Ce qui ne me tue pas me rend plus mort
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La musique virevoltait dans le salon, les notes rebondissant contre les murs, formant des cascades et des vrilles, naissant et mourant dans une beauté indescriptible.

Cette forme de kinesthésie lui était totalement nouvelle, et il n'aurait pas pensé à s'en plaindre. Son stradivarius semblait prendre vie entre ses mains, faisant corps avec lui pour le temps d'une soirée.

Douglas Hodgkin posa doucement l'instrument sur la table basse devant lui et resta silencieux dans le grand salon vide, scrutant les flammes mourantes du feu et écoutant la pluie au-dehors. Une soirée parfaite pour les pensées sombres. Mais pas pour lui.

Jamais il n'avait commis le crime de s'apitoyer sur lui-même, même s'il en aurait eu de nombreuses raisons. À très exactement septante-six ans et quatre mois, son corps n'était pas particulièrement bien conservé — même si son esprit était encore en parfait état.

Des années durant, il avait travaillé en tant que consultant pour la Fondation SCP. À présent, il profitait d'une retraite bien méritée dans un fjord norvégien, dans le plus parfait confort grâce à son "fonds de retraite". Même s'il lui restait un échec sur la conscience, et Hazelius n'était pas de taille pour mener ORB à bien. Il devait communiquer ses derniers résultats au Site-19 au plus vite. Quoique, le Site Aleph ferait peut-être l'affaire. Plus proche.

Il tendit la main vers la commode et attrapa le transcripteur.


Sur le balcon, les deux hommes se faisaient face dans l'ombre. Wilson sourit.

« Primordial ?

— Exact. À qui ai-je l'honneur ?

— Bill Wilson, enchanté. »

Bien entendu, aucun d'entre eux n'esquissa pour autant le moindre geste en direction de l'autre — sans parler de la poignée de main. Les rapports dans le métier étaient plutôt cordiaux dans l'ensemble, mais le genre de cordialité qui ne permet tout de même pas de tourner le dos à l'autre plus d'une fraction de seconde. Si ladite personne est votre meilleur ami.

L'autre jeta un coup d'œil à l'intérieur.

« Eh bien, j'imagine que nous nous trouvons en situation de… conflit d'intérêts. Pour qui travaillez-vous ?

— Pour moi.

— … Original. Vous me voyez fort désolé de vous annoncer que vous avez marché sur de minuscules aiguilles empoisonnées en traversant la prairie à gauche de l'entrée. »

L'homme sourit — pas spécialement méchamment, plutôt comme un papa qui vient de jouer un bon tour à son fiston.

Sérieusement ? Aucun sens de la mise en scène, quel imbécile. Il gâchait une belle représentation.

« Des aiguilles empoisonnées ? Comme celles dans votre chaussure gauche ? »

Putain de sourire condescendant. Il ne le regretterait pas. Wilson sourit à son tour et répondit :

« Non, vous devez faire erreur, elles sont dans la vôtre.

— Oh, celles-ci ? Excusez-moi, elles sont dans la droite. »

L'autre porta rapidement la main à son pied et son sourire se tordit quelque peu.

« Touché. Mais je les ai vues sur votre peau, vous êtes aussi dans la merde. »

Wilson sortit une petite fiole de sa poche.

« Tout juste. Sauf si j'ai l'antidote.

— Il n'en existe qu'un, essayez pas de me faire croire que vous vous baladez avec tous les antidotes du monde dans vos poches.

— Admettez, cher monsieur Lesde, que vous êtes incapable d'envisager une intelligence supérieure à la vôtre. »

Wilson vit la belle assurance de Pierre Lesde fondre comme neige au soleil. Il commençait à comprendre que ça ne tournait pas rond.

Puis Lesde bondit en avant et lui arracha la fiole des mains.

« Mille mercis, et bonne chance, cher monsieur. »

Wilson sortit de sa poche une autre fiole identique.

« Bonne chance à vous, le bonjour à Lucifer de ma part. »

Les yeux de Lesde se révulsèrent et il bascula par-dessus la barrière sur laquelle il était assis en équilibre précaire, disparaissant dans le vide et… ne s'écrasant pas quelques mètres plus bas dans un bruit mat qui aurait attiré l'attention du vieil homme à quelques mètres de là, de l'autre côté du mur.

Par contre, il avait de la chance d'être déjà mort, la corde à son pied lui aurait fait assez mal. Mais Wilson n'était pas un monstre non plus.


