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Une section de stockage qui sentait un peu plus la rouille que les autres au sein du Site-77, un des plus vieux sites italiens de la Fondation, ça n’intéressait pas Ernesto. Ce qui l’intéressait un peu plus, c’était les odeurs ternes de forêts et de vents dans ce souterrain métallique et bétonné. Des odeurs figées, comme des cadavres flottant en l’air. De gigantesques plaques de métal orangées sur des longueurs d’étagères qui semblaient interminables pour l’enfant.

— Tu vois Ernesto, c’est un bateau qui a été démonté.

Ernesto acquiesçait. Il ne savait pas pourquoi son père l’avait emmené là. Il était fatigué.

— Tu sais pourquoi ?

Ernesto ne savait pas pourquoi. Les odeurs l’avaient intéressé, mais plus maintenant.

— Sur ce bateau, il y avait des gens. Ces gens, c’est ceux dont s’occupe papa.

— Des anormaux ?

Il y eut un bref silence. Ernesto connaissait trop bien ce mot, sans pour autant réellement saisir sa portée.

— Oui. Mais pas seulement. Des gens qui n’ont pas respecté les règles. Ils ont cru qu’ils pouvaient créer leurs propres lois. Tu sais ce qui arrive quand on essaie de créer ses propres lois. Hé bien, on s’isole des autres.

— Mais t’as dit qu’ils étaient plusieurs.

— Oui. Quand nous les avons trouvés, nous avons essayé de respecter leurs lois, à condition qu’ils respectent les nôtres.

— C’est bien, Monsieur Sicard il dit qu’il faut toujours respecter les autres.

Bien qu’il ne bougeait pas, Alban Tesson sembla s’effondrer un peu plus à l’intérieur. Cela ne se voyait pas, bien sûr. Mais Ernesto était tout de même mal à l’aise.

— M. Sicard a parfaitement raison. Mais tu vois, leurs lois étaient trop différentes, pas assez réfléchies. Nos lois, elles, sont vieilles et bien pensées, pour les autres surtout. Tu vois ce que je veux dire ?

Ernesto voyait très bien, mais se contenta d’hocher timidement la tête.

— Parfois, on ne peut pas s’entendre avec tout le monde. Ils vivaient sur ce bateau, sauf qu’il volait à travers les arbres. Et ils se sont rebellés contre nous, alors que je les avais protégés.

— Pourquoi ?

— Ils n’ont pas compris. Leurs lois étaient égoïstes, Ernesto. On ne fait pas la loi soi-même. Il y a des règles pour qu’il n’y ait pas de problèmes.

Son père fit une pause pour respirer, mais il n’y avait rien de plus à penser. Ernesto voulait juste partir.

— Papa a aussi cru qu’il pouvait faire sa loi, que ce qu’il avait fait était juste. Je les ai laissé faire, Ernesto. Mais la Fondation les a découverts. Ils étaient devenus méchants, ils ont… Ils ont tué des gens, Ernesto. Alors la Fondation a détruit leur bateau. Elle les a mis en cage. C’est en cage que finissent ceux qui pensent que la loi est inutile.

Ernesto ne répondit pas. Il ne connaissait pas cette sensation qui se diffusait en lui depuis ses entrailles et qu’il oublierait quelques heures plus tard, en dehors de l’entrepôt et autour d’un film en famille avec de délicieuses paupiettes de veau. Il ne s’en souviendrait pas, même le jour où il apprendrait le sens du mot terreur en classe avec M. Sicard.

Pour l’heure, l’odeur de fer du charnier de métal semblait émaner d’un tout autre élément qui se serait confondu avec les taches de rouille marron, et le père d’Ernesto serrait une dépêche du Comité d’Éthique dans ses mains.



— Docteur Tesson ? Je peux avoir une petite discussion avec vous ?

— Oui, sans soucis Antoine. Arrêtez juste de m'appeler docteur.

Ernesto Tesson marchait dans les couloirs. Des agents passaient en discutant gaiement, et cela suffisait à le faire sourire. Des pas claquant avec une douce rigueur sur le lino quadrillé se rapprochaient de lui en soufflant.

— Votre conférence était très instructive, je vous remercie d’avoir fait le trajet jusqu’à Kybian.

— Pas de problème. Je comptais faire un tour du côté de vos archives, de toute manière. Mais d’abord, manger.

— Vous avez besoin qu’on vous les indique ?

— Pas besoin, les plans disposés à l’entrée de la cafétéria me l’indiqueront. Mais c’est gentil de proposer.

— Comment pouvez-vous être sûr que–

— En 1920, la Fondation a rendu obligatoires les plans d’indication dans certains points névralgiques de chaque site de Catégorie Bêta, notamment dans les cafétérias. Et même si ces derniers n’indiquent visuellement que l’étage actuel, ils indiquent les directions des bunkers, des zones de confinement, des armureries et des zones de stockage. Et une curiosité administrative pas si curieuse que ça en fin de compte inclut les archives dans les zones de stockages, depuis 1897. Personne n’a jugé nécessaire d’y toucher.

Les pas s’arrêtèrent de surprise dans le couloir.

— Hé ben ! Vous n’êtes pas expert en juridique pour rien.

Ernesto souffla du nez. Il n’était pas « expert ». Il ne considérait même pas son doctorat comme une qualification significative. Un prétexte, vraiment.

— Rien de bien sorcier. Ça tourne autour de mon travail, ça m’amuse, et puis c’est important de savoir comment tout ça fonctionne. Quelles sont les règles. Croyez-moi, ça vous élimine bien des soucis.

Les chercheurs et agents arrivèrent à la cafétéria. Les cantiniers étaient armés et prêts à en découdre tandis que les plateaux s’entrechoquaient sur les rails. Ernesto prit son repas, passa son dessert et alla s’installer avec son collègue temporaire à l’une des tables disponibles, à côté du groupe d’agents joyeux qui les avaient dépassés plus tôt. Il passait une bonne journée, il avait tout le temps du monde pour fouiller les archives du site à la recherche de règlements perdus, de procédures particulières et d’exceptions pratiques aux protocoles. Du moins tout le reste de sa journée, ce qui lui suffisait amplement.

Un homme sprinta en hurlant vers eux.

Ernesto eut un mouvement de brusque stupeur, et aurait été terrifié par les yeux contractés de l’homme et ses mimiques faciales forcées si celui-ci ne s’était pas immédiatement éloigné en passant entre les tables pour sortir de la cafétéria. Il resta stupéfait, regardant à droite et à gauche pour ne trouver que des visages concentrés sur leurs conversations ou leur nourriture. Antoine le fixait.

— Vous en faites pas, il est comme ça depuis deux jours.

— Et qu’est-ce qu’il a, cet homme ?

— Vous en faites pas je vous dis. C’est un chercheur un peu excentrique, Kybian ne le garde que pour quelques expertises sur des bouquins anormaux. Entre nous, tout le monde s’accorde à dire qu’il est atteint d’un genre d’autisme très violent.

— Je comprends mieux. Mais tout de même, il court comme ça dans les couloirs depuis deux jours ?

— Non, souvent il disparaît à droite, puis court à gauche. C’est comme ça qu’il travaille, j’imagine.

Ernesto était préoccupé, autant par l’attitude anxiogène de l’individu que par le fait que sous le coup de la stupeur, il n’avait pas prêté attention à ce qu’il hurlait en traversant la cafétéria en ligne droite.

— Hé bien ? On a pas le droit de courir dans les couloirs, j’imagine ?

Bien qu’ayant saisi la plaisanterie, Ernesto dut se retenir de lui faire remarquer que oui, si l’on se… Mais peu importe. Il se força à sourire et planta dans ses betteraves.



Les Archives du Site-Kybian se révélèrent intéressantes, sans pour autant révéler de particularités exceptionnelles. Des petites boîtes pour de petites anomalies, tout autant de petites fiches et d'index d'avant la dématérialisation sur SCiPnet, des procédures spécifiques à la structure conservée de l'ancien groupement d'entrepôts souterrains, des origines un peu floues.

