Adoucissons les moeurs
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Ses mains virevoltaient tandis que les notes s’élevaient dans les airs. Le Baron crut les voir s’envoler et exploser en une myriade de couleurs chatoyantes. Il ferma les yeux, s’imprégnant de chaque subtilité de cette musique.

Il ne se lassait jamais de l’écouter. Il pouvait l’entendre des heures durant.

Une note lui enleva un regret. Une autre, une peine. Une autre dispersa aux quatre vents la peur. La suivante lui donna une pensée positive. Une autre lui donna de la joie. Enfin, l’apothéose final transcenda son âme qui s’éleva… Pour retomber dès que le pianiste finit de jouer.

« Encore, demanda-t-il d’une voix essoufflée. »

Le pianiste regarda ses mains. Cela faisait deux jours qu’il jouait sans s’arrêter. Et si pendant la musique, il ne ressentait ni la fatigue, ni la faim, ni la souffrance, lorsqu’il s’arrêtait, ses mains tremblaient, ne parvenaient plus à bouger, il avait mal au dos, faim et était épuisé.

Le Baron, voyant que son protégé ne bougeait pas, se leva d’un bond, les yeux exorbités, injectés de sang, et se précipita vers le pianiste.

Ce dernier tomba de fatigue sur le piano qui émit un accord dissonant.

En l’entendant, le Baron sursauta et regarda autour de lui comme s’il venait de se réveiller d’un mauvais rêve. Il s’affaissa sur le parquet ciré de sa demeure et prit sa tête entre ses mains.

Son téléphone sonna. Le Baron se leva tant bien que mal, les cheveux en désordre, les vêtements sales. Il ne s’était pas lavé depuis deux jours. Son ventre criait famine. La souffrance revint, accompagnée de ses regrets, sa tristesse et sa peur. Il redevint un faible humain, condamné à se plier aux dures règles que lui imposait son existence de pauvre mortel.

« Joue encore… Pitié…, supplia-t-il. »

Mais le pianiste ne l’entendait plus, il dormait. Le Baron chancela mais se rattrapa au bureau sur lequel était posé son téléphone. Mais il n’eut pas la force de décrocher. Le répondeur s’enclencha. C’était le Comte.

« Mon cher ami, j’essaye de vous joindre depuis deux jours. J’ai frappé à votre porte mais le majordome m’a dit que vous ne vouliez pas être dérangé. Je n’ai pas voulu insister, par politesse. Mais je m’inquiète pour vous ainsi que pour notre protégé… »

Le Baron tourna lentement sa tête vers le piano. De là où il était, il ne pouvait voir que les jambes et le dos du pianiste. Le reste était caché par un magnifique piano à queue en bois verni.

« … Je vais revenir vous voir demain. J’espère que rien de grave ne s’est produit. Ne sous-estimez pas le pouvoir de cette musique. Prenez soin de vous mon ami. »

La voix du comte se tut puis il raccrocha. Le Baron, complètement perdu, se laissa glisser au sol et ferma les yeux.


« Vous l’avez laissée filer, hurla le Directeur de la sécurité. »

L’Agent, penaud, leva les yeux vers le Directeur et tenta de se justifier :

« Je suis désolé m’sieur. Ça ne se reproduira plus, m’sieur.
- Ne sortez pas les violons, Agent Grives. Vous êtes fautif. »

« Agent Grives ? Appela le Directeur. »

Mais l’Agent n’était plus là. A la place se trouvait un magnifique stradivarius qui flottait dans les airs à quelques mètres de lui puis un archer apparut et dessina dans les airs une phrase que le Directeur ne prit même pas la peine de lire :

« Et maintenant on est cool ? »

Le Directeur de la sécurité tourna les talons et se précipita vers son bureau. Il composa un numéro et attendit que son interlocuteur veuille bien daigner répondre. Une voix, trafiquée, résonna dans l’appareil :

« Que me voulez-vous ? Je vous avais dit de me contacter à ce numéro qu’en cas d’extrême urgence.
- J’ai bien peur que c’en soit une, monsieur, balbutia-t-il.
- Racontez, ordonna la mystérieuse voix d’un ton sec.
- Le Classe-D que vous m’avez chargé de surveiller personnellement…
- Il serait mort si le Comité d’Éthique n’avait pas mis son nez dans nos affaires… Qu’y a-t-il ?
- EMOEC est arrivé et l’a enlevé, avoua avec peur le Directeur. »

Le silence se fit. Le Directeur tendit l’oreille et crut entendre un soupir étouffé. Il se crispa, attendant la suite. Il ne fut pas déçu :

« Vous souvenez-vous pourquoi vous êtes le Directeur de ce site ?
- Je m’en souviens bien… C’est grâce à vous, répondit-il avec terreur.
- Je suis très… déçu. Et s’il y a bien une chose que je n’aime pas… »

La voix inspira profondément, cherchant certainement à se calmer puis termina sa phrase :

« C’est être déçu. »

Le Directeur de la sécurité de l’un des sites les plus importants de Russie fut rétrogradé au rang de simple classe-D pour faute grave.

La voix appartenait à un homme dont les mains tenaient un dossier qu’il n’aurait jamais dû ressortir, pensant que l’histoire avait été classée. Mais il avait fallu que ce groupe d’intérêt s’en mêle.

Il regardait deux photos. On pouvait y lire les noms en-dessous des personnes photographiées :
« Andreï Barinov, porté disparu. » et « Sasha Aleïev, D-9034, portée disparue »


« Putain vous allez me dire où je suis ? »

Elle ne voyait rien, ses yeux étaient bandés. Désorientée, elle essaya de se repérer grâce à ses autres sens. Elle était assise sur une chaise. Elle pouvait entendre de l’eau qui coulait. Les lieux devaient être insalubres. Elle pouvait sentir une odeur de moisissure. Une cave peut-être ?

Quelqu’un lui retira son bandeau et quelle ne fut pas sa surprise de voir un agréable salon, richement décoré. Elle était sur un canapé confortable et devant elle, sur une table basse en bois veiné d’or, était posé un chocolat chaud.

« Mais c’est quoi ce bordel ? Murmura-t-elle. »

Mais où était passée la cave ? Était-elle devant une illusion ? Le canapé était aussi dur qu’une chaise, le chocolat chaud puait la moisissure et il y avait toujours cette eau qui coulait.

« Perturbant, n’est-ce pas ? »

La voix venait d’un homme d’une vingtaine d’années portant un sweat à capuche trop grand où était marquée en lettres blanches sur fond noir : « Ceci n’est pas un artiste. »

Elle déglutit puis demanda :

« Où suis-je ?
- Vous êtes chez moi. Je suis le Comte. Vous n’avez rien à savoir d’autre. »

Sasha regarda le jeune homme de travers. Il n’avait rien d’un Comte. Il détonait même carrément avec le paysage. Ou alors était-ce encore un mauvais tour de sa vision qui semblait altérée ? Complètement perdue, elle sentit la panique l’envahir. Le « Comte » le vit et lui donna la tasse de chocolat chaud.

« Allons donc très chère, calmez-vous. Vous n’avez rien à craindre tant que vous coopérez. »

Elle prit la tasse dans ses mains qui n’étaient pas attachées. Elle sentit alors le contact froid d’un verre. Elle but le contenu de la tasse et faillit le recracher. Elle avait été surprise par le goût insipide du chocolat. Ce n’était que de l’eau. Elle posa la tasse sur la table basse et regarda le « Comte » avec terreur.

Elle portait encore sa combinaison orange si reconnaissable. Des horreurs, elle en avait vues, elle les avait subies. Rien ne pouvait lui arriver de pire et même si ses sens étaient complètement désorientés, elle devait rester calme. Alors elle fit un violent travail sur elle-même puis s’obligea à respirer calmement. Le « Comte » vit qu’elle se calmait et sourit. Il s’affala sur le canapé, devant elle, puis commença :

« C’est au sujet de l’un de vos anciens… protégés. »

Sasha se rappela alors de son évasion-enlèvement… « Et maintenant on est cool ? ». Des artistes… Elle pensa immédiatement à Andreï et son cœur se gonfla d’espoir :

« Andreï ? Il est avec vous ?
- Avec l’un de mes amis, oui. Mais hélas, il semblerait que sa musique soit à double tranchant…
- Je l’ai étudié. Et oui, cette musique peut être dangereuse. »

Le « Comte » lui sourit puis s’exclama gaiement :

« Vous m’avez l’air de vouloir coopérer. C’est très bien… Très bien… »

Son regard se perdit dans le vide puis il se concentra à nouveau sur elle. Sasha haussa les épaules :

« La Fondation a détruit ma vie… Elle n’en a rien à faire des anormaux. Surtout ceux en liberté. Jamais je n’ai voulu abandonner Andreï, ils m’ont manipulée.
- Je vois. En effet, je vous imagine mal abandonner votre protégé.
- Est-il… Est-il sain et sauf ? Demanda-t-elle, inquiète.
- Il va très bien mais comme je l’ai dit, sa musique nous joue des tours, j’aurai besoin de votre aide.
- Tant que vous ne lui faites pas de mal, je suis votre homme. Enfin… Votre femme. »

Le « Comte » accentua son sourire puis se leva et se dirigea vers elle. Elle ne put contrôler un mouvement de recul mais, finalement, se laissa faire. Elle était son alliée, dorénavant. Il ne lui ferait pas de mal.

En effet, le « Comte » se contenta d’effleurer ses cheveux et un casque auditif transparent tomba sur le sol. L’eau s’arrêta de couler. Puis, il effleura sa joue et un masque tomba à son tour. Elle sentit l’odeur du chocolat chaud, elle sentit le canapé sous elle puis elle le vit. Le Comte. Un homme d’une quarantaine d’années, le visage lisse, impeccable dans son costume trois pièces. Connaissant les groupes d’intérêt, elle comprit :

« Vous n’êtes pas EMOEC, vous êtes les Gentilshommes.
- Cela nous arrive de travailler ensemble. Ils sont beaucoup plus… efficaces que nous lorsqu’il s’agit de faire un massacre. »

Il frissonna de dégoût tandis que Sasha se rappela de tous ces Agents tués. Étrangement, elle ne les regrettait pas, être classe-D l’avait endurcie et avait alimenté sa haine pour ceux qui dirigeaient dans l’ombre.

Le Comte l’invita à le suivre. Ils sortirent du salon. Le Comte, tout en marchant, s’indigna :

« Mais où avais-je la tête ? Vous n’allez pas rester habillée ainsi ! »

Sasha regarda d’un œil honteux sa combinaison orange. Elle n’était pas du tout assortie au décor. Le Comte continua :

« Bon. Nous verrons cela plus tard. Parlez-moi d’Andreï tandis que je vous mène à lui ainsi qu’à mon ami.
- Andreï Barinov, russe, trente-cinq ans. Il a toujours été exemplaire, très coopératif. Il n’y avait aucun problème notable à signaler.
- Et son… don ?
- Il est né avec une musique qu’il joue au piano. On avait remarqué qu’il ne pouvait vivre plus de vingt-quatre heures sans l’avoir jouée. Il montrait alors des signes de fatigue, une baisse de l’activité cérébrale ainsi qu’un vieillissement spontané de ses tissus. Lorsqu’il jouait sa musique, il redevenait jeune et bien portant.
- Nous savons tout cela. Non, ce que je veux savoir c’est si la Fondation avait remarqué un quelconque danger à ce qu’il joue cette musique.
- Cette musique est magnifique, je l’ai déjà entendue. Il l’avait jouée pour moi… »

La gorge de Sasha se serra tandis que le Comte souriait en coin. Il se tourna vers elle puis posa ses mains sur les épaules de l’ancienne classe-D :

« Dites-moi ce qu’il s’est passé ?
- La musique augmente le taux de sérotonine et de dopamine de celui qui écoute. »

Le Comte semblait sceptique. Sasha s’arrêta net et croisa les bras :

« Pourquoi vous intéressez-vous à un pianiste ?
- Ce n’est pas lui qui nous intéresse. Mais cette musique.
- Certains la qualifieraient d’universelle.
- Exactement ! »

Le visage du Comte ressemblait à celui d’un enfant excité qui venait d’ouvrir son cadeau de Noël. Celui de Sasha devint grave et elle le prévint d’un ton sombre :

« Peut-être qu’elle est universelle mais elle agit comme une drogue. Si vous l’écoutez trop, cela devient une addiction. Andreï ne peut survivre sans. Mais nous, oui.
- Cette musique guérit de tout !
- Mais vous en oubliez de manger, de dormir et dans certains cas plus graves, de respirer. Des classe-D sont morts à force d’écouter cette musique. L’entendre une fois est un délice. Les fois suivantes, vous prenez un énorme risque. Alors oui, vous connaissez un moment de béatitude, votre âme s’élève mais l’atterrissage fait mal, croyez-moi. C’est un fardeau, pas une bénédiction. Une malédiction, pas un don. »

Le visage du Comte se décomposa puis redevint aussi lisse que de la pierre :

« Cette musique, utilisée à bon escient, pourrait nous être utile. La musique adoucit les mœurs, c’est bien connu. Elle pourrait régler la guerre, la maladie, la mort.
- Vous allez au devant d’un drame si vous la faites écouter à tout le monde, d’un événement de type -K. Faites attention à v… »

Elle ne finit pas sa phrase. Un coup de feu retentit dans la vaste demeure. Le Comte écarquilla les yeux puis monta un imposant escalier quatre à quatre. Sasha le suivit, soudainement angoissée.

Ils arrivèrent dans ce qui devait être un salon de musique. Sasha vit alors un homme qu’elle reconnut, recroquevillé dans un coin. Elle se rua vers lui et le prit dans ses bras :

« Andreï ? Que s’est-il passé ? »

Son esprit, tourné vers Andreï, ne lui avait pas laissé voir ce que le Comte regardait avec horreur. Le Baron avait la tête posée sur les touches du piano. On aurait pu croire qu’il dormait à ceci près qu’une flaque de sang s’étalait sur l’instrument. Le pistolet fumait encore. Andreï murmura des paroles incompréhensibles. Sasha lui caressa les cheveux et le berça pour le calmer. Le Comte s’accroupit et se saisit de l’arme, complètement abasourdi. Il venait de perdre son ami.

Andreï se calma puis reconnut la personne qui le tenait dans ses bras :

« Sasha ?
- C’est moi, Andreï.
- Tu… Tu m’as abandonné. »

Sasha refoula ses larmes et dit d’une voix douce :

« J’ai voulu t’aider mais on m’a empêché de le faire. Je suis tellement désolée. »

Andreï la serra un peu plus contre elle et murmura :

« J’ai… Je n’ai pas voulu jouer pour lui. Il a voulu que je lui apprenne mais… »

Il cherchait ses mots. Ses paroles étaient entre-coupées de sanglots. Sasha continua pour lui :

« Mais c’est impossible…
- Il n’a pas supporté, compléta le pianiste.
- Il l’avait trop écoutée et en est devenu malade…
- Il s’est donné la mort. »

Sasha essaya de sourire mais le cœur n’y était pas. Qu’allait-il se passer maintenant ? Qu’allait faire le Comte ?

Ce dernier se dirigea vers eux, le pistolet toujours dans sa main. Il était perdu, les yeux hagards, ne sachant que faire pour la première fois de sa vie. Sasha se leva et aida Andreï à en faire de même. Elle se tourna alors vers le Comte, les larmes aux yeux, et le supplia :

« Laissez-nous partir. Vous ne pourrez jamais contrôler cette musique. »

Andreï posa sa tête sur l’épaule de Sasha et ferma les yeux, laissant les larmes couler. Le Comte jeta un bref coup d’oeil à son ami qui baignait désormais dans une mare de sang puis se tourna à nouveau vers eux.

« Cette musique aurait pu nous sauver.
- C’est la musique universelle. Elle apporte autant l’ordre que le chaos. La Fondation avait sous-estimé son pouvoir destructeur… Je suis désolée pour votre ami, dit doucement Sasha. »

Andreï se redressa et regarda d’un air suppliant le Comte :

« Je vous en prie, laissez-nous partir.
- Je… »

Le Comte ne parvenait plus à aligner deux pensées cohérentes. Tout ce qu’il voulait c’était donner un meilleur avenir à l’humanité. Il s’était trompé.

Sasha finit par dire :

« Si personne ne peut jouer cette musique, si nous ne pouvons pas l’entendre, c’est qu’il y a une bonne raison. Mais nous pouvons toujours l’écouter, elle est partout autour de nous. Il suffit d’être attentif. »


Il les avait laissés partir. Il leur avait même fourni un piano pour qu’Andreï puisse survivre. Où étaient-ils en ce moment ? Il n’en avait pas la moindre idée.

« Tant de souffrance, tant de peine… »

Il ne pouvait plus supporter sa condition d’humain, il se sentait à l’étroit dans son corps depuis qu’il avait touché à la perfection. Cette musique… Il ne s’en rappelait plus. Elle ne pouvait être apprise. Il avait brûlé l’autre piano, celui qui avait vu jouer Andreï pendant deux jours sans s’arrêter. Il ne voulait pas être tenté d’essayer de restituer la musique, ne voulant pas sombrer dans la folie comme son ami.

Des flocons de neige tombaient dehors. Il se leva et sortit, laissant le froid le mordre afin de se maintenir éveillé.

Les paroles de Sasha lui revinrent en mémoire : « Si personne ne peut jouer cette musique, si nous ne pouvons pas l’entendre, c’est qu’il y a une bonne raison. Mais nous pouvons toujours l’écouter, elle est partout autour de nous. Il suffit d’être attentif. »

Il ferma les yeux et ouvrit son cœur. Ce fut alors qu’il l’entendit. Elle était là, dans le souffle du vent, dans la douceur duveteuse de la neige, dans le ciel sans étoile, dans son propre cœur. Alors il atteignit la paix et son âme s’éleva.

Si chaque homme pouvait écouter cette musique, pouvait ouvrir son cœur, alors l’humanité serait plus belle.

Fort de cette découverte, il rentra et appela quelqu’un. Une vielle voix retentit :

« Comte ? L’avez-vous trouvée ?
- Oui, je l’ai trouvée. »

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