Question de choix
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Dans la vie, tout est une question de choix. Surtout dans le domaine professionnel.

Mon métier ? Choisir qui mérite d'être humain, et qui ne le peut pas.

Bonjour. Je me nomme Thomas. Thomas Martin. Marié, sans enfant, simple employé dans le service administratif, une maison en banlieue, pas bien grande mais confortable. À première vue, je suis un homme tout à fait banal.

Sauf que je dispose, d'un simple coup de tampon, du pouvoir de faire basculer une vie.

J'ai peut-être exagéré quand j'ai dit être un simple employé au « service administratif ».
En vérité, je suis sous les ordres directs d'un des départements les plus respectés d'une organisation non gouvernementale, chargée de confiner et d'étudier les effets anormaux des créatures et objets défiant les principes de la logique et du réel.
Autrement dit, je suis un employé mineur du Comité d’Éthique, une branche de la très éminente, mais très secrète, « Fondation SCP ».

Dit comme ça, ça en jette, mais je vous assure, mon travail ressemble à celui de n'importe quel secrétaire. Répétitif, assommant, et mal payé.

Le topo est simple : le Comité d’Éthique se charge de débattre de l'insertion éventuelle des individus anormaux, qui souhaiteraient tenter leur chance au sein de la civilisation, plutôt que derrière les barreaux d'une cellule. Mais seule une petite proportion de dossiers leur parviennent chaque mois : un tri est effectué auparavant, afin d'éliminer le grain de l'ivraie, certaines conditions étant rédhibitoires.

De nombreuses personnes atteintes d'un syndrome anormal n'ont rien demandé à personne et voudraient beaucoup, beaucoup pouvoir continuer leur vie en société. C'est un pari risqué ; et nous autres, employés au Bureau de Surveillance des Individus Anormaux, nous assurons que les probabilités soient équilibrées.
Si elles ne le sont pas… Eh bien, disons que le cas se retrouve ensuite en dehors de mon domaine d'expertise.

J'ouvre le dossier particulièrement fourni qui se trouve devant moi, sur mon bureau. Il contient toutes les informations que j'ai besoin de savoir sur la personne : 32 ans, mariée, trois enfants. Intéressant ça : elle a réussi à se construire une vie de famille, malgré sa singularité ? C'est déjà prometteur. Travaille dans une animalerie, là aussi c'est un bon point : les animaux sont beaucoup plus sensibles que les hommes aux singularités, s'ils tolèrent la présence du sujet, c'est qu'elle n'est pas si différente que cela… Sauf si sa singularité a trait au règne animal, bien entendu.

Je jette un coup d’œil sur le cadre dédié à sa capacité anormale : fluidifier ou faire coaguler à volonté son propre sang. Là vient la partie ardue de mon travail : il s'agit d'imaginer et de prévoir toutes les éventualités découlant de ce pouvoir, qui pourraient nuire au maintien de la cohésion sociale. En l'occurrence, le pouvoir est assez bénin.
Mais quelque chose me gêne malgré tout : l'annotation en rouge, ajoutée par la main des agents chargés de la filature et du travail de terrain. Ils lui soupçonnent une capacité supplémentaire qui serait encore inconnue à leurs systèmes de renseignement, mais que des mois d'enquête n'ont pas permis de révéler. Hmm. À prendre en compte.

Vient le moment du choix final. J'hésite longuement parmi la dizaine de tampons différents qui me sont fournis pour effectuer mon office : si la personne en question mène bien une vie sociale épanouie et à priori sans incident particulier, j'ai toujours quelques réticences. Premièrement, rien ne me dit que son époux ne l'aide pas à dissimuler sa particularité, ne soit pas lui-même anormal, ou bien que ses enfants n'aient pas hérité d'une tare anormale quelconque. Cela pourrait expliquer une insertion d'une telle fluidité au sein d'un noyau familial, mais malheureusement, rien concernant le sujet n'a été joint au dossier, me laissant dans le noir. De plus, il est toujours très imprudent de ne pas prendre en compte l'avis des agents ayant rassemblé les renseignements en question : c'est une chose de tamponner un dossier depuis son bureau, c'en est une autre d'avoir côtoyé et observé la personne concernée durant des jours entiers.

J'opte finalement pour le tampon jaune : prolongation de la surveillance suggérée. Je joins également au retour une note personnelle : étudier l'anormalité éventuelle de ses proches, jusqu'où s'étend leur connaissance de la particularité de l'intéressée, enfin multiplier les tests et les situations afin de déceler une singularité supplémentaire, si elle existe. Le dossier devrait me revenir dans quelques mois, voire plusieurs années, et je pourrai prendre une décision plus définitive.

Je ne m'inquiète pas trop, j'ai un bon pressentiment pour ce cas présent.
Si je me trompe, toutefois, cela pourrait se solder très mal pour cette petite famille vivant à la campagne. Dans la vie, tout est une question de choix.