Ernesto continuait néanmoins, il n'avait rien d'autre à faire. Il devait bien avoir fait toute une étagère, ce qui était plutôt stupide et inhabituel. L'habitude et la raison lui auraient fait passer trois blocs d'étagères, fait vérifier un quatrième, puis changer de salle. Actuellement, il ne cherchait plus rien de particulier, plus rien qui éveille vraiment son intérêt. Il ne comprenait pas pourquoi l'incident de la cafétéria le troublait autant.

En fait si. Il ne voulait pas recroiser cet individu.



Ernesto était déçu. La journée s'était terminée plus vite que prévu, et il avait la dérangeante impression de ne pas l'avoir utilisée à bon escient. Il s'était laissé aller, il rattraperait son erreur demain. Il lui restait encore trois jours sur le site. Trois ? Ou deux ? Bon sang, il fallait qu'il aille dormir, l'heure filait trop vite. En quelques instants, il était couché.

Dans l'obscurité, loin au-dessus de lui, il lui sembla entendre un sifflement sourd, que son cerveau interpréta instantanément comme le fond diffus cosmologique, ou le rayonnement fossile, ce qui était étrange puisqu'encore à ce jour il ne savait pas vraiment si ce phénomène était réellement audible. Tout du moins, c'était l'absence du silence absolu.

Tout cela prit forme au-dessus de lui. Le bruit enfla, il s'inquiéta, puis fut pris de stupeur en voyant une gigantesque tumeur sonore exploser et imploser sur elle-même tout en même temps, dans des méandres impossibles, dévorant l'obscurité. Il entendit parler, hurler, chuchoter, de mille voix et de mille tons différents. Il n'écoutait pas, il n'arrivait pas à écouter et ne voulait pas, il ne le devait pas, il sentait que si le sens de ce cau– les sens de ce cauchemar atteignaient son esprit, il lui arriverait des malheurs. Son esprit était fermé, bien que tétanisé serait plus juste. Il allait craquer.

Il se réveilla. Il faisait toujours nuit. Son cœur résonnait rapidement dans son corps, il respirait difficilement. Il était sur le ventre et n'osait pas se retourner. L'obscurité était de retour, mais il lui semblait que quelque chose, ou quelqu'un, avait pénétré l'espace opaque de sa chambre. C'était ridicule et il le savait, mais il n'osait pas se retourner.

Excepté qu'il y avait bien quelqu'un pour une fois. Mais pour l'heure, ce quelqu'un se retirait alors qu'Ernesto retournait à un sommeil plus juste.



— … Sachez qu'en allant fouiller dans les archives de Kybian, et j'ai vérifié hier par moi-même, on retrouve la même base légale sur les documents les plus anciens. Nous avons établi précédemment au cours de cette conférence la nécessité parfois de réécrire tout un pan de la législation de la Fondation lors de la modification, l'ajout ou le retrait d'une unique loi. Cependant la base reste, et cette base vous la connaissez tous : Sécuriser, Confiner, Protéger. Si je pouvais prononcer les majuscules sur ces mots, croyez-moi que je le ferais. À l'exception de la création du Comité d'Éthique, les bases et les règles qui découlent de cette devise sont restées inchangées depuis la création de la Fondation, parce que nous avons fait de ces mantras une nécessité absolue. Une nation qui définirait une devise, comme ici en France avec le « Liberté, Égalité, Fraternité », risque au pire du pire un effondrement d'une part de son système si elle se montre laxiste sur ses principes. Si la Fondation se montre laxiste sur ne serait-ce qu'une des trois lettres qui la compose, c'est son intégrité puis l'humanité toute entière qui court à sa perte…



— Ernesto ? Vous avez l’air ailleurs.

Il était effectivement ailleurs.

— Excusez-moi.

Il reprit une bouchée. Elle n’était pas fameuse, et il espérait la prochaine plus goûtue.

— J’ai fait un sacré cauchemar cette nuit, mais je n’arrive pas bien à m’en souvenir. Ça m’a réveillé d’un coup, et ça il faut le faire.

— Mmh.

Antoine avait la bouche pleine et ne fit pas de commentaire plus étendu. Ernesto passa à autre chose.

— Dites, il va repasser, le fou d’hier ?

— Hein ? Pourquoi est-ce qu’il repasserait ?

— Hé bien… Oui, non, je me disais qu’il pourrait être régulier, mais au final… Et vous aviez l’air tous habitués…

— Ah oui ! Non, non.

— Très bien.



Ernesto avait la tête dans le brouillard. Il avait tenté de parcourir les archives de manière plus organisée, mais avait rapidement abandonné. Pour une étrange raison, sa nuit l’avait épuisé. Pour un cauchemar ? Il lui faudrait contrôler ses états d’âme pour qu’ils n’interfèrent pas dans son travail.

Il se retourna, regardant à droite et à gauche d’un air distrait. Il ne se sentait pas observé, mais il n’avait rien d’autre à faire. Enfin si, mais il n’en pouvait plus. Il referma le dossier de subvention de la branche locale de Zoologie Architecturelle et entreprit de s’extirper du hangar afin de se balader dans le Site-Kybian, sans autre but ou direction que de se calmer l’esprit.

Il se promena donc dans les couloirs, longtemps. Il cherchait une zone pour se changer les idées, un endroit plus original et intéressant que les longues traversées au lino brun ou les étagères infinies. L’architecture du site tenait plus du parking souterrain que du laboratoire de recherche, comme c’était le cas avec beaucoup de sites européens. La plupart avaient été construits dans d’anciens bâtiments abandonnés, là où les Amériques avaient bénéficié d’infrastructures toutes neuves lors de l’unification de la Fondation en… Mais peu importe.

Kybian était un ancien complexe d’entrepôts souterrains, difficilement datables, demandant un entretien minime. Les portes indiquaient sommairement des entrepôts, encore des entrepôts, plus d’entrepôts, C-12, C-13, C…

Ah non, c’était un bureau. Une porte sans numéro. Il poussa la porte avec prudence.

Une bataille sanglante faisait rage entre des odeurs de papiers de toutes sortes et celle de plantes qui jonchaient le sol, trois plants de tomates à première vue. Quelques-unes étaient pourries. Prêt à refermer la porte, une voix surgit de derrière lui.

— Je pense que vous devriez vraiment jeter un œil.

Il sursauta et se retourna.

— Oh ! Non d- vous m’avez fait peur.

— Je suis désolée. J’ai tendance à provoquer cet effet. Vous savez à qui appartient ce bureau ?

— Non ?

— Vous vous souvenez sûrement du chercheur qui courait dans les couloirs.

— Lui ? Honnêtement, ça ne m’étonne pas vu l’état dans lequel est la pièce.

— Ne le jugez pas trop promptement. Mais allez-y, fouillez un peu, il ne reviendra pas avant un moment.

— Fouiller dans le bureau d’un chercheur ? Certainement pas. Si les documents sur lesquels il travaille sont soumis à un niveau d’accréditation que je possède pas, c’est direction le conseil disciplinaire. Enfin, dans la réalité des choses, c’est plutôt un amnésique et au lit, mais pour laisser son bureau ouvert et dans cet état-là il risque le blâme.

— Je peux vous poser une question, Ernesto ?

— Allez-y, je m’ennuie comme un rat mort.

— Vous avez fait un rêve, la nuit dernière ?

Ernesto jaugea son interlocutrice avec une curiosité méfiante.

— Oui. Plutôt un cauchemar.

— Permettez-moi de vous confier ceci.

Elle lui remit un badge qu’Ernesto ne regarda pas tout de suite, trop concentré sur son interlocutrice. La situation était inhabituelle et il n’aimait pas l’inhabituel.

— Je sais que vous êtes réticent, mais je crois que vous devriez vraiment aller jeter un œil dans ce bureau.

