Réveil d'un homme
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"Allô ?"

Recevoir un appel en plein milieu de la nuit, ça n'est jamais un bon signe. Il peut difficilement s'agir de votre banquier ou d'une chaîne de télé souhaitant vous annoncer que vous avez gagné 10 000€. Surtout quand le numéro est masqué. Aussi, en décrochant, je m'attendais au pire : la police, un parent éloigné m'annonçant le décès d'un proche, ma belle-mère. À vrai dire, je m'attendais à tout, sauf à entendre une respiration rauque et inquiétante.

"Allô ? Je ne vous entends pas… Allô ?"

J'ai pour principe de ne jamais rester plus de trois secondes au téléphone si je flaire qu'il s'agit d'un énième démarchage pour des fenêtres. Pourtant, ce soir, j'ai reçu cet appel sur mon portable de service, celui qui transfère les appels du bureau lorsque je n'y suis pas. Autrement dit, cette personne ne tentait pas de joindre Mme. Lafont, mais le Docteur Lafont.

"Allô ? Est-ce qu'il y a quelqu'un ? Allô ?"

Je suis sur le point de raccrocher : j'ai froid, en robe de chambre dehors sur le balcon, mais je ne voulais pas réveiller mon mari. Alors que j'écarte le téléphone de mon oreille, j'obtiens enfin une réponse, ou plutôt un semblant :

"Allô…"

En entendant enfin mon interlocuteur, je décèle que dans sa voix se mêlent la peur, la tristesse, et une teinte de détermination au ton morbide.

"Vous êtes bien… le Dr. Lafont ? semble-t-il se hasarder.
-Oui, c'est-
-Enfin, j'suis con, bien sûr que c'est vous.", me coupe-t-il.

Ne m'attendant pas à ce genre de réponse, j'ouvre la bouche pour essayer de bégayer une question, mais il ne me laisse même pas le temps d'émettre un son :

"Alors, vous étiez bien ? Tranquillement installée chez vous, dans votre canapé ou votre lit, en train de lire ou de dormir ? Vous y arrivez, à rentrer chez vous le soir, à saluer votre famille, en oubliant ce que vous faites pendant la journée ? En oubliant les dizaines de dossiers, que vous avez traités ? Toutes ces personnes, pas moins humaines que vous, que vous condamnez chaque jour ? Si c'est le cas, si vous étiez en train d'oublier, alors j'suis content. Ce soir, j'suis là pour vous rappeler qu'on existe. Qu'on est pas que des numéros sur un bout de papier ou un dossier informatique. On existe, et on a des sentiments nous aussi. Et même des noms, c'est dingue n'est-ce pas ? Je suis Pierre Gombert. Enfin, ça vous parlera plus si je vous dis que je m'appelle Remi Pergotreb, non ? Eh ouais, vous aviez raison dans votre fichu dossier : je peux connaître tout ce qui est écrit sur chaque document me concernant. Et puis cette ligne que vous avez ajoutée ce matin, c'était aussi correct : non, un pseudonyme ne permet pas de contourner le problème. Je sais ce qui parle de moi, même si mon nom n'y figure pas. M'enfin, on ne peut pas vous en vouloir d'avoir mis du temps à comprendre, vous veniez de me découvrir."

Il me laisse un instant de silence, comme pour que j'assimile mieux les informations : en effet, ce nom me revient. Il s'agit d'un des humanoïdes dits "anormaux" dont je vois passer les dossiers quotidiennement au BSIA. C'est mon travail de les lire, plusieurs fois, et de décider du sort de chacun d'entre eux. C'est vrai, parfois, nous condamnons certains à un futur peu enviable. C'est vrai, cela arrive souvent que l'ordre soit donné d'en éliminer un ou deux, de temps en temps. Mon esprit fait le lien seul, et je comprends alors immédiatement la façon dont il a obtenu mon numéro, et la raison de son appel.