J'essaye de ne pas y penser en ouvrant le second dossier : un homme cette-fois ci, bientôt la trentaine. Déménage souvent, célibataire hormis une ou deux aventures amoureuses de temps à autre, pas d'animaux ou d'emploi fixe depuis qu'il a quitté le foyer parental. Ça se présente mal, et ma grimace s'élargit quand je tombe sur le résumé de son anormalité : jointures et ligaments anormalement souples, lui permettant d'effectuer des tours hors de portée de l'homme commun. Il suffit d'une mauvaise chute mal contrôlée, et le secret est éventé. Je n'hésite que quelques minutes avant de sortir le tampon orange : à encadrer.
Cette fois-ci, toutefois, je n'adjoins rien à ma décision : quelqu'un d'autre se chargera de décider de son sort, et aucune suggestion valant la peine d'être faite ne me vient.

Dossier suivant, qui ne m'est pas inconnu. C'est la cinquième fois que je le vois passer celui-ci. Une jeune adolescente, délinquante au casier déjà bien fourni, bien qu'elle n'ait jamais profité de sa capacité pour effectuer ses méfaits, pour ce que l'on en sait. Sa capacité est restée longtemps très mystérieuse pour les enquêteurs chargés de son cas : l'on a d'abord cru qu'elle faisait croître l'humidité autour d'elle, puis qu'elle était capable de contrôler l'avancement de la détérioration des matériaux. Il s'avère qu'au final, elle puisse simplement favoriser l'apparition de moisissures… Ce qui reste tout de même assez majeur pour attirer à terme l'attention des services de santé et d'hygiène partout dans son sillage.

Elle n'a que 14 ans.

Ma main hésite longtemps à se saisir du tampon bleu, lui accorder une sixième chance.
Je me rappelle à temps que lorsqu'un dossier est mal affecté, le responsable est souvent convoqué dans la semaine qui suit, et pas pour des félicitations.

Je prend le tampon rouge. Insertion impossible à mon sens, des mesures doivent être prises.
Il serait de très, très mauvais aloi d'attirer outre mesure l'attention de la Fondation sur moi. Les conséquences pourraient être… terribles.

Le dossier suivant est le dernier de ma longue et épuisante journée. J'aimerais finir sur une note positive.

Apparemment, j'ai déjà été confronté à ce cas particulier par le passé, bien qu'il me soit sorti de l'esprit : il vient tout juste de m'être retourné, pour la troisième fois seulement. Je suis en pâmoison devant le travail des agents de terrain : non seulement ont-ils pris soin de respecter mes requêtes précédentes, mais en plus leur travail soigné et consciencieux me permet de clôturer ce dossier. En l’occurrence, un étudiant de vingt-quatre ans, licencié en littérature et visiblement brillant, solitaire mais très attaché à ses chats, voit souvent sa fiancée et sa famille, à priori ignorants de sa particularité. Pas de travail fixe, que des petits boulots, mais c'est pour payer ses études, ce n'est pas surprenant.

Sa particularité ?
Être capable de ressentir intimement toute émotion transmise par l'auteur d'un texte lors de l'écriture du-dit texte.
Pas étonnant qu'il soit si bon dans ce qu'il fait.

Le tampon vert n'est que très rarement usité dans notre département, mais lorsque cela arrive, c'est toujours un plaisir de se dire que l'on vient – peut-être – de changer une vie.

Ceci fait, je ne m'attarde pas à mon bureau : j'attrape mon manteau et me précipite vers la sortie. J'ai besoin de mouvement, j'ai besoin d'air. C'est presque un plaisir de me retrouver dans le RER qui me ramène comme chaque jour chez moi ; et, comme chaque jour, je m'exerce à mon jeu préféré, en attardant mon regard sur chacun des passagers lambda à proximité : qui est humain ? Qui ne l'est pas ? Qui sera chargé de prendre cette décision la prochaine fois ?
Car dans la vie, tout est une question de choix.

La maison, enfin. Ma femme est rentrée du boulot – elle est policière. Elle m'accueille avec un large sourire, qui me fait chaud au cœur.

« Tu veux manger maintenant ou plus tard ? » me demande-t-elle, tout en tronquant son visage dur et rigide de casseuse de délinquants, pour l'expression aimante d'une épouse heureuse, cela en une fraction de seconde – je ne m'y ferai jamais.
« Plus tard. » je réponds, avec un soupir d'aise. « Je vais prendre une douche d'accord. »
« D'accord. Fais attention cette fois-ci, ne te mets pas de savon dans les yeux. »

Je lève les yeux au ciel devant ce reproche, on croirait qu'elle parle à un enfant. Mais, sans rien dire, je monte à l'étage pour me rendre dans la salle de bain.

L'eau chaude sur ma peau est un vrai soulagement. J'ai l'impression d'être purgé de tous mes péchés, d'oublier qu'aujourd'hui je viens peut-être de condamner des gens à l'oubli, à la fuite, à l'enfermement, à la mort. Dont une adolescente de 14 ans.
Des choix doivent être faits. Je le sais mieux que personne.

Malgré tout, je frotte le savon sur ma peau comme un forcené.

Dans mon dos, ma triple paire d'yeux cligne vainement pour éviter le ruissellement des gouttes et des bulles. Il faudra que ma femme m'aide une fois encore à leur administrer une solution anti-irritante, ça picote un peu.

Dans la vie, tout est question de choix. Quelqu'un, quelque part, a décidé que je pouvais être humain, et que d'autres ne le pouvaient pas.
Aujourd'hui, c'est à mon tour de définir ce qu'un humain peut être.

Dans la vie, tout est question de choix.
Même si cela revient parfois à choisir ma sécurité, plutôt que celle d'une autre personne.

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