— Jamais de la vie, vous m’entendez ? C’est interdit, et celui à qui il appartient a l’air un peu trop douteux à mon goût. Jamais de la vie je n’entrerais dans ce bureau !

Ernesto se demanda soudain pourquoi il criait seul en plein milieu de ce couloir vide, devant une porte fermée. Dans sa main, il y avait un badge. On pouvait y lire “Accréditations Temporaires de Niveau 4”. On pouvait aussi y lire “Division Antimémétique”.



Ernesto avait annulé sa troisième conférence, prétextant un motif de travail urgent. Il n'y avait pas de Division Antimémétique. C'était impossible. C'était impossible parce qu'Ernesto avait consulté de nombreuses archives numériques, et que les archives numériques ne faisaient pas sens. Il y avait des déplacements d'argent. Pas de Division Antimémétique. Des mutations anonymes. Pas de Division Antimémétique. Des protocoles de confinement. Pas d'anomalies. Parce que pas de Division Antimémétique.

C'était grave, très grave. Il y avait deux solutions. Soit la Fondation détournait des fonds pour un projet d'intérêt commun, soit quelqu'un d'autre détournait des fonds. Ernesto ne savait trop quoi en penser. Mais il avait autre chose à gérer pour le moment, car c'était déjà l'après-midi.



— Donc, Ernesto, si je comprends bien, vous dormez mal ?

— Oui, docteur.

— Bien, on va voir ce qu'on peut faire.

Le Docteur Anselme se concentra un instant sur son ordinateur. Les clics de sa souris apaisaient Ernesto, qui soupira discrètement en parcourant du regard le cabinet de l'Oneiroi. Ou Oneirologue ? Honnêtement, il ne savait pas. C'était un cabinet classique, apaisant, épuré, calme et clair. Parfait.

— C'est la première fois que vous consultez, donc. Levez-vous, nous allons passer au scanner.

Ernesto alla s'installer sous la coupole qui se referma lentement sur son crâne.

— Fermez les yeux et concentrez-vous sur une pensée, un objet ou un événement quelconque.

Ernesto obéit. Le scanner vrombit lentement alors que le Docteur Anselme tapait sur un gros clavier.

— C'est une bonne initiative, vous savez. De plus en plus d'anomalies se manifestent dans l'esprit humain et contaminent le personnel par des voies que nous ne maîtrisons pas très bien.

— Vraiment ?

— Eh oui. Vous n'avez pas idée d'à quel point les infections mentales se sont développées durant les vingt dernières années. Se faire dépister mentalement et oniriquement va devenir de plus en plus nécessaire dans les années à venir. Sympathique forêt, cela dit.

Ernesto comprit et eut un petit rire.

— Raté, je pensais aux archives du Site-77.

— Ah ! Zut, autant pour moi. Il y avait bien des feuilles et un sentiment d'apaisement. C'est cette courbe qui m'a induite en erreur.

— Quelle courbe ?

Il y eut un silence. Ernesto fronça les sourcils au-dessus de ses yeux clos. Il eut enfin une réponse.

— Peu importe.

— … Soit. Et donc, vous lisez tout ça à partir de courbes ?

— Certains motifs sont facilement discernables. Des sensations, des éléments récurrents d'une personne à une autre. La forêt, c'est une possibilité courante, je fais des hypothèses sur ce que je vois. Il y a un peu de mentalisme là-dedans. Vous pouvez ouvrir les yeux.

Ernesto revint s'asseoir au bureau du Docteur, attendant son verdict.

— Je n'ai pas trouvé grand-chose, en toute honnêteté. Il y a juste un ou deux détails qui me dérangent. Avez-vous des problèmes avec le fait que je vienne vous rendre visite dans votre esprit, Monsieur Tesson ?

— Ça dépend, non, pas vraiment.

— Je peux faire ça en local, c'est-à-dire ici sous anesthésie en deux heures, ou par voie naturelle cette nuit pendant que vous dormez. Je n'ai même pas besoin de vous avoir avec moi pour cette procédure, le scanner a récupéré votre identité onirique et je pourrais vous retrouver à partir de là.

— Je préfère cette nuit, si possible.

— Très bien, je note…

— Juste pour savoir, je vous fais confiance, mais qu'est-ce qui justifie cette procédure ?

— Disons que vous-même, vous allez très bien. Vous n'êtes infecté par rien, vous n'avez pas de problème particulier. Il y a juste un détail qui pourrait être lié à des attaques régulières d'un élément extérieur à votre esprit, tout du moins un élément qu'il considère comme extérieur.

— Il y a une différence ?

— Oui, parce que dans le meilleur des cas il peut s'agir d'une partie de votre inconscient refoulée qui tente de refaire surface, et le cerveau tente de la rejeter comme on rejette une greffe. Rien de grave, vraiment, mais si on ne prend pas de précaution on peut s'exposer à certains dangers.

— Mmh.

— Ne vous en faites pas, nous savons traiter n'importe quoi de nos jours. Il suffira de renforcer certaines défenses de votre esprit comme on renforce des défenses immunitaires.

— Bon. Très bien. Dans ce cas…

Ernesto se leva de sa chaise.

— À cette nuit, docteur !



— Avez-vous des problèmes avec ceux qui ne respectent pas l’autorité ?

— Hein ? Hé bien, je, euh, je ne sais pas.

— Hé bien je vous le dis. Je ne vais pas rentrer dans votre intimité, mais si vous voulez retrouver le calme de vos nuits, il va falloir vous réconcilier avec le passé.

— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?

— Que c’est relativement une bonne nouvelle. J’ai ausculté vos rêves cette nuit, et j’en retire un traumatisme léger que vous avez sûrement oublié avec le temps. Réfléchissez bien, vous n’avez pas une certaine aversion pour tout type d’insubordination ? C’est quelque chose qu’on observe plus couramment chez les enfants ayant grandi avec des parents au sein de la Fondation. Il y a quelques études sociologiques qui prennent en compte ce contexte depuis ces dernières années, mais je ne vais pas vous embêter avec ça.

— Non, non, ça peut m’intéresser, dites toujours.

— Je vais vous noter les références sur un papier plutôt, ce sera plus simple.

— D’accord. Vous êtes certain que c’est tout ?

Il y eut un silence plus long que prévu qui aurait mis mal à l’aise Ernesto s’il n’avait pas interprété celui-ci comme issu de la concentration du Docteur à noter les références. Excepté qu’il s’était figé et avait cessé d’écrire.

— Non, rien de plus !

Ernesto s’empressa de prendre le post-it, de saluer le Docteur Anselme et de sortir en mettant de côté le fait que tous les meubles avaient été déplacés dans son cabinet depuis hier.



Il fallait rendre cette carte, mais comment ? Aucun service de dépôt n’accepterait une carte d’une division de recherche qui n’existait pas.

Aussi l’objet d’inquiétude d’Ernesto traînait sur son bureau provisoire. En plus de vingt ans d’études du système juridique de la Fondation, il n’avait jamais vu ça. Oui, il se souciait de l’intégrité morale et juridique de la Fondation.

Qu’y a-t-il de mal à cela ? Rien, mais il devait l’admettre : oui, les déviances lui faisaient peur. Dans un monde d’anormal, toute déviance peut entraîner le chaos et la mort. S’il avait vécu une vie normale, il n’aurait pas, il n’aurait jamais…

N’est-ce pas ?
























Non.
















Bon, d’accord.








D’accord, d’accord.

Mais juste pour cette fois. Allez.



La porte sans numéro n’était pas particulièrement menaçante, délabrée, ou différente des autres. Simplement, elle n’était pas numérotée.

Ernesto s’avança dans la pièce. Les feuilles éparpillées l’étaient d’une toute autre manière. Il semblait qu’il y avait de l’activité par ici.

— Y’a quelqu’un ?

Ernesto avança vers une seconde porte, incertain de si la phrase provenait de sa bouche ou de l’autre côté de ladite porte. Il n’y avait aucune raison de se sentir aussi mal.