Douglas Hodgkin s'interrompit. Il avait entendu un très léger bruit dehors, un peu comme une corde sur laquelle on tire. D-2314 avait fait un bruit un peu similaire en se pendant.

Comme toutes ses facultés de perception, son ouïe s'était énormément améliorée depuis quelques temps — un homme normal n'aurait probablement rien entendu. Ce qui impliquait probablement que ce n'était rien d'important, mais on ne savait jamais. Il se leva et marcha jusqu'à l'armoire où il saisit son bâton de noisetier.

Et sentit quelque chose de froid dans son dos.

« Salutations, Monsieur Hodgkin.

— Vous n'avez pas collé de "s" à la fin, je vous remercie.

— Excusez-moi d'agir de manière aussi prévisible, mais pourrais-je vous demander d'aller vous rasseoir dans ce fauteuil avec les mains bien en vue ? Je n'ai aucune envie de vous faire souffrir plus que de raison et il ne s'agit bien sûr que d'un conseil amical. »

Hodgkin obtempéra et découvrit en face de lui un homme mince aux cheveux bruns, un grand sourire aux lèvres.

« Voilà fort longtemps que je rêve de vous rencontrer, Monsieur.

— Je vous connais ? De réputation peut-être ?

— Cela m'étonnerait. »

Il réalisa qu'il s'était exprimé en anglais, par habitude, et que l'intrus lui répondait de la même manière sans la moindre trace d'accent.

« Je suppose que vous êtes tout aussi désireux que moi d'y aller droit au but. Et tout aussi conscient que vous avez très peu de chances d'obtenir ce que vous voulez.

— J'en suis conscient. Et vous l'êtes également, je suppose, que je serai le dernier à quitter cette demeure ?

— Reste à espérer que ce sera à ma suite. »

Le vieux lui adressa une mimique désabusée et Wilson ressentit de l'admiration pour lui. Son destin était scellé et il faisait du second degré. Il quitterait la scène sur une dernière révérence qui lui valait tout les honneurs.

« Écoutez, ne nous mentons pas, nous savons tous deux ce pour quoi je suis ici. Donnez-moi ce que je veux et vous n'aurez pas mal, même si je suis conscient que cet argument ne pèse pas très lourd dans le présent contexte.

— Mes excuses, Monsieur…

— Wilson. Bill Wilson. »

Il souriait à nouveau. Wilson aussi. Il sentait dans l'air une ambiance unique.

Quand l'on est en compagnie d'une personne que l'on va tuer, ou qui va nous tuer, un rapport particulier se formait, le plus souvent basé sur la haine. Mais là…

C'était de l'amour. Du respect.

Chacun savait ce qui allait se passer et en respectait d'autant plus l'autre. Wilson reprit la parole, une authentique tristesse dans la voix.

« J'aurais souhaité mieux vous connaître, Monsieur.

— Moi aussi, Wilson, moi aussi.

— Je suppose que vous ne m'en voudrez pas si j'écorche le texte et saute quelques répliques ? Nous n'avons pas besoin des rotules et de tout le reste, après tout.

— Je vous en serais reconnaissant.

— Eh bien… Je suppose qu'il ne me reste plus qu'à vous saluer.

— Je vous salue également.

— Oh, une dernière question, si vous me permettez.

— Avec plaisir.

— Comment faites-vous pour rester aussi serein, Hodgkin ? »

Il aurait pu dire beaucoup de choses : "je suis vieux", "ça m'est égal", et bien d'autres choses encore. Mais il tira son chapeau à Wilson dans un clin d'œil macabre.

« "La vérité est dans la consistance." Mais je ne veux pas la vérité. Le néant m'ira très bien.

— Adieu, Monsieur Hodgkin.

— Adieu, William. »


La tempête enflait et la pluie battante commençait à se transformer en flocons de neige.

La vérité ? Tout compte fait, il ne la voulait pas non plus.

Il faisait assez froid pour que le sol mouillé commence à geler, mais il répugnait à retourner dans la maison. Il pouvait très bien marcher jusqu'au village, il n'y en avait que pour une poignée de kilomètres.

Restait juste les ruines de la glorieuse division de Primordial. Il en faisait partie ? Pas grave. Il ne faisait réellement partie de rien, en fait. Enfin, ça dépendait. Selon l'humeur. Et là, ses "collègues" n'allaient pas vraiment être contents de lui.

Pas grave.

Wilson chassa un flocon de neige de son nez, tira sa dague et s'assit.

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