Bouffée d'Indochine
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Les anciens colons français parlent souvent de « paradis perdu » quand ils évoquent leurs souvenirs d’Indochine. Pendant longtemps, je les ai considérés comme de parfaits crétins pour ça.
La chaleur moite et étouffante qui vous trempe de sueur à toute heure du jour et de la nuit pendant la saison chaude, la pluie qui vous détrempe comme une soupe pendant la mousson, les moustiques qui vous dévorent vivant en vous laissant à l’occasion un petit cadeau sous forme d’une maladie digne du bordel à bidasse le plus cradingue que vous puissiez imaginer, les serpents épais comme le bras qui attendent toujours le meilleur moment (comprendre : quand vous roupillez ou que vous êtes en train de chier) pour apparaître à vingt centimètres de vos panards, et je parle bien sûr pas de l’exceptionnelle froideur humaine que savaient si bien nous témoigner une bonne partie des locaux sur la fin de notre « aventure coloniale ».
Non, vraiment, sur le coup j’avais eu du mal à voir ce qu’on pouvait trouver de paradisiaque dans tout ça.

Et puis les années ont passé et j’ai fini par comprendre. Quand ils disent « paradis perdu », ils parlent du même « paradis » que celui des « paradis artificiels ». Parce qu’aussi nocif, venimeux et amer que ça puisse être pour vous à la consommation, vous finissez toujours par en redemander.
Votre regard embrasse un coucher de soleil sur le Mékong une fois et vous êtes fini. Vous voulez une autre dose. Pire, vous en avez besoin, et ce besoin vous poursuit jusqu’à ce que vous finissiez cloué entre quatre planches.

Regardez-moi, par exemple. Quatorze ans que j’avais pas foutu les pieds à Saïgon. À l’époque je portais encore mon uniforme crasseux du CEF. Il y a une vie de ça.
Pourtant c’est comme si j’étais parti la veille : les bâtiments administratifs et religieux et les villas de style colonial, les baraques toutes en hauteur typiques du pays où s’entassent des familles façon mille-feuilles générationnel, les grands boulevards bordés d’arbres que le vieil Haussmann en personne n’aurait pas reniés n’ont pour ainsi dire pas bougé. Les soldats venus des quatre coins de l’empire colonial français ont simplement été remplacés par les GIs en maraude, au moins aussi conquérants et désabusés que nous à l’époque.
Les foules de ruraux chassés de leur campagne par les combats, les innombrables échoppes qui proposent à la vente toute une variante de produits de contrebande allant de la cartouche de cigarettes aux magazines Playboy et les éclopés de l’ARVN qui mendient le long des trottoirs sont déjà un peu moins familiers.
Mais peu importe, l'essentiel est là. J'absorbe le tout comme une éponge, essayant de ne pas en louper une goutte. Indochine, je suis de retour.

« Ça doit te rappeler des souvenirs, me lance Pauline sans que je puisse dire si elle est sincèrement curieuse ou un brin moqueuse.

- Ça a changé. »

Pauline, c’est le charmant nom de la partenaire qu’on m’a assignée pour cette mission. Une décade de moins que moi au compteur, des traits trop anguleux et des yeux trop rapprochés pour être vraiment jolie, mais de la cervelle à revendre. Si je suis les muscles du duo, elle en est la tête.
Enfin, pour l’instant elle est surtout yeux, nez et oreilles. Contrairement à moi, elle n’a jamais mis les pieds dans le pays, et déjà le Vietnam déploie ses charmes vénéneux sur elle. Elle est encore en train d’imprimer l’architecture, la flore locale, la langue qui tourbillonne et claque au rythme des cris et des conversations, les odeurs mêlées d’épices, de sueur, d’essence et de goudron brûlant. Je laisse faire. Les voyages forment la jeunesse, à ce qu’ils disent.

« On devrait se dépêcher, les clients vont nous attendre », lâche-t-elle finalement en reprenant son sérieux habituel.