La porte s’ouvrit. L’homme qui criait en courant passa une tête timide, bien moins terrifiant que dans ses souvenirs. Ernesto reprit ses esprits et sa contenance.

— Vous êtes bien le Professeur… Finalis ? Je ne me trompe pas ?

— Oui ? Oui, c’est moi, c’est ça.

Le Professeur Finalis ouvrit la porte.

— Je suis le Docteur Ernesto Tesson, j’effectue actuellement des recherches sur une division spécifique de la Fondation, la Division Antimémétique.

— Ah ! Oui, il n’y a pas de Division Antimémétique.

La phrase avait été prononcée sur un ton… Pas naturel, pensa Ernesto.

— Je vous demande pardon ?

— Pas de soucis… Euh, non, je veux dire, c’est une formule, il n’y a pas de Division Antimémétique.

Ça y est. Ernesto se sentait de nouveau mal. Il sentait venir les problèmes. Tentant le tout pour le tout, il mit carte sur table. Le Pr Finalis observa cette dernière sans vraiment la voir.

— Alors je veux bien que vous m'expliquiez l’existence de ceci. C’était devant votre porte.

Le Pr Finalis s’illumina soudain, attrapant la carte avec précaution. Il dévisagea Ernesto avec des yeux fous.

— Où av- oui non très bien- devant ma port- ? C’est invrai- trop génial !

— Calmez-vous, s'il vous plaît.

L’ordre était vain et sonnait pitoyable, mais Ernesto n’avait pas mieux. Il avait les mains moites, il avait mieux à faire, il aurait dû trier les archives, il aurait dû donner des conférences, il aurait dû suivre son planning, il aurait d-

— Vous allez bien, Docteur Tesson ? Vous êtes tout pâle. Tenez, asseyez-vous.

Ernesto se laissa faire. Le Professeur Finalis alla fermer les portes, et s’assit devant lui sur le bureau, en prenant bien soin de trier les feuilles pour se faire de la place. Trier, pas pousser. Voilà qui faisait tout de suite plus preuve de professionnalisme. Ernesto se détendit et le Professeur prit une grande inspiration.

— Je me présente un peu mieux. Je suis le Professeur Finalis, consultant en anomalies narratives, technicien de l’ASIA et chercheur au Département de Pataphysique.

— Enchanté.

Ce n’était toujours pas vrai, mais c’était un peu mieux. Ernesto poursuivit.

— Et qu’est-ce que vous pouvez me dire sur la Division Antimémétique ?

— Je ne sais pas, j’imagine qu’elle ne doit pas exister. Ou plutôt je ne dois pas pouvoir imaginer qu’elle existe.

Ernesto abandonna tout espoir et se massa le front. Le Professeur Finalis se mit à balbutier aussitôt. Il devait avoir l’habitude qu’on ne le comprenne pas toujours, se dit Ernesto qui se sentit un peu moins seul.

— Anti, qui peut être compris comme opposé de ou opposé à, et mémétique, transmission évolutive des informations, issu du grec ancien mímêma, ou ce qui est imité. Des informations et des idées difficiles ou impossibles à comprendre ou conceptualiser. Une Division d’anomalies dont on ne peut pas se souvenir.

Tiens, ça faisait un peu sens, maintenant. Ernesto se risqua à poser une question.

— Et pourquoi vous aviez l’air si heureux, tout à l’heure ?

— Eh bien, je travaille sur un projet très intéressant en ce moment, et le genre d’informations auxquelles me permettrait d’accéder cette carte sont tout ce qu’il me manque.

— Et votre niveau d’accréditation, qu’en est-il ?

Le Professeur Finalis se fit tout penaud.

— C’est vrai, c’est vrai. Je vais soumettre une requête à ma superviseure, je suis sous tutelle B.

Voilà qui était tout à fait raisonnable pour un individu aussi chaotique. Après tout, c’était un membre de l’ASIA. Il ne devait pas plaisanter avec l’administration.

— Bon, hé bien, heureux d’avoir pu vous être utile, Pr Finalis.

— Vous voulez que je vous fasse parvenir un retour de la situation de cette carte ?

Décidément, c’était presque trop.

— Oui, je vous remercie. Sur ce, je dois vous laisser, j’ai encore plusieurs archives de Kybian à visiter.

Ernesto se leva, serra la main du Pr Finalis comme pour balayer ses aprioris et sortit du bureau. Finalement, pour peu que le protocole soit respecté, il n’avait pas de problème avec les déviances de quelque sorte qu’elles soient. C’était nécessaire, la déviance. Enfin un peu, juste un peu.

Tout allait pour le mieux. Le Pr Finalis, qui n’avait rien répondu, prostré en refermant la porte, laissa échapper quelques mots qui brisèrent tout espoir.

— Arrêtez avec ça, tous. Ici c’est Zayin, pas Kybian.

La porte claqua sur les couloirs froids de l’aile Ouest du Site-Zayin.










Hein ?







Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ? On était bien à… Enfin…




Sur quel site est-ce qu’il se trouvait ? Il avait étudié rapidement les sites de France avant son voyage, Kybian et Zayin étaient parfaitement opposés, l’un d’archives et de stockage et l’autre armé et dangereux.

Et pourtant le lino brun, les murs bétonnés et les grillages de fils électriques au-dessus de sa tête lui mettaient le doute. Mais c’était absurde, on était à… à…

Ernesto se souvint. Il se souvint qu’il avait un mal fou à se concentrer sur les archives. Il se souvint qu’il n’avait rien appris qu’il ne savait déjà. Il se souvint qu’il ne se sentait pas à sa place, que peu de monde se trouvait à ses conférences. Il ne savait pas si tout était lié, mais…

Des anomalies dont on ne peut pas se souvenir, qu’il avait dit. Est-ce que… Est-ce que c’était lié ? Est-ce qu’on lui faisait une mauvaise blague ? Est-ce qu’il devenait fou ? Il était en colère et ne se sentait pas bien du tout, suintant et tremblant. Il fallait qu’il mange quelque chose, qu’il boive. Ou pas. En fait, il fallait qu’il aille vite faire quelque chose de normal et d’habituel. Mais il avait désormais peur de tomber sur quelque chose d’inhabituel au détour d’un cou-

Il y avait quelque chose au sol dans son champ de vision. Il tourna lentement la tête, prêt à bondir. Antoine, son compagnon de la cafétéria, rampait au sol. Il releva la tête vers lui et sourit, tout naturellement.

— Docteur Tesson ! Je vous cherchais. Il y a de la nouvelle viande à la cafétéria, c’est un délice.

Son cœur allait exploser, mais Ernesto se mit à courir. Peu importe une blague ou une attaque, il lui fallait fuir. Fuir au plus vite. Ce site et ses habitants ne tournaient pas rond. Même si le site tout entier l’avait trompé, l’architecture était immuable. Ernesto fit une crise de panique, tomba dans les pom████████████████████████████████████████████████████████████████████

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█████████████████, Ernesto reprit lentement conscience et ouvrit les yeux avec précaution.

— Monsieur Tesson ? Vous m'entendez ?

Ernesto se souvint et s'agita au rythme des oscilloscopes. Le médecin essaya de le calmer.

— Du calme, monsieur. Il y a eu une brèche de confinement sur le Site-Zayin. Vous avez été extrait à temps et ne présentez aucune contamination. Vous êtes au Site-77.

— Votre badge, je veux le voir, montrez-moi votre badge.

L'infirmier sortit sa carte d'accès de son pantalon et la tendit à Ernesto. Celui-ci se concentra un long temps sur celle-ci, comme pour s'assurer que les deux 7 côte à côte n'étaient pas des illusions. Il rend finalement la carte à l'infirmier et soupira.

— Que s'est-il passé ?



Ernesto fit de longues démarches administratives afin de comprendre. On se décida enfin à lui expliquer ce que la Fondation savait. Juste après, Ernesto prit un amnésique, très sûrement parce que la procédure l'exigeait.