"Du coup, je suppose que vous comprenez la situation ? Evidemment, vous êtes une femme intelligente, sinon ils ne vous auraient pas embauchée. Par contre, sérieux, laisser un petit post-it "En cas d'urgence concernant cet individu, appeler ce numéro :" en ayant connaissance de mon anormalité ? On devrait vous virer. Enfin, ce n'est pas à moi de décider, bien sûr… Et puis, je ne pourrais pas, surtout… vous savez pourquoi je vous appelle…"

Je me maudis intérieurement, mais ne lui réponds pas immédiatement : je dois faire très attention, car bien que je n'ai jamais eu aucun contact avec lui avant aujourd'hui, les agents ayant enquêté sur lui m'ont fait part de son instabilité. "Il a tendance à apprendre des choses que d'autres disent sur lui contre son gré, et ça le met rarement de bonne humeur", m'a-t-on dit. De plus, s'il se trouve bien là où je pense et dans la situation que j'imagine, raison de plus pour redoubler de prudence.
Mesurant chaque mot que je m'apprête à prononcer, je me lance :

"M. Gombert, vous-
-Taisez-vous. C'est moi qui parle, ce soir. J'en profite, tant que je peux encore, n'est-ce pas ?"

Un silence s'installe. Je n'ose plus rien dire, j'attends simplement qu'il reprenne.

"Bien, qu'est-ce que je voulais dire, déjà ? J'ai pas vraiment eu le temps de préparer un script, vous voyez ? Bref, ouais. Merci, déjà. J'suis pas en colère contre vous personnellement, vous savez. Vous avez été plutôt cool avec moi, vous avez refusé que je sois traité comme un de vos "objets SCP", vous avez même changé discrètement la décision de vos supérieurs quant à la façon de me traiter… Alors je sais que ce qui arrive aujourd'hui n'est pas de votre faute. C'est votre Fondation, votre Bureau, qui m'en veulent, c'est ça ? Je suis trop dangereux, c'est ça ? Je mérite pas de vivre comme une personne normale, c'est ça ? J'avais pourtant tout bien fait… j'avais répondu aux lettres, j'avais signé le petit papier, rempli tous vos putains de dossiers… pourtant j'suis là, ce soir, et j'en ai plus pour longtemps… j'ai décidé de vous contacter vous, vous savez pourquoi ? Parce que vous, vous allez me répondre, hein ? Pourquoi ?

L'instant de silence me semble durer une éternité, alors que je mesure toute la profondeur de sa question. C'est vrai, ça, pourquoi ?

"Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que j'en suis là, ce soir ? Vous êtes apparemment plus humaine que moi, vous, alors répondez-moi : quelle putain de partie de moi vous gêne ? En quoi mon existence n'aurait pas de valeur ? J'ai pas choisi, putain, j'ai pas choisi… J'en ai jamais voulu, moi, de cette anomalie. Alors pourquoi ? J'suis même pas dangereux, putain. Filez-moi des amnésiques ou je sais pas quoi, vous devez en avoir non ? Enlevez mon nom de vos dossiers, de vos serveurs, je sais pas… Laissez-moi tranquille, laissez-moi vivre avec ma femme, non ? Elle est dans la pièce d'à côté, ils l'ont endormie… Elle aura droit à des amnésiques, elle, et elle va m'oublier, c'est ça ? J'existerai plus, pour personne à part vous, c'est ça ? Sauf que vous, vous en avez rien à foutre de moi ! J'suis un humain, putain, pourquoi vous le voyez pas ? J'suis humain…"

Je tremble presque rien qu'à l'écouter. Les sanglots dans sa voix sont facilement décelables, malgré ses tentatives de paraître énervé. Il n'a simplement plus la force de se battre, plus la force de crier.

"M. Gombert, je suis-
-Ta gueule. J'veux pas de ta pitié. T'façons on a plus rien à se dire : mon temps est écoulé. Adieu. Et oubliez pas de dire à votre Bureau qu'ils ont tué un homme, ce soir."

Lâchant ses derniers mots d'une voix calme, résignée, comme s'il nous maudissait, il lâche le téléphone sans raccrocher.
Un bruit sourd : l'appareil tombant sur du carrelage. Puis des ordres, vociférés en arrière-plan. Enfin, un coup de feu : la FIM chargée de le neutraliser pour cause de "risques de fuites d'information" a fait son travail.
Quelqu'un ramasse le téléphone, et j'entends une voix familière :

"C'est bon, Dr. Lafont. Nous avons neutralisé l'individu, vous n'aurez plus d'appel en provenance de ce numéro. Bonne nuit."

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