Le rendez-vous a été fixé dans un bar sans nom coincé entre une pagode et une épicerie, en plein centre-ville. Les deux agents de la CIA nous y attendent comme prévu, dans une salle à peine assez large pour y caser trois tables rondes et une douzaine de chaises branlantes. Ça pue le bois moisi et le mauvais alcool.
À cette heure, on est seuls. Le proprio, un type sans âge à l’air pas jouasse, essuie machinalement des verres ternis derrière le comptoir. Les Rolling Stones grésillent méchamment en fond sonore dans une tentative douteuse pour mettre à son aise le client occidental. Nos amis américains nous invitent à nous asseoir.

Pleased to meet you. Hope you guess my name

Le premier est un type plutôt empâté, cheveux brun-roux frisés, lèvres charnues et joues rebondies. Chemise à rayures avec grosses auréoles de sueur de rigueur sous les aisselles. Le deuxième est tiré à quatre épingles, cheveux noirs gluants de brillantine, lunettes de soleil, cuit à l’étouffée dans son costard. L’élite de la glorieuse Amérique à n’en pas douter.
Numéro Un fait glisser une enveloppe kraft vers nous, Pauline la réceptionne aussitôt. Le deuxième rentre directement dans le vif du sujet :

« On va la faire courte. On a besoin de vous pour récupérer quelque chose en plein territoire de la RDVN. Hors de question d’envoyer des gars à nous : inutile de vous dire que ça fournirait une excuse en or aux Soviets et aux Chinois pour fourrer leur nez dans cette guerre pour de bon si ça se savait, et je ne parle pas de la réaction des civils au pays. C’est là que vous intervenez. Ça ne sera pas une partie de plaisir, mais on nous a assuré que vous étiez des pointures et, surtout, qu’on pouvait compter sur votre discrétion. »

Bosser pour Primordial m’a obligé à m’investir sérieusement dans l’apprentissage de la langue de Shakespeare, je la comprends suffisamment bien pour pouvoir suivre la conversation de manière fluide. Je la baragouine à peine par contre, et c’est ma partenaire qui rebondit en feuilletant l’air de rien la liasse de papelards :

« Jusqu’ici, c’est conforme à l’offre de contrat initiale. Mais qu’est-ce qu’on cherche, exactement ? Il était question d’une espèce de nuisibles… »

Laurel et Hardy se regardent, sûrement pour décider si on est suffisamment dignes de confiance pour passer au plat de résistance. Monsieur Costard se décide finalement :

« Au début des années 30, vos compatriotes du BAAO ont mis la main sur les spécimens d’une sorte de parasite anormal qui s’attaque uniquement au riz. Créée par une espèce de sorcier local pour le compte d’un grossiste d’Oran qui voulait mettre des bâtons dans les roues de la concurrence.
D’après nos informations, le haut-commandement français en avait envoyé quelques dizaines de spécimens dans un container spécial à Ðiện Biên Phủ, dans l’espoir qu’ils pourraient être utilisés pour détruire les stocks de vivres du Việt Minh qui assiégeait le camp. On sait de sources sûres que De Castries a refusé d’y avoir recours, sachant que la bataille était déjà perdue et que ça n’aurait fait que mettre en rage les Viets. Ils auraient été planqués avant la capitulation, enterrés dans une des redoutes du camp, et il se trouve que nous savons laquelle. »

Pauline me jette un coup d’œil furtif. À voir sa tête, cette histoire lui plaît pas beaucoup.

« Ça ne devrait pas être compliqué, poursuit le type. Ðiện Biên Phủ est hors de la zone de combat, et les Viets ignorent que quelque chose nous intéresse là-bas. La surveillance sera minimale. Vous y allez, vous récupérez la caisse, vous vous tirez et vous nous ramenez le tout, on vous paye grassement, fin de l’histoire. »

Tout est simple quand on le présente le cul posé sur un tabouret de bar, le cow-boy. Mais voir le commanditaire réduire les missions les plus dangereuses à de simples promenades de santé dans l’espoir de raboter les prix fait partie des joies du métier.

« Vous ne croyez pas que vos bestioles ont eu tout le temps de mourir en dix ans ? je demande.

- D’après vos compatriotes, ils peuvent survivre des années, peut-être des dizaines d’années en hibernation, sans rien à se mettre sous la dent et avec le minimum d’oxygène. La présence de nourriture les réveille et relance leur processus de reproduction et apparemment, ça va très très vite. Mais en attendant, ils patientent bien sagement sur place. Alors, on a un accord ?