Et puis la Fondation commença à liquider les anomalies conscientes.



— Désolé, Madame.

— Ne le soyez pas.

— C’est la procédure qui–

— Ne le soyez pas, je vous dis.

La Directrice du Site de Confinement Humanoïde 27 ne semblait pas être affectée par la nouvelle. Ernesto voulait qu’elle le soit, désespérément. Il fallait qu’elle le soit, tout cela était… Injuste, mauvais, peu importe. Mais cela faisait trois directeurs de site auxquels il rendait visite, et les trois étaient restés impassibles. Ernesto savait que c’était nécessaire. Il ne comprenait pas pourquoi, mais si les O5 l’avaient décidé, c’était pour le bien de l’humanité.

— Vous êtes ici plus tôt que prévu.

Ernesto était honoré et nerveux. La Directrice Ridley était une pointure de la Fondation, dont on disait qu’elle connaissait parfaitement les lois et même qu’elle aurait pu être O5 il y a longtemps. C’était sûrement faux, mais pas improbable.

— Je vous demande pardon ?

— On vous a chargé d’être le facteur humain d’une mesure de niveau 7 selon le Second Code. Deux mails envoyés, une réunion d’information et un émissaire afin d’être certains d’appliquer une vraie mesure. Vous savez ce que ça veut dire ?

— Oui. Les missions premières de la Fondation sont compromises.

— Sécuriser, Confiner, Protéger. Tout un site est devenu fou et il est de source sûre que cette attaque a pour origine un regroupement conscient ou inconscient d'individus anormaux au sein des mondes de l’esprit et du rêve. Oneiroi est utilisé comme une arme.

— Je sais tout ça.

— Vous êtes chargé de l’Italie, hors Surintendance S5. Vous avez visité et mis en application la procédure dans deux sites, mais vous êtes en avance. Laissez-moi vérifier quelque chose.

Elle parcourut son ordinateur en silence et eut un petit sourire en coin.

— Voilà. Je m’en doutais. Vous n’avez pas suivi la procédure. Plutôt, vous en avez oublié une partie.

Oh non. Il fallait corriger ça, et au plus vite.

— Quelle partie ?

— S’assurer de l’exécution de cette dernière. Venez, suivez-moi.



La salle de surveillance n°4 pouvait s’occuper au maximum de 35 cellules. Tous les écrans étaient allumés. Deux gardes étaient à leurs postes. Tout le site était aux aguets.

— Je tiens à vous rassurer. Nous n’allons pas perdre notre travail, simplement être réformés. Les sites de confinement pour humanoïdes sont voués à disparaître.

— Pourquoi vous me dites ça ?

— Vous aviez l’air un peu nerveux à l’idée de nous annoncer la nouvelle. Nous avons eu le temps de nous préparer.

— Je sais, je sais… C’est juste que… Détruire ce type d’anomalies…

La Directrice soupira.

— Oui. Oui, c’est vrai. Sans compter que c’est tout un pan de la recherche qui va disparaître.

Elle posa sa main sur l’épaule d’Ernesto. Ce dernier aurait dû se sentir réconforté, mais la main tremblait. De manière plutôt inhabituelle cela dit, mais il n’eut pas le temps de réfléchir à la question puisque la directrice sortait déjà son portable et s’avançait vers les gardes assis autour des moniteurs.

— Combien de temps avant l’application de la procédure ?

— Vingt-six secondes.

Ernesto parcourait les moniteurs. Il y avait de tout, beaucoup de formes humanoïdes, d’êtres vivants, mais aussi des objets, des formes inanimées. C’était à peu près tout. Tous étaient parfaitement tranquilles, ou ennuyés, ou quoi qu’une balançoire puisse ressentir. Elle avait l’air de s’amuser, en se balançant de plus en plus vi–
Écrasée par un concasseur hydraulique.

Incinéré sous très hautes températures.

Entrée en résonance jusqu’à explosion.

Évacué par du personnel du site. Direction le Département de Réduction de Pollution Atypique.

Gazés, pour la plupart.

Ernesto était figé, avait besoin de se sentir un peu confortable derrière les écrans. Seuls les gardes avaient des casques pour surveiller le son des cellules, une par une. C’était déjà ça d’épargné.

Ceux qui pouvait hurler hurlaient, ceux qui ne pouvaient pas pleuraient, ceux qui ne pouvaient pas démontraient une intense douleur et terreur sur leurs visages, ceux qui n’en avaient pas se contorsionnaient dans une souffrance palpable et interminable, ceux qui ne pouvaient rien de tout ça étaient livré à eux-mêmes. Les gardes allumaient les micros.

— Faites venir un démonologue et un informaticien dans la cellule de 1857, appliquez une procédure de formatage complet de l'objet, les incinérateurs sont surchargés.

— Des sédatifs lourds dans le gaz de la cellule de 187, elle nous fait une sacrée crise de panique.

— Est-ce que vous pouvez réétudier la proposition d'élimination de 1915 ? Non, ça ne marche pas du tout pour l'instant.

— Je ne vois pas de changements dans la cellule de 2017. Je veux un retour sur l'avancée de la procédure, n'oubliez pas que son anomalie la place en première ligne des priorités.

— Une équipe de nettoyage pour la cellule de 3026.

— C'est terrifiant, je sais. Mais c'est nécessaire.

Ernesto se retourna vers la Directrice qui avait prononcé cette phrase. Enfin un prétexte pour s'arracher des moniteurs. Elle poursuivit.

— Le Comité d'Éthique n'a pas eu son mot à dire. Il a été temporairement suspendu, et l'a très bien compris. Le Comité rentre parfois en contradiction avec les missions primordiales de la Fondation. Vous savez pourquoi il a été créé, n'est-ce pas ?

— Oui. Il fallait vérifier où la Fondation pouvait être morale. Où elle pouvait faire preuve d'humanité.

— Le cas des anomalies conscientes a toujours été… Compliqué. Encore plus quand il s'agissait d'êtres humains. Ce doit être le plus gros sacrifice éthique depuis…

Elle ne chercha pas à compléter sa phrase, la terminant dans un soupir. Ernesto se risqua à une remarque.

— Je ne pense pas que ce soit nécessaire de classer les sacrifices éthiques.

La Directrice eut un sourire triste et ne répondit pas.



Ainsi, le Comité d'Éthique n'avait pas réagi. Ernesto avait cherché : pas la moindre révolte, on leur avait dit ce que les O5 savaient et ils avaient tous marché au pas. Toute la Fondation marchait désormais dans la même direction, tous savaient une chose et une seule : les anomalies contre-attaquaient dans leurs esprits et il n'y avait plus qu'à les éliminer.

Ernesto était ennuyé. La situation lui était trouble : suivre les ordres était la seule solution viable, sans quoi la mort serait relâchée sur le monde.

Il fallait sécuriser.

Il fallait confiner.

Il fallait protéger.

Mais actuellement ?

Ils ne sécurisaient plus, ils se renfermaient.

Ils ne confinaient plus, ils détruisaient.

Ils protégeaient toujours, mais s'ils continuaient à tuer des êtres humains un peu trop anormaux, ils n'y aurait bientôt plus grand-chose à protéger. Le Comité d'Éthique s'effondrerait, et l'on retournerait alors à l'âge noir d'avant la Septième Guerre Occulte.

Non…

Pff. Non.

C'était ridicule. Il connaissait très bien le fonctionnement de la Fondation. Il n'était personne, et il y avait tellement de personnes plus compétentes et plus informées au-dessus de lui. Des Directeurs, des chercheurs de Niveau 4, des O5. Tout le monde était d'accord et résigné. Personne n'était fou. Lui seul se sentait perdu et oppressé dans toute cette histoire. Il fallait qu'il se ressaisisse, c'était une période noire pour la Fondation, et s'il y avait eu une autre solution, on l'aurait cherchée et appliquée.



La tumeur revenait. Peut-être toutes les nuits. Avant, cela ne le réveillait que rarement, et peut-être oubliait-il qu'il l'avait croisée au réveil. Mais de plus en plus, elle hantait ses rêves. Toujours la même chose, l'obscurité, le silence, presque le silence, et de ce "presque" explosait une infâme tumeur de chaos et de bruits.

Pas exactement du bruit. Le bruit est un son insensé, un son qui ne transmet pas trop d'informations. Ce bruit, c'était l'extrême inverse. Trop d'informations, trop de choses, tellement que l'on en perdait le sens. Un ordre qui s'effondrait sur lui-même, une infinité de voix qui récitaient une infinité de phrases et donc une quantité astronomiquement infinie de sens qui s'entrechoquaient.

Mais Ernesto bloquait tout cela. Il faisait la sourde oreille en dépit du fait qu'il n'y ait aucun silence entre les mots, tentait de percevoir l'obscurité quand ses songes l'irradiaient de ce son palpable et violent.

Sur toute la planète, quelques milliers seulement résistaient comme Ernesto. Les autres allaient tous succomber, si ce n'était pas déjà le cas.



Il y avait une foule regroupée dans le Hall 2 du Site-77. Elle était plutôt agitée, et non pas que ce fût contraire à un quelconque règlement, mais c'était peu sain d'avoir des foules en colère dans un environnement de travail. Ernesto prit les devants et poussa la foule pour se rendre en son centre, en les invectivant au calme.

En arrivant au centre, il tomba sur un chercheur à genoux, en face de lui un agent de la Force d'Intervention Epsilon-6, "Les Idiots du Village". Tout du moins était-ce l'écusson d'Epsilon-6, mais Ernesto soupçonnait plutôt une couverture d'Epsilon-11, qui paraissait plus logique dans le contexte actuel.

— Bastien Varaigne, vous entrez en contradiction avec l'ordre d'exécution 99.

Bastien Varaigne pleurait trop pour répondre, ce qui enlaidissait drastiquement son visage. De toute manière, sa réponse n'était pas attendue. Ce fut Ernesto qui s'en mêla.

— Excusez-moi, je pourrais savoir pourquoi vous menacez ce chercheur en plein milieu du Hall ?

— Il contrevient à l'ordre 99, j'ai pourtant été clair.

— Je ne vois pas en quoi.

— C'est un thaumaturge.

Ernesto fronça les sourcils. Il avait un peu l'impression que le ton de la réponse visait à le faire passer pour un demeuré.

— Je vous demande pardon ? La thaumaturgie est une discipline, sauf erreur de ma part.

— Oui, simplement, Bastien Varaigne ici présent a des prédispositions pour la thaumaturgie.

— Des prédispositions ?

Ernesto tenta de ne pas sortir de ses gonds.

— Alors quoi, le prochain qui déboule avec un peu trop de capacités psychiques, on lui colle une balle entre les deux yeux ?

— Oui.

— Ce chercheur a des droits. Il doit passer devant un tribunal interne, peu importe la raison de sa contravention.

— Mes ordres viennent de plus haut, docteur. N’interférez pas. Nous devons sécuriser, nous devons confiner, nous devons protéger.

La devise lui fit trois coups de poignards successifs. Il se rendit compte soudain qu’on le dévisageait étrangement.
Non.
On le regardait comme s’il était un problème, un grain dans la mécanique si bien huilée de la Fondation, une mécanique plus vieille que lui dont il osait invoquer les lois pour tordre la mission.
Non. Non.
Il empêchait un membre de FIM d’accomplir sa mission, une mission qui ne le concernait en rien et sur laquelle il n’avait ni connaissance, ni compétence.
Non non non non non.
Il y avait une foule en colère, un homme avec un pistolet et un imbécile qui tentait de sauver la vie d’un homme un peu trop anormal. Un homme qui malgré lui pourrait menacer beaucoup d’innocents.
Non non non non non non non non non non non pas possible.
Il fit l’erreur de regarder vers l’homme en joue. Ses larmes s’étaient arrêtées et il le fixait avec espoir teinté de terreur.
Non par pitié non.

Pas ça.
















— Excusez-moi, mais je tenais simplement à vous faire remarquer que ce genre de mission gagnerait à être exécutée plus discrètement.

Il marcha hors du cercle.

Il y eut un coup de feu.

La foule se dispersa sans un bruit.

Il marcha plus vite, de peur de devoir croiser un des visages de cette foule. De peur de devoir voir sur leur visage ce qu’ils en pensaient.

Il avait besoin de pleurer, mais il ne savait plus très bien pour quelle raison.



— C’est donc ici que vous étiez caché ?

La voix était en colère, mais faisait de son mieux pour rester calme. Ernesto se retourna vers elle. Il avait des cernes et faisait de son mieux pour ne pas lâcher les dossiers qu’il tenait dans les mains. Il avait décidé de faire un tour aux archives légales du Site-77, en espérant plus se rassurer sur la situation que de trouver de réelles contradictions dans la manière de procéder de la Fondation. Il n’y en avait pas. Il le savait. C’est lui qui avait constitué en partie ces archives.

— Excusez-moi, on me cherche ?

— Oui, je vous cherchais.

— Je ne suis pas sûr de… Je vous connaîs ?

Elle lui tendit une carte d’accès de Niveau 4 estampillée du logo de la Division Antimémétique. Des souvenirs se profilèrent derrière la brume de son esprit.

— Je… La Division Antimémétique ? Je vous connais, j’ai déjà… Je crois que j’ai déjà parlé avec vous. Alors cette division existe bel et bien ?

— Il faut que vous utilisiez cette carte, Ernesto.

— Impossible. Les cartes d’accès de Niveau 4 sont bloquées par une double restriction. Il me faudrait un mot de passe.

— Pas celle-ci. La Division Antimémétique s’est faite oublier par la Fondation, et les technologies que nous utilisons sont rarement à jour. Il y a des PC de troisième génération aux sous-sols, ils liront la carte sans le moindre mot de passe. Arrêtez de vous chercher des excuses.

— Je ne me cherche pas des excuses, c’est interdit, c’est tout.

— Quelque chose va se produire et j’ai besoin de votre aide, Ernesto Tesson. Quelque chose s’attaque à la structure même de la pensée humaine et vous êtes l’un des seuls que j’ai trouvé qui résiste encore à cette chose. Dans mon état, je ne peux pratiquement rien faire.

Ernesto Tesson la dévisagea avec incrédulité, sans vraiment pouvoir se souvenir de son visage.

— Vous êtes complètement folle.

Il se ressaisit. Peut-être était-ce lui qui était fou, à parler dans le vide au milieu de ces archives.



Ernesto marchait dans les couloirs.

Ernesto marchait dans les couloirs.

Il s’arrêta. C’était étrange, il avait l’impression d’être déjà… Non, pourtant. Sûrement un effet de déjà-vu.

Il traversa le Hall 2. Une tache de sang séché était toujours au sol. Il s’approcha du concierge juché sur son balais, qui contemplait la traînée marronnasse.

— Dites-moi, vous ne pourriez pas nettoyer cette tache ? Ça fait désordre un peu.

Ernesto dévisageait le concierge avec agacement et consternation. Ce dernier était parfaitement calme.

Le principal problème, c’était que la phrase avait été prononcée par le concierge.

— Ben oui, franchement, quand on rentre dans une pièce on repart avec quelque chose. Ça débarrasse.

— Vous vous moquez de moi ?

Le concierge haussa un sourcil. Ernesto partit sans répondre, furieux.

— Vous avez de la chance que je la trouve jolie, cette tache !

Il accéléra le pas.

Ernesto marchait dans les couloirs.

Quelque chose n’allait pas.

Il sortit dans la cour sud du site, continuant son chemin vers l'ascenseur du bâtiment 77-F.

Un véhicule de transport vint s’écraser dans le mur adjacent, projetant de nombreux débris. Ernesto se retourna vers celui-ci. Le passager était inconscient. Les airbags se dégonflaient et le conducteur lui faisait signe en souriant.

— Oups, désolé monsieur ! Faites attention, on fait quelques tirs balistiques, évitez de rester sur le pas de tir.
Plusieurs véhicules étaient hors service et les murs du site étaient en train de céder. Des agents étaient assis à cheval sur leurs fusils d’assaut.

— Commandant, celui-ci aussi est HS, j’avance pas d’un centimètre.

— Essayez de démonter et remonter pour voir.

Il y eut une salve de tirs perdus.

— Ah ! Je tiens un truc, peut-être la marche arrière !

Ernesto fit donc marche arrière, manquant de tomber tant ses jambes avaient du mal à le soutenir.

— Est-ce que je peux tester les mines un peu ?

Ernesto ne marchait pas dans les couloirs.

Il avait mal à la tête, il avait peur. Il poussa une porte.

La serre anormale était en plein chaos. Un véhicule de combat en avait déchiré un pan, et les botanistes étaient en train de manger les plantes. L’un d'eux était en train de s’étouffer, ou se dessécher, difficile à dire. Le temps qu’Ernesto lui porte assistance, il était déjà mort. Il courut à travers la serre, ignorant une chercheuse qui faisait un ange avec son corps dans la terre, l’air parfaitement concentré, son assistant prenant des notes.

Les alarmes du site venaient de se lancer. Il vit passer des gardes, moins que d’habitude mais suffisamment pour le rassurer.

— Code bleu, je répète, code bleu. Déconfinez toutes les anomalies du premier étage, il faut nettoyer les cellules.

Ernesto courait comme un dératé. Du calme, un ascenseur, il fallait trouver un ascenseur. Descendre, se cacher. Se calmer.

Un agent vint le rejoindre dans sa course, visiblement paniqué.

— Putain de merde, qu’est-ce qui se passe ?

— Aucune idée, je… C’est comme à Zayin.

— Le site français qui est devenu complètement fou ? Oh merde, il faut prévenir du monde.

— Les balises, il faut envoyer un signal de détresse. Ils sont en train de libérer les anomalies du premier étage.

— C’est la cata, en gros… Attendez !

Ils arrivaient à une intersection. Tout était beaucoup trop calme.

— Laissez-moi vérifier qu’il n’y a aucun problème.

L’agent se colla contre le mur, avançant lentement vers l’angle, et lécha celui-ci longuement.

— Ok, aucun problème, on peut y aller.

L’agent s’engouffra dans le couloir tandis qu’Ernesto le suivit à distance, perturbé. L’agent courut vers une autre agente qui était en train de sécuriser une machine à café avec son corps.

— Bonjour, Alfonzo !

— Putain de merde, qu’est-ce qui se passe ?

Tout était beaucoup trop calme.

Ernesto commençait à avoir la nausée. Il marcha sans savoir où aller, ne pensant qu’à sa survie. Il trouva enfin un ascenseur, et s’engouffra dedans aussi vite qu’il s’engouffra dedans. La Directrice du Site-77 vint à sa suite et les portes se refermèrent sur la Directrice.

— La Lune Noire hurle-t-elle ?

— Il faudrait la voir pour y croire.

Il n’avait jamais été si heureux de donner cette phrase d’identification toute faite quand on lui demandait la phrase. C’était à peu près tout ce à quoi il pouvait s’accrocher maintenant qu’il n’avait plus grand-chose à quoi s’accrocher. La Directrice se mit à parler avec sa voix dans sa bouche en utilisant des mots.

— J’imagine que je peux vous faire confiance, vous avez l’air terrifié et à peu près pour les bonnes raisons.

Après sa rencontre avec l’agent, Ernesto ne pouvait pas en dire autant pour l'instant puisqu’il avait léché les murs et que la Directrice pouvait très bien lécher les murs même si elle ne l’avait pas encore fait car elle aurait tout aussi bien pu faire autre chose d’étrange comme lécher les murs.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Le scénario de Zayin est en train de se reproduire sur une échelle inconnue. Peut-être quelques sites de la Fondation, peut-être bien plus.

Ernesto ne marchait pas dans les couloirs.

— Mais… Et l’ordre d’exécution 99 ? C’était une erreur ?

— Oh, non, mais ça, c’était une demande du Comité d’Éthique. Rien à voir. Enfin un peu quand même, cette histoire de contre-attaque de l’esprit ne venait pas de nulle part. Mais chaque instance décisionnelle a proposé une solution, et nous avons décidé de les appliquer une par une afin d’éviter le vote et de maximiser nos chances. Astucieux, non ?

Oh non. Il restait dix-sept étages dans l’ascenseur qui allait à vitesse constante et ne pouvait donc pas être accéléré alors qu’Ernesto confirmait son mauvais pressentiment à propos de la Directrice qui pouvait sûrement être aussi problématique que les autres membres du site qui étaient problématiques et terrifiants plus que problématiques.

— Vous n’avez pas l’air convaincu. Vous n’êtes pas d’accord ?

Ernesto ne voulait pas répondre car terrifié. Les lois de la Fondation lui inspiraient du respect et les figures qui appliquaient ces lois tout autant. Mais tandis que les lois et les figures se distordaient et se désaccordaient, il ne lui restait plus que de la crainte puisque les lois qu’il connaissait très bien n’étaient plus appliquées par personne et donc c’est la catastrophe.

— Vous savez, à la base je descendais pour licencier quelqu’un qui a fait deux trois bêtises. Plus on descend, plus votre tête me revient…

Elle sortit lentement un pistolet qu’elle tenait depuis le début de leur conversation dans sa main peut-être même bien avant de rentrer dans l’ascenseur puisque que le pistolet n’était pas fourni avec la main et devait bien venir de quelque part tiens les directeurs de site ont-ils tous des pistolets, alors que son visage tentait d’identifier celui d’Ernesto comme celui de la personne à licencier métaphoriquement tuer puisqu’elle avait un pistolet et que c’était logique finalement puisqu’au final n’est pas français et qu’elle avait un pistolet en disant qu’elle licencierait quelqu’un et que ce quelqu’un allait être Ernesto si l’on ne faisait rien.

L'ascenseur fit un bruit et s’ouvrit car il marchait bien. Son expression redevint neutre, en parlant de la directrice et non de l’ascenseur qui n’a pas d’expression car la paréidolie s’applique difficilement avec un ascenseur c’est-à-dire qu’on y reconnaît pas un visage tout du moins le cerveau humain.

— Ah, je descends ici. Bonne fin de journée, Docteur !

Elle se figea à la sortie et se frappa le front car elle se rappelait de quelque chose en se frappant le front puisque c’était son tic en se rappelant de quelque chose.

— Mais oui, c’est ça.

Les portes de l’ascenseur commencèrent à se refermer car l’ascenseur n’avait pas terminé et marchait toujours bien, quand une porte s’ouvre elle se referme après et inversement.

— Directrice Olson, je vais devoir vous licencier. Avec un peu de chance, vous serez rétrogradée sur un aut-

Les portes se refermèrent complètement en coupant la directrice puisqu’elles étaient refermées complètement et que donc on ne l’entendait plus le son étant étouffé. L’ascenseur commença à d-
Il y eut un coup de feu étouffé.
L’ascenseur commença à descendre.

Étrangement, bien que toujours assailli d’un stress immense et compréhensible, Ernesto avait les idées plus claires et la tête plus froide. Ces gens étaient devenus fous, tout ça n’était pas de leur faute. Ils n’avaient rien à se reprocher et ne se rendaient pas compte de ce qu’ils faisaient. Cela aurait dû dès le départ sonner comme une évidence pour lui, mais il était resté persuadé que quelque part il y aurait de la lucidité, des gens qui prendraient des décisions de leur plein gré, et il avait été terrifié que l’on puisse prendre ce genre de décisions. Qui pouvait lui en vouloir d’avoir peur de ces hérésies modernes ?

Il était souvent assailli par des pensées intrusives qui le terrifiaient. Des pensées sur le libre-arbitre, sur des angoisses absurdes.

Et si je poussais violemment cette personne qui passe dans le couloir ?

Et si j’ouvrais cette cellule de confinement, là, maintenant ?

Et si je déchirais ce rapport ?

Et si je tuais quelqu’un sans faire exprès, ou attention, ou en tout cas sans raison ?

Et si je sautais par-dessus cette barrière ?

Et si j’insultais un ami, ou mon supérieur ?

Et si je tapais la liste du site plutôt que son adresse mail pour un mail hautement confidentiel ?

Bon, pour ce dernier exemple, il y avait des contre-mesures. Un pop-up qui disait : voulez-vous continuer ?

Et si Ernesto avait voulu continuer ?

Mais ces pensées intrusives, il les rationnalisait. Elles étaient indépendantes de ses pensées, de ses actions. Mais tous ces gens, c’est comme si… Comme s’ils avaient décidé de passer à l’acte. Il ne pensait pas avoir de pire cauchemar, mais cette pensée le figea sur place.

L’ascenseur se stoppa. Il en sortit d’un coup, de peur de remonter en haut. Il fallait qu’il s’éloigne de l’ascenseur. Il fallait que l’ascenseur reste ici. S’il remontait, alors quelqu’un pourrait redescendre. Il se retourna.

Il était dans les sous-sols de stockage. Il n’y avait rien d’autre ici que d’anciens objets anormaux. Et peut-être aussi…

Il sentit un rectangle dur dans sa poche. Il en sortit une petite carte d’accès et tout lui revint. Après tout, que pouvait-il faire d’autre ?

Il s’assit devant le premier ordinateur visible et l’alluma puis se connecta. Il pouvait entendre des grondements peu naturels depuis les étages supérieurs. Il passa la carte sur le lecteur et alla consulter l’historique d’utilisation de celle-ci. Il tomba en première ligne sur un nom relativement familier.

Il ouvrit les consultations, notes et dossiers du Pr Finalis.



Il existe un concept que les pataphysiciens, les antiméméticiens et les oneirologues apprennent à connaître dans leurs domaines, en tant respectivement qu’experts en narrations, en secrets et en rêves. Il existe, au-delà des écosystèmes physiques que sont la biosphère, la lithosphère, l’atmosphère et bien d’autres, un écosystème mental : la noosphère. L’écosystème créé à partir de toutes les pensées humaines, sur quelques millénaires de civilisations.

Durant toute la première décennie du vingt-et-unième siècle, le Département de Pataphysique nouvellement créé mena des expérimentations sur la noosphère. Cette dernière fut fortement impactée, au point de provoquer plusieurs lésions pour la plupart encore mal comprises. Suite à une ultime collaboration classifiée entre le Département de Pataphysique et un organisme appelé l’OCASC, la noosphère cessa d’être le terrain d’expérimentation de la Fondation.

Mais le mal était fait. L’humanité et ses pensées se développaient à une vitesse exponentielle et la noosphère ne pouvait plus suivre, se déliant lentement. Ses plaies s’écartaient, des tumeurs prenaient place.

Oneiroi, la conscience collective du Rêve, avait fait de la noosphère la terre sur laquelle il avait bâti ses temples. En voyant lentement ses terres se gangréner, il prit peur et décida d’agir. Oneiroi était d’une intelligence folle, mais ses actions étaient animées par l’instinct de survie le plus brutal. Il planta ses graines dans l’esprit des choses qui rêvent, tenta de les appeler. Mais par le songe, ses messages se perdirent, comme un écho, comme un bruit étouffé sous l’eau. Et les humains détruisirent peu à peu ce qui était compliqué, cédèrent à leurs pensées sans se soucier de leur teneur, alors qu’Oneiroi étouffait sous la noosphère incontrôlable qui s’engouffrait dans les rêves et se faisait marchand de sable mouvant.

Il n’y avait alors plus qu’une seule issue possible. La tumeur allait grossir jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus se nourrir. L’humanité allait mourir, et il ne resterait presque plus personne.

Seuls une chercheuse invisible et un professeur un peu trop bizarre s’en étaient rendus compte. Peut-être quelques autres sur la planète, mais que pouvaient-ils faire ?



— Qu’est-ce que je peux faire ?

Ernesto était de nouveau devant la tumeur. Il ne savait plus très bien s’il dormait.



Il avait l'impression que le temps se distordait. Peut-être était-ce ses pensées ? Il ne savait plus très bien s’il dormait.

Des pensées tournaient dans sa tête, rebouclaient sur elles-mêmes, mais il n'avait plus mal. Il n'avait plus rien. Il s'était résigné à être témoin actif, car il ne pouvait rien faire. Il n'avait plus rien.

— Qu’est-ce que je peux faire ?

Peut-être était-ce la deuxième fois qu'il le disait, ou peut-être était-ce une pensée qui tournait sans qu'il ait le contrôle dessus. Il ne savait plus très bien s’il dormait.






















Ernesto était de nouveau devant la tumeur. Il avait presque abandonné, et puis finalement… Finalement, il était toujours là, n'est-ce pas ? Toujours rationnel, toujours maître de lui-même. Normalement. Il n'y avait pratiquement plus qu'une seule chose qu'il pouvait faire, c'était résister et attendre. Attendre que le chaos se tasse, que la tumeur se meurt. Cela pouvait prendre beaucoup de temps.

Alors Ernesto ne fit rien de plus.






































































































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Ernesto se réveilla.

Il sentit le calme.

Il sentit la réalité.

Il ne pouvait pas encore comprendre tout ce qui l'entourait.

Pas très bien.

Il ne restait plus grand-chose.

Toute la complexité était partie.

Il pleurait.

Il était en paix. Pas de difficultés.

Un monde vierge et nouveau à découvrir.

Redécouvrir. Des règles simples à faire, simples à comprendre.

Plus de danger. Plus de déviances possibles. Plus de pression. Plus de menace.

La Fondation.

Il se souvenait un peu de la Fondation SCP. Trop compliquée.

Il aurait fallu être plus simple. Plus dur. Plus organisé.

Rechercher avant de sécuriser. Mieux comprendre pour éviter les problèmes.

Protéger avant de confiner. L'humanité devait venir en premier, et elle était morte.

Et Confiner enfin, en dernier recours, sinon détruire pour mieux protéger.

Il aurait fallu être plus autoritaire.

Hmm…

Peut-être dans un autre lieu, dans un autre temps. Mais ici, il était peut-être trop tard.

La mémoire et les mots commençaient à lui revenir. Au moins n'y avait-il plus de risques de contrevenir à la moindre règle, et plus aucune défiance à l'autorité ne pouvait causer de problème.







Il n'y avait même plus d'autorité.

Il regarda autour de lui ces étranges murs qui ne lui revenaient pas, dont les essences et les concepts étaient morts avec la quasi-totalité de la noosphère. Ses pleurs de joie devinrent des pleurs de détresse.

Il n'y avait plus une seule règle valable, la réalité s'en foutait et tout ce qui faisait la conscience humaine était en lambeaux. Ernesto ne pouvait même plus y voir clair. Le monde n'avait plus de sens, et il était persuadé que c'était parce qu'il avait failli, qu'il avait fait quelque chose qu'il n'aurait pas dû faire.

Ou plutôt qu'il n'avait pas fait une chose qu'il aurait dû faire.

Il avait fait une bêtise et tout le monde était mort.

Mais ce n'était pas tant ça qui le faisait sangloter jusqu'à l'étouffement. C'était quelque chose de plus viscéral, une mémoire sensitive ancienne sur laquelle la noosphère n'avait pas prise.

Une section de stockage qui sentait un peu plus la rouille que les autres au sein du Site-77.

— Fin.

Pensa-t-il à voix haute.

C’était le seul concept qui lui restait pour expliquer ce qu’il ressentait.

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