Celle qui m'attend
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Il n’y a plus qu’elle qui m’attend.

1er février :
Je sais que je n’ai pas le droit d’écrire. Ces hommes en noir nous l’ont formellement interdit. Mais je ne peux m’empêcher de le faire. Il se passe trop de choses étranges ici.
Ça fait presque un an que nous sommes sur ce chantier.
Lorsque mon patron m’avait dit que l’entreprise avait enfin trouvé un chantier conséquent qui permettrait de tenir au moins une année sans craindre la crise, je ne l’avais pas cru. Puis je suis allé sur le site. Bordel de merde ! Mais qu’est-ce qu’ils sont en train de nous faire construire ?
J’ai vu les plans, ça ressemble à un complexe militaire. Pourtant, notre patron nous assure que c’est juste un bâtiment pour protéger une zone naturelle. Un bâtiment qui porte le nom de « Site-He-Yeph ». Drôle de nom pour une zone naturelle protégée. Mais on me paye, donc je ne dis rien. Je ne dis rien, mais j’écris.

Le bâtiment entoure une zone de six km². C’est immense. Nous sommes une armée à œuvrer pour faire sortir ce « monstre » de terre. Je n'arrive même pas à savoir combien nous sommes…
Au départ, je bossais sur les « dortoirs », je ne pouvais pas voir la zone à protéger… Protéger… Mouais… On a plutôt l’impression qu’ils… veulent protéger le monde de la zone, pas le contraire.
Il y a un mois, on m'a affecté au mur Est. Je passe mon temps sur les échafaudages, à me cailler à cause de ce fichu brouillard qui semble transpercer mes os.
Un brouillard. Voilà ce que le bâtiment, que nous construisons, entoure. Un fichu brouillard, une vraie purée de pois !
J’ai l’air con à plisser les yeux pour essayer de percer le mystère de cette zone. Mais je ne vois rien.

14 février :
Les hommes en noir, mes potes et moi les avons surnommés les « Men In Black ». Ça nous fait marrer. Un jour, quand on aura fini, ils viendront avec un « neurolaser » et pouf on ne se souviendra plus de rien.
C’est bien de se raconter des histoires à la con. Ça nous fait passer le temps et on oublie que ce chantier est plus qu’étrange.

15 février :
Les MIB’s ont l’air anxieux. Ils nous poussent à travailler plus vite. Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Qu’on peut bosser plus vite que la musique ?
Ils nous demandent de travailler de plus en plus longtemps, mais à cette époque de l’année, la nuit tombe vite et il gèle. De quoi se plaindre à un syndicat !

19 février :
Le brouillard. Je n’arrête pas de le regarder, il me rend malade. J’ai l’impression qu'une "chose", cachée à l’intérieur, m’épie. Je ne suis pas le seul à penser ça. Le moral des « troupes » est au plus bas.
Nous avons froid, faim et ce maudit brouillard…

Il est d’un blanc laiteux. Il est si dense et si haut qu’on dirait un mur de glace. Il est là, devant moi, impassible et patient. Il n’avance pas, ne recule pas, ne se dissipe pas. Il est là, c’est tout. Il attend. Mais qu’attend-il ?

Nous avons perdu un de nos ouvriers. Certains disent qu’ils l’ont entendu hurler et l’ont vu courir vers le brouillard. Ça fait trois heures qu’il est parti.
Les MIB’s sont aussi impassibles que le brouillard mais nous ont fait accélérer la cadence.
Je vois que certains ouvriers regardent vers la brume, attendant que notre ami revienne.
Je sais qu’il ne reviendra pas.

22 février :
Un autre a perdu la raison et est parti se perdre dans le brouillard. Je peux aisément comprendre pourquoi. Il me rend malade. J’ai à la fois envie de fuir loin de lui et en même temps, je veux savoir ce qu’il s’y cache. Mais je sais que si j’y allais, je ne pourrais pas revenir.

Qu'y a-t-il derrière ce mur de brumes ?
Ce maudit chantier va-t-il se terminer un jour ?

Je perds la tête. J’ai rêvé que je marchais vers le brouillard et que j’y entrais. Je me suis réveillé en sueurs. J’ai peur que le rêve ne devienne réalité.

Le chantier ne se terminera-t-il donc jamais ?

26 février :
Je regarde le brouillard pendant des heures. Il m’hypnotise. Je ne travaille presque plus. Les autres sont dans le même état. Les hommes en noir sont inquiets.

27 février :
Le chantier est bientôt fini. Plus que quelques jours. Nous finissons par l’entrée du bâtiment. Le brouillard est hors de vue mais il occupe mes pensées.

1er mars :
Le chantier est fini. Au total, cinq hommes ont foutu le camp. J’ai résisté au brouillard, j’en suis fier. Seulement, j’ai bien peur que jamais je ne l’oublierai. Il hantera mon esprit jusqu’à la fin de ma vie.
Les hommes en noir nous ont félicités. Ils nous ont donné une coupe de champagne pour fêter ça. J'ai levé mon verre à la santé de mes amis perdus.
J’ai soudainement hésité à le boire. C’était étrange… J’ai eu un mauvais pressentiment. J'ai regardé avec suspicion la boisson. Je l'ai reposé lentement. J'ai attendu de voir comment les autres allaient réagir.
Tous les hommes autour de moi se sont effondrés un par un. J'étais le seul encore conscient. Les hommes en noir m'ont regardé avec sévérité. Je n’avais plus qu’une chose à faire.
Ils ne s’attendaient pas à ce que je résiste. Le temps qu’ils réagissent, j’étais déjà loin. Je cours vite.
Un choix s’est offert à moi : la sortie (ce qui voulait dire que je devais passer la porte, puis un autre sas puis une autre porte) ou le brouillard. Je voulais me diriger vers la sortie quand un homme en noir se plaça entre moi et la porte. J'ai avisé l’autre porte qui menait vers le brouillard. Tant pis.

La brume m’enveloppe. J’ai tout de suite perdu de vue le bâtiment. Je marche au hasard, sachant pertinemment que je n’ai plus qu’une seule chose à attendre.
Je n’ai que toi, journal. Et un stylo. C’est là, au beau milieu de la brume, que j’achèverai mon journal.
Je sens le brouillard s'infiltrer dans mes poumons, je toussote. J'ai de plus en plus de mal à respirer. J'ai du mal à avancer.

Je continue à marcher en titubant. J'ai l'impression que mon esprit s'évapore et devient de la brume. J'entends des chuchotements pourtant je ne vois personne hormis le brouillard.

Je le sais : je n'existe plus. La brume est autour de moi, à l'intérieur de moi. Je suis la brume.

Elle m'attendait.

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