- On doit confirmer ça avec nos supérieurs, répond laconiquement ma collègue, dans la posture standard du négociateur qui ne veut pas trop dévoiler son jeu. Vous recevrez un message à votre ambassade avec les termes définitifs du contrat et, dès qu’ils seront acceptés, on se mettra en route.

- Ça marche, approuve le rouquin enveloppé. On vous offre un verre, tant qu’on y est ? L’alcool local ressemble à de la pisse autant à l’odeur qu’au goût, mais ils ont un peu d’import correct. »

Soit nos gaillards ont reçu des instructions pour essayer de nous tirer un peu les vers du nez tant qu’on est là, soit la petite leur a tapé dans l’œil. Dans un cas comme dans l’autre, Pauline les envoie chier par fin de non-recevoir, se lève, embarque les documents et évacue le boui-boui sans se retourner. J’adresse un signe de tête de pure forme à nos amis ricains et je lui emboîte le pas.

Je la rattrape sur le trottoir qu’elle remonte à grands pas. On circule dans quelques rues encombrées, une avenue où slaloment des deux-roues crapotants, un marché qui nous débouche le pif à grands coups d’épices. Personne à nos basques, pour autant que je puisse en juger.
On s’arrête finalement devant un téléphone public, à distance respectueuse d’éventuelles oreilles indiscrètes.

« Tu sais ce qu’il veulent faire de ces parasites, pas vrai ? »

Je jette un coup d’œil pas franchement aimable à ma partenaire, espérant la dissuader de s’engager sur cette voie-là. Ça foire, évidemment.

« Les Américains sont en train de développer en laboratoire de nouvelles variétés de riz pour augmenter la productivité des récoltes dans le Sud. S’ils mettent la main sur ces bestioles, ils trouveront bien un moyen pour les immuniser. Ils n’auront plus qu’à les lâcher dans la région, et les locaux devront se soumettre à Saïgon ou crever de faim. Et s’ils pètent vraiment les plombs, ils les lâchent sur le Nord. Je te laisse imaginer la suite. »

J’aurais dû la voir venir, celle-là. Elle est de la nouvelle génération de mercenaires, celle qui a été biberonnée avec les grands discours d’Intemporel sur le besoin vital d’une éthique dans la profession, sur la morale qui transcende notre état de chiens de guerre sans attaches ni frontières, les conneries de ce genre.
Quiconque a passé plus d’une heure dans une vraie situation de guerre sait que toutes ces merdes se rapprochent pas mal du papier crépon sur le principe : ça fait joli quand c’est bien présenté, ça part en miettes dès que ça secoue un peu.

« Notre job c’est de récupérer le colis et de leur livrer. Ce qu’ils en font, c’est leur problème.

- On a des règles. On ne peut pas accepter n’importe quoi, surtout quand ça pourrait avoir des conséquences pareilles.

- Si c’est pas ça, ça sera la très normale bombe atomique. Alors autant qu’on se mette un peu de pognon dans la poche, tu crois pas ? »

Elle me jette un sale regard, la mine renfrognée. De toute évidence, je viens pas de marquer des points.

« Je respecte ton expérience, mais j’ai plus de mal avec ton cynisme. C’est avec des raisonnements comme ça qu’on en vient à commettre les pires saloperies sans y réfléchir à deux fois. »

Ce genre d’humanisme idéaliste boy-scout à deux francs a tendance à vaguement m’écœurer ; ça n’a pas sa place en-dehors des bouquins et du discours d'exaltés bouchés qui ne mettent pas assez les pieds sur le terrain. Et Intemporel était peut-être sincère, mais ceux qui ont suivi sont de bons vieux hypocrites qui se contentent de maintenir la façade tout en profitant tranquillement du confort offert par la chose.
Pourtant le tacle tape plus dur que ce que j’aurais pu anticiper. Je me sens obligé de répondre, moins détaché que ce que je voudrais paraître :

« De toute façon on expose la situation à Rollin et on attend les instructions d’en haut. C’est eux qui décident, pas nous. »

En un coup de téléphone un nouveau rendez-vous est fixé. Cette fois ce sera l’antenne officieuse de Primordial à Saïgon qui se trouve être, ô surprise, un club avec musique rock et alcool à bon marché où les mercenaires du cru et leurs confrères de passage se réunissent en attendant la prochaine occasion que savent si bien créer les conflits sanglants.
On y retrouvera Albert Rollin, saint-patron de l’endroit et accessoirement notre superviseur pour la durée de la mission, qui nous gratifiera d’instructions désagréables mais pas franchement inattendues :

« On doit étudier la question et surtout les conséquences possibles plus en détail, mais en attendant la mission est maintenue. Et si la CIA est au courant, ils ne sont probablement pas les seuls, alors vous partez dès que l’occasion se présente, on est en train de tout organiser. Votre job, c’est de sécuriser le colis et de nous le ramener fissa, on se chargera de trouver quoi en faire. Et putain de merde, ne me salopez pas le boulot, cette guerre est déjà un assez beau merdier sans ça ! »


Entrer en République Démocratique du Viêt Nam est beaucoup plus simple que ce qu’on pourrait imaginer à condition de montrer patte blanche à l’entrée.
Ne pouvant pas concurrencer les Américains et leurs alliés niveau logistique ou puissance de feu, ils ont adopté une stratégie alternative qui est semble-t-il étonnamment efficace : les empêcher d’envoyer plus de soldats à défaut de pouvoir en buter suffisamment pour les forcer à partir.

Pour y arriver, ils reçoivent depuis un certain temps des délégations de tout ce que le vaste monde compte de gauchistes, de pacifistes, d’anti-impérialistes et d’autres supporters de David à mon extrême-gauche contre Goliath à l’opposé et, via un petit circuit touristique très bien conçu de la mort et de la destruction, ils présentent les effets salvateurs du maintien de la paix à l’américaine sur leur territoire.
On circule ainsi au milieu des ruines des bombardements, parfois encore fumantes, dans la périphérie de Hanoï. On visite des villages rasés où les rescapés montrent d’une main tremblante les énormes cratères qui balafrent les rizières ou la terre fraîchement retournée de la dernière demeure d’un proche. On observe le guet attentif des servants d’une batterie antiaérienne ou l’entraînement maladroit d’une poignée de miliciens, démonstration par l’exemple de la détermination du peuple vietnamien à lutter jusqu’au bout contre l’impitoyable envahisseur.
Ensuite le visiteur regagne son chez-lui et écrit son article, diffuse son petit documentaire ou témoigne de son expérience avec de beaux effets de style dans les cercles intellos, et soudainement les coups de pieds du géant yankee dans le bide du rachitique Vietnam se retrouvent en plein sous les projecteurs, impossibles à rater. Et l’Histoire s’écrit en direct.

Primordial n’a eu aucun mal à utiliser le processus pour nous bidouiller une couverture solide en tirant quelques bonnes ficelles, et moi et Pauline on se retrouve bombardés correspondants d’une petite feuille marxiste française venus chercher matière à leur papier. Particularité de la visite guidée, qu’on fait accompagnés par d’autres visiteurs un peu plus sincères que nous et guidés par un jeune Viet du genre tête de classe à l’université, elle va justement nous conduire à Ðiện Biên Phủ, symbole ultime de la ténacité de ce peuple malmené.

Une fois n’est pas coutume, notre trajet vers le nord-ouest du pays est une nouvelle plongée nostalgique dix ans et quelques dans mon passé, et elle a décidément un sale arrière-goût.
Comme le Vietnam, malgré les gros changements survenus en apparence, j’en suis toujours au même point qu’il y a dix ans. Toujours dans la guerre jusqu’à la gueule, à empiler les cadavres en attendant mon tour, sans autre objectif que de voir le lendemain, et je ne peux même plus me cacher derrière un drapeau pour justifier la vacuité de mon existence. De quoi déprimer, non ?

Pauline me fait un peu la tronche depuis le coup de la dernière fois, mais elle reste pro, comme d’habitude. Je ne sais pas bien si elle croit encore à quelque chose, elle.
Peut-être qu’au fond ces histoires d’éthique et de morale, ça a son utilité. Une sorte d’idéal vers lequel tendre, un truc auquel se rattacher quand plus grand-chose d’autre ne fait sens. Essayer de rendre le monde meilleur même dans ce qu’il a de pire, aussi vain que ça puisse être.

Malgré l’hospitalité appuyée de nos hôtes, je suis pas mécontent lorsqu’on atteint enfin notre destination finale au bout de longs jours de voyage entrecoupés d’étapes pour le moins pittoresques. Avant de découvrir le site de la bataille proprement dit, on a droit à un petit briefing de notre guide qui, peut-être encouragé par la présence de pas mal de Français dans le groupe, nous demande de faire preuve de respect eu égard au beau paquet de victimes des deux camps. Ah, et accessoirement de ne pas s’éloigner du chemin balisé pendant la visite, parce le terrain est truffé d’obus, de bombes et de mines d’époque non explosés. Une fois que c’est bien clair pour tout le monde, en route pour dépasser le dernier obstacle visuel, un épais mur d’arbres, avant d’apercevoir la vallée légendaire proprement dite.

Il n’y a pas grand-chose qui puisse encore me faire un vrai choc, et je dis pas ça connement pour me vanter. Mais Ðiện Biên Phủ, l’antichambre de l’enfer (avec un sérieux avant-goût de la chose pour éviter le dépaysement au moment du passage), on avait tous suivi ça la boule au ventre à l’époque. La lente agonie du camp fortifié qui aurait dû mettre le Việt Minh à genoux, jour après jour.
Déjà de ce temps-là, le coup terrible porté au prestige de la France et toutes ces conneries, ça ne m’intéressait pas vraiment. C’était plutôt l’idée que des milliers de Français, Vietnamiens, Africains et j’en passe étaient en train de se mettre joyeusement sur la gueule dans des conditions qui n’avaient pas grand-chose à envier à la Grande Guerre pour déterminer qui sortirait vainqueur d’une boucherie de neuf ans qui m’avait marqué. Et la honte stupide de ne pas y être, heureusement bien compensée par un énorme soulagement de ne pas être coincé dans cette fournaise.

L’histoire, tout le monde la connaît : le haut-commandement français qui installe une base fortifiée et son aérodrome dans une vallée verrouillant l’accès au Laos, espérant y attirer et y saigner à blanc les troupes viets. Ces mêmes Viets qui parviennent contre toute attente à hisser des canons sur les montagnes environnantes, par des moyens pas forcément normaux selon certains (l’anormal a toujours bon dos quand il s’agit de justifier les bourdes). La base pilonnée, la piste d’aviation inutilisable, le ravitaillement et les renforts qui n’arrivent plus qu'au compte-gouttes, les blessés qu’on ne peut plus évacuer, les positions défensives qui tombent les unes après les autres et pour finir la reddition.

Et maintenant, plus de dix ans après, les vestiges de cet énorme gâchis s’étalent dans toute leur splendeur devant moi. La nature a commencé à reprendre ses droits, indifférente, mais les cratères des obus qui constellent le sol, les tranchées qui serpentent entre les barbelés rouillés, les ouvrages en béton éventrés et les carcasses d’acier difformes sont encore bien visibles à perte de vue. Pas difficile de s’imaginer, même approximativement, le calvaire qu’ont dû endurer les types qui se sont battus là.
En tout cas ça fait son petit effet : personne ne bronche, même pas Pauline qui a pourtant dû en voir d’autres. Le guide nous laisse un moment pour avaler la pilule, puis nous invite à avancer. Les explications commencent. Avec une longue tige de bambou, il pointe divers endroits, indiquant les axes de l’offensive Việt Minh, la position des batteries d’artillerie des deux camps, les bunkers français et l’aérodrome. On suit un chemin grossier en terre battue qui sinue jusqu’en bas.

Très vite, Pauline et moi, on en revient à nos affaires. Les infos des yankees sont précises, on repère le poste où doivent être cachées les petites bêtes assez facilement, pas loin du dernier carré français. La difficulté maintenant, c’est de l’atteindre sans que notre petite escorte ne s’en aperçoive.
On a voyagé léger pour ne pas risquer de se faire prendre. Deux gadgets anormaux, même pas d’armes sur nous. Et là, le premier va nous être utile.
On se laisse tranquillement distancer de quelques mètres, puis l’appareil que je trimballe soi-disant pour faire les photos du reportage, une fois équipé de la bonne lentille, crée une sorte d’image résiduelle de nous qui va se comporter de façon cohérente avec ce qu’on aurait fait logiquement à ce moment-là, c’est-à-dire suivre tranquillement notre groupe de touristes morbides. Ne me demandez pas comment ça marche, je comprends tout juste comment on s’en sert, et c’est bien assez.
L’illusion ne résistera pas à un examen approfondi, mais avec un peu de chance, ça devrait suffire le temps de récupérer ce qu’on est venu chercher.

On s’esquive prudemment, on remonte un boyau qui mène directement au réseau d’abris qu’on cherche. Je marche en tête, la boule au ventre à l’idée que ma jambe (et pourquoi pas le reste de ma personne dans la foulée) se transforme en bouillie de chair après contact avec un gros pétard de la dernière décennie, l’oreille tendue guettant d’éventuelles invectives en vietnamien ou des coups de feu. Pauline suit comme mon ombre, pas beaucoup plus jouasse.
Après une poignée de minutes qui me paraissent des heures, on se glisse enfin dans la porte d’un abri souterrain, une ancienne réserve où ne subsistent que quelques caisses pourries et vides.
Ma collègue se débarrasse de son sac à dos, le pose sur le sol. Une formule, et l’innocent bout de tissu se transforme instantanément en une mini-porte dimensionnelle dont je tire une pelle, et où on pourra stocker notre butin une fois débusqué.

Je n’ai même pas donné le premier coup qu’une voix m’ordonne de m’abstenir. Je me redresse. Le type a un argument solide, sous la forme d’un vieux revolver Nagant pointé droit sur ma poitrine. Je jette mon outil et je lève les bras, la boule au ventre, m’efforçant d’évaluer la situation à toute berzingue.
Un Viet. Une sorte d’officier militaire ou de flic, vu l’uniforme kaki. Il bloque notre unique porte de sortie. On aurait peut-être pu tenter quelque chose s’il avait été seul, mais j’en vois au moins deux pétoire en main juste derrière. Pauline me lance un regard paniqué. D’un bref signe de tête je lui conseille de rien tenter de stupide, on n’a rien d’autre à y gagner que notre aller simple chez Saint-Pierre.

« Dehors ! » intime le Viet.

On obéit docilement. Rien à faire pour l’instant, mais je dois trouver une solution, et vite, ou on va le regretter.
Dehors encore trois autres gars en uniforme, armés comme de juste. Plus trace de nos compagnons de randonnée. On nous conduit sans un mot plus bas en bordure de la vallée, puis on nous fait entrer dans une sorte de poste de garde en dur. Quelques meubles, une table, des chaises, les barreaux d’une cellule étriquée. Parfum sueur, riz trop cuit, poudre. L’officier nous invite à nous asseoir. Il est plutôt rond pour un annamite, sa chemise est ouverte sur un torse imberbe et luisant. Épaulettes rouges et jaunes, c’est bien un officiel de la RDVN.

« On sait ce que vous vous cherchez, c’est plus là. Vos compatriotes ont pris il y a dix ans. Des gens meilleurs que vous. »

Il sourit sacrément l’enfoiré, on dirait presque qu’il se fout de nous. Il s’essuie mollement le front avec un mouchoir qui a pu être blanc avant la colonisation. Alors, du genre pinces électriques, simulations de noyade ou brûlures de cigarettes, le pépère ?

« On nous a prévenus. Alors on a attendu et on vous a pris.

- Vous allez nous faire quoi ? »

Pauline n’a pas envie d’attendre qu'on lui présente son sort sur un plateau, à voir.

« Vous avez de la chance. On va négocier avec vos chefs. S’ils sont raisonnables, vous êtes libres bientôt, sinon tant pis pour vous. »

Il sourit encore ou quoi ? Ou son visage conserve juste cette expression crispée en permanence, allez savoir. Il joue quelque secondes avec son revolver. Puis il se retourne vers une sorte de commode derrière lui, fouille dans un placard. On peut pas bouger d’un pouce, deux de ses sbires nous ont suivis à l’intérieur, on a leurs Mosin pointés sur la nuque.

« Dommage, dommage, tout ce chemin pour ça… »

Et le revoilà face à nous, une sorte de théière et trois coupelles dans la main.

« Allez, pas de mauvaise tête. Vous allez boire quelque chose ? »

__

On est libérés une semaine après, sans avoir échappé au passage « prison locale dégueulasse et bouffe ignoble » dans l’intervalle, mais on a de quoi s'estimer heureux.
On est conduits par étapes et sous bonne garde d’une escouade de l’APVN jusqu’à Hanoï, où le brave Rollin en personne nous réceptionne comme deux pièces de musée revenues d’un prêt longue durée. On n’échange pour ainsi pas un mot jusqu’à notre embarquement dans un bateau à Haïphong. Là, on respire enfin, et la brise marine délie la langue de notre supérieur, qui ne tire pas sa tête des bons jours.

« Désolé les enfants, c’est vraiment pas une belle affaire, mais vous êtes entiers, c’est déjà une bonne chose. »

Bon, au moins c’est pas après nous qu’il en a.

« Qu’est-ce qui s’est passé, putain ? explose Pauline. Ils ont dit qu’on avait été balancés ! »

Rollin lui jette un regard en biais, pas bien à l’aise. Ça se voit à sa gueule.

« Ouais, vous avez été balancés. Par nous. Par Primordial. »

Alors là, ça m’en fout un coup. Et à voir la tronche de ma consœur, je suis pas le seul.

« C’est quoi ces conneries ?

- Vu le risque que pouvait faire courir la mission à la région et au secret de l’anormal, les grands manitous ont décidé de creuser un peu plus pendant qu’on réglait les détails de votre infiltration. Manque de pot, il n’a pas fallu longtemps pour qu’on comprenne que ce que la CIA cherchait au Nord n’était plus à Ðiện Biên Phủ depuis belle lurette.

- Et vous pouviez pas nous prévenir au lieu de nous laisser nous jeter dans la gueule du loup ? Ou au moins ne pas nous balancer ? »

Rollin soupire, s’accoude au bastingage.

« C’était trop tard pour entrer en contact avec vous et annuler l’opération. Et on ne pouvait pas prendre le risque que vous vous fassiez prendre, ça aurait été très mauvais pour… la suite des affaires, disons. Vous dénoncer a été une sorte de gage de bonne foi à l’égard de la RDVN et votre assurance-vie, au passage.

- Ben voyons, et on devrait aussi vous remercier, peut-être ? grommelle ma partenaire. On peut s’estimer heureux qu’il leur soit pas venu l’idée de nous arracher quelques ongles au passage, ou pire.

- Ce sont des gens très sérieux, se défend notre superviseur avec une crédibilité discutable. La preuve en est, vous êtes encore là, et en un seul morceau.

- Si vous le dites. Tant que ça ne devient pas une habitude de la maison d’envoyer ses petites mains fouiller des bunkers abandonnés à la recherche d’anomalies qui n’existent pas. »

Derrière nous le Nord-Vietnam s’éloigne. Les bâtiments du port se changent en silhouettes indistinctes, à peine des jouets d’enfant. Le pire est derrière nous pour l’instant.
Très chère Indochine, sans rancune mais je suis à nouveau foutrement heureux de te laisser derrière moi. Et pourtant je sens que je savourerai comme un nectar la prochaine bouffée que je prendrai de toi, dans un an, dans cinq ou dans dix. Qui sait dans quel état on sera alors toi et moi.

« Les Vietnamiens nous ont dit qu’on avait été précédés de dix ans par des compatriotes. On sait de quoi ils parlaient ? »

Le vieux mercenaire tire une petite boite en métal de sa veste blanche, en extrait un cigarillo avant de nous en proposer à la ronde. Refus de Pauline qui attend juste sa réponse, j’en choppe un au passage.

« On pense savoir », explique-t-il enfin du coin de la bouche, essayant de tirer une flammèche de son briquet.

La chose faite, il exhale une longue bouffée et développe :

« Vous voyez la guerre d’Espagne, pas vrai ? Et les brigades internationales, la force de volontaires montée par les partis communistes du monde entier sous la houlette des Soviets ? Au cas où vous ne saviez pas, elles avaient leur équivalent anormal, qui regroupait tant bien que mal tout le spectre des forces républicaines : staliniens, trotskystes, anarchistes, poumistes, socialistes, sociaux-démocrates des quatre coins de la planète et j’en oublie… »

Déjà entendu parlé. J’ai même croisé quelques vétérans, à l’occasion.

« Les staliniens l’ont mise salement à l’envers à pas mal de leurs alliés, les fascistes ont fini par gagner la guerre. Les brigades internationales cuvée anormale se sont maintenues malgré les purges, sans les staliniens bien entendu, mais en gardant le nom original dans une sorte de blague particulièrement foireuse, si vous voulez mon avis. Ils ont fait de la résistance anormale un peu partout pendant la Seconde Guerre. On les croyait disparus depuis, apparemment ils ont appuyé des mouvements révolutionnaires anti-impérialistes un peu partout : Asie, Afrique, Amérique du sud… Pour être généralement foutus dehors par les Soviets ou les Chinois dès que les choses prenaient racine. On pense que c’est eux qui ont embarqué les parasites il y a dix ans. Tenez, regardez. »

Il tire de son portefeuille en cuir une photographie en noir et blanc usée par le temps et un pliage pas bien soigneux. On y voit une petite dizaine de gars en chemises manches retroussées, armés pour certains, typés européens pour la plupart, mais on reconnait un maghrébin et surtout ce que je crois être notre geôlier Viet avec dix ans de moins. Tout ce beau monde est aligné sourire aux lèvres derrière une caisse en métal cadenassée. Les initiales B.I.S.A ont été inscrites au stylo en travers du cliché.

« Et on n’a pas peur qu’ils l’utilisent à mauvais escient ?

- Ça n’est peut-être pas rassurant, mais je n’irai pas jusqu’à dire que j’en dors pas la nuit. C’est pas notre job de nous soucier de ces choses-là, du moins tant qu’on n’est pas payés pour. »

Désolé Pauline, mais les grands discours d’Intemporel n’ont pas changé l’ADN de notre triste profession. À d’autres le sauvetage du monde, ici on bosse exclusivement sur contrat.

Le soleil commence à se coucher, la mer s’embrase. Ça se presse sur le pont pour assister au spectacle. Rollin aspire encore pensivement quelques bouffées de fumée âcre avant de nous faire face.

« Bon, les jeunes, votre premier coup ensemble n’a pas été franchement brillant, mais les circonstances ne jouaient pas pour vous, pas vrai ? Que diriez-vous d’une nouvelle mission pour nous montrer ce dont vous êtes vraiment capables ? »

Et voilà, la boucle recommence. Je suis pas mort ce coup-ci. Je vais encore recevoir du pognon que je vais à peine dépenser, en tout cas pas de façon intelligente. Et puis je me lancerai dans le prochain boulot, en essayant de m’en tirer entier, et ainsi de suite.
Et Pauline ? Ça ne l’a pas refroidie, on dirait. Elle reste stoïque mais ses yeux brûlent comme si elle voulait niveler des montagnes à coups de pied. Elle a un vrai projet pour l’argent qu’elle va gagner, ou elle croit vraiment que grâce à la nouvelle éthique de la profession on peut vraiment en faire plus que simplement se salir les mains à la place d’autrui ? Finie l’époque des chiens de guerre, mort à l’hypocrisie des principes de circonstance et aux vagues idéaux de façade, maintenant on a aussi notre rang à tenir ?
C’est du flan. Du chiqué. Quels principes, quels idéaux quand un sarkique te saigne à blanc pour ses dieux à la con, que tu te dilues lentement dans une singularité spatiale ou que les balles de la Fondation SCP te sifflent au-dessus de la tête ? Mais après tout pourquoi pas ? On carbure tous aux illusions, aux utopies vacillantes qui s’évaporent dès qu'on tend la main. Mais au moins on avance.

C’est ça que tu voulais, hein Antaine ?

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