classes-D à Aleph. Mais des cellules de luxe ! On en a chacun une, avec un lit, des chiottes, une douche. La belle vie. Ça change des cellules rudimentaires de Yod. Elles donnent toutes sur une petite salle commune. Les agents sont dehors, ils gardent l’entrée.

Je me demande pourquoi ils ont fait appel à nous. Pourquoi pas demander à des agents sur-entraînés de former les classes-D ?

On s’assoit autour de l’unique table pour se regarder dans le blanc des yeux.

« Euh… Les gars ? En vrai, on a juste du cul, non ? Demande la Fouine d’une voix peu assurée.
- Un cul énorme. Plus gros que celui de Kim. »

Ma blague ne fait rire qu’Ortens et la Fouine. Tronche Cass- Gueule d’ange est plongé dans un mutisme peu habituel. D’ordinaire, il se la ramène toujours. Il a changé depuis qu’il est redevenu beau gosse. M’inquiète un peu, celui-là. Quant à Demi-portion, il n’a jamais été bon public. Je remarque tout de même que les deux se sont rapprochés. Ils sont assis côte à côte alors qu’avant, Demi-portion faisait tout pour fuir la grande gueule de… Comment déjà ? Ah oui. Hartens.

Le silence se fait. On ne sait pas quoi faire, quand soudain, la porte s’ouvre à la volée. La Rouquine entre, suivie d’un agent. Je le reconnais immédiatement et le hèle :

« Eh ! Mais c’est mon fiston, ça !
- Salut, Chef ! Ça me fait plaisir de vous revoir tous ! »

Il nous regarde un par un. Son regard s’arrête sur Tronche Cass- Gueule d’ange. Bordel, m’y ferai pas en vrai à ce surnom. Pour moi, il reste et restera toujours Tronche Cassée.

La Rouquine ne sait pas où se mettre. En fait, la seule chaise de libre se trouve juste à côté de moi. Je soupire puis désigne du menton la place restante :

« Vais pas te manger. »

T’étrangler, oui. Te manger, non. Suis pas très porté sur le cannibalisme…

Ortens demande soudain à Fynn :

« Alors qu’est-ce que tu fous là ?
- Bah après votre disparition, on m’a réaffecté ailleurs. Puis un gars est venu et a demandé à me voir. Comme je vous connais bien, il veut que je continue à vous garder.
- On la fera donc un jour, cette partie de carte, remarque la Fouine. »

Le sourire de Boucle d’or illumine son visage. Ça me fait plaisir de le retrouver.

« Si on ne meurt pas avant, remarque d’un ton sombre Tronche Cass- Gueule d’ange. »

On se tourne vers lui. Fynn plisse les yeux :

« Tronche Cassée ? C’est toi ?
- Oui. »

Son regard est triste, il est en train de nous faire une dépression. Pourtant, à sa place, je serais en train de danser et de chanter. La Fouine ouvre la bouche pour dire quelque chose à Tronche Cassée… Arf, tant pis pour le Gueule d’ange. Je sens que ce dernier veut pas être emmerdé, je compte faire diversion en reportant l’attention de tout le monde sur le fait qu’on a des classes-D à former, mais c’est Demi-portion qui l’ouvre le plus vite :

« Au fait Boucle d’or, tu sais pourquoi la Fonda ne demande pas à des agents de former les classes-D ? »

Ah, il a eu la même pensée que moi. Fynn s’agite, mal à l’aise :

« Ben, en fait…
- Quoi, fils ?
- On a essayé mais ça a été une cata. En même temps, les agents ont l’habitude d’être armés, z’ont pas des réflexes de gens qui doivent se démerder à mains nues. Les classes-D sont morts, soit sur le terrain, soit dans les cellules.
- Bon bah… On va devoir s’y coller. »

C’est la Rouquine qui vient de parler. J’acquiesce en silence puis demande :

« Bon, par quoi on commence ? »


Suis dans ma cellule avec Ortens. On discute du bon vieux temps. La Fouine ronfle dans sa chambre. Demi-portion et Tronche Cassée sont dans la salle commune, ils ont apparemment une discussion intense avec Boucle d’or.

« Tu crois qu’on va réussir à les former ? ‘fin, je veux dire… On a rien fait pour survivre.
- J’en sais rien, répond Ortens.
- D’ailleurs, j’arrête pas de me demander pourquoi nous ne sommes pas morts à Yod. 023-FR m’a loupé de peu. Combien de fois on a cru mourir face à 025-FR ? Mais à chaque fois, la chance nous a souri.
- J’en sais rien. »

Je me redresse et m’assois sur le lit, juste à côté de lui. Je me vois dans le miroir qui est accroché au mur, au-dessus du lavabo. Je me lève tout en continuant de fixer mon reflet. Arrivé à quelques centimètres du lavabo, je m’arrête puis retire le bandeau qui fait office de cache-œil. La cicatrice est nette, il y a juste un creux là où devait se trouver l’œil. Je demande d’une voix faible :

« Quelqu’un là-haut veut pas qu’on crève… Mais pourquoi ?
- Parce que vous croyez qu’il y a une raison ? »

Nom de Dieu, la Rouquine est entrée sans frapper. Je sursaute malgré moi. Je me tourne vers elle et c’est à elle de sursauter en voyant la cicatrice.

Nette mais pas moins laide.

« Cette pièce se trouve être ma chambre. Sors de là, dis-je d’un ton sec.
- Je suis venue pour m’excuser.
- Si ma mémoire est bonne, tu l’as déjà fait.
- Votre mémoire est excellente, Raven. Mais je tenais à vous dire que si j’avais fait ça, c’était parce qu’il y avait une excellente raison. Je n’ai pas fait que mon travail à la Fondation ce jour-là. »

Elle a envie d’en dire plus, ça se sent. Elle s’arrête cependant et lève les yeux vers un coin du plafond. Les caméras. Bordel de merde, on aura jamais réellement d’intimité ici ?

Elle tourne les talons et ferme la porte. Je sais que dès que l’occasion se présentera, elle nous dira ce qu’elle cache.


L’occasion se présente finalement après notre première conférence. Les autres m’avaient laissé étrangement la parole. Je soupçonne Ortens de leur avoir glissé innocemment la nature de mon ancien métier. Boh, il a eu raison.

Après avoir enchaîné des bobards puis leur avoir expliqué que la première leçon à suivre était « Suivre son instinct et ne surtout pas obéir aux ordres », ce qui me valut des regards réprobateurs de la part des agents qui surveillaient tout ce beau petit monde, après leur avoir détaillé notre première mission, les avoir rassurés en leur disant que grâce à leur expérience comme anciens membres du personnel ils avaient plus de chances de survivre, leur avoir fait clairement comprendre qu’il fallait réfléchir avant d’agir mais qu’il fallait aussi garder une bonne part d’improvisation, on les laissa digérer le fait que de toute manière, il n’y avait pas de bonnes ou de mauvaises façons de faire. Le tout était d’avoir de la chance. Mais je leur avais tout de même garanti à la fin de mon discours improvisé qu’ils allaient recevoir des cours.

Après tout un tas de pieux mensonges, on les laissa.

Monsieur Costard nous accorda alors une petite heure de « sortie ». Sortie qui consiste à se rendre dans un mini-parc au sein du site.

Alors que Demi-portion, Tronche Cassée et Boucle d’or continuent à discuter… de ce qu’ils discutent depuis un bon bout de temps, et alors que la Fouine se dore la pilule sur l’herbe, la Rouquine en profite pour nous emmener à l’écart, Ortens et moi.

« Vas-y. Dis-nous ce que tu veux nous dire depuis tout ce temps. »

Je veux qu’elle accouche. Marre des cachotteries… Ce qui peut sembler ironique pour un ancien du DCD.

Elle regarde aux alentours puis, s’assurant que personne ne nous écoute, elle finit par poser une étrange question :

"Pensez-vous que la Fondation est intouchable ?
- Pourquoi demandes-tu ça ?"

Je comprends pas ce qu'elle veut. Elle baisse les yeux, cherchant certainement du courage au sol. J'ai l'impression que je vais l'étrangler si elle ne balance pas vite la sauce. Elle finit par inspirer un coup puis déballe tout :

"Je ne suis pas exactement un docteur de la Fondation. Enfin… Si, mais je suis autre chose. Je fais partie d'un groupe d'amis qui ont réussi à forcer les barrières de sécurité de la Fonda.
- Z'êtes combien ?
- Cinq."

Je manque d'avaler ma salive de travers. Cinq ? Seulement cinq ? Et ils ont réussi à faire sauter les barrières de sécurité de la Fonda et à infiltrer l'une de leurs camarades ?

C'est complètement irréaliste.

Ortens me jette un regard entendu. Il n'a pas gobé un seul mot de son histoire et demande d'un ton sec :

"Et comment avez-vous fait ça ?
- Avec des ordinateurs et du talent.
- Et pourquoi ?
- Nous n'aimons pas les cachotteries de la Fondation. Mon boulot était de récolter le maximum d'informations sur la Fonda pour tout balancer au public.
- Tu t'es faite attraper, c'est ça ? Demandé-je à mon tour.
- Non. Je fouinais un peu trop du côté des archives. On avait déjà reçu le mail, ils m'ont mise classe-D sans savoir ce que je fabriquais."

Elle me regarde d'un œil suppliant. Elle sait que son histoire est trop invraisemblable pour être vraie. Elle veut que je la croie. Elle me demande d'un ton livide :

"Raven ? Vous ne me croyez pas ?"

J'essaye de détecter le mensonge. Un jeu auquel j'étais plutôt doué à l'époque.

Je ne sais pas pourquoi mais j'ai l'impression qu'elle dit vrai. J'en ai marre des secrets, des cachotteries alors pour une fois, j'aimerais croire que la vie me donne un petit bout de vérité.

J'élude sa question et en pose une autre en retour sous le regard réprobateur d'Ortens :

« Que comptes-tu faire maintenant ?
- Je compte partir d’ici. Et si vous voulez, je peux vous prendre avec moi. Je vous dois bien ça. »

Partir d’ici ? Mais quelle drôle d’idée !

Une drôle d’idée qui finit par me tenter.

Et si on pouvait démarrer une nouvelle vie ?

« Celle qui observe | Ceux qui désobéissent